‹ Œuvre choisi de CanovaChapitre 12 sur 33 · PALAMÈDE · texte numérisé non relu

PALAMÈDE

L’histoire de ce jeune héros est presque entièrement couverte du voile épais des temps fabuleux. Son existence se recule jusqu’à l’époque des guerres de Troie. Mais l’histoire et la fable s’accordent à recommander Paiamède comme un guerrier d’une grande beauté, d’un esprit cultivé, et dont 1 active énergie, la sagesse et l’humanité, étaient un modèle dans le camp d’Agamemnon. Ce n’est pas un faible hommage rendu à sa mémoire que ce souvenir de Socrate, qui se réjouissait, dit Platon, à l’heure de mourir, d’aller retrouver les héros grecs, et particulièrement Palamède, victime comme lui d’une condamnation inique.

L’antiquité accordait la perfection morale à la perfection des formes physiques; elle les croyait inséparables. Canova, empressé de suivre nos maîtres dans tous les arts, a voulu représenter ce type d une double beauté un peu plus grand que nature, et avec tous les avantages du corps et du visage. Appuyé de la cuisse gauche contre le tronc d’un arbre, Palamède a le pied du même coté un peu relevé; tout son corps repose sur la partie droite. Cette pose, qui donne a l’épaule opposée un peu d’élévation, imprime à toute cette figure un caractère de grâce et de flexibilité.

Des cheveux courts et bouclés ornent avec profusion toute cette tête, dont le mouvement se porte vers la gauche. Le bras droit tombe mollement et soutient un glaive : le fourreau en est marqué de cinq lettres de l’alphabet dont l’invention est attribuée au docte guerrier. La main gaucho présente les doigts repliés et appuyés doucement sur le tronc de l’arbre. Le cou, dont l’ampleur est herculéenne, est flexible. Les pectoraux sont larges; ils accusent des muscles habilement étudiés. Que pourrait -on vouloir ajouter ou retrancher au marbre pour achever la perfection des flancs , du dos et des jambes? Le dos est surtout d’un fini admirable.

Le masque a cette sérénité sans laquelle il n’est point de beauté idéale et complète. La trace des passions fougueuses n’y est point empreinte, et l’auteur a retracé, autant qu’elles peuvent se rendre, la méditation et la sagesse dans l’habitude de leur expression.

C’est Palamède qui, pour charmer l’ennui des longues veilles du camp et remplir l’intervalle des assauts, inventa le jeu des échecs. H trompait ainsi l’impatience du soldat, il calmait son découragement, ou éloignait sa pensée du tableau des désastres publics. Dans les temps modernes, on a souvent employé des déceptions de même espèce, afin de détourner les peuples d’une attention dangereuse. Cette politique, qui consiste à amuser pour empêcher de réfléchir, se pratique encore de nos jours; mais les

IPAXiAMSBKS.

moyens qu’on a récemment découverts sont moins ingénieux que ceux de Palamède. Heureux si on ne nous entretenait que de victoires moins fabuleuses que celles d’Ulysse oii de Thersite, et si on ne discutait que sur les classiques et les romantiques, un peu moins divertissans toutefois que les cavaliers, les rois et les fous.

Palamède , si honnête personne de son vivant , et qui démasqua la trahison du prince d’Ithaque , et qui éloignait des tentes grecques la mort contagieuse pensa être dans son image, un traître et un meurtrier. Cette image était à peine terminée qu’elle s’ébranla sur sa base, et se renversa à coté de son créateur, occupé à la contempler dans le dessein de lui ajouter une perfection ou de lui retrancher un défaut. Canova 11e sc découragea point par ce funeste accident, et il remit en ordre tous les fragmens de son héros. Peut-être manque-t-il aujourd’hui à cet ensemble quelques unes de ces finesses de détail, et de ces beautés qui appartenaient au premier jet; mais ce qui nous reste peut nous consoler de ce que nous avons perdu; la patience du talent fait admirer une restauration.

Cette statue orne la villa Sommariva , près le lac de Corne.

Page 1