MADELEINE PE N ! T E N T E
Cette figure est l’ouvrage le plus généralement connu, la composition la plus populaire (pii soit échappée au ciseau de Canova. Tous les hommes qui sont réserves à une longue renommée rencontrent dans le cours de leur carrière une pensée qui lait une fortune inattendue.
1 ont était neuf dans cette entreprise. Le génie des Grecs et l’appui des modèles est totalement oublié. Ce marbre si pathétique n’a point de rivaux chez les anciens; car l’admirable Laocoon ne reproduit que des douleurs physiques; et Ni ohé , (pii voit succomber ses enfans, est plutôt en' révolte contre le ciel que résignée à sa puissance. La Madeleine pénitente est une statue qu’on pourrait appeler romantique, et c’est peut-être là le secret de son triomphe.
Nous nous appesantirons peu sur les détails de cette figure. Elle est sous les yeux de tous les amateurs; toute la France peut l’aller admirer, grâce à 1 hospitalité que lui donne au milieu de Paris son heureux possesseur, et à l’obligeante facilité avec laquelle il laisse approcher de son trésor.
Qui ne connaît la galerie de feu M. de Sommariva, amateur éclairé de tous les arts, et qui conservait au moins un ouvrage de chacun de nos premiers peintres vivans? Qui n’a été voir la Madeleine dans ce petit temple isolé où elle se détache sur un fond de draperie couleur carmélite, comme si on avait voulu rattacher par quelque allusion le souvenir de la Pécheresse de l’Evangile à celui de cette sœur de la Miséricorde qui expia dans les larmes son amour pour un illustre ingrat?
Pliée sur deux genoux qui refusent de la soutenir, Madeleine contemple à travers ses larmes, et dans l’abattement d’une douleur que la mort seule pourra consoler, deux roseaux qu’elle a assemblés en croix, image du divin supplice qu’elle a vu s’accomplir sous ses yeux.
Malgré la maigreur qui défigure ses membres elle est encore belle. Sa souffrance n’a pas anéanti le reste des charmes qui ont causé ses erreurs. C’est cette femme qui, délivrée des sept démons qui l’obsédaient, s’attacha aux pas du Sauveur, baisa ses pieds ensanglantés, et préparait naïvement les parfums qui devaient embaumer la victime, parce qu’elle n’avait pas encore compris les mystères de la résurrection.
Canova l’a surprise au milieu de ce désert oii le Corrège nous l’avait montrée méditant les saintes écritures. Mais ici elle est au dernier jour de sa vie. Sa force est épuisée, sa dernière larme est séchée sur ses joues, son œil éteint semble fuir le regard qui la cherche; son pied encore charmant, mais endurci par des marches sanglantes à travers les rochers et les nopals
épineux Je la Syrie, ne la portera plus vers une autre contrée; elle va mourir là, et se rejoindre au Dieu qui lui pardonnera, parce qu’elle a beaucoup aimé.
Nous avons vu à Rome moins de dévots empressés autour des saintes reliques de la bienheureuse, recueillies dans l’église de Saint- Jean -de- Latran, qu’on n’en rencontre au sein du sanctuaire que lui a élevé M. de Sommariva. Le talent a son culte profane, mais notre croyance ne s’offense point de cette adoration pour les images. Il n’y a de mal peut-être qu’à faire contraster le respect du à la statue d’une vierge ou d’un martyr avec l’art grossier qui les reproduit dans nos églises.
Ce sujet, qui appartient à la peinture, à cause des ressources ([lie lui présenteraient pour le traiter un ciel mélancolique, des teintes sombres et tous les accessoires qui aideraient à l’effet, est rendu ici avec une nouveauté bien digne de remarque. Un procédé qui était le secret de notre auteur a donné au marbre une couleur qui concourt à son expression. Les macérations et les veilles n’ont ôté à ce beau corps qu’une grâce pour ainsi dire surabondante : la charpente osseuse, si nettement accusée par le ciseau , est encore un modèle de perfection, et tout l’ensemble de cette statue saisit à la fois l ame et le goût.
Madeleine devait être une des richesses de la France. Destinée en vain à orner l’église d’un village où Ganova est né, elle arriva par une suite d’événemens imprévus dans les mains d’un Français, M. Juliot; et de là dans celles de M. de Sommariva, qui semblait avoir choisi notre patrie pour la sienne.
Aîiova