‹ Œuvre complètes (volume 2)Chapitre 119 sur 217 · Claade de Glermont, vicomte de Tallard · texte numérisé non relu

Claade de Glermont, vicomte de Tallard

monstra à sa mort , commandant à une compa^ie de gensdarmesy que j'aymois et honnorois fort.

J'ay ouy dire qu'il en arriva tout de mesmes à feu M. de Genlisy qui mourut en Allemagne, menant les troupes huguenottes aux troisiesmes troubles : car, passant un jour la rivière devant le Louvre avec sa maistresse^ elle laissa tomber dans l'eau son moachoir ^ qui estoit beau et riche, exprès, et luy dit qu'il se jettast dedans pour le luy recourre. Luy, qui ne sçavoit nager que comme une pierre , se voulut excuser; mais elle, luy reprochant que c'estoit ua couard amy, et nullement hardy, sans dire garre se jetta à corps perdu dedans, et, pensant avoir le mo*:choir, se fîist noyé s* il ne fust esté aussitost secourra d'un autre batteau.

Je croy que telles femmes, par tels essais, se vei^^* lent défaire ainsi gentiment de leurs serviteurs, quS^^ possible, les ennuyent. Il vaudroit mieux qu'elle^^ leur donnassent de belles faveurs , et les prier, pour^ l'amour d'elles, les porter aux lieux honnorables d^^ la guerre, et faire preuve de leur valeur, ou les ^ pousser davantage, que non pas faire de ces sottise^ que je viens de dire, et que j'en dirois une infinité.

Il me souvient que, lorsque nous allasmes assiéger Rouen aux premiers troubles, madamoiselle de Piennes^, Tune des honnestes filles de la cour, estant en doubte que feu M. de Gergeay ne fust esté assez vaillant pour avoir tué luy seul , et d'homme à

i. Probablement Jeanne de Hallwin, fille d' honneur de Catherine de Mëdicis , celle qui avait dû épouser François de Montmo* rency.

(^ le feu baron d'Ingrande, qui estoit un des ; gentilshommes de la cour, pour esprouver ur, luy donna une faveur d'une escharpe qu'il Dn habillement de teste; et^ ainsi qu'on vint econnoistre le fort de Saincte-Catherine ^ il si courageusement et vaillamment dans une 3 de chevaux qui estoyent sortis hors de la n'en bien combattant il eut un coup de pisans la teste^ dont il mourut roide mort sur la en quoy ladite damoiselle int satisfaite de sa

et y s'il ne fîist mort ce coup, ayant si bien e l'eust espousé; mais, doutant un peu de son ?y et qu'il avoit mal tué ledit baron, ce luy it^ elle voulut voir cette expérience, ce disoit-

c^les, encor qu'il y ait beaucoup d'hommes s de leur nature, les dames les y poussent envantage; et, s*ils sont lasches et froids^ elles ivent et eschauffent.

. en avons un très-bel exemple de la belle

laquelle^ voyant le roy Charles Vil* enna- ^é d'elle et ne se soucier que de luy faire ?, ei, mol et lasche, ne tenir compte de son ïe, luy dit un jour que^ lorsqu'elle estoit eneune fille ^ un astrologue luy avoit prédit

seroit aymée et servie de l'un des plus vail-

courageux roys de la chrestienté; que^ quand luy fît cet honneur de l'aymer^ elle pensoit fiist ce roy valleureux qui luy avoit esté prélis^ le voyant si mol^ avec si peu de soin de ires, elle voyoit bien qu'elle estoit trompée, ce roy si courageux n'estoit pas luy, mais le LUgleterre, qui faisoit de si belles armes ^ et

luy prenoit tant de belles villes à sa barbe. « Dont; a dit-elle au roy, je m'en vab le trouver, car c'esl oc eeluy duquel entendoit l'astrologue, v Ces parola^ piequèrent si fort le cœur du roy, qu'il se mit à pleurer; et de là en avant, prenant courage, et quittant sa chasse et ses jardins, prit le frain aux dents; si bien que, par son bonheur et vaillance ^ chassa les Anglois de son royaume.

Bertrand du Guesdin, ayant espousé sa femme ^ madame Tiphaine, se mit du tout à la contenter eC laisser le train de la guerre, luy qui l'avoit tant pratiquée auparavant, et qui avoit acquis tant de gloire et louange ; mais elle luy en fit une réprimende eK remonstrance : qu'avant leur mariage on ne parioit. que de luy et de ses beaux £adts, et que désormais oa luy pôurroit reprocher à elle-mesme une telle discontinuation de son mary; qui portoit un très-grand préjudice à elle et à son mary, d'estre devenu un si grand casannier; dont elle ne cessa jamais, jusques à ce qu'elle luy eust remis son premier courage, et renvoyé à la guerre, où il fit encor mieux que devant.

Voilà comment cette honneste dame n'ayma point tant son plaisir de nuict comme elle faisoit l'honneur de son mary. £t certes, nos femmes mesmes, encor qu'elles nous trouvent près de leurs costez, si nous ne sommes braves et vaillants ne nous sçauroyeni aimer ny nous tenir auprès d'elles de bon cœur; mais, quand nous retournons des armées, et que nous avons fait quelque chose de bien et de beau, c'est alors qu'elles nous ayment et nous embrassent de bon cœur, et qu elles le trouvent meilleur.

quatriesme fiUe du comte de Provence ^, beaude sainct Louys^ et femme à Charles, comte ou, frère dudict roy, magnanime et ambitieuse le estoit, se faschant de n'estre que simple comd'Anjou et de Provence , et qu'eUe seule de ses sœurs ^ dont les deux estoyent reynes et l'autre ratrice , ne portoit autre tiltre que de dame et esse ^ ne cessa jamais , jusques à ce qu'elle eust pressé et importuné son mary d'avoir et de iiester quelque royaume. Et firent si bien qu'ilz t esleus par le pape Urbain , roy et reine des -Sicilles; et allèrent tous deux à Rome avec e gallères se faire couronner par Sa Sainteté^ en i' magnificence, roy et reine de Jérusalem et de es, qu'il conquesta après, tant par ses armes valises que par les moyens que sa femme luy a, vendant toutes ses bagues et joyaux pour lir aux {rsis de la guerre : et puis après régnèrent paisiblement et longuement en leurs beaux unes conquis.

Dgtemps après, une de leurs petites-fiUes, desle d'eux et des leurs, Ysabeau de Lorraine*, ans son mary René, semblable trait; car, luy t prisonnier entre les mains de Charles, duc de jogne, elle, estant princesse, sage et de grand' animité et courage^ le royaume de Sicile et de s leur estant escheu par succession^ assembla

i&trix, quatrième fille de Raymond-Bérenger IV, comte de

ice.

sabelle, fille de Charles II, duc de Lorraine, mariée à Renë,

^jou.

une armée de trente mille hommes; et elle-mesme la mena^ et conquesta le royaume et sf» saisit de Naples.

Je nommerois une infinité de dames qui ont servi de telles façons beaucoup à leurs maris^ et qu'elles, estant hautes de cœur et d'ambition^ ont poussée! encouragé leurs maris à se faire grands^ acquérir des biens et des grandeurs et richesses. Aussi est-ce le plus beau et le plus honnorable^ que d'en avoir pr la pointe de Tespée.

J'en ay cogneu beaucoup en nostre France et en nos cours^ qui, plus poussez de leurs femmes quasi que de leurs volontez , ont entrepris et parfait de belles choses.

Force femmes ay-je cogneu aussi^ qui, ne songeans qu'à leurs bons plaisirs^ les ont empeschez et tenus tousjours auprès d'elles^ les empeschans de faire de beaux faits, ne voulans qu'ilz s'y amusassent sinon à les contenter du jeu de Vénus, tant elles y estoyent aspres. J'en ferois force comptes, mais je m'extranguerois trop de mon sujet, qui est plus beau certes, car il touche la vertu, que l'autre qui touche le vice; et contente plus d'ouïr parler de ces dames qui ont pousse les hommes à de beaux actes. Je ne parte pas seulement des femmes mariées, mais de plusieurs autres, qui, pour une seule petite faveur, ont fiiit faire à leurs serviteurs beaucoup de choses qu'ils n'eussent fait. Car quel contentement leur est-ce? quelle ambition et eschauffement de cœur est-il plus ] grand, que, quand on est en guerre, que l*on songe que l'on est bien aymé de sa maistresse, et que si l'on fait quelque belle chose pour l'amour d'elle,

en de bons visages, de beaux attraits^ de belles is, d'embrassades^ de plaisirs^ de faveurs^ qu'on

après de recevoir d'elle?

»ion, entre autres réprimandes qu'il fit à Massiorsque, quasi tout sanglant, il espousa Sopho-

luy dit : qu*il n'estoit bien séant de songer mes et à Tamour lorsque Ton est à la guerre '. pardonnera, s'il luy plaist ; mais, quant à moy^ )e qu'il n'y a point si grand contentement, ny »nne plus de courage ny d'ambition pour bien qu'elles. J'en ay esté logé là d'autresfois. Quant ' moy, je croy que tous ceux qui se trouvent »mbats en sont de mesme : je m'en rapporte à e croy qu'ils sont de mon opinion , tant qu'ils et que, lorsqu'ils sont en quelque beau voyage erre, et qu'ils sont parmy les plus chaudes s de l'ennemy, le cœur leur double et accroist

ilz songent à leurs dames, à leurs faveurs qu'ils it sur eux, et aux caresses et beaux recueils recevront d'elles au partir de là s'ils en eschapet, s'ils viennent à mourir, quels regrets elles pour l'amour de leur trespas. Enfin, pour Fade leurs dames et pour songer en elles, toutes rises sont faciles et aisées, tous combats leur es tournois, et toute mort leur est un triomphe, le souviens qu'à la bataille de Dreux Feu M. des \, brave et gentil cavallier s'il en fut de son ) estant lieutenant de M. de Nevers, dit avant

d'Eu , prince au? si très-accomply, ainsi qu'il iller à la chaîne pour enfoncer un bataillon de

>yez plus haut, p. 293.

gens de pied qui marehoit droit à l'avant-garde où commandoit feu M. de Guise le Grand, et que le signal de la chaîne fut donné, lediet des Bordes, monté sur un turc gris , part tout aussitost , enrichy et garny d'une fort belle faveur que sa maistresse luy avoit donnée (je ne la nommeray point, mais c^estoit l'une des belles et honnestes filles, et des grandes de la cour); et en partant , il dit : « Hà! je c m'en vois combattre vaillamment pour l'amour de « ma maistresse^ ou mourir glorieusement, n A ce il ne faillit; car, ayant- percé les six premiers rangs ; mourut au septiesme, porté par terre. A. vostre advis, si cette dame n'avoit bien employé sa belle faveur; et si elle s'en devoit desdire pour luy avoir donnée?

M. de Bussi a esté le jeune homme qui a aussi bien fait valoir les faveurs de ses maistresses que jeune homme de son temps , et mesmes de quelques-unes que je sçay, qui méritoyent plus de combats, d'exploits de guerre^ de coups d'espée, que ne fit jamais la belle Angélique des paladins et chevalliers de jadis, tant chrestiens que Sarrasins; mais je luy ay ouy dire souvent qu'en tant de combats singuliers et guerres et rencontres générales (car il en a Êdt prou) où il s'est jamais trouvé et qu'il a jamais entrepris, ce n'estoit point tant pour le service de son prince ny pour ambition, que pour la gloire seule de complaire à sa dame. U avoit certes raison, car toutes les ambitions du monde ne vallent pas tant que l'amour et la bienveillance d'une belle et honneste dame et maistresse.

Et pourquoy tant de braves chevalliers errants de la Table-Ronde et tant de valleureux paladins de

rance du temps passé ont entrepris tant de guerres, int de voyages lointains , tant fait de belles expélitioos , sinon pour l'amour des belles dames qu'ils ervoyent ou vouloyent servir? Je m'en rapporte à les palladins de France, nos Rollands, nos Renauds, iosC^ers, nos Olliviers, nos Yvons, nos Richards, t une infinité d'autres. Aussi c'estoit un bon temps t bien fortuné; car, s'ilz faisoyent quelque chose de eau pour Tamour de leurs dames , leurs dames , ullement ingrates, les en sçavoyent bien récompenîr, quand ils se venoyent rencontrer, ou donner le -ndez-vous, dans les forests^ dans des bois, ou près ^ fontaines ou en quelques belles prairies. Et voylà

guerdon des vaillantises que Ton désire des dames!

Or, il y a une demande : pourquoy les femmes '^xnent tant ces vaillants hommes? Et comme j'ay t. au comjodencement. la vaillance a cette vertu et tx^e de se faire aymer à son contraire. Davantage , &st une certaine inclination naturelle qui pousse s dames pour .aymer la générosité^ qui est certaineent cent fois plus aymable que la couardise : aussi Ole vertu se fait plus aymer que le vice.

Il y a aucunes dames qui ayment ces gens ainsi >urveus de valeur, d'autant qu'il leur semble que , ^ut ainsi qu'ils sont braves et adroits aux armes et ^ métier de Mars^ qu'ils le sont de mesmes à celuy e Vénus.

Cette règle ne faut en aucuns. Et de fait ils le sont^ )mme fut jadis César, le vaiUant du monde ^ et ree autres braves que j'ay cogneu^ que je tais. Et !s y ont bien toute autre force et grâce que des raux et autres gens d'autre profession; si bien

qu'un coup de ces gens là en vaut quatre des autres; je dis envers les dames qui sont modestement lubriques, mais non pas envers celles qui le sont sans mesure y car le nombre leur plaist. £t si cette r^ est bonne quelquesfois en. aucuns de ces gens, et selon l'humeur d'aucunes femmes, elle faut en d'autres ; car il se trouve de ces vaillants qui sont tant rompus de l'harnois et des grandes corvées de la guerre, qu'ils n'en peuvent plus quand il Êiut venir à ce doux jeu , de sorte qu'ils ne peuvent contenter leurs dames; dont aucunes, et plusieurs y en a, qui aymeroyent mieux un bon artisan de Vénus^ frais et bien émoulu, que quatre de ceux de Mars^ ainsi ailebrenez *.

J'en ay cogneu force de ce sexe fémenin et de cette humeur; car enfin^ disent-elles, il n'y a que de bien passer son temps et en tirer la quintessence) sans avoir acception de personnes. Un bon homme de guerre est bon , et le fait beau voir à la guerre; mais s'il ne sçait rien faire au lict, disent-elles, un bon gros vallet, bien à séjour, vaut bien autant qu'un beau et vaillant gentilhomme lassé.

Je m'en rapporte à celles qui en ont fait l'essay et le font tous les jours; car les reins du gentilhommej tant gallant et brave soit-il, estans rompus et froisses de rharnois qu ils ont tant porté sur eux, ne peuvent fournir à l'appointement, comme les autres qui n'ont jamais porté peine ny fatigue.

D'autres dames y a-il qui ayment les vaillants, soyent

i. Jllebrené^ épmsé, ffalbrené est un terme de fauconnerie que l'on applique au faucon dont les plumes sont rompues.

pour maris, soyent pour serviteurs, afin qu'ils débattent et soustiennent mieux leurs honneiu^s et leurs chastetez, si aucuns mesdisans il y en a qui les veullent souiller de paroles; ainsi que j'en ay veu plusieui*s à la oour, où j'y ay cogneu d'autres fois une fort belle el grande dame*, que je ne nommeray point, estant fort sujette aux médisances , quitta un serviteur fort favory qu'elle avoit , le voyant mol à départir de la main et ne braver et ne quereller, pour en prendre un autre* qui estoit un escalabreux, brave et vaillant, ]ui portoit sur la pointe de son espée l'honneur de sa lanae, sans qu'on y osast aucunement toucher.

Force dames ay-je cogneu de cette humeur, qui >nt ^oulu tousjours avoir un vaillant pour leur es- 3ort^ et deffense; ce qui leur est très-bon et trèsutile bien souvent : mais il faut bien qu'elles se donneat, garde de broncher et varier devant eux, si elles se sont une fois sousmises sous leur domination, car, s'ils s'apperçoivent le moins du monde de leurs fredaiaes et mutations, ilz les meinent beau et les gourmaadent terriblement, et elles et leurs gallants, si elles changent : ainsi que j'en ay veu plusieurs exemples en ma vie.

Voila donc telles femmes qui se voudront mettre en possession de tels braves et scalabreux , faut qu'elles soyent braves et très-constantes envers eux, ûu bien qu'elles soyent si fort secrètes en leurs aflaires qu'elles ne se puissent évanter : si ce n'est qu'elles voulussent faire en composant , comme les courlisannos d'Italie et de Rome , qui veulent avoir

i. Marguerite de Valois. — :2, Bassy d'Ainboise.

un brave (ainsi le nomment-elles) pom* les défendre et maintenir ; mais elles mettent tousjours par le marché qu'elles auront d'autres concurrences, et que le brave n'en sonnera mot.

Cela est fort bon pour les courtisannes de Rome et pour leurs braves, non pour les gallants gentilshommes de nostre France ou d'ailleurs. Mab si une honneste dame se veut maintenir en sa fermeté et constance^ il faut que son serviteur n'espargne nullement sa vie pour la maintenir et défendre, si elle court la moindre fortune du monde, soit, ou de sa vie, ou de son honneur, ou de quelque mescbante parole; ainsi que j'en ay veu en nostre cour plusieurs qui ont fait taire les médisans tout court , quand ils sont venus à détracter de leurs dames et maistresses, auxquelles, par devoir de chevallerie et par les lois, nous sommes tenus de servir de champions en leurs afflictions; ainsi que fit ce brave Renaud de la belle Genèvre en Escosse*, le seigneur de Mendozze à cette belle duchesse que j'ay dit, et le seigneur de Carouge à sa propre femme du temps du roy Charles sixiesme, comme nous lisons en nos croniques ". J'en alléguerois une infinité d'autres, et du vieux et du nouveau temps, ainsi que j'ay veu en nostre cour; miais je n'aurois jamais fait.

D'autres dames ay-je cogneu qui ont quitté des hommes pusilanimes, encores qu'ils fussent bien riches, pour aymer et espouser des gentilshonmies qui n'avoyent que Pespée et la cappe , pour manière de

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