‹ Œuvre complètes (volume 2)Chapitre 120 sur 217 · Voyez tome VI, p · texte numérisé non relu

Voyez tome VI, p

<Ure; mais ilz estoient valleureux et généreux ^ et avoyent espérance, par leurs valeurs et générositez, <ie parvenir aux grandeurs et aux estats^ encore certes que ce ne soyent pas les plus vaillants qui le plus souvent y parviennent, en quoy on leur fait tort pourtant; et bien souvent void-on les couards et posilanimes y parvenir : mais qu'il soit, telle marchandise ne paroist point sur eux comme quand elle est sur les vaillants.

Or je n'aurois jaçiais fait si je voulois raconter

ks diverses causes et raisons pourquoy les dames

dyment ainsi les hommes remplis de générosité. Je

^çaty bien que,^ si je voulois amplifier ce discours

d'vutte infinité de raisons et d'exemples, j'en pourrois

faii^ un livre entier; mais, ne me voulant amuser

sur' un seul sujet, ains en varier de plusieurs et divers,

je xiae contenteray d'en avoir dit ce que j'ay dit,

enclore que plusieurs me pourront reprendre, que

cetf^tii-cy estoit bien assez digne pour estre enrichy

de plusieurs exemples et prolixes raisons, qu'eux-

lo^smes pourront bien dire : « Il a oublié cettui-cy;

* ^X a oublié cettuy-là. » Je le sçay bien; et en sçay,

possible, plus qu'ilz ne pourront alléguer, et des plus

salins et secrets; mais je ne veux les tous publier

et nommer.

Voilà pourquoy je me tais. Toutesfois, avant que feire pose, je diray ce mot en passant: que, tout ainsi que les dames ayment les hommes vaillants et hardis aux armes, elles ayment aussi ceux qui le sont en amours, et jamais homme couard et par trop respectueux en icelles n'aura bonne fortune; non qu'elles les vueillent si outrecuidez, hardis et présumptueux,

que de haute lutte les vinssent porter par terre; mais elles désirent en eux une certaine modestie hardie, ou hardiesse modeste; car d'elles-mesmes, si ce ne sont des louves , ne vont pas requérir ny se laisser aller, mais elles en sçavent si bien donner les appétits, les envies, et attirent si gentiment à l'escarmouche, que, qui ne prend le temps à point et ne vient aux prises , sans aucun respect de majesté et de grandeur, ou de scrupule, ou de conscience, ou de crainte, ou de quelque autre sujet, celuy vrayment est un sot et sans cœur, et qui mérite à jamais estre abandonné de la bonne fortune.

Je sçay deux honnestes gentilshommes' comp»-^ gnons, pour lesquels deux fort honnestes dames, ^^ non certes de petite qualité, ayant fait pour eux un^^e partie un jour à Paris, et s'aller pourmener en «-^ jardin, chacune, y estant, se sépara à l'escart Fur^^ de l'autre, avec un chacun son serviteur, en chacun»^ son allée, qui estoit si couverte de belles treilles q«^ le jour quasi ne s'y pouvoit voir, et la fraischeur ^ estoit gracieuse. Il y eut un des deux, hardy, qui ^ cognoissant cette partie n'avoir esté faitte pour s^ pourmener et prendre le frais, et selon la contenancer de sa dame qu'il voyoit brusler en feu, et d'autre envie que de manger des muscats qui estoyent en la treille, et selon aussi les parolles eschauffeés, aflfectées et foUastres, ne perdit si belle occasion; mais, la prenant sans aucun respect, la mit sur un petit licl qui estoit fait de gazons et mottes de terre; il en

i. Brantôme était certainement Ton d'eux, et ce ne fui sans doute pas lui qui fut traite de sot et de couard par sa maîtresse.

jouit fort doucement, sans qu'elle dîst autre chose, sinon : «Mon Dieu! que voulez- vous faire? N'estes- « vous pas le plus grand fol et estrange du monde? « Et si quelqu'un vient , que dira-on ? Mon Dieu , « ostez-vous. w Mais le gentilhomme, sans s'estonner, continua si bien qu'il en partit si content, et elle et tout, qu'ayant fait encor trois ou quatre tours d'allée, îlz recommencèrent une seconde chaîne. Puis, sortants de là en une autre allée ouverte, ils virent dautre costé l'autre gentilhomme et l'autre dame^ qui se pourmenoient ainsi qu'il les y avoyent laissez auparavant. A quoy la dame contente dit au gentilhomme content : w Je croy qu'un tel aura fait du sot, «f ^t qu'il n'aura fait à sa dame autre entretien que « cie paroles, de discours et de pourmenades. » Donc, lovEs quatre s'assemblans, les deux dames se vindrent 3 clemander de leurs fortunes. La contente respondit ^^*clle se portoit fort bien elle, et que pour le coup ell^ ne se scauroit pas mieux porter. La mécontente "^ son costé dit qu'elle avoit eu affaire avec le plus P'^^^d sot et le plus couard amant qui s'estoit jamais ^^^^ ; et sur tout les deux gentilshommes les virent rvi*'^ et crier entr'elles deux en se pourmenant : « O le * ^ot! ô le couard! 6 monsieur le respectueux I » S^t^ quoy le gentilhomme content dit à son com- ^^îgnon : a Voylà nos dames qui parlent bien à vous, * elles vous fouettent ; vous trouverez que vous avez a fait trop du respectueux et du badin. » Ce qu'il advoua : mais il n'estoit plus temps , car l'occasion n'avoit plus de poil pour la prendre. Toutesfois, ayant cogneu sa faute, au bout de quelque temps il la répara par quelque certain autre moyen que je dirois bien.

J'ay cogneu deux grands seigneurs et frères*, et tous deux bien parfaits et bien accomplis qui, aymans deux darnes^ mais il y en ayoit bien une plus grande que laulre en tout; et estans entrez en la chambre de cette grande qui gardoit pour lors le lict, chacun se mit à part pour entretenir sa dame. L'un entretint la grande avec tous les respects, tous les baisemains humbles qu'il put, et paroles d'honneur et respectueuses, sans faire jamais aucun semblant de s'approcher de près ny vouloir forcer la roque *. L'autre frère, sans cérémonie d'honneur ny de paroles, prit la dame à un coing de fenestre, et luy ayant toat d'un coup escerté' ses calleçons qui estoyent bridez (car il estoit bien fort), luy fît sentir qu'il n'aymoit point à l'espagnole, par les yeux, ny par les gestes de visage, ny par paroles, mais par le vray et propre point et effet qu'un vray amant doit souhaitter : et ayant achevé son prix-fait, s'en part de la chambre; et en partant, dit à son frère, assez haut que sa dame l'ouyt : « Mon frère, si vous ne faites comme « moy vous ne faittes rien; et vous dy que vous ce pouvez estre tant brave et hardy ailleurs que vous « voudrez , mais si en ce lieu vous ne monstrez a vostre hardiesse, vous estes déshonnoré; car vous « n'estes icy en lieu de respect, mais en lieu où vous « voyez vostre dame qui vous attend. » Et par ainsi laissa son frère, qui pourtant pour Theure retint son

i . S'agit-il ici du duc Henri de Guise et de son frère le duc de Mayenne ?

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