LA PAIX
On aime à voir fixer, par le prestige des arts , ce qu’il y a de plus mobile et de plus fugitif sur la terre. C’est par un sentiment de l’infériorité humaine que l’Amour, la Jeunesse, le Printemps, l’Espérance et la Paix, ont toujours été d’heureux sujets pour le marbre ou les pinceaux. La Paix , où la trouver ailleurs que dans nos Musées, au milieu de cette vieille Europe, ou quelques trêves sont à peine conclues sous son nom , que le vaincu pense à la vengeance et le vainqueur à l’abus de sa victoire? Peut-elle exister, la Paix, quand le triomphe est partout une injure à ce qui est beau, à ce qui est juste, et quand la défaite semble une méprise de la Providence? La Paix ne descendra plus seule sur la terre; elle n’y peut régner qu’à côté de la Liberté : contentons-nous de son image.
C’est un courtisan tartare, un chancelier du nom de Romanzof, qui commanda au simulacre de cette divinité de naître, parce qu’il avait, vers l’an de grâce 1808, arraché la Finlande suédoise à ses lois naturelles, et réuni violemment les hommes qui la cultivaient aux innombrables troupeaux de son maître.
Le marbre n’était pas dégrossi que ce symbole était déjà menteur. Du reste , cette figure ne manque pas de style et de perfection dans les détails. La fille de Jupiter et de Thémis, qui présidait dans l’Olympe aux festins des dieux, a été diversement représentée par les artistes de l’antiquité. Les uns la montrent assise, les autres dans toute la majesté de sa taille; ceux-ci couronnée, ceux-là sans diadème; tantôt elle a des ailes, tantôt ses uniques attributs sont le caducée, ou le rameau d’olivier; enfin le serpent qui repose à ses pieds est quelquefois l’emblème de la prospérité des arts, et quelquefois le génie de la guerre terrassé.
Canova a choisi au milieu d’attributions si diverses. 11 paraît avoir eu particulièrement en vue de rapprocher sa composition du type consacré par une des médailles de Claude. Il a sculpté le caducée sur le fût de la colonne qui sert d’appui au bras droit de la déesse, et sur cette même colonne sont les noms des lieux où la Russie a signé quelques autres traités avec les nations civilisées de l’Europe.
La Paix, enveloppée du pallium depuis les épaules jusqu’à la ceinture, a le reste du corps couvert d’une tunique dont les plis perpendiculaires contrastent sans affectation avec l’obliquité des masses supérieures : cet ensemble d’ajustemens ne manque ni de grâce ni de dignité. Ses larges ailes lui ont été données par l’artiste, comme pour signifier qu’elle ne pouvait jamais accourir trop vite au secours des mortels, qui l’implorent et qui l’outragent.
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Le serpent qu elle presse du pied sans colère et sans effort est cependant ici le symbole non équivoque de la guerre. La tète que ce serpent relève avec fîcite, le triple dard dont il essaie encore de blesser son ennemie, ne peuvent laisser de doute à cet égard.
Cette divinité 11e devant inspirer que le sentiment du respect, le sculpteur 1 a entourée de chastes plis, et n’a laissé pour indice des belles formes qu il a dérobées a 1 œil que le cou, les bras, une partie des pieds. Le calme et 1 imposant maintien de toute cette figure devaient être, comme ils le sont, le premier caractère qui la distingue.