‹ Œuvre amoureuse et sentimentaleChapitre 80 sur 172 · LA CENTENAIRE · texte numérisé non relu

LA CENTENAIRE

Je vis, un soir, le long d'une ruelle infâme Descendant vers un port plein du soleil couchant. Sous un peignoir d'un rose éclatant, une femme Si vieille qu'elle avait peut-être atteint cent ans.

Elle était édenlée, horrible, presque chauve Et riait sur le seuil d'un bouge ténébreux. Elle montrait des bas odieusement mauves Et s'efforçait de faire voir des seins hideux.

C'était l'heure où les toits et les vitres s'enflamment.., Un parfum de goudron montait des paquebots... Le vent du port faisait claquer les oriflammes... On entendait au loin chanter les matelots...

Le soir était plus chaud, les cieux étaient plus vastes. Il coulait largement un grand fleuve d'oubli, Et l'être cependant, sans effroi du contraste, Pour tenter les passants leur désignait son lit.

Ah ! quel jeune marin poursuiveur d'hespérides Qui rêvait sur les ponts aux villes d'Occident, À leur étrange luxe, à leurs femmes splendides, Étreindra cette nuit cette vieille sans dents?

Gomment sera l'aspect de ce couple impossible? Quelles paroles mémorables diront-ils?

Quels seront les adieux émouvants ou risibles De l'être aux seins hideux, du marin puéril?

Je me suis approché, surmontant L'épouvante Et l'odeur des linges moisis et du graillon Et j'aperçus parmi des rides étonnantes, Un portrait s'effaçant au fond d'un médaillon.

Et je vis le regard usé de cette vieille Vers le portrait soudain s'abaisser doucement, Et quand elle leva son visage, ô merveille! Il était délicat, splendide et rayonnant...

— J'ai couru vers le port et vers la mer salée,

J'avais besoin d'air pur et de larg-e horizon,

De navires cinglant sous des nuits étoilées...

Le monde était pour moi doux, sensible et profond.

Car nul vaisseau, trois-mâts, goélette ou péniche, Transportant du coton, 'du cuivre ou des saphirs, Ne cachait sous ses ponts de carg-aison plus riche Que ce triste regard chargée de souvenirs...

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