DAMES
T^ dame en fit le conte à une sienne compaigne, et le gentilhomme à un sien compaignon. Yoylà comment on Pa sceu, pour avoir esté redict à d'autres; car le conte estoit bon et propre à faire rire.
Et ne faut point doubter que ces darnes^ quand elles sont à part, parmy leurs amyes plus privées, qu'elles ne s'en fessent des contes aussy bons que nous autres, et ne s'entredisent leurs amours et leurs tours les plus secrets^ et puis en rient à pleine bouche^ et se mocquent de leurs gallans^ quand ils font quelque faute ou quelque action de risée et mocquerie.
Et si font bien mieux; car elles se dérobent les unes aux autres leurs serviteurs/ non tant quelquesfois pour l'amour^ mais pour en tirer d'eux tous les secrets^ menées et follies qu'ils ont faictes avec elles; et en font leur profil, soit pour en attiser davantage leurs feux, soit pour vengeance, soit pour s'^ntreiaire la guerre les unes aux autres en leurs privés devis, quand elles sont ensemble.
Du temps de ce roy Henry troisième fiit fait oe pasquin muet de ce livre de peintures que j'ay dit cydevant^ de plusieurs dames en leurs postures et habitations avec leur homme. Celuy-là estoit bien scandaleux. Voyez ce passage où je l'ay mis cy-devant".
Or c'est assez^ sur ce sujet, parlé. Je voadroîs vo-
1. Voyez p. 516. Ce paragraphe est rédige ainsi dans les anciennes éditions : « Un pareil livre de figures à ce précédent que je viens de dire, fut fait à Rome du temps du pape Sixte dernier mort, ainsi que j'ay dit ailleurs. »
loDtiers de bon cœur que plusieurs langues de nostre France se fussent corrigées de cçs mal-dires, et se coDoiportassent comme celles d'Espagne; lesquelles^ sur la vie, u'oseroyent toucher tant soit peu l'honneur des dames de grandeur et réputation; voire les honnoreut-ilz de telle façon ^ que^ si on les rencontre en quelque lieu que ce soit^ et que Ton crie tant soit peu lugar à tas damas ^, tout le monde s'encline, et leur porte-on tout honneur et révérence; et devant elles toutes insolences sont défendues sur la vie.
Quand l'impératrix^ femme de l'empereur Charles *, fît son entrée à Tolède^ j'ay ouy dire que le marquis de Villane'^ l'un des grands seigneurs d'Espagne, pour avoir menacé un argusil ^ qui l'avoit pressé de marcher et de s'avancer, il cuyda estre en grand' peine, parce que cette menace se fit en la présence de ladite impératrice; et si ce fust esté en celle de l'empereur^ n'en fust esté si grand bruit.
Le duc de Feria estant en Flandres, et les reines Ëléonor et Marie ' mai:chans par païs, et leurs dames et filles après, et luy estant près de sa maistresse^ et venant à prendre question contre un autre cavallier espagnol, tous deux cuidèrent perdre leurs vies^ plus pour avoir fait tel escandale devant les reines et impératrice, que pour tout autre sujet.
De mesmes don Carlos d*Avalos à Madrid^ ainsi
i . Place aux dames.
2. Elisabeth, fille d'Emmanuel, roi de Portugal. .3. Le marquis de Villena, de la maison de Pacheco. 4. Arguêil^ alguasil. — 5. Marie de Hongrie.
que la reine Isabelle de France marchoit par la ville, s'il ne se fiist soudain jette dans une église qui sert là de refuge aux pauvtes malheureux, il fust aussitost esté exécuté à la mort. Et luy fallut eschapper desguisé et s^enfïiir d'Espagne ; dont il en a esté toute * sa vie banny et confiné en la plus misérable isle de
[ toute l'Italie^ qui est Lipari.
f Les bouffons mesmes^ qui ont tout privil^e de
'i parler, s'ils touchent les dames en pâtissent; ainsi
f qu'il en arriva une fois à un qui s'appelloit Légat, que
J j'ay cogneu. Un jour nostre reine Elizabeth de France,
en devisant et parlant des demeures de Madrid et Valladolit, combien elles estoyent plaisantes et délectables, elle dit que de bon cœur elle voudroit que ces deux places fussent si proches qu'elle en pust toucher l'une d'un pied, et l'autre de l'autre; et ce disoit en eslargissant fort les jambes. Ledit bouffon, qui ouit cela, dit : « Et moy je voudrois estreaubeau «r mitan^ con un carrajo de borricOy para encarguar « jr plantar la raya. » Il en fut bien fouetté à la cuisine; dont pourtant il n'a voit tort de faire ce souhait, car cette reine estoit Tune des belles, agréables et honnestes qui fust jamais en Espagne^ et vaUoit bien estre désirée de cette façon, non pas de luy, mais de plus honnestes gens que luy cent milk fois.
Je pense que ces messieurs les médisans et causeurs des dames voudroyent bien avoir et jouir du privilège de liberté qu'ont les vandangeurs dans la campagne de Naples au temps des vandanges^ auxquels est permis, tant qu'ils vandangent^ de dire tous les mots et injures et pouiUes à tous les passants qui vont
et viennent sur les chemins; si bien que vous les verrez crier^ hurler après eux^ et les arauder^ sans en espargner aucuns^ et grands et moyens^ et petits^ de quelque estât qu'ils soyent. £t^ qui est le plaisir, n'en espargnent aussi les darnes^ princesses et grandes^ qui qu'elles soyent : si bien que de mon temps j'ay ouy dire et veu que plusieurs d'entre elles, pour en avoir le plaisir^ se donnoyent des affaires et alloyent exprès aux champs^ et passoyent par les chemins pour les ouir gazouiller et entendre d'eux mille sallauderies et paroUes lubriques qu'ils leur disoyent et débagoulloyent^ leurs &isans la guerre de leurs paillardises et lubricitez qu'elles exerçoient envers leurs maris et serviteurs^ jusques à reprocher leurs amours et habitations avec leurs cochers^ p^^y laquais et estaffiers qui les conduisoyent. £t, qui plus est, leur demandoyent librement la courtoisie de leur compagnée, et qu'ils les assailliroyent et traitteroyent bien mieux que tous autres. Et ce disoyent en franchissant naïvement et naturellement les mots sans autrement les desguiser. Elles en estoyent quittes pour en rire leur saoul et en passer leur temps^ et leur en faire rendre response à leurs gens qui les accompagnoyent, ainsi qu'il est permis d'en rendre le change. Les vandanges faites, ilz se font trefve de tels mots jusqu'à Tautre année, autrement en seroyent recherchez et bien punis.
On m'a dit que cette coustume dure encore, que beaucoup de gens en France voudroyent bien qu'elle fust observée en quelque saison de l'année, pour avoir
i . Araudar pour haroder^ crier haro.
le plaisir de leurs médisances en toute seureté^ qu^ils ayment tant.
Or, pour faire fîn^ les dames doivent estre respectées par tout le monde, leurs amours et leurs feveurs tenues secrètes. C'est pourquoy l'Arétin disoit que, quand l'on estoit à ce point , [les langues que les amants et amantes s'entre-donnent les uns aux autres, n'estoyent dédiées tant pour se délecter, ny pour le plaisir que Ton y prenoit , que pour s'entrelier de langues ensemble et s'entre-faire le signal que l'on tint caché le secret de leurs escoles; mesmes qu'aucuns lubriques et paillards maris impudens se trouvent si libres et débordez en paroles, qui, ne se contentant des paillardises et lascivetez qu'ils commettent avec leurs femmes, les déclarent et publient à leurs compagnons et en font leurs contes ; si bien que j'ay cogneu aucunes fenunes en hayr leurs marys de mal mortel, et se retirer bien souvent des plaisirs qu'elles leur donnoyent, pour ce sujet; ne voulant estre escandalisées, encor que ce fust un (ait de femme à mary.
M. du Bellay, le poète, en ses Tumbeaux latins qu^il a composez, qui sont très-beaux, en a fait un d*un chien, qui me semble qu'il est digne d'estre mis icy, car il est fait à nostre matière, qui dit ainsi:
Latratu fîires excepi, mutas amantes.
Sic plaçai domino, sic plaçai dominœ.
Par mon japer, j*ay chassé les larrons, et, pour me tenir muet, j'ay accueilly les aniants; ainsi j^ay pieu à mon maistre, ainsi j*ay pieu à ma maistresse.
Si donc on doit aimer les animaux pour estre se-
crets, que doit-on faire des hommes pour se taire? Et s'il fout prendre advis pour ce sujet d'une courtizanne qui a esté des plus fameuses du temps passée et grande clergesse * en son mestier , qui estoit Lamia (faire le peut-on), qui disoit de quoy une femme se contentoit le plus de son amant , c'estoit quand il estoit discret en propos et secret en ce qu'il faisoit ; et surtout qu'elle haïssoit un vanteur, qui se vantoit de ce qu'il ne faisoit pas et n'accomplissoit ce qu'il promettoit. Ce dernier s'entend en deux choses. De plus, disoit : que la femme, bien qu'elle le fît, ne vouloit jamais estre appellée putain ny pour telle divulguée. Aussi dit-on d'elle que jamais elle ne se moqua d'homme, ny homme oncques se mocqua d'elle ny mesdit. Telle dame, sça vante en amours, en peut bien donner leçon aux autres.
Or, c'est assez parlé de ce sujet; un autre mieux disant que moy l'eust pu mieux embellir et aggrandîr; je luy en quitte les armes et la plume".