FERDINAND IV, ROI DES DEUX-SICILES
Les peuples décernaient jadis des honneurs à leurs chefs. Depuis le pavois jusqu’au tombeau, ils étaient dispensateurs de la gloire et juges des actions accomplies. Cet usage remonte à l’antiquité la plus haute; et long- temps les Egyptiens grossiers soumirent, au bord d’un lac, les restes de leur monarque h l’examen d’une postérité naissante.
Les lumières de ce siècle se prêtent à des usages bien autrement respectueux. Les rois ont senti, de nos jours, qu’il appartenait à eux-mêmes de récompenser dignement cette puissance d’oii émane essentiellement toute justice, et dont la supériorité à démêler le bien s’atteste par des lois qui régissent tout, excepté ceux qui les ont faites. Pourquoi, en effet, une noble majesté attendrait-elle de l’avenir ce que le présent peut lui donner; et d’un successeur incertain, ou de sujets ingrats, que d’autres soins pourront préoccuper, le salaire de vertus et de talens dont elle possède le secret?
Cette opération de l’esprit a dû se faire une fois dans la tête du grand homme dont nous examinons la statue. Il l’a commandée lui-même à l artiste le moins indigne de reproduire son image, et il a fait des deniers de son peuple le plus digne et le plus utile usage auquel ils pouvaient être consacrés. Qui aurait eu, je le demande, si ce n’est l’auguste modèle, la pensée d’ordonner au marbre de revêtir ces formes mortelles , afin qu’elles arrivassent à la postérité? Les citoyens de Païenne ou de Naples pouvaientils s’élever à cette hauteur de vue, et quel prétexte eiit choisi leur flatterie pour ériger un tel monument? auraient-ils célébré cette prudence avec laquelle le continent fut abandonné une fois, vers 1798 , et le trône emporté dans une île oii les combats n’étaient plus à craindre? Appartenait-il à leur peu de prescience de récompenser cette retraite généreuse qui a, plus tard, porté leur maître du sein d’une ville qui osait résister à l’étranger, au milieu de ce congrès médiateur qui modifie toutes les promesses imprudemment faites à des populations insensées?
Nous estimons qu’il est naturel d’envier les qualités qui nous manquent, et jusqu’à l’extérieur des vertus qui nous sont étrangères. Aussi ne comprenons-nous nullement l’étonnement des spectateurs que nous avons vus à Naples, en présence de cette figure, demander pourquoi elle est couverte d’ajustemens guerriers, et d’oii vient qu’un prince contemporain prend l’attitude et les armes des héros de la vieille Rome. Ce respectable chef de famille, ce père de tant de princesses qui s’honora toute sa vie d’obéir à des volontés conjugales, 11e pouvait-il emprunter une fois l’attitude qui commande, et, souverain débonnaire, se donner , par une fiction, l’apparence d’un monarque absolu? Peut-être les temps ou ont régné les César et les Marc-Aurèle sont-ils déjà éloignés des nôtres; mais le soleil de Parthénope ne luit-il pas en même temps sur la ville éternelle? Il y a peu de distance entre le siège du pouvoir napolitain et celui de la grandeur romaine. Les rapprochemens qui en dérivent embarrasseront quelques ignorans, quelques sceptiques ; mais les doctes voyageurs qui ont mesuré le court espace de chemin qui sépare le Capitole du palais de Quisisana , s’expliqueront , par une seule analogie, toutes les idées intermédiaires.
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HERCULE ET EYCAS.
La crédule Alcmène a envoyé à son époux le tissu que Nessus a trempé dans son propre sang. Elle espère que sa magique vertu ranimera un amour éteint, et lui tiendra lieu, pour reconquérir le héros, de ce qu’eût fiait peut-être la douceur ou le dévouement. Vain espoir! Les présens de la haine devraient-ils servir à rallumer l’amour ? le Centaure a voulu venger sa mort avant d’expirer; et le rival qui l’a vaincu va succomber à son tour sous l’effort d’un poison qu’il laisse après lui.
Lycas est le messager qui a remis au demi-dieu le présent d'Alcmène. A peine Hercule s’en est revêtu , qu’un feu dévorant s’allume dans ses veines. Il a voulu triompher du mal; mais la douleur l’emporte. L’autel ou il allait sacrifier à Jupiter est brisé. Il erre dans la campagne; il étouffe les ours, il déracine les pins; il arrache avec les lambeaux de sa chair sanglante une partie du tissu fatal; ses tournions, qui croissent à chaque instant, satisfont enfin l’éternel courroux de Junon.
Mais Hercule a vu derrière les débris de l’autel oii il est revenu le malheureux Lycas qui espérait se soustraire à sa fureur; il l’arrête comme il allait fuir; il le saisit à la fois par l’extrémité du pied gauche et par sa longue chevelure; et, après l’avoir agité autour de sa tête, comme eût fait un frondeur qui va lancer au loin une pierre légère, il se prépare à le précipiter dans la mer. L’œil avidement attaché sur l’abîme, Hercule attend déjà sa victime au milieu des flots oii il marque sa place. Le pasteur pousse des cris déchirans, cherche à saisir l’autel, s’attache aux crins du lion de Némée, dont la dépouille est aux pieds de son vainqueur; mais Alcide, plutôt que de renoncer à sa vengeance, engloutirait l’autel, la dépouille et le rocher oit s’élèvera bientôt le bûcher qui doit le consumer.
Ce groupe est plein de vigueur, de mouvement, d’expression. Bien que livré a d’effroyables tortures, Hercule est noble encore; et le masque conserve une beauté, une régularité de traits dont les grands artistes n’ont jamais cru devoir se départir, quelque passion qu’ils eussent à rendre. Ils jugent avec raison que ce serait dégrader l’art que d’imiter les convulsions d’une nature vulgaire; et que le style ne descend pas à l’exacte copie des souffrances humaines, sans perdre son caractère héroïque.
La figure de Lycas est oiriginale et hardie. L’epouvante est dans tous ses membres, ses cheveux sont hérissés de terreur; on croit entendre ses supplications et ses cris. Bientôt il ne sera qu’un écueil conservant sa première forme au milieu des flots de l’Eubée; et son meurtrier, un peu de poussière sur la terre, mais un nouveau dieu dans 1 Olympe.
C’est à un banquier romain que ces beaux marbres appartiennent. M. le marquis Torlonia, qui a souvent protégé les artistes et rendu à sa patrie d’utiles services, nous pardonnera de rappeler son premier titre avant le second. Canova aussi était marquis d Ischia; mais nous demandons à nos lecteurs la permission de lui conserver, avant les autres, le nom qu’il a illustré dans les arts.