Cette phrase a été rajoutée en marge par Brantôme
fiesme, laquelle nous pouvons dire partout avoir esté Tune des meilleures^ des plus douces, des plus sages et des plus vertueuses reynes qui régnast despois le règne de tous les roys et reynes qui ayent jamais régné; je le peux dire, et un chascun avec moy qui Fa veue ou ouye en parler, sans fedre tort aux autres^ et avec très-grande vérité. Elle estoit une très-belle princesse, ayant le tainct de son visage aussi beau et dellicat que dame de sa court, et fort agréable. Elle avoit la taille fort belle aussi, encores qu'elle ïeost moyenne assez. EU' estoit très-sage aussi , très-vwtueuse et U*ès-bonne, et qui ne fit jamais mal ny desplaisir à personne quelconque, non pas TofiËmça de la moindre paroUe du monde : aussi en estoit-^ très-sobre, ne parlant que fort peu, et tousjoors soo espaignol.
Elle estoit très-dévocte et nullement bigotte, ne monstrant ses dévoctions par actes extérieurs et apae rantz par trop, ny trop extrêmes, comme j'en ay fea aucunes patenostrières; mais, sans faillir à ses heures ordinaires à prier Dieu, elle les y employoit trèsbien, sans aller emprumpter d'autres extraordinaires. Bien est vray, ainsi que j'ay ouy raconter à aucunes de ses dames, quand ell' estoit dans le lict à part et en cachettes, ses rideaux très-bien tirés, elle se tenoK toute à genoux en chemise, et prioit Dieu une hemc ou demie, battant sa poictrine, et la macéroit par trèsgrande dévoction. De quoy on ne s'estoit point aper ceu volontiers, sinon lors que le roy Charles son mary fut mort; car, après estre couchée, et que toutes ses femmes s'estoient retirées, il y en eut une de celles qui couchoient en sa chambre, qui, l'oyant
souspirer^ s'advisa d'aregarder à travers le rideau, et la veid en tel estât, priant et orant Dieu de ceste façon, la continuant quasi tous les soirs; si bien que ceste femme de chambre, qui luy estoit assez famillière, s'advisa de luy remonstrer un jour qu'elle faisoît tort à sa santé. Elle se fascha contr' elle de quoy elle Tavoit descouverte et adviser, le voulant quasi nyer, et luy commanda de n'en sonner mot; et pour ce, s'en désista pour ce soir : mais la nuict elle réparoit le tout, pensant que ses femmes ne s'en apercevroyent; mais elles la voyoient et apercevoient par l'ombre de la lumière de son mortier* plein de cire, qu'elle tenoit allumé en la ruelle de son lict, pour lire et prier Dieu dans ses heures quelquesfois, au lieu que les autres princesses et reynes le tiennent sur leur buffet. Telles formes de prières ne tenoient rien de celles des hypochrites, qui, voulans pareistre devant le monde, font leurs prières et dévoctions publicquement, et en marmottant, aflfin qu'on les trouve plus dévoctes et sainctes.
Ainsi prioit nostre reyne pour l'âme du roy son mary, qu'elle regretta extrêmement, en faisant ses plainctes et regretz, non comme une dame désespérée et forcenée, Élisant ses hautz crys, se deschirant la fece, s'arrachant les cheveux, ny contrefaisant la femme qu'on loue pour plourer, miais se plaignant doucement, jettans ses belles et précieuses larmes si tendrement, souspirant et si doucement et bassenient,
1. Le mortier de veille était un vase de métal que Ton remplissait d'eau sur laquelle on plaçait un morceau de grosse bougie jaune que Ton allumait le soir.
it
Uj
qu'on jugeoit bien en elle qu'elle se coniraignoit en ses doulleurs, pour ne faire accrofre au monde qu'elle ne Youloit faire la bonne mine et beau semblant (ainsi que j'en ay veu faire à plusieurs darnes)^ mais n'en laissoit pourtant à sentir en son âme de grandes angoisses. Aussi un torrent d'eau qui est arresté est plus viollant que eelluy qu'a son cours planier^ Sur quoy il me souvient que, tout durant la malladie da roy son seigneur et mary, luy gissant en son lict, et le venant visiter, soudain elle s'assioit auprès de luy, non près de son chevet, comme l'on a de coustume, mais un peu à l'escart et en sa perspective, où estant sans parler guières à luy, selon sa coustume, ausâ luy à elle, tant qu'elle demeuroit là, jettoit ses yew sur luy si fixement, que sans les retirer aucunement de dessus, vous eussiez dit qu'elle lecouvoitdaossoo cœur, de l'amour qu'elle luy portoit; et puis on luj voyoit jetter des larmes si tendres et si secrettes, que, qui ne s'en apercevoit bien, n'yeust-on rien cogneu, essuyant ses yeux humides , faisant semblant de se moucher, qu'elle en faisoit pitié très-grande à un chascun (car je l'ay veu), pour la voir ainsi gesnée à ne descouvrir sa douleur ny son amour, et que le roy aussi ne s'en aperceust. Voylàson exercice qu'elle avoit auprès du mal de son roy; et puis se levoit et s'en alloit prier Dieu pour sa santë; car elle laymoit et honnoroit extrêmement, encor qu'elle le sceut d'amoureuse complexion et qu'il eust des maistresses, fiist ou pour l'honneur ou pour le plaisir : mais eDe ne luy en fît jamais pire chère, ny ne luy en dist pire
i . Planter^ uni, sans obstacle.
paroUe^ supportant patiemment sa petite jalousie et le larcin qu'il luy faisoit. Elle estoit fort propre et fort digne pour luy : car c'estoit le feu et l'eau assemblez ensemble^ d'autant que le roy estoit prompt, mouvant et bouillant; elle estoit froide et fort tempérée.
L'on m'a conté de bon lieu, qu'après sa viduité il y eust aucunes de ses dames plus privées, qui, parmy les consolations qu'elles luy pensoient donner, il y en eut une (que^ comme vous sçavez, parmy une telle grande troupe il y en a toujours quelcune mal habile), laquelle, la pensant bien gratiffier^ luy dist : ir Au moings, madame, si au lieu d'une fille il vous « eust laissé un filz, vous seriez ast'heure reyne mère a du roy, et vostre grandeur d'autant plus elle s'acc grandiroit et s'affermiroit. — Hélas ! respondit-elle, <c ne me tenez point ce fascheux propos. Comme si la « France n'avoit pas assez de malheurs, sans que je a luy en fusse allée produire un pour achever du tout « sa ruine; car^ ayant un filz, il y eust eu plus dedi- « visions, troubles et séditions pour en avoir l'admiff nistration et curatelle durant son enfance et sa « minorité^ que de là il en sortiroit plus de guerre « que jamais, et un chascun voudroit faire son prof- « fit et en tirer, en despouillant ce paouvre enfant, a comme on vouloit faire au feu roy monmary quand « il estoit petit, sans la reyne sa mère, et sans ses bons « serviteurs qui s'y oposarent. Si je l'eusse eu, et u moy misérable j'en eusse esté cause pour l'avoir (c conceu, et en eusse eu mille mallédictions du peu- « pie, duquel la voix est celle de Dieu. Voylà pour- « quoy je loue mon Dieu, et prends en gré le fruict
« qu'il m'a donné^ soit pour mon pis ou soit pour « mon mieux. »
Voylà la bonté de ceste bonne princesse à Tendroit du païs où elle avoit estée eolloquée. J'ay ouy racont» qu'au massacre de Sainct-Barthellemy^ elle, n'en scaîchant rien, non passenty le moindre vent du monde, s'en alla coucher à sa mode accoustumée ; et ne s'estant éveillée qu'au matin, on luy dist à son réreil le beau mystère qui se jouoit. a Hélas, dist-elle soudain, ff le roy, mon mary, le sçait-il? — Ouy, madame, « respondit-on, c'est Iny-mesme qui le Eut fiiire. — <K O mon Dieul s'escria-elle, qu'est cecy? et quelz « conseillers sont ceux-là qui luy ont donné tel ada vis? Mon Dieul je te supplie et te requiers de knr « vouloir pardonner; car, si tu n'en as pitié, faj « grand'peur que ceste ofiknce soit mal pardonnable.» Et soudain demanda ses heures et se mit en oraisons et prier Dieu la larme à l'œil.
Que l'on considère, je vous prie, la bonté et sagesse de ceste reyne, à n'aprouver point une telle feste, ny le jeu qui s'y cellébra, enoor qu'elle eusl grand subjet de désirer la totalle extermination etde M. l'admirai, et de tous ceux de sa relUgion^ d'autant qu'ilz estoient contraires du tout à la sienne, qu'elle adoroit et honnoroit plus que toutes choses du monde; et, de l'autre costé, qu'elle voyoit combien ilz tr«iibloient l'estat du roy son seigneur et mary, et aussi que l'empereur son père luy avoit bien dit, lorsqu'elle partit d'avec luy potir s'en venir en France : « Ma a fille, lui dist-il, vous en allez reyne en un royaume (( le plus beau, le plus puissant et le plus grand qui « soit au monde, et d'autant vous en tiens-je tièsr
ce heureuse; mais plus heureuse seriez-vous si vous le a trouviez entier en son estat^ et aussi fleurissant qu'il c< a esté autresfois; m^s vous le trouverez fort dissipé^ « de^membré^ divisé et fany*, d'autant que si le roy a vostre mary en tient une bonne part, les ^princes et « seigneurs de la relligion en détiennent de leur costé a Pautre part, » Et ainsi qu'il luy dist, ainsi le trouva-elle.
Or, estant vefve, plusieurs personnes et d'hommes et de dames de la court des plus clairvoyans que je sçay, eurent opinion que le roy, à son retour de Poullouigne, l'espouseroit, encor qu'elle fiist sa belle* sœur; mais il se pou voit par la dispense du pape, qui peut beaucoup en telle matière, et mesmes à l'endroit des grands, à cause du bien public qui en sort. Et y avoit beaucoup de raisons que ce mariage se Gst, lesquelles j'ay laissé à desduire aux plus hautz discoureurs, sans que je les allègue. Mais, entre autres, Fun estoit pour recognoistré par le mariage les obligations grandes que le roy avoit receues de l'empereur à son retour et partance de Poullouigne; car il ne faut point doubter que, si l'empereur eust voulu luy donner le moindre obstacle du monde, il n'eust jamais peu partir ny passer, ny se conduire seurement en France. Les PouUonois le vouïloient retenir, s'il ne fust party sans leur dire à Dieu; car les Allemans le guetoient de toutes partz pour Tattraper (comme fut de ce brave roy Richard' d'Angleterre, retournant de la Terre Saincte, ainsi que nous lisons
i. Fany^ disloque.
2. Le muiiiscrit porte Henri au lieu de Richard, erreur corrigée dans les éditions.
en nos chi'oniques, et l'eussent tout de mesme détenu prisonnier et fait payer rançon, ou possible pis ; car ilz luy en vouloient fort, pour Famour de la feste de la Sainet-Barthélemy, au moins les princes {m)testans ; mais volluntairement et sans cérémonie, s'alla jelter dans la foy de Fempereur, qui le receut trèsgracieusement et amiablement, et avec très grand honneur, gracieuselez et privautez, comme s'ilz fussent esté frères, et le festina très-honnorablement; et, après avoir esté avec luy quelques jours, luy-mesme le conduist un jour ou deux^ et luy donna passage très-seur dans ses terres ; si bien que, par sa feveor, il gaigna la Carinthie, les terres des Vénitiens, Venise et puis son royaume.
Voylà l'obligation que le roy eut à l'empereur, de laquelle beaucoup de personnes, comme j'ay dit, avoient opinion que le roy s'en acquistast en reprenant plus étroictement son alliance. Mais, dèslors qu'il alla en PoUogne, il vist à Blamont, eo Lorraine, madamoyselle de Vaudemont, Loyse de Lorraine, l'une des plus belles, bonnes et accomplies princesses de la chrestienté, sur laquelle il jetta si ardemment ses yeux, que bientost il s*embrâsa, et de telle façon, que, couvant le feu tout du long de son voyage, à son retour à Lion il despescha M. da Gua, l'im de ses grands favoris (conmie certes il le méritoit en tout), en Lorraine où il arresta et conclud le mariage entre luy et elle fort Êicillement et sans grande altercation, je vous laisse à penser, puisqu'au père l'heur estoit non pareil et à sa fille ; à l'un d'estre beau-père du roy de France, et à sa fille d'en estre reyne. J'en parleray d'elle ailleurs.
Pour retourner encor à nostre petite reyne, lauelle se faschant de demeurer plus en France pour eaueoup de raisons et mesmes qu'elle n'y estoit pas îcogneue ny gratiffiée comme elle méritoit^ se résoit de s'en aller parfournir * le reste de ses beaux jours vec l'empereur son père et l'impératrix sa mère*; ù elle estant, le roy catholiq vint à estre veuf de la 3yne Anne d*Austriche ' sa femme^ sœur germaine de ostre reyne Elisabeth^ laquelle il désira espouser t envoyer prier l'impératrix , sœur propre du roy ïtholiq, de luy en ouvrir les premiers propos; mais lie n'y voulut jamais entendre ny pour une, ny deux y trois fois, que Timpératrix * sa mère luy en parla, excusant sur les cendres honnorables du feu roy son lary, qu'elle ne vouloit violer par un second maiage, et aussi pour les raisons de la trop grande coninguinité et estroicte parenté qui estoit entr'eux eux, dont Dieu grandement s'en pourroit irriter, ur quoy Timpératrix et le roy son fi^re s'advisarent e luy en faire parler par un jésuiste très-sçavant et ien disant, qui l'en exorta et prescha tout ce qu'il »eut, n'oubliant rien d'y raporter tous ces grands •assages des Escritures sainctes et autres qui peussent ervir à son desseing; mais elle aussitost le confondit lar d'autres aussi belles et plus vrayes allégations, ^, despuis son vefvage, elle s'estoit mise fort à Tesiide de l'Escriture de Dieu, et puis sa déterminée
i. Parfournir, achever,