‹ Œuvre complètes (volume 2)Chapitre 110 sur 217 · Avec la plus grande gravité · texte numérisé non relu

Avec la plus grande gravité

de nous auti*es, qui sçavions parler italien et espagnol^ accostâmes les autres clames , que nous trouvasmes fort honnestes et gallantes^ et de fort bon entretien.

Au départir^ madame la marquise ayant sceu de

M. le grand prieur le séjour d'un quinze jours qu'il

votxloit faire là, luy dit : « Monsieur, quand vous ne

If soaurez que faire et qu'aurez faute de passe-temps^

K lorsqu'il vous plaira venir céans vous me ferez

« l>^ucoup d'honneur, et y serez le très-bien venu

« eomme en la maison de madame vostre mère;

tf v^ous priant de disposer de cette-cy de mesme et

« ainsi que la sienne , et y faire ny plus ny moins.

« J* aty ce bonheur d*estre aymée et visitée d*honnestes

« et. belles dames de ce royaume et de cette ville,

a aiJKtant que dame qui soit; et d'aqtant que vostre

« j^vanesse et vertu porte que vous aymez la conver-

« sai^tion des honnestes dames, je les prieray de se

* r^xidre icy plus souvent que de coustume , pour

« vo^is tenir compagnie et à toute cette belle noblesse

« q^^î est avec vous. Voilà mes deux filles auxquelles

« J^ commanderay, encores qu'elles ne soyent si ac-

« couaplies qu'on diroit bien, de vous tenir compa-

* gï^îe à la françoise, comme de rire, danser, jouer,

« causer librement, modestement et honnestement ,

t comme vous faites à la cour de France , à quoy je

« B^'ofirirois volontiers ; mais il fascheroit fort à un

« pWncè jeune, beau et honneste comme vous estes,

f d'entretenir une vieille surannée, fascheuse et peu

< aymable comme moy ; car volontiers jeunesse et

t vieillesse ne s'accordent guières bien ensemble. »

M. le grand prieur luy releva aussitost ces mots,

en luy faisant entendre que la vieillesse n'avoil rie^ gaigné sur elle, et que malaisément il ne passeront, pas celuy-là , et que son autonne surpassoit tous 1^ printemps et estez qui estoyent en cette salle ; comm^ de vray, elle se monstroit encor une très-belle dam^ et fort aymable, voire plus que ses deux filles^ toutes belles et jeunes qu'elles estoyent ; si avoit-elle bier^. alors près de soixante bonnes années. Ces deusc. petits mots que M. le grand prieur donna à madanL^ la marquise luy pleurent fort, selon que nous pusmes cognoistre à son visage riant ^ à sa parole et à ssi façon.

Nous partismes de là extresmement bien édifiez de cette belle dame, et surtout M. le grand prieur, qui en fut aussitost espris, ainsi qu'il nous le dit. Ilae faut donc douter si cette belle dame et honneste^ et sa belle troupe de dames convia M. le grand prieur tous les jours d'aller à son logis; car si on n'y alloit l'après-disnée on y alloit le soir. M. le grand prieur prit pour sa maistresse sa fille aisnée, encor qu'il aymast mieux la mère ; mais ce fiit per adumbrar U cosa *.

Il se fit force couremens de bague, où M. le grand prieur emporta le prix, force ballets et danses. Brrf; cette belle compagnie fut cause que , luy ne pensairf séjourner que quinze jours, nous y fusmes pour no$ ^ six sepmaines, sans nous y fascher nullement; car nous y avions nous autres aussi bien fait des mai^ tresses comme nostre général. Encore y eussions-noo^ demeuré davantage, sans qu'un courrier vint du 10}

i . Pour voiler la chose.

DES DABŒS. 371

son maislre, qui luy porta nouvelles de la guerre eslevée en Escosse ; et pour ce falloit mener et foire passer ses gallères de levant en ponant, qui pourtant ne passèrent de huict mois après.

Ce fut à se départir de ces plaisirs délicieux^ et de laisser la bonne et gentille ville de Naples ;• et ne fut à M. nostre général et à tous nous autres sans grandes tristesses et regrets, mais nous foschant fort de quitter un lieu où nous nous trouvions si bien.

Au bout de six ans^ ou plus^ nous allasmes au secours de Malte. Moy estant à Naples, je m'enquis si madite dame la marquise estoit encor vivante; on me dit qu'ouy, et qu'elle estoit en la ville. Soudain je ne foillis de Talier voir; et fus aussitost recogneu par un vieux maistre d'hostel de céans, qui l'alla dire à madite dame que je luy voulois baiser les mains. Elle, qui se ressouvint de mon nom de Bourdeille, me fit monter en sa chambre et la voir. Je la trouvay qui gardoit le lict, à cause d'un petit feu voilage qu'elle avoit d'un costé de joue. Elle me fit, je vous jure, une très-bonne chère. Je ne la trouvay que fort peu changée, et encore si belle, qu'elle eust bien fait ^mmettre un péché mortel, fust ou de volonté ou <iefait.

Elle s'enquit fort à moy des nouvelles de feu M. le

grand prieur, et d'affection, et comme il estoit mort,

* et qu'on luy avoit dit qu'il avoit esté empoisonné ,

\ inaudissant cent fois le malheureux qui avoit fait le

\ coup. Je luy dis que non, et qu'elle ostast cela de sa

&ûtaisie, et qu'il estoit mort d*un purisy faux et sourd

qu'il avoit gaigné à la bataille de Dreux, où il avoit

combattu comme un César tout le jour; et le soir à

la dernière charge, s'estant fort eschauffé au comba et suant , se retirant le soir quHl geloit à pierre fei dre^ se morfondit; et se couva sa maladie^ dont mourut un mois ou six sepmaines après.

Elle monstroit^ par sa parole et sa Êiçon^ de le d gretter fort. Et notez que^ deux ou trois ans aupars vaut, il avoit envoyé deux gallères en cours sous I charge du capitaine Beaulieu , Tun de ses lieutenar de gallères. Il avoit pris la bandière de la reine d'E cosse , qu'on n'avoit jamais veue vers les mers d levant, ny cogneue, dont on estoit fort esbahy; caj de prendre celle de France, n'en falloit point parlej pour l'alliance entre le Turc. M. le grand prieur avo donné charge au dict capitaine Beaulieu de prendi terre à Naples , et de visiter de sa part madame I marquise et ses fîUes, auxquelles trois il envoyoi force présens de toutes les petites singularitez qv estovent lors à la cour et au Palais, à Paris et ei France; car ledit sieur grand prieur estoit la mesnK libéralité et magnificence : à quoi ne faillit le capitaine Beaulieu, et de présenter le tout , qui fut trèsbien receu, et pour ce fut récompensé d'un bcao présent.

Madame la marquise se ressentoit si fort oblige de ce présent, et de la souvenance qu'il avoit encof d'elle, qu'elle me le réitéra plusieurs fois, dont e!k l'en ayma encore plus. Pour l'amour de luy, elle ft encore une courtoisie à un gentilhomme gascon, qû estoit lors aux gallères de M. le grand prieur, lequel| quand nous partismes, demeura dans la ville, malade jusqu'à la mort. La fortune fut si bonne pour luji que, s addressant à ladite dame en son adversité, eU

le fit si bien secourir qû* il eschappa; et le prit en sa maison, et s'en servit, que, venant à vacquer une capitainerie en un de ses chasteaux^ elle la luy donna, et luy fit espouser une femme riche.

Aucuns de nous autres ne sceumes qu'estoit devenu le gentilhomme, et le pensions mort, sinon lorsque nous fismes ce voyage de Malte, il se trouva un gentilhomme qui estoit cadet de celuy dont j'ay parlé, qui un jour, sans y penser, parlant à moy de la principale occasion de son voyage, qui estoit pour chercher nouvelles d^un sien frère qui avoit esté à M. le grand prieur, et estoit resté malade à Naples il y avoit plus de six ans, et que depuis il n'en avoit jamais sceu nouvelles, il m'en alla souvenir; et de- [ puis m'enquis de ses nouvelles aux gens de madame I la marquise, qui m'en contèrent, et de sa bonne for- I tune : soudain je le rapportay à son cadet, qui m'en ï^mercia fort; et vint avec moy chez madite dame, <pi* en prit encor plus de langue, et l'alla voir où il esloit.

Voilà une belle obligation, pour une souvenance d'amitié qu'elle avoit encore, comme j'ay dît; car elle m'en fit encore meilleure chère ; et m'entretint fort du bon temps passé, et de force autres chosesi Çîi faisoyent trouver sa compagnie très-belle et trèsâJDiable ; car elle estoit de très-beau et bon devis, et I très-bien parlante.

! £0e me pria cent fois ne prendre autre logis ny repas que le sien, mais je ne le voulus jamais, n'ayant esXé mon naturel d'estre importun ny coquin*. Je

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