‹ Œuvre choisi de CanovaChapitre 16 sur 33 · VÉNUS · texte numérisé non relu

VÉNUS

On sait que la Venus antique, à laquelle un négociant de Florence a laissé son nom devenu royal, n’a point conservé les bras que son auteur inconnu lui avait donnés. Ces bras sont l’ouvrage d’un artiste moderne ; et bien que les connaisseurs estiment ce travail, l’Italie demandait à Canova une restauration nouvelle. Notre sculpteur se refusa à cette entreprise. Soit délicatesse, orgueil, ou modestie, il opposa de constantes excuses aux instances les plus réitérées. Ce ne fut que lorsque sa patrie fut dépouillée par le droit de la guerre du chef-d’œuvre qu’on a long-temps admiré à Paris, qu’il s’occupa de faire cette Vénus. Il avait de grands efforts à tenter pour remplacer aux bords de l’Arno la plus belle de nos captives. U exécuta la statue que nous avons sous les yeux; mais il ne voulut jamais consentir qu’elle occupât sur le piédestal resté vide la place de la Vénus de Médicis; ce fut dans un angle assez éloigné du lieu consacré que s’éleva l’ouvrage nouveau , comme subordonné à la création antique. Sa déesse devait n’être, selon sa modestie, que l’un des personnages qui composeraient la cour de la déesse grecque. La galerie qui les renferme aujourd’hui toutes deux les voit séparées par un respectueux espace.

La Vénus de Canova est représentée au moment oii elle sort du bain. Un voile chastement pressé sur son sein essuie ses membres encore humides, et le mouvement de la tête indique que la déesse a entendu quelque bruit qui alarme à la fois sa pudeur, ou répond à quelques unes de ses espérances secrètes. Cette double expression repose dans la mollesse du maintien, et si nous osions le dire, dans le feu des regards que le marbre laisse deviner. C’est là une des qualités du beau talent de notre auteur que d’animer les yeux sans vie de la statuaire, et de prêter du charme à un organe à peine indiqué par son art. Le bain a donné aux chairs de la Venus, je ne sais quelle douceur et quelle volupté; elles semblent transparentes, et animées de ces parfums qui volent, comme dit Virgile, sur la trace qu’a suivie la mère des Amours. C’est une supériorité que cette statue a sur la Vénus grecque : soit que le marbre de celle-ci se prêtât moins à rendre cette morbidesse de la nature vivante, soit que le long séjour qu’elle a fait sous les sables qui l’ensevelissaient en ait développé les pores et rendu la surface écailleuse.

La statue de Canova est plus grande que l’immortel chef-d’œuvre de Florence. Gracieusement inclinée sur le genou gauche, elle laisse tomber jusqu’à ses pieds la draperie qui couvre à moitié son sein; et l’arrangement des plis, combinés avec la masse du marbre qui sert de point d’appui à toute la figure, forme un heureux ensemble qui laisse a peine deviner la nécessité de l’emploi que l’artiste devait faire de ce moyen.

Pénétré de la lecture des poètes anciens, et plein de la contemplation des ouvrages de la sculpture ancienne, Canova a voulu accorder dans son ouvrage la double méthode que les deux arts ont adoptés pour représenter Vénus. La poésie la peint agitée de passions, et la sculpture lui donne une expression d imperturbable sérénité: Canova a transigé entre Phidias et Homère. Sa déesse est à la lois calme et animée; elle participe des émotions de la terre et de la tranquille majesté de l’Olympe.

Les cheveux sont traités avec une grande finesse. Tous les suffrages se sont toujours accordés sur la perfection des épaules et de la chute des reins.

L’autre Vénus (n° 2 G) est à peu près une copie de son premier ouvrage. Dans une troisième Vénus Canova a encore modifié plusieurs accessoires sans que la composition ait changé de caractère et la figure d’expression. C’est toujours la reine des Amours, sortant du bain, occupée de voiler scs charmes et de rapprocher de son corps humide le lin qui doit le couvrir.

Le palais Pitti s’est enrichi de la première pensée de l’artiste ; sa troisième Vénus est possédée par le prince de Bavière; et la seconde qu’il ait faite, et que nous examinons ici, fut exécutée, dit-on, pour le prince de Canino, et se voit maintenant à Londres, dans la galerie du marquis de Lansdowne. Le meme auteur en a laissé une quatrième dans les mains du banquier Thomas Ilope.

O11 raconte qu’au moment d’exécuter cette Vénus, qu’il termina vers l’année 1810, Canova fut assez heureux pour rencontrer, parmi les princesses de ce temps-là, un modèle dont la complaisance fut extrême pour tous les détails de la pose et la nudité des contours. Une femme d’une modestie un peu bourgeoise s’étonna de ce dévouement, et dit un jour en présence du gracieux modèle : « Est- il vrai que vous ayez posé ainsi devant « l’artiste, et sans aucun vêtement? — Oh! ma chère, reprit la princesse, « il 11e faisait pas froid, je vous assure; on avait allumé un très grand feu « dans l’atelier de Canova. »

Page 1