NAPOLÉON
Cette statue n’appartient plus à la France. En i8i5, les vainqueurs de Waterloo exilèrent le modèle sur un rocher de l’Océan , et son image au milieu des îles Britanniques. Le triste tombeau de Saint-Hélène était aussi peu conforme à la destinée d’un conquérant que le ciel brumeux de l’Angleterre à l’intérêt d’un morceau de sculpture. Les marbres n’obtiendront jamais sous de pareils climats la lumière vive ni les reflets dorés qui les font valoir. Plus heureux que l’ouvrage de Canova qui a essayé de reproduire ses traits, le géant de l’iiistoire moderne verra quelque jour se rassembler autour de son souvenir immatériel des rayons de vérité qui ne trahissent aucune perfection et ne déguisent aucun défaut.
Cette figure colossale, dont la hauteur dépasse quinze pieds, est essentiellement du genre héroïque. Elle est nue, comme les artistes romains avaient coutume de représenter les Césars. La ressemblance est aussi bien conservée que pouvaient l’admettre des proportions surhumaines. On sent que le masque, étudié d’après nature, est constamment demeuré sous les yeux du sculpteur pendant l’exécution de ce long travail. Ce front élevé, ce singulier encaissement des yeux, cette coupe de la bouche, cette forme du menton qui caractérise si bien une volonté ferme, tout annonce, au premier coup d’œil, l’image d’un homme extraordinaire. Il tient dans la main droite le monde, et sur ce monde la Victoire, les ailes déployées. La main gauche, plus élevée que la tête, saisit une lance dont la longueur a les proportions antiques; l’épée est suspendue au tronc d’arbre; la tête incline vers la droite; l’œil méditateur contemple la Victoire, divinité supérieure à toutes, et qui semble occuper l ame entière du héros. Une riche chlamyde, vêtement guerrier que rattache une agrafe oh se dessine un aigle, repose sur le bras qui soutient la lance. Cette draperie descend plus bas que les genoux en plis nobles et harmonieux.
MAP©ILÉ@W0
La figure entière est clans l’action de se mouvoir. Le pied droit pose sur le sol; le gauche est relevé, comme si le personnage poursuivait un chemin commence. Une telle intention seconde merveilleusement l’éloquence de cette statue. L’éloignement du repos est un trait caractéristique du modèle. Cependant cette pose meme a été l’objet de critiques sévères; on a prétendu que l’équilibre du corps était imparfait; que la pondération des forces était vicieuse. Nous croyons qu’il entrait moins de justice que d’envie dans ces reproches. I ne action calme et accomplie étant plus ordinairement dans les ressources de la statuaire que cette louable hardiesse de vouloir faire avancer le marbre, on a pris la routine pour du goût, et les choses le plus souvent exécutées pour les meilleures. Du reste, ces critiques ne sont point matériellement justes. Le corps doit se porter de presque tout son poids en avant, puisqu’il est balancé sur une jambe, en attendant l’autre qui viendra le recevoir à son tour; et si cette attitude, qui marque si bien le mouvement, était répréhensible, il faudrait condamner l’Apollon du Belvédère et quelques autres chefs-d’œuvre.