LE DON JUANISME
Je me crois obligé de séduire, je crois
Qu'en simulant l'amour mon cœur sera moins triste.
C'est pour le geste un peu, pour mes amis, pour moi,
L'orgueil de mettre un nom de plus sur une liste.
Il le faut, et mon cœur s'habitue à cet art ;
Il en a calculé le progrès, les hasards,
Il sait que la froideur cause la jalousie,
Que l'on perd du terrain par trop de courtoisie
Et qu'il faut, sans motif raisonnable, passer
Des plus tendres aveux à des regards glacés.
Plaire ! pauvre idéal d'une âme médiocre !
J'ai usé dans des soirs, stériles, équivoques,
Sans amour, sans ardeur et même sans plaisir,
Ma faculté d'aimer à force de mentir.
La défense stimule, il faut triompher vite.
C'est à la fin une leçon que Ton récite...
Gagnera-t-on? C'est comme une partie d'échecs
Et le cœur chaque jour devient un peu plus sec...
J'ai, pour plaire, ajusté des morceaux de romances
Et raconté comme d'insignes confidences
Des larmes, des regrets, des soirs désespérés,
Un cliché si banal que j'étais écœuré.
Et je l'ai si souvent redit, pour le prestige
De voir au fond des yeux le trouble d'un vertige,
De sentir une main plus brûlante trembler,
Je suis habitué tellement à parler
Savamment, par degrés, de charme, de tristesse,
De mystère des cœurs, d'impulsive tendresse,
Que, si je sens en moi quelque vrai sentiment,
Je ne peux l'exprimer qu'en phrases de romans,
Et qu'au lieu de jouir de l'amitié des femmes
Je me crois obligé d'analyser leurs âmes
Et la mienne, poussé vers ce rêve banal
Par le cruel devoir d'un affreux idéal...
l36 L'ŒUVRE SENTIMENTALE ET AMOUREUSE DE MAURICE MAGRE