A UNE ACTRICE
Toi qui ne chéris plus que les ciels de décor,
Ne te souviens-tu pas de tes soirs de province,
Delà musique militaire aux longs accords
Sur les jardins publics chauds et bleus où tout dort.
Quand tu passais avec ta natte et ton cou mince,
Heureuse de sentir l'aisance de ton corps?
Toi qui mets des bijoux, te peins comme une idole, Dont les nerfs sont, par l'art, délicats, compliqi
(Jai rougis de henné ta chevelure folle,
Cerne tes yeux gelés d'une sombre auréole,
Ne te souviens-tu pas de l'église et du quai
Où nous marchions disant de si simples paroles?...
Toi qui te plais dans l'or des beaux appartements
Qu'obscurcissent la soie et les velours opaques,
Ne te souviens-tu pas de la neige qui craque
Et de la cheminée où chantaient les sarments,
Du printemps s'éveillant au bruit des fouets qui claquent,
De la fenêtre ouverte et de l'odeur de Pâques?...
Toi qui t'étends sur ta peau d'ours, les bras en croix, Vêtue uniquement de ton collier de perles, Et livres dans l'amour ton buste clair et droit, Les seins pleins de soupirs qui montent et déferlent, Sans que le feu des sens échauffe ton cœur froid Ne te souviens-tu pas du baiser d'autrefois ?...
Non, l'ivresse, les fleurs, le vin et la musique, Les fins de nuit, la nouveauté des liaisons, L'amour et ses saveurs, les arts et leurs poisons, Ne te donneront plus, ô femme nostalgique, Cette caresse unique et ce rare frisson, Éprouvés à quinze ans sur ton étroit balcon...