Brantôme veut-il parler de Montgommery ou de Montbrun
qui fut perdu pour faute de secours et d'assistanK pareille.
Maintenant je veux laisser ces daines en génénsd guerrières et généreuses : parlons d'aucunes particulières. Et pour la plus belle monstre dé Tantiquite, je n'allégueray que cette seule Zénobie * pour toutes, laquelle^ après la mort de son mary, ne s'amusa, comme plusieurs^ à perdre le temps à le plorer et regretter, mais à s'emparer de l'empire au nom de ses enfans^ et faire la guerre aux Romains et à l'empereur Aurélian^ qui en estoit lors empereur, en leur donnant de la peine beaucoup l'espace de huict ans, jusqu'à ce qu'estant descendue en champ de battaille contre luy^ fut vaincue et prise prisonnière, et menée devant Tempereur ; lequel, après luy avoir demandé comment elle avoit eu la hardiesse de faire la guent aux empereurs, elle luy respondit seulement : « Vray- « ment ! je cognois bien que vous estes empereur, <( puisque vous m'avez vaincue. » Il eut si grand aise de l'avoir vaincue, et en tira si grande ambition, qu'il en voulut triompher; et avec une très-grande pompe et magnificence elle marchoit devant, son char triomphant^ fort superbement habillée et accommodée d'une grande richesse de perles et pieireries, de grands joyaux et de chaisnes d'or, dont cOe estoit enchaisnée au corps, aux pieds et aux mains,
i . Voyez Vopîscus, Aurélien , ch. xxyi-xxx , xxxiu*zxznr, tf surtout Trebellius Pollion, Les trente tyrans^ ch. xxnr; mabce n'est pas dans ces auteurs que Brantôme a puisé Thistoire de U reine de Palmyre; il l'a trouvée dans le ci* chapitre du De darA^i mulieribus , et il a , comme toujours , arrangé à sa façon le teste de cet ouvrage de Boccace dont il a fait si souvent usage.
ûgne de captive et d'esclave ; si que^ par la graade inteur de ses joyaux et chaisnes qu'elle portoit elle^ fut contrainte de faire plusieurs pauses et se oser souvent en ce triomphe. Grand cas, certes, admirable, que, toute vaincue et prisonnière ^lle estoit, encor donnoit-elle loy au vainqueur mpheur, et le laisoit arrester et attendre jusques î qu'elle eust repris son halleine ! Grande aussi et meste courtoisie estoit-ce à Pempereur de luy mettre son aise et repos et endurer sa débilité, et ta contraindre ny presser de se haster plus qu'elle pouvoit : de sorte que l'on ne sçait que plus er^ ou l'honnesteté de Tempereur, ou la Êiçon de 8 de la reine, qui, possible, pouvoit-elle jouer ce exprès, non tant pour son imbécilité ou lassitude, f pour quelque ostentation de gloire, et monstrer monde qu'elle en vouloit recueillir ce petit brin le soir de sa belle fortune, comme elle avoit fait le matin, et que monsieur l'empereur luy cédoit 3oup là pour l'attendre en ses pas lents et graves rchers. Elle se faisoit fort arregarder et admirer, int des hommes que des dames, desquelles aues eussent fort voulu ressembler cette belle image ; elle estoit des plus belles, selon que disent ceux en ont escrit. Elle estoit d'une fort belle, haute iche taille, son port très-beau, sa grâce et sa maé de mesmes; par conséquent son visage trèslu et fort agréable, les yeux noirs et fort brillans. ir'autres beautez, ils luy donnoyent les dents trèsles et fort blanches, l'esprit vif, fort modeste, sine et clémente au besoin ; la paroUe fort belle et nonoée d'une voix claire : aussi elle-mesme faisoit
entendre toutes ses eoneeptions et volontez à ses gens de guerre, et les haranguoit souvent.
Je pense, certes, qu'il la faisoit bien aussi beau voir, ainsi vestue si superbement et gentiment en habit de femme , que quand elle estoit armée tout à blanc; car tousjours ^le sexe l'emporte : aussi est-il à présumer que l'empereur ne la voulut exhiber en son triomphe qu'en son beau sexe fémenin, qui la représenteroit mieux et la rendroit au peupk plus agréable en ses perfections de beauté. De plus, il est à présumer aussi, qu'estant si belle, Fempereur en avoit tasté, jouy et en jouissoit encor; et que s'il l'a voit vaincue d'une façon y il ou elle (les deux se peuvent entendre) l'avoit vaincu aussi de l'autre.
Je m'estonne que, puisque cette Zénobie est(Htsi belle y l'empereur ne la prit et entretini pour l'mie de ses garces , ou bien qu'elle n'ouvrist et dressast par sa permission, ou du sénat, boutique d'amotr et de putanisme, comme fît Flora, afin de s'enridûr et accumuler force biens et bons moyens, au tiafafl de son corps et branslement de son lict; à laqodk boutique eussent pu venir les plus grands de RomCi à l'envy tous les uns des autres; car enfin il n'y a tel contentement et félicité au monde, s'il semble, que se ruer sur la royauté et principauté , et de jouir d'une belle reine , princesse et grande dame. Je m'en rapporte à ceux qui ont esté en ces voyages, et y ont fait si belles factions. Et par ahisi cette reine Zénobie se fust fait tost riche par la bourse de ces grands, ainsi que fit Flora, qui n'en recevoit point d^utres en sa boutique. N*eust-il pas mieux
I pour elle de traitter cette vie en bombances^ aifîceaces^ chevances et honneurs, que de tomen la nécessité et extrémité qu'elle tomba, à ner sa vie à filer parmy des femmes communes lourir de faim^ sans que le sénat^ ayant pitié e, veu sa grandeur passée^ luy ordonna pour ^rivre quelque pension, et quelques petites terres ossessions , que Ton appella longtemps les posons zénobiennes : car enfin c'est un grand mal la pauvreté ; et qui la peut éviter, en quelque ie qu'oo se puisse transmuer, fait bien, ce disoit qu'un que je sçay.
oyià pourquoy Zénobie ne mena son grand côuau bout de la carrière, comme elle devoit, et
faut qu'on la persiste tousjours en toutes acu On dit qu'elle avoit fait faire un charriot triomit, le plus superbe qui se fut jamais veu dans le, et, ce disoil-elle. souvent, durant ses grandes péritez et vanteries, pour triumpher dans Rome; elle estoit présumptueuse de conquérir l'empire lin I mais tout cela au rebours ; car l'empereur nt vaincue le prit pour luy, et en triumpha, et dlaà pied, en faisant d'elle plus grand triomphe ompe que s'il eust vaincu un puissant roy. Et s que la victoire qu'on emporte sur une dame, [uelque façon que ce soit, n'est pas grande et illustre I nsi désira Auguste de triompher de Cléopatra ;
il n'y procéda pas bien. Elle y pourveut de le heure, et de la façon que Paulus iEmilius le I Perseus , qui , le priant en sa captivité d'avoir
de luy, il luy respondit que ç'avoit esté à luy à
y mettre ordre auparavant^ voulant entendre qu'il se devoit estre tué*.
J'ay ouy dire que le feu roy Henry deuxiesme ne désiroit rien tant que de pouvoir prendre prisonnière la reine de Hongrie*, non pour la traitter mal, encore qu'elle luy eust donné plusieurs sujets par ses bruslemens^ mais pour avoir cette gloire de tenir cette grande reine prisonnière , et voir quelle mine et contenance elle tiendroit en sa prison y et si elle seroit si brave et orgueilleuse qu'en ses armées : car enfin il n'y a rien si superbe et brave qu'une belle, brave et grande dame, quand elle veut et qu'elles du courage, comme estoit celle-là , et qui se plaisoit fort au nom que luy avoyent donné les soldats espagnols, qui, comme ils appelloyent l'empereur son frèpe el padre de las soldados eux l'appelloyent lé madré; ainsi que Vittoria ou Viltorina*, jadis, du temps des Romains, fut appellée en ses armées h mère du camp. Certes , si une dame grande et beik entreprend une charge de guerre, elle y sert de bewicoup, et anime fort ses gens, comme j'ay veu la reine mère qui bien souvent venoit en nos armées, et les asseuroit tout plain et encourageoit fort , et comme fait aujourd'huy sa petite-fille*, l'infante, en Flandres « qui préside en son armée , et se Ëiit pa-
i. Plutarque, Patd' Emile ^ chap. lyi.
2. Marie d'Autriche, sœur de Charles-Quint, veuve de Louis, roi de Hongrie, et gouvernante des Pays-Bas.
3. Aurélia Victorina, mère de Victoria I*', morte en 268. Ette ëtait appelée mater castrorum. (Trebeliius Pollion, Les treme 2yran$^ ch. xxx.)
4. Isabelle d'Autriche, tille de Philippe II et d'Elisabeth de France.
DES DAMES. 4t9
roistre à ses gens de guerre toute valeureuse y si que sans elle et sa belle et agréable présence, la Flandre n'auroit moyen de tenir ^ ce disent tous; et jamais la reine de Hongrie , sa grande-tante ^ ne parut telle en beauté^ valeur et générosité et belle grâce.
Dans nos histoires de France^ nous lisons combien servit la présence de cette généreuse comtesse de Montfort*, estant assiégée dans Annebon; car, encor que ses gens de guerre fussent braves et vaillants^ et qu'ils eussent combattu et soustenu des assauts et Élit aussi bien que gens du monde, ilz commencèrent à perdre cœur et vouloir se rendre ; mais elle les harangua si bien^ et anima de si belles et courageuses paroles^ et les anima si beau et si bien qu'ils attendirent le secours, qui leur vint à propos^ tant désiré; et le siège fut levé. Et fit bien mieux; car^ ainsi que ses ennemis estoyent amusez à Tassant , et que tous y estoyent, et vid les tentes qui en estoyent toutes vuides, elle, montée sur un bon cheval et avec cinquante bons chevaux, fit une saillie, donne Tallarme, met le feu dans le camp ; si bien que Charles de Blois, cuidant estre trahy, fit aussitost cesser l'assaut. Sur ce sujet je feray ce petit conte :
Durant ces dernières guerres de la ligue, feu M. le prince de Condé *, dernier mort, estant à Sainct-Jean, envoya demander à madame de Bourdeille •, veufve
1 . Jeanne de Flandre , femme de Jean de Montfort qui disputait le duché de Bretagne à Charles de Blois. Le siège de Hennébon eut lieu en 1342. — Voyez Froissart, liv. I, ch. clzxiv.