I . Voyez Vallès, f
pape (comme j'ay dit cy-devant*) du royaume de Naples, s'il vouloit entrer eu ligue avec luy, elle, en estant advertie par son mary mesme, qui ne luy celoit rien de ses plus privez affaires , ny grands ny petits y luy escrivit (car elle disoit des mieux)^ et luy manda qu'il se souvint de son ancienne valeur et vertu, qui luy avoit donné telle louange et réputation qu'elle excédoit la gloire et la fortune des plus grands rois de la terre , disant que : non con grandeza (le los reynos^ de Estados ny de hermosos tituloSf sino con fé illustre y clara uirtudy se alcançava la honra , la quai con loor siempre çwo , legava à lot descendientes ; jr que no havia ningun grado tan alto que no fuese vencido de una trahicion jr niala fé. Que pur esta, ningun deseo ténia de ser muger de f<r/, queriendo antes ser muger de tal capitan^ que no solamente en guerra con ifalorosa mano^ mas en pas cw gran honra de animo no vencidoy haifia sabido ifcncff reyeSy y grandisimos principes^ y capitanes^ y darhs a triunfosy y imper iarlos ; disant que : « non avec h ce grandeur des royaumes, des grands Estats ni hauts « et beaux tiltres, sinon avec une foy illustre et claire « vertu , l'honneur s'acquéroit , laquelle avec une « louange tousjours vive alloit à nos descendans; et « qu'il n'y avoit nul grade si haut qui ne fust vaincu « ny gasté par une trahison commise et foy rompue; j « et que pour Tamour de cela elle n 'avoit nul désir « d'estre femme de roy, mais d'un tel capitaine, « lequel, non seulement en guerre avec sa main val* « leureuse, mais en paix avec grand honneur d'an
i. Voyez le tome I, p. i89 et suiv.
esprit non vaincu , avoit sceu vaincre les rois , les
grands princes et capitaines , et les donner aux
triumphes et les împérier. » Cette femme parloit 'un grand courage, d'une grande vertu, et de vête et tout : car de régner par un vice est fort vilain, t de commander aux royaumes et aux rois par la ertu est très-beau.
Fulvia, femme de P. Gaudius, et en secondes opces de Marc Antoine, ne s'amusant guières à faire ^ affaires de sa maison, se mit aux choses grandes,
traitter les affaires d'Estat, jusques-là qu'on luy lonna la réputation de commander aux empereurs, ^ussi Cléopatra l'en sceut très-bien remercier, et luy ivoir cette obligation que d'avoir si bien instruit et discipliné Marc-Antoine à obéyr et ployer sous les lois de submission *.
Nous lisons de ce grand prince françois Charles Martel, qui* onc ne voulut prendre et porter le tiltre le roy, qui estoit en sa puissance , mais aima mieux f%enter les rois et leur commander.
Parlons d'aucunes de nos dames. Nous avons eu, en nostre guerre de la Ligue , madame de Montpensier, sœur de feu M. de Guise *, qui a esté une grande femme d'Estat, et qui a porté sa bonne part de nîÉtière, d'inventions de son gentil esprit, et du travail àe son corps, à bastir ladite ligue; si qu'après avoir esté bien bastie , jouant aux cartes un jour et à la )rime (car elle ayme fort ce jeu), ainsi qu'on luy
i. Voyez Plutarque, Antoine, ch. xiv. — 2. Çw/, qu'il. 3. Catherine- Marie de Lorraine, femme de Louis de Bourbon , \c de Montpensier.
disoit qu'elle meslast bien les cartes, elle respondit devant beaucoup de gens : « Je les ay si bien meslées tt qu^elIes ne se sçauroient mieux mesler ny démesler.» Cela fut esté bon si les siens ne fussent esté morts; desquels, sans perdre cœur d'une telle perte, en entreprit la vengeance. Et en ayant sceu les nouvelles dans Paris, sans se tenir recluse en sa chambre à en faire les regrets, à mode d'autres femmes, sort de son hostel avec les enfans de M. son frère, les tenant par les mains, les pourmeine par la ville, fait sa déplora tion devant le peuple, l'animant de pleurs, de cris de pitié et de paroles qu'elle fit à tous de prendre les armes et s'eslever en furie, et faire les insolences sur la maison et tableau du roy, comme l'on a veu et que j'espère de dire en sa vie, et à luy dénier toute fidélité , ains au contraire de luy jurer toute rébellion, dont puis après son meurtre s'en ensuivit; duquel est à sçavoir qui sont ceux et ceDes qui en ont donné les conseils et en sont coulpables. Certainement le cœur d'une sœur perdant tels frères ne pouvoit pas digérer tel venin sans venger ce meurtre.
J'ay ouy conter qu'après qu'elle eut ainsi bien n!k le peuple de Paris en besogne de telles animositez et insolences, elle partit vers le prince de Parn« à luy demander secours de vengeance. Et y va à si grandes et longues traittes, qu'il fallut un jour à ses chevaux de coche demeurer si las et recréus au beau mitan de la Picardie dans les fanges , qu'ilz ne pouvoyent aller ny en avant ny en arrière, ny mettre un pied Tun devant l'autre. Par cas passa un fort hoïineste gentilhomme de ce païs , qui estoit de la reli-
gion^ qui^ encor qu'elle fust desguisée et de nom et d'habit^ il la conneut^ et^ ostant de devant les yeux les menées qu'eUe avoit fait contre ceux de la religion, et Tanimosité qu'elle leur portoit, luy tout plain de courtoisie, luy dit : a Madame, je vous con- « nois bien ; je vous suis serviteur : je vous voy en c( mauvais e3tat, vous viendrez^ s'il vous plaist, en <c ma maison que voilà près , pour vous seicher et « vous reposer. Je vous accommoderay de tout ce « que je pourray au mieux qu'il me sera possible. « Ne craignez point; car^ encore que je sois de la « religion, que vous nous haïssez fort, je ne voudrois « me départir d'avec vous sans vous offrir une cour- « toisie qui vous est très-nécessaire. » A telle offre elle se laissa aUer, et l'accepta fort librement; et, après l'avoir accommodée de ce qui luy estoit nécessaire, reprend son chemin et la conduit deux lieues, elle pourtant luy celant son voyage ; dont depuis de cette courtoisie, à ce que j'ay ouy dire, en cette guerre s'en acquitta à l'endroit dudit gentilhomme par force autres courtoisies.
Plusieurs se sont estonnez comment elle se fia à luy, estant huguenot. Mais quoyl la nécessité fait faire beaucoup de choses ; et aussi qu'elle le vid si honneste, et parler si honnestement et franchement, qu'elle jugea qu'il estoit enclin à faire un trait honneste.
Madame de Nemours*, sa mère, ayant esté prison-
i. Le meurtre des Guises (23 décembre 1588) fut suivi de l'arrestation de Mme de Nemours. Deux ou trois jours après avoir été transférée de Blois à Àmboise, elle fut mise en liberté et arriva à
nière après la mort de messieurs ses en&ns^ ne faut point douter si elle demeura désolée par une tdle perte insupportable , jusques à là que de son naturel elle est dame de fort douce humeur et froide, et qui ne s*esmeut que bien à propos, elle vint à débagout 1er mille injures contre le roy, et luy jetter autant de malédictions et d'exécrations (car, et qui n'est la chose, et la paroUe qu'on ne fît et ne dit pour une telle véhémence de perte et de douleur !), jusques i ne nommer le roy autrement et tousjours que ce tjrran» Puis après estant à soy revenue, elle dit : « Las ! que « dis-je, tyran? Non, non ! je ne le veux plus appeler « tel, mais roy très-bon et clément ^ s'il me donne a la mort comme à mes enfans, pour m'oster de la « misère où je suis , et me colloque en la béatitude o de Dieu. » Puis après, appaisant ses paroles et cris et y faisant quelque surcéance, elle ne disoit sinon: ce Ah ! mes enfans ! ha ! mes enfans I » réitérant ordinairement ces paroles avec ses belles larmes, (pi eussent amoly un cœur de rocher. Hélas I elle les pouvoit ainsi plorer et regretter, estans si bons, si généreux, si vertueux, et valleureux, mais surtout ce grand duc de Guise, vray aisné et vray parangon de toute valeur et générosité. Aussi qu^elle aimoit si naturellement ses enfans , qu'un jour, moy discourant avec une grand' dame de la cour de madite dame de Nemours, elle me dit que c'estoit la plus heuiense princesse du monde , pour plusieurs ràisops qu'elle
Paris le samedi il février 1589. Voyes Journal des choses avenues à Paris, dans l'édition du Journal de L'Estoîle, La Haje, 1744, tome II, p. 501-502.
%uoit^ fors en une chose^ qui estoit qu'elle aymessieurs ses enfans par trop; car elle les aymoit ^tanty que l'appréhension ordinaire qu'elle avoit . et qu'il ne leur arrivast mal, troubloit toute tcité, vivant ordinairement pour eux en inquiéet allarme. Je vous laisse donc à penser comelle sentit de maux, d'amertumes et de pic* *es par la mort de ces deux^ et par l'appréhension utre S qui estoit vers Lion^ et de M. de Nemours mier : car de sa prison *, disoit-elle , ne s'en 3it point, ny de sa mort non plus^ ainsi que je de dire.
rsqu'on la sortit du chasteau de Blois pour la r en celuy d'Amboise en plus estroite prison^ qu'elle eut passé la porte^ elle tourna et haussa te en haut vers le pourtrait du roy Louis XII* rand-père^ qui est là engravé en pierre au-dessus n cheval avec une fort belle grâce et guerrière • Elle^ s'arrestant là un peu et le contemplant, ut haut devant force monde là accouru, d'une et asseurée contenance dont jamais n'en fut mrveue : « Si celuy qui est là représenté estoit vie, il ne permettroit pas qu'on emmenast sa ite-fiUe ainsi prisonnière^ et qu'on la traittast cette sorte. » Et puis suivit son chemin sans rien dire. Pensez que dans son âme elle imploît invoquoit les mânes de ce généreux ayeul , estre. justes vengeurs de sa prison : ny plus ny s que firent jadis aucuns des conjurateurs de la de César, lesquels, airsi qu'ils alloyent faire
e duc de Mayenne. — 2. Sa prison à elle.
leur coup^ se tournèrent vers Festatue de Pompée, et sourdement invoquèrent et implorèrent Fombre de sa main^ jadis si valleureuse^ pour conduire leur entreprise à faire le coup qu'ils firent. Possible que Finvocation de cette princesse peut servir et avancer la mort du roy^ qui Tavoit ainsi outragée. Une dame de grand cœur qui couve une vindicte est fort à craindre.
Je me souviens que, quand feu M. son màrj, M. de Guise^ eut son coup dont il mourut^ elle estoit pour lors au camp , qui estoit venue là pour le vair quelques jours avant. Ainsi qu'il entra en son logis blessé, elle vint à Fendevant de luy jusqu'à la porte de son logis toute esperdue et esplorée^ et l'ayant salué s'escria soudain : <c Est-il possible que le malc( heureux qui k fait le coup et celuy qui l'a fait Êûre a (se doutant de M. l'admirai) en demeurent impu- « nis? Dieu! si tu es juste^ comme tu le dois estre, « vange cecy; autrement.... » et n'achevant le mot, M. son mary la reprit, et luy dit : « Ma mie, n'offeDc( cez point Dieu en vos paroles. Si c'est luy qui m'a « envoyé cecy pour mes fautes, sa volonté soit fiiite, a et louange luy en soit donnée. S'il vient d'ailleurs, « puisque les vengeances luy sont réservées, il fera « bien cette-cy sans vous. » Mais , luy mort , elle la poursuivit si bien, que le meurtrier fut tiré à quatre chevaux, et Fauteur prétendu d'elle fut massacré ao bout de quelques années^ comme j'espère dire en ' son lieu, par les instructions qu'elle donna à M. son fils, comme je l'ay veu, et les conseils et persuasions dont elle le nourrit dès sa tendre jeunesse, jusques après que la vengeance en fut faite totale.
Les âdyis et exhortations des femmes et mères généreuses peuvent beaucoup en cela : dont je me souviens que le roy Charles IX* faisant le tour de son royaume, estant à Boiutleaux^ fut mis en prison le baron de Bournazel , un fort brave et honneste gentilhomme de Gascogne , pour avoir tué un autre gentilhomme de son pays mesme^ qui s'appelloit La Tour : on disoit que c'estoit par grande supercherie. La veufv^e en poursuivit si vivement la punition^ qu'on se donna la garde que les nouvelles vindrent en la chambre du roy et de la reine , qu'on alloit trancher la teste audict baron. Les gentilshommes et dames soudain s'esmeurent, et travailla-on fort pour luy sauver la vie. On en pria par deux fois le roy et la reyne de luy donner grâce. M. le chancellier s'y opposa fort*, disant qu'il falloit que justice s'en fit. Le roy le vouloit fort , qui estoit jeune et ne demandoit pas mieux que le sauver , car il estoit des gallants de la cour ; et M. de Cipierre l'y poussoit aussi fort. Cependant l'heure de l'exécution approchoît, ce qui estonnoit tout le monde. Sur quoy M. de Nemours survint (qui aymoit le pauvre baron, lequel l'avoit suivy en de bons lieux aux guerres), qui s'alla jetter de genoux aux pieds de la reine, et la supplia de donner la vie à ce pauvre gentilhomme, et la pria et pressa tant de paroles qu'elle luy fut octroyée ; dont sur-le-champ fut envoyé un capitaine des gardes qui l'alla quérir et prendre en la prison, ainsi qu'il sortoit pour le mener au supplice. Par ainsi il
i . On lit à tort ce s'y porta fort » dans le manuscrit qui est fautif en plus d'un endroit. — Le chancelier était L'Hospital.
fut sauvé, mais avec une telle peur, qu'à jamais ell^ demeura empreinte sur son visage ; et oncques puî^ ne peut recouvrer couleur, comme j'ay veu, e*comme j*ay ouy dire de M. de Sainct-Vallier, qu ^ Teschappa belle à cause de M. de Bourbon.
Cependant la veufve ne chauma pas, et l'endemaii]^ vint trouver le roy, ainsi qu'il alloit à la messe, et se=^ jetta à ses pieds. EUe luy présenta son fils, qui pouvoiL avoir trois ou quatre ans, et luy dit : « Au moins, « Sire , puisque vous avez donné la grâce au meur- « trier' du père de cet enfant, je vous supplie la luj^ a donner aussi dez cette heure , pour quand il senu « grand, il aura eu sa revanche et tué ce mâlhea- % reux. » Du depiiis, à ce que j'ay ouy dire, la mèrr tous les matins venoit esveiller son enfant; et, en luy monstrant la chemise sanglante qu'avoit son père lorsqu'il fut tué, elle luy disoit par trois fois : «Ad- « vise-la bien, et souvien-toy bien, quand tu seras « grand, de vanger cecy : autrement je te deshérite. » Quelle animosité I
Moy, estant en Espagne, j'ouïs conter qu'Antonio Roques, l'un des plus braves, vaillants, fins, cauts, habiles, fameux, et des plus courtois bandouUiers avec cela qui fût jamais en Espagne (ce tient-on), ayant eu envie de se faire prestre dez sa première profession , le jour venu qu'il luy falloit chanter sa première messe, ainsi qu'il sortoit du revestiaire et qu'il s'en alloit avec grande cérémonie au grand autel de sa paroisse, bien revestu et accommodé à faire son office, le calice à la main, il ouït sa mère qui luy dit ainsi qu'il passoit : Jh! i^ilaco, s^llaco^ mejor séria de i^engar la muer te de tu padre^ que de
lar misa : « Ah ! malheui*eux et meschant que tu s! il vaudroit mieux de vanger la mort de ton ère que de ehanter messe. » Cette voix luy toueha >ien au oœur^ qu'il retourne froidement du myxnin^ et s'en va au revestitoire : là se dévestit, fai-^ t à croire que le cœur luy avoit fait mal et que »eroit pour une autre fois : et s'en va aux mon- ;nes parmy les bandoulliers^ s'y fait si fort estimer enommer^ qu'il en fut esleu chef; fait force maux ^olleries^ vange la mort de son père^ qu'on disoit ir esté tué d'un autre; d'autres, qu'il avoit esté cuté par justice. Ce conte me fît un bandouUier ime , qui avoit esté sous sa charge autresfois , et le loua jusques au tiers ciel, si que l'empereur au*les ne luy put jamais faire mal.
^our retourner encor à niadame de Nemours , le f ne la retint guières en prison, et M. d*Escars en cause en partie; car il la fît sortir pour l'envoyer ^aris vers messieurs du Mayne et de Nemours, et ^s princes liguez, et leur porter à tous parole de ^x et oubliance de tout le passé ; et qui estoit mort, oit mort , et amis comme devant. De fait, le roy ^ serment, d'elle qu'elle feroit cette ambassade, ^nt donc arrivée , au premier abord ce ne furent B pleurs, lamentations et regrets de leur perte ; et b fit le rapport de sa charge. M. du Mayne lui fit response, en luy demandant si elle luy conseiiloit ). Elle luy respondit seulement : a Mon fîls, je ne (lis pas venue icy pour vous conseiller, sinon our vous dire ce qu'on m'a dit et chargé. C'est à ous à songer si vous avez sujet et le devez faire. Ce ne je vous dis, vostre cœur et vostre conscience
ce vous en doivent. donner bon conseil. Quand à a moy, je me deschai^e de ce que j'ay promis. ^ Mais, sous main^ elle en sceut très-bien attiser le feir ^ qui a duré long-temps *.
Il y a eu plusieurs personnes qui se sont fort eston — nées comment le roy, qui estoit si sage et des habiles-^* de son royaume, s'aydoit de cette dame pour un te^ ^l ministère, l'ayant ainsi offensée, qu'elle n'eust eu ny^Hf cœur ny sentiment si elle s'y fust employée le moin^s^::^ du monde : aussi se mocqua-elle bien de luy. On di soit que c'estoit le beau conseil du mareschal Rhets, qui en donna un pareil au roy Charles, poui^K=^
envoyer M. de La Noue dans La Rochelle à persoa
der les habitans à la paix et à leur obéissance et de — -*voir; jusques-là que, pour entrer en créance av< eux, il luy permit de faire de Teschauffé et de l'ani— mé pour eux et pour son party, à faire la guerre s outrance, et leur bailler advis et conseil contre roy; mais pourtant sous condition que, quand i seroit commandé et sommé par le roy ou Monsieur- -s son lieutenant-général, de sortir, qu'il le feroit. Il &- ^ et l'un et l'autre, et la guerre, et sortit; mais cepea^ — dant il asseura si bien ces gens et les aguerrit, et lett:*" fit de si bonnes leçons et les anima tellement qu'ils nous firent, ce coup, la barbe. Force gens trouvoyen^
1 . Lorsque la nouvelle de la mort de Henri m fut sue à Pans (2 août 1589), « Mme de Nemours et Mme de Montpensier, mon* tant sur les degrës du grand autel des Gordeliers, haranguèrent ce sot peuple sur la mort de Henri de Valois , montrant en oda la rage d'une femme de mordre après la mort; elles firent Cure aussi des feux de joye partout. » Journal de L'Ëstoile, ëd. 17^, tome U, p. 211.
il n'y avoit là nulle finesse : j'ay veu tout cela; »père en faire tout le discours ailleurs '. Mais ce resehal valut cela à son roy et à la France ; lequel jreschal tenoit-on mieux pour charlatan et cajolr, que pour un bon conseiller et mareschal de ince.
fe diray encor ce petit mot de ma susdite dame de mours. J'ay ouy dire qu'ainsi qu'on bastissoit la fue, et qu'elle voyoit les cahiers et les listes des les qui adhéroyent , et n'y voyant point encore cis^ elle disoit tousjours à monsieur son fils : « Mon ils, cela n'est rien, il faut encore Paris. Et si vous le l'avez, vous n'avez rien fait; pour quoy, ayez ^aris. » Et rien que Paris ne luy sonnoit à la bou- 5 ; si bien que les barricades par après s'en ensuient.
Voilà comme un généreux cœur tend tousjours au is haut : ce qui me fait souvenir d'un petit conte e j'ay leu dans un roman espagnol, qui s'intitule conquista de Nai^arra^. Ce royaume ayant esté is et usurpé sur le roy Jean par le roy d'Arragon, î'oy Louis douziesme y envoya une armée , sous • de la Palice, pour le reconquérir. Le roy manda ^ reine donne Catherine , de par M. de La Palice ^ luy en porta la nouvelle , qu'elle s'en vînt à la >ur de France et y demeurer avec la reine Anne sa îoime, cependant que le roy son mary avec M. dç
i. Ia Discours sur La Noue (voyez tome VII) a donc été écrit rès ce passage.
l. Voyez Louis de Gorrea , Historia de la Conquista del reino Navarra^ réimpression de 1843, petit in-4', p. 106.
^48 DES DAMBS.
La Palice attenteroient de recouvrer le rovaume. La reine luy respondit généreusement : a Et comment 9 •r monsieur ! je pensois que le roy vostre maistr^ c< vous eust icy envoyé pour m'ammener avec vou^ « en mon royaume et me remettre dans Pampelonoe:^ « et moy vous y accompagner^ ainsi que je m'y es- — *
« tois résolue et préparée; et ast'heure vous me con
« viez de m'aller tenir à la cour de France? Voilà^^ cf un mauvais espoir et sinistre augure pour mo; ! \^ "^ « vois bien que je n'y entreray jamais plus, n Et ains^fe qu'elle le présagea^ ainsi arriva.
(1 fut dit et commandé à madame la duchesse d^^ Valentinois , sur rapprochement de la mort du rojB— ^ Henry et le peu d'espoir de sa santé, de se retirer en^^ son hostel de Paris et n'entrer plus en sa chambre ^^ autant pour ne le perturber en ses cogitations* a^» Dieu, que pour inimitié qu'aucuns luy portoyenl.^ — Estant donques retirée y on luy envoya demandecr^ quelques bagues et joyaux qui appartenoyent à couronne, et les eust à rendre. Elle demanda soudai à M. l'harangueur : « Comment ! le rpy est-il morl^S « — Non, madame, respondit l'autre, mais il n^s « peut guères tarder. — Tant qu'il luy restera ucr^ « doigt de vie donc, dit-elle, je veux que mes enne — « mis sçachent que je ne les crains point, et que j< « ne leur obéiray tant qu'il sera vivant. Je suis enco** « invincible de courage. Mais lorsqu'il sera mort; j^ « ne veux plus vivre après luy; et toutes les amer^ « tûmes qu'on me sçauroit donner ne me serout « que douceurs au prix de ma perte. Et par ain^)
i. Cogitation^ pensée.
ion roy vif ou mort , je ne crains point mes enemis. »
lette dame monstra là une grande générosité de ur. Mais elle ne mourut pas , ce dira quelqu'un , ime elle avoit dit. Elle ne laissa pourtant à sentir sieurs approches de la mort ; et aussi que, plustost mourir, elle fît mieux de vouloir vivre , pour Qstrer à ses ennemis qu'elle ne les craignoit point, jue, les ayant veus d'autresfois bransler et s'huier sous elle, n'en vouloit faire de mesme en leur Lroit, et leur monstrer si bien teste et visage qu'ils scrent jamais luy faire desplaisir. Mais bien mieux : is deux ans ils la recherchèrent plus que jamais , •entrèrent en amitié, comme je vis : ainsi qu'est 3oustume des grands et grandes, qui ont peu de ue en leurs amitiez, et s'accordent aisément en rs différents, comme larrons en foire, et s'ayment se haïssent de mesme : ce que nous autres petits faisons pas; car, ou il se faut battre, vanger et ^urir, ou en sortir par des accords bien pointillez, n tamisez et bien solennisez; et si nous en trouais mieux.
Il faut certes admirer cette dame de ce trait, comme Lislumièrement ces grandes, qui traittent les affaires ^lat, font tousjours quelque chose de plus que '^dinaire des autres. Voilà pourquoy le feu roy &nry troisiesme dernier et la reine sa mère n'ay- ^oient nullement les dames de leur cour qui missent ïnl leur esprit et leur nez sur les affaires d'Estat, y s'en meslassent tant d'en parler, ny de ce qui mchoit de près en fait du royaume, comme (di- ►yent Leurs Majestez) si elles y avoyent grand' part
et qu'elles en deussent esire héritières , ou du tout pour mieux qu'elles y rapportassent la sueur de leur corps ou y menassent les mains^ comme les hommeS; à le maintenir : mais elles^ se donnans du bon temps^ causans sous la cheminée^ bien aises en leurs chaises ou sur leurs oreillers, ou sur leurs couchettes, devisoyent bien à leur aise du monde et de Testât de la France, comme si elles faisoyent tout. Sur quoy repartit une fois une dame de par le monde ^ que je ne nommeray point, qui, se meslant d'en dire sa ratellée aux premiers estats à Blois, Leurs Majestez luy en firent fère la petite réprimende, et qu'elle se meslast des affaires de sa maison et à prier Dieu. Elle, qui estoit un pe^i trop libre en paroles, respoDdit : (( Du temps que les princes, roys et grands sel- «. gneurs se croisoyent pour aller outre mer et Êdre « de si beaux exploiets en la Terre-Sainte , certaine « ment il n'estoit permis à nous autres femimes que c( de prier, orer *, faire vœux et jusnes, afin que Dieu « leur donnast bon voyage et bon retour; mais « depuis que nous les voyons aujourd'huy ne foire « pas plus que nous, il nous^ est permis de parler de a tout; car, prier Dieu pour eux, à cause de quoy^ « puisqu'ils ne font pas mieux que nous?
Cette parole, certes, fut par trop audacieuse, aussi ' luy cuyda-elle couster bon ; et eut une grande peine d'obtenir réconciliation et pardon, qu'il ÊJlut qu elle demandast; et, sans un sujet que je dirois bien, elle recevoit l'affliction et punition toute entière, et bien outrageuse.
i . Orer^ dire des oraisons, orare.
DES DAMES. 45i
Il ne fait pas bon quelquesfois dire un bon mot comme celuy, quand il vient à la bouche; ainsi que j'ay veu plusieurs personnes qui ne s'y sçauroient commander; car elles sont plus débordées qu'un cheval de Barbarie; et, trouvant un bon brocard dans leur bouche, il faut qu'elles le crachent, sans espargner ny parens, ny amis, ny grands. J'en ay cogneu force à nostre cour de telle humeur, et les appelloit-on marquis et marquises de belle-bouche : mais aussi bien souvent s'en trouvoyent du guet *.
Or, comme j'ay déduit la générosité d'aucunes dames en aucuns beaux faits de leurs vies, j'en veux descrire aucunes qu'elles ont monstre en leur mort. Et, sanâ emprunter aucun exemple de l'antiquité, je ne veux alléguer que cettui-cy de feue madame la régente*, mère du grand roy François. Ce fut en son temps, ainsi que j'ay ouy dire à aucuns et aucunes qui l'ont veue et cogneue, une très-belle dame, et fort mondaine aussi, et fut cela, mesme en son aage décroissant. Et, pour ce, quand on luy parloit de la mort, en haïssoit fort le discours, ju^ques aux prèscheurs qui en parloient en leurs sermons : « Comme, « ce disoit-elle, si on ne sceust pas assez qu'on devoit « tous mourir un jour ; et que tels prescheurs, quand « ilz ne sçavoyent dire autre chose ep leurs sermons, « et qu'ils estoyent au bout de leurs leçons, comme «c gens ignares, se mesloyent sur cette mort. » La feue reine de Navarre, sa fille, n'aymoit non plus ces chansons et prédications mortuaires que sa mère '.
i . Se trouver du guet^ se trouver mal. — 2. Louise de Savoie. 3. Voyez tome VIII, p. 422.
Estant donc venue la fin destinée , et gisant dans son lict, trois jours avant que mourir, elle vid la nuict sa chambre toute en clarté , qui estoit transpercée par la vitre. Elle se courrouça à ses femmes de chambre qui la veilloyent pourquoy elles faisoyent un feu si ardent et esclairant. Elles luy respondîrent: qu'il n'y avoit qu'un peu de feu, et que c'estoil la lune qui ainsi esclairoit et donnoit telle lueur. (( Comment! dit-elle , nous en sommes au bas; elle a n'a garde d'esclairer à cette heure. » Et soudain , faisant ouvrir son rideau , elle vid une comette qui esclairoit ainsi droit sur son lit. « Ha ! dit-elle , voilà fc un signe qui ne paroist pas pour personnes de « basse qualité. Dieu le fait paroistre pour nous au- « très grands et grandes. Refermez la fenestre : c est ce une comette qui m'annonce la mort; il se foui a donc préparer. » Et le lendemain au matin, ayant envoyé quérir son confesseur, fit tout le devoir de bonne chrestienne, encore que les médecins Tasseurassent qu'elle n'estoit pas là*. « Si je n'a vois veu, te dit-elle, le signe de ma mort, je le croirois, car je a ne me sens point si bas; » et leur conta à tous l'apparition de sa comette. Et puis, au bout de trois jours, quittant les songes du monde, trespassa *.
Je ne sçaurois croire autrement que les grandes
i . Qu elle n'en était pas là.
t, Brantôme a commis ici une erreur de quelques semaines. Suivant lui, la comète aurait paru le 26 septembre (1531), puisque Louise de Savoie mourut le 29 du même mois ; or elle ne fut visible que depuis le 6 août jusqu'au 7 septembre. Voyes Cometarmm omnium fere cathalogus a Christo nato ad anmtm 1556, Bâle, 4556, in-16.
daines^ et celles qui sont belles^ jeunes et honnestes, n'ayent plus de grands regretz de laisser le monde que les autres; et toutesfois, j'en voys nommer aucunes qui ne s*en sont point souciées, et volontairement ont receu la mort, bien que sur le coup Tannonciation leur soit fort amère et odieuse.
La feue comtesse de La Rochefoucault , de la maison de Roye \ à mon gré et à d'autres une des belles et agréables femmes de France^ ainsi que son ministre (car elle estoit de la religion comme chacun sçait) luy annoncea qu'il ne falloit plus songer au monde , et que son heure esloit venue, et qu'il s'en falloit aller à Dieu qui l'appelloit, et qu'il falloit quitter les mondanitez ', qui n'estoyent rien au prix de la béatitude du ciel, elle luy dit : « Cela est bon, monsieur « le ministre y à dire à celles qui n'ont grand cona tentement et plaisir en cettui-cy, et qui sont sur <c le bord de leur fosse; mais à moy, qui ne suis que u sur la verdeur de mon aage et de mon plaisir en « cettui-cy, et de ma beauté, vostre sentence m'est c fort amère. Et d'autant que j'ay plus de sujet de c< m'aymer en ce monde qu'en tout autre, et regretter « à mourir, je vous veux monstrer en cela ma géné- « rosité, et vous asseurer que je prens la mort à « gré, comme* la plus vile, abjette, basse, laide et « vieille qui fust au monde. » Et puis s'estant mis à chanter des pseaumes de grand' dévotion , elle mourut.
i. Charlotte de Roye, comtesse de Rouci, née en 1537, mariée (1557) à François III de la Rochefoucauld, morte en 1569. a. Mondanitez^ vanités du monde. — 3, Comme si j'étais.
Madame d'Espernon y de la maison de Candale ^, fut assaillie d'une maladie si soudaine , qu'en moins de six ou sept jours elle fut emportée. Avant que mourir^ elle tenta tous les moyens qu'elle put pour se guérir^ implorant le secours des hommes et de Dieu par ses prières très-dévotes, et de tous ses amis, serviteurs et servantes, luy faschant fort qu'elle vînt à. mourir en si jeune aage; mais, après qu'on luy eust remonstré qu'il falloit à bon escient s*en aller à Dieu , et qu'il n'y avoit plus aucun remède : « Est-il a vray? dit-elle ; laissez-moy faire; je vay donc bra- « vement me résoudre. » Et usa de ces mesmes et propres mots. Et, en haussant ses beaux bras blancs, et en touchant les deux mains Tune contre l'autre, et puis, d'un visage franc et d'un cœur asseuré, se présenta à prendre la mort en patience, et de quitter le monde, qu'elle commença fort à abhorrer par des paroUes très-chresliennes ; et puis mourut en trèsdévote et bonne chrestienne, en l'âge de vingt-six ans, et l'une des belles et agréables dames de son temps.
On dit qu'il n'est pas beau de louer les siens, mais aussi une belle vérité ne se doit pas celer ; et c'est pourquoy je veux icy louer madame d'Aubeterre', ma niepce, fille de mon frère aisné, laquelle, ceux
i. Marguerite de Foix, comtesse de Candale, mariée (1587) à Jean-Louis de Nogaret de la Valette, duc d'Epernon, morte en i593.
2. Renée de Bourdeille, vicomtesse d'Aubeterre, née en 1562, mariée (1579) à David Bouchard, vicomte d'Aubeterre, qui mourut, à 39 ans, le 10 août i593, d'un coup de mousquet reçu devant risle, en Périgord. Elle siurvécut peu d'années à son mari, car elle était morte avant 1597.
veue à la cour ou ailleurs^ diront bien avec
avoir esté Tune des belles et accomplies dames n eust sceu voir, autant pour le corps que pour B. Le corps se monstroit fort à plain et extérieumt ce qu'il estoit, par son beau et agréable vi- , sa taille, sa façon et sa grâce : pour l'esprit, il t fort divin, et n'ignoroit rien; sa parole fort ire, naïve, sans fard, et qui couloit de sa bouche agréablement,' fût pour la chose sérieuse, fût ' la rencontre joyeuse. Je n*ay jamais veu femme, I mon opinion, plus ressemblante nostre reine rance Marguerite, et d'air et de ses perfections, lie; aussi Fouïs-je dire une fois à la reine mère. . on mot assez suffisant pour ne la louer davan- ; aussi je n'en diray pas plus : ceux qui Pont
ne me donneront , je m'asseure , nul démenty îette louange. Elle vint à estre tout à coup ase d'une maladie qui ne se put point bien cog- ;re des médecins, qui y perdirent leur latin; pourtant elle avoit opinion d'estre empoisonnée; ) diray point de quel endroit; mais Dieu vangera^
et, possible, les hommes. Elle fit tout ce qu'elle pour se faire secourir, non qu'elle se souciast, t-elle, de mourir ; car dez la perte de son mary, sn avoit perdu toute crainte, encore qu'il ne fust ^s nullement égal à elle , ny ne la méritast , ny elles larmes non plus qu'elle jettoit de ses beaux : après sa mort; mais eust-elle fort désiré de 5 encor un peu pour l'amour de sa fille , qu'elle oit tendrette ; tant cette occasion estoit belle et ae, et les regrets d'un mary sot et fascheux sont vains et légers.
Elle , voyant donc qu'il n'y avoil plus de remède, et sentant son poulx , qu'elle-mesme tastoit et cognoissoit fringant (car elle s'entendoit à tout)^ deui jours avant qu'elle mourust, envoya quérir sa fille*, et luy fit une exhortation très-belle et sainete, et telle que, possible, ne sçay-je mère qui la pust faire plus belle ny mieux représentée, autant pour Tinstruire à bien vivre au monde , que pour acquérir la grâce de Dieu; et puis luy donna sa bénédiction, luy commandant de ne troubler plus par ses larmes son aise et repos qu'elle alloit prendre avec Dieu. Puis elle demanda son miroir, et s'i arregardant très-fixement: «Ah! dit-elle, traistre visage à ma maladie, pour ce laquelle tu n'as changé » (car elle le monstroit aussi beau que jamais) ; « mais bientost la mort qui s'ap- « proche en aura la raison ^ qui te rendra pourry et « mangé de vers. » Elle avoit aussi mis la pluspart de ses bagues en ses doigts; et les regardant, et sa main et tout, qui estoit très-belle : «Voilà, dit-elle, « une mondanité que j'ay bien aymée d'autresfois; 4 mais à cette heure, de bon cœur je la laisse, pour « me parer en l'autre monde d'une autre plus belle « parure. >» Et voyant ses sœurs * qui pleuroyent à toute outrance auprès d'elle, elle les consola et pria de vouloir prendre en gré avec elle ce qu'il plaisoil à Dieu luy envoyer; et que, s'estans tousjours si fort
i. Hippolyte Bouchard, mariëe (4597) à François d*Esparbei de Lussan, dit le maréchal d'Aubeterre.
2. Jeanne, mariée (1584) à Claude d'Espinay, comte de Duretal; Isabelle» mariée à François de Jussac, baron d'AmbleviUe; Adrienne, mariée (1602) à Léonard des Cars, seigneur de Saint- Bonnet.
aimées , elles n'eussent regret à ce qui luy apportoit de la joye et contentement ; et que Tamitié qu^elle leur avoit tousjours portée dureroit éternellement avec elles, les priant d'en faire le semblable, et mesmes à l'endroit de sa fille : et les voyant renforcer leurs pleurs, elle leur dit encore : « Mes sœurs, si « vous m'aymez, pourquoy ne vous réjouissez-vous fc avec moy de Teschange que je fais d'une vie misé- « rable avec une très-heureuse? Mon âme, lassée de c€ tant de travaux, désire en estre déliée, et estre en u lieu de repos avec Jésus-Christ mon sauveur; et «t vous la souhaittez encor attachée à ce chétif corps, H c[ui n'est que sa prison et non son domicilie. Je « vous supplie donc, mes sœurs, ne vous affliger date vantage. »
Tant d'autres pareils propos beaux et chrestiens dit-elle, qu'il n'y a si grand docteur qui en eust pu proférer de plus beaux , lesquels je coule. Surtout elle demandoit à voir madame de Bourdeille sa mère, qu'elle avoit prié ses sœurs d'envoyer quérir, et souvent leur disoit : ir Mon Dieu ! mes sœurs , madame « de Bourdeille ne vient-elle point? Ha! que vos « courriers sont longs ! ils ne sont pas guières bons « pour faire diligences grandes et postes, n Elle y alla, mais ne la put voir en vie, car elle estoit morte une heure devant.
Elle me demanda fort aussi, qu'elle appelloit tousjours son cher oncle ; et nous envoya le dernier adieu. Elle pria de faire ouvrir son corps après sa mort, ce qu'elle avoit tousjours fort détesté, afin, dit-elle à ses sœurs, que la cause de sa mort estant plus à plain descouverte, cela leur ftisl une oc-
casion, et à sa Glle, de conserver et prendre garde à leurs vies; « car, dit-elle, il faut que j'ad voue que je (( soupçonne d'avoir esté empoisonnée depuis cinq c ans avec mon oncle de Branthome et ma sœur la « comtesse de Durtal ^; mais je pris le plus gros mo^ a ceau : non toutesfois que je vueille charger parce sonne y craignant que ce soit à faux et que mon « âme en démeure chargée , laquelle je désire estre <c vuide de tout blasme, rancune ^ inimitié et péché, a pour voler droit à Dieu son créateur. »
Je n'aurois jamais fait si je disois tout; car ses devis furent giands et longs , et point se ressentant d'un (iorps fany, esprit foible et décadant *. Sur ce, il y eut un gentilhomme son voisin , qui disoit bien le mot y et avoit aymé à causer et boufibnner avec luy, qui se présenta, elle luy dit : « Ha! mon amy! ce il se faut rendre à ce coup, et langue et dague , et « tout. Adieu I »
Son n^iédecin et ses sœurs luy vouloyent ÉaJre prendre quelque remède cordial : elle les, pria de ne luy en donner point : « car ils ne serviroyenl rien « plus, dit-elle, qu'à prolonger ma peine et retarder (( mon repos. » Et pria qu'on la laissât : et souvent l'oyoit-on dire : « Mon Dieu, que la mort est douce! « et qui l'eust jamais pensé? » Et puis, peu à peu, rendant ses esprits fort doucement, ferma les yeux, sans faire aucuns signes hydeux et afireux que la mort produit sur ce poinct à plusieurs.
Madame de Bourdeille, sa mère, ne tarda guières