‹ Œuvre complètes (volume 2)Chapitre 145 sur 217 · LES FEMMES MARIÉES, LES VEFVES ET LES FILLES · texte numérisé non relu

LES FEMMES MARIÉES, LES VEFVES ET LES FILLES

A SÇAVOIB DESQUELLES LES UlfES SONT PLUS CHAUDES A I>'aMOUB que LES AUTRES \

Moy estant un jour à la eourt d'Espaigneà Madrid, et discourant avec une fort honneste dame^ conune

1 • Ce discours, le quatrième dans les éditions, manque dans le manuscrit de la collection Dupuy; mais il en existe à la Bibliothèque nationale, dans le manuscrit qui nous a déjà servi p>ar b Rodomontades (fonds français 3273, olim Béthone 8776), une copie corrigée de la main de Brantôme, et dont le texte, que noos avons suivi, présente d'assez notables différences avec celai qm a été imprimé. Au verso du premier feuillet on lit, écrit de la maiB du copiste : « Ce discours subséquant doit estre mis avecqœs IW trc et second volume que j'ay fait des Dames et dédié à monsienr le duc d'Alançon; mais par faute de papier qui a manqué à Tiatre volume , je Tay icy mis et incéré , en attandant que je les réduise tous ensemble et en bon ordre. » Enfin, au recto de ce mèiM feuillet, Brantôme a écrit : <c Ce livre est du tout incorrel et ifli* parfait; parquoy n'y faut nullement jeter la veue, majs qoî k veut voyr bien corrigé lise mon livre qui est couvert de vdoon iané, ou mon grand livre couvert de velours verd où sont tous aes discours escritz touchant les dames. » — Ces volumes en velours

Ton fait en ces courtz *, elle me vint faire ceste demande : Quai era majrorfuego damor^ el de la biuda, el de la casaday o de la hija moça : a quel estoit le plus grand feu, ou celluy de la vefee, ou de la mariée, ou de la fille jeune? » Amprès luy avoir dit mon advis, elle me dist le sien en telles paroUes : Lo que me pa- Fece du esta cosa es que^ aunque las moças con el hériter de la sangre se disponen à querer mucho, no dei^e ser tanto coma lo que quieren las canadas y biudaSj con la gran experiencia del negqcio. Esta razon debe ser natural, como lo séria la delque^por fuwer nacido ciego de la perfection de la luZj no puede cobdiciar de ella con tanto deseo como el que çio, y fue prwado de la vista. a Ce que me semble de ceste chose est : « qu'encores que les filles , avec ceste grand' ferveur « de sang soient disposées d'aymer fort, toutesfois « elles n'ayment point tant comme les femmes ma- « riées et les vefves , par une grande expériance de w Taffaire, et la raison naturelle y est en cela, d'au- « tant qu'un aveugle nay, et qui de sa naissance est « privé de la veue, il ne la peut tant désirer comme « celluy qui en a jouy si doucement, et après Fa per- « due. » Puis adjousta que : Con menos pena se abs-

vert et tané n'existent, à notre connaissance, dans aucune bibliothèque publique.

Dans sa préface (voyez tome I, p. 3), il a résume ainsi ce discours : « Le quatriesme traicte quel amour est plus grand ^ plus ardent et plus aysé : ou celltt)r de la fiUe, ou de la femme mariée^ ou de la vefve; et quelle des trois se laisse plus aisément vaincre et abattre. »

I . Les éditions portent : Comme il arrive d'ordinaire , selon la coustmne du pays.

tiene d'una cosa la persona que nunca supo^ que aquella que ifive enamorada del guslo pasado : « D'autant « qu'avec moins de peine on s'abstient d'une chose « que Ton n'a jamais tasté, que de celle que l'on â « aymé et esprouvé. » Voylà les raisons qu'en allégoit ceste dame sur ce subjet.

Or le vénérable et docte Bocasse, panny ses queltions de son Phillocoppe^j en la neufîesme^ il fait cellelà mesme : De laquelle de ces trois^ de la mariée, de la vefve et de la fille, l'on doit plustost s'en rendre amoureux pour plus heureusement conduire son désir à effect? Boccace respond^ par la bouche de la reyne qu'il entroduit parlante^ que : combien que ce soit très-mal fait, et contre Dieu et sa conscience, de désirer la femme mariée, qui n'est nullement à soy, mais subjette à son mary, il est fort aisé de venir an but d'elle", que non de la fille et vefve, jaooit que telle amour est périlleuse, d'autant que plus on souffle le feu il s'allume davantage^ autrement il s'estaint Aussi toutes choses faillent en les usante fors h luxure, qui en aumente. Mais la vef\^e^ qui a esté longtemps sans tel effect, ne le sent quasi point, et ne s'en soucie non plus que si elle ne fust esté mariée, et est plustost reschauffée de la mémoire que de la concupiscence. Et la pucelle, qui ne sçail et cognoit encores ce que c'est, sinon par imagination, le souhaite tièdement. Mais la mariée^ eschanffée plus que les autres, désire souvant venir à ce

i . Voyez // Filocopo (ou Filocolo) lib. V, questioiie IX; Opert di G. Boccaciy Firenze, 1723, tome II, p. 73 et suivantes. 2. jiu but iteUe, à bout d'elle.

poinct^ dont quelquesfois en est outragée de son mary de paroUes et bien battue; mais^ désirant s'en vanger (car il n'y a rien si vindicatif que la femme), etmesme pour cesle chose, le fait cocu à bon escient, et en contente son esprit. Et aussi que Ton s'ennuye de manger tousjours d'une mesme viande, mesmes les grands seigneurs et dames bien souvant dellaissent les bonnes et dellicales viandes pour en prendre d'autres. Davantage, quand aux filles, il y a trop de peine et consommation de temps, pour les réduire et convertir à la volunté des hommes : et si elles ayment, elles ne sçavent qU^elles ayment. Mais aux vefves l'ancien feu aisément reprend sa force , leur faisant désirer aussitost ce que par longue discontinuation de temps elles avoient oublié; et leur tarde de retourner et parvenir à tel effect, regrettans le temps perdu et les longues nuicts passées froidement dans leurs lictz de viduité peu eschauffées.

Sur ces raisons de ceste reyne parlante, un certain gentilhomme, nommé Farramont*, respondant à la reyne, et laissant les femmes mariées à part, comme fort aisées à esbranler sans user de grands discours pour dire le contraire, reprend celluy des filles et des vefves^ et maintient la fille cstre plus ferme en amours que non pas la vefve; car la vefve, qui a senty par le passé les secretz d'amour, n'ayme jamais fermement, ains en doubte et lentement, désirant promptement l'un, puis l'autre, ne sçachant auquel elle se doive conjoindre pour son plus grand profïitet honneur : et quelquefois ne veut nul d'eux, ainsi vacille

i . Boccace l'appelle Ferramonte, duca di Montorio.

en sa dellibéraiion, et n*y peut la passion amoureuse prendre fermette. Mais tout au contraire est en la pacelle, et toutes telles choses luy sont incogneues : laquelle ne tend seullement qu'à faire un amy et y mettre toute sa pensée, après l'avoir bien dioysy , et luy complaire en tout, pensant que ce luy est un très-^^rand honneur d'estre ferme en son amour; et si attant en trop plus grand' ardeur les choses qui n'ont jamais esté d'elle ny veues, ny ouyes, ny esprouvées, et si souhaite plus que les autres femmes expérimentées de voir, ouïr et esprouver toutes choses. Aussi le désir qu'eir a de voir choses nouvelles la maistrise fort : elle s'enquiert aux expertes,, ce qui luy aumente le feu davantage; et par ainsi elle désire conjoinctioD de celluy qu'elle a fait seigneur de sa pensée, et cesie ardeur n'est en la vefve, d'autant qu'elle y a dea^ passé.

Or, la reyne de Boccace, reprenant la parolle el voulant metti*e fin finalie à ceste question, condod: que la vefve est plus soigneuse du plaisir d'amour cent fois que la pucelle, d autant que la pueelle veut ga^ der chèrement virginité et pucellage, veu que tout son futur honneur y consiste. Après, les pueelles sont naturellement crainctives, et mesmes, en ce fait, mal habilles et propres à trouver les invantions el commoditez aux occasions qu'il faut pour telz efiècti> ùt qui n'est ainsi en la vefve, qui est desjà fort pratique, hardie et usée en eest art, ayant desjà donné et ér lienné ce que la pucelle attant de donner; ce qa'eil occasion qu'elle ne crainct d'estre visitée ou aoeaaée par quelque signal de bresche : et si cognoit mieux ks secrettes voyes pour parvenir à son attante. Au reste,

la pucelle crainct ce premier assaut de virginité^ car il est à aucunes quelquefois plus ennuyeux et cuisant que doux^ plaisant; ce que les vefVes ne craignent points mais s'y laissent aller et couUer très-doucement, quant bien l'assaillant seroit des plus rudes. Et ce plaisir est contraire à plusieurs autres, duquel pour le premier coup, bien souvant on s'en ressasie et se passe légèrement, mais en cestuy-ci l'affection du retour en croist tousjours. Par quoy la vefVe, donnant le moins, et qui la donne souvant^, est cent fois plus libéralle que la pucelle, à qui convient abandonner sa très-chère chose, à quoy elle songe mille fois. Par quoy, conclud la reyne, il vaut mieux s'adresser à la vefve qu'à la fille, estant plus aisée à gaigner et corrompre.

Or maintenant, pour prendre et desduire les raisons de Boccasse, et les espelucher un peu, et discourir sur icelles, scellon les discours que j'en ay veu faire aux honnestes gentilzhommes et dames sur ce subjet, comme l'ayant bien expérimenté, je dis qu'il ne faut doubter nullement que, qui veut avoir tost jouissance d*un* amour, il se faut adresser aux dames mariées, sans que l'on s'en donne grand'peine et con-

1 . Et qui la donne souvant ^ telle est la leçon inintelligible que donnent le manuscrit et les éditions. Voici le texte fort clair de Boccace, que Brantôme a si mal traduit : Per6 la vedova, conciossiecosachè ella doni meno, e più le sia il donare aggevole, più sara libérale e più tosto che la pulcella, che donar dee la più cara cosa, ch' ell' abbia. «Pourtant la veuve, quoiqu'elle donne moins et que donner plus lui soit facile, sera plus libérale et plus tôt que la pucelle, qui doit donner la chose la plus chère qu'elle ait. » (// Filocopoy édit. citée, p. 77.)

somme beaucoup de temps; d'autant que, comme dit Boccace^ tant plus on attise un feu et plus il se fait ardant. Ainsi est-il de la femme mariée^ laqueUe s'eschauffe si fort avec son mary^ que^ luy manquant de quoy estaindre le feu qu'il donne à sa femme^ il faut bien qu'elle emprumpte d'ailleurs, ou qu'dk, brusle toute vive. J'ay cogpieu une dame de bon lieu, grande' et de bonne sorte^ qui disoit une fois à son amy^ qui le m'a conté, que de son naturel elle n'estoit aspre à ceste besogne tant que l'on diroit bien (et Dieu sçait!), et que voluntiers aisément bien souvint elle s'en passeroit, n'estoit que son mary la venant attiser, et n'estant assez suffisant et capable pour luy alno^ tir sa challeur, qu'il luy rendoit si grande et si chaude; qu'il falloit qu'elle courust au secours à son amy : encor, ne se contentant de luy -bien souvant, seit-, tiroit seule, ou en son cabinet ou en son lict, et là toute seule passoit sa rage tellement quellement^OQ à la mode lesbienne, ou autrement par quelqu'aiitre artiffîce; voire" jusques-là, disoit-elle, que, n'eosl esté la honte, elle s'en fust faicte donner par les piemiers qu'ell' eust tipuvé dans une salle du bal, à Fe^ cart, jusques sur des degré ts, tant ell' estoit tourmeotée

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