Viduale^ de veuve
3. Jacqueline de Rolian, femme de f^ançois d'Orléans, marquis de Rothelin, morte en irJ86.
le, remetz à un autre endroit pour les loua:* : par quoy je les laisse^ et parle un peu de quelques dames qui, pour n'estre princesses^ ont bien la race aussi illustre^ et l'âme aussi généreuse qu'elles.
Madame de Randan dite Fulvia Mirandolla *, de la bonne maison de l'Admirande^ demeura vefve en la fleur de son aage^ et très-belle. Elle fît un si grand deuil de sa perte^ que jamais elle n'a daigné se regarder en son mirouer et a desnié son beau visage au blanc et clair cristal qui la désiroit tant voir ; et ne luy pouvoit dire comme la dame' qui^ rompant son miroir^ et le dédiant à Vénus, luy dist ces vers latins^ :
Dico tibi Veneri spéculum, quia cemere talem Qualis sum noloy qualis eram nequeo.
i . Fulvie Pic de la Mirandole, femme de Charles de la Rochefoucauld, seigneur de Raadan], tué au siège de Rouen en i2f62. Ce fut en sa faveur que la seigneurie de Randan fut ërigëe en comté (mai i566).
2. Cette dame est Lais. La citation, dont Brantôme a arrangé à sa façon le premier vers, est empruntée à la cinquante-cinquième épigranmie d'Ausone, intitulée : Lois dicans Feneri spéculum suum,
La!s anus Veneri spéculum dico : dignum habeat se
iEtema œtemuin forma ministerium.
At mihi nullus in hoc usas, quia cernere talem Qualis sum, nolo : qualis eram, nequeo.
Il y a quatre épigrammes sur le même sujet dans le sixième livre de YJnthologie; des traductions ou imitations françaises qui en ont été faites, on ne se souvient plus guère que de celle de Voltaire :
Je le donne à Vénus, puisqu'elle est toujours belle ;
n redouble trop mes ennuis.
Je ne saurais me voir, dans ce miroir fidèle. Ni telle que j^étais, ni telle que je suis.
c YénuSy jeté dédie mon miroueryGar, tdle<[aeje cf suis^ je nay plus le cœur ni la patience de m'y regarc der; ét,teIlequejesuisestéed'autresfois^jenepiiis.«
Madame de Randan ne mesprisoit son mirouer pom* ce subjet^ car ell' estoit très -belle; mais^ pour un vœu qu*eU' avoit fait à l'ombre de son mary, lequel estoit un des par&itz gentilzhommes de la France y pour lequel elle quicta toute mondanité; jamais ne s'habilla que fort austèrement et relligieasement avec son voile, et ne monstroit jamais ses cheveux^ et coiffée plustost négligemment, monstrant pourtant avec son incuriosité^ une grande beauté. Aussi feu M. de Guyse^ dernier mort^ ne l'apelloit jamais que moyne ; car elle s'habilloit et estoit boochonnée comme un relligieux : et ce disoit-ilen riant et gaudissant avec elle; car il Taymoit et honnoroit beaucoup^ comme ell' estoit très-affectionnée à son service et à toute la maison.
Madame de Carnavalet ', vefee deux fois, reffosa pour le troisiesme d'espouser M. d'Espemon dit lors M. de la Yallette le jeune, au commancement de sa grand' faveur^ qui en estoit si espris d'amour^ comme certes ell' estoit une très-belle vefve, et bien aymabk, que, n'en pouvant tirer d'elle ce qu'il eust très-bien désiré^ la pourchassa et pressa de l'espousser, et lay en fît parler trois ou quatre fois par le roy; mais jamais ne voulut se remettre en une subjection de
i . Incuriosité^ insouciance.
2. Françoise de la Baume, fille de Jean III , comte de Montrevel, mariëe 1<* en iSdS à son cousin François de la Baume, baroa de Saint-Sorlin, puis comte de Montrevel; 2* en 1566 à Ft-ançois (le Carnavalet, mort en 1571.
DES DABIES. 649
mary; car ell' avoit esté mariée deux fois : l*une avec le conte de Montravel , et l'autre avec M. de Carnavalet; et quand ses plus privez amis^ et niesmes moy qui luy étois fort serviteur, luy remonstrois la faute qu'elle faisoit de refiuser un si grand party, qui la mettoit dans le fin fons et abysme de la grandeur, des biens, des richesses, de la faveur et de toutes dignitez^ veu ce qui estoit La Vallette, le plus favory du roy^ qu'il tenoit comme un second soy-mesme, elle respondoit : que tout son contentement ne gissoit pas en tous ces poinctz^ mais en sa résolution et plaine liberté et satiffaction de soy-mesme, et en la mémoire de ses marys, dont le nombre l'en avoit saouUée.
Madame de Bourdeille , sortie de l'ilustre et ancienne maison de Montbron, et des contez de Périgord et viconté d'Aunay, estant venue vefve en l'aage de trente-sept à trente-huict ans, très-belle (et croy que en la Guienne, d'où elle estoit, il n'y en ayoit pas une qui l'ait surpassée de son temps en beauté, bonne grâce et belle aparance ; car ell' avoit l'une des belles^ hautes et riches tailles qu'on eust sceu voir^ et si le corps estoit beau, Tâme estoit pareille); estant donc en si bel estât, et restée vefve, fut pourchassée et requise de trois grands et riches seigneurs en mariage, ausquelz tous elle respondoit: <c Je ne « veux point dire comme beaucoup de dames, qui « disent qu'elles ne se marieront jamais, et asseurent a leurs paroUes de telle façon qu'on le peut croire, a après rien : mais je dis bien que, si Dieu et la chair ff ne m'en donnent autre volunté que j'ay ast'heure, a et qu'ilz ne me la changent, pour chose très-cera taine j'ay dit pour jamais à Dieu au maryage : » Et
680 DBS DAIIES.
comme un autre luy répUoqua : « Mais quoy l bdi* c dame, voulez-vous bruslar en la verdeur de vostre « bel aage? — Je ne sçay comme vous l'entenda, « luy respondit-elle; mais jusques ast'heure il ne m a a pas esté possible de m'eschauffer encor seule dans « mon lict^ vœuf et froid comme glace; mais, estant M en la compaignie d'un second mary, je ne dis pas « que, m'aprochant de son feu, je ne puisse brasier a comme vous dictes : et, parce que le froid est plus M aisé à suporter que le chaud^ je me suis résolue de « me contenir en ma qualité, et m'abstenir d'im oc second mariage. » Et, tout ainsi qu'elle l'a dit, elle l'a tenu jusques ast'heure^ ayant demeuré vefre de^'à douze ans, sans avoir rien perdu de sa beauté, mais tousjours nourrie et entretenue sans une seuUe tache. Ce qui est une grande obligation aux cendres de son mary, et un tesmoignage de l'avoir bien aymé vivant, et une redevance par trop extresme à ses enfans de l'honnorer pour jamais S et ainsin est morte veufve.
Feu M. d'Ëstrozze avoit esté l'un de ceux qu'y prétendoient; et l'en avoît fait requérir; mais, tout grand et alié de la reyne mère qu'il estoit^ l'en refiusa, et s'en excusa honnestement. Quelle humeur pourtant d'estre belle et honneste et très-riche héritière^ et finir le reste de ses beaux jours sur une plume ou une layne sollitaire^ dés^te et froide comme giaœ, et passer tant de vefves nuictz 1 O I qu*il y en a plusieurs dispareiUes à une telle dame^ et plusieurs pareilles aussi! Que si je les voulois toutes alléguer Je
i . Les cinq mots suivants ont été rajoatéjtpar Brantôme.
DES DAMES. 65i
n'aurois jamais achevé : et mesmes si je voulois mesler, parmy nos dames chrestiennes^ les payennes^ comme ceste belle^ gentille^ bonne romaine de jadis^ Martia^y fille puis-aisnée de Gathon d'Utique^ sœur à Portia, laquelle^ après avoir perdu son mary, et le lamentant incessamment^ et qu'on luy demandoit quand seroit le dernier jour de son deuil, elle respondist que ce seroit lorsque viendroit le dernier jour de sa vie. Et d'autant qu'ell' estoit dame belle et très-riche^ et qu'on luy demandoit quelques fois quand elle se remarieroit : ce Ce sera lors^ ce dist-elle, « que jetrouveray un homme qui me veuille plustot « épouser pour mes vertuz que pour mes biens. » Et Dieu sçait si ell' estoit riche et belle, et vertueuse autant ou au double; autremeat, elle ne fust esté fille de Cathon« ny sœur de Portia : mais elle donnoit de ces bayes à ses serviteurs et pourchassans^ et leur Ëiisoit accroire qu'ilz la recherchoient pour ses biens et non pour ses vertuz, encor qu'ell' en fust assez bien pourveue ; et ainsi aisément se despeschoit de ces gallans importuns.
Monsieur sainct Hiérosme y en une épistre qu'il a faict à une Principie, vierge", il sonne les louanges d'une gentille dame romaine de son temps^ qui se nommoit Marcella, de bonne et grande maison, et extraite d'un' infinité de consulz^ procunsulz et préteurs^ estant demeurée vefve fort jeune. Elle fut recherchée, et pour sa jeunesse et pour l'antiquité de sa maison.
1. Cette histoire est tirée du livre !•' du traité de saint Jérôme, Adversus Joviniamun; Opera^ 1706, in-f*, tome IV, col. 188.
2. Ad Principiam virginem, ep. xcvi ; Opera^ tome IV, col, 778.
65Î DES DABIES.
pour sa belle taille , qui singulièrement ravist U Yolunté des hommes (ce ditsainet Hiérosme^etusede ces mots. Notez ce qu'il note), et pour ses bonnes façons et mœurs. Entr'autres recherchans, il y eut un grand et riche seigneur romain, et de lignée de consulz aussi, et se nommoit Cerealis% qui la sollicita fort de second mariage. D'autant qu*il estoit un peu beaucoup advancé sur l'aage, il luy promettoit de grands biens et grands dons par préciput advantage. Mesmes sa mère qui se nommoit Albine l'en soUicitoit fort, qui trouvoit cela bon, et non point de ret fus. Elle respondit : « Si j'avois envie de me rejecler « au lacz^ et r'empestrer dans les liens d'un second <K mariage, et non me vouer à une seconde chasteté^ « je prendrois plustost un mari que non pas une héti redite*. » Et, d'autant que cest amoureux eust opinion qu'elle disoit cela pour l'amour de son vieil aage, il luy répliqua : que les vieillars pouvoieat longuement vivre et les jeunes bientost mourir. Mais elle luy répliqua : a Ouy, certes, le jeune peut (( mourir bientost; mais le vieillard ne peut pas vivre (r longuement. » Et, pour ce mot, il en prist son congé. Je trouve le dire de ceste dame très-sage et sa résolution, et celle de Martia, et Ten extime davantage que sa sœur Portia, laquelle après la mort de son mary, se résolut de ne plus vivre, ains de se donner la mort : et, quand bien on luy eut osté tous ferremens pour se tuer, elle avalla des charbons ardens, et se brusla toutes les entrailles, en disant
i. Le manuscrit et les éditions portent à tort : Cereatîs. 2. Hérédité^ hëritage.
qu'à une dame courageuse les moyens ne peuvent mancquer pour se donner la mort; ainsi que l'a bien sceu représenter Martial en un de ses épigrammes^ qu'il a fait exprès, et fort beau^ pour ceste dame * : laquelle (selon aucuns philosophes, et mesmes Aris tote en ses Estiques * parlant de la fortitude ou force) ne monstra en cela grand courage ny magnanimité pour se tuer, ny comme plusieurs autres qui en ont fait de mesmes^ comme son mary ; disant que, pour éviter un plus grand mal^ ilz se précipitent au moindre. De cela j'en faitz un discours ailleurs. Tant y a^ qu'il eust mieux valeu que ceste dame eust employé ses jours à regretter son mary, et à vanger sa mort^ que se la donner soy-mesmes : ce qui ne servit de rien, sinon à elle quelque revanche vaine^ ainsi que j'en ay ouy discourir à aucunes, la blasmant. Mais pourtant^ quant à moy^ je ne la puis assez que louer, ny elle^ ny toutes autres dames vefves, qui ayment leurs marys mortz aussi bien que vivans. Et voylà pourquoy sainct Paul • les a tant louées et recommandées^ retenant ceste doctrine de son grand maistre. Si est-ce pourtant que des plus clairsvoyans et des mieux disans j'ay apris que les belles et jeunes vefves qui demeurent en cest estât en la fleur de leurs beaux ans et gentilz espritz^ exercent par trop de grandes cruautez à Tendroit d'elles et de la nature^ de conjurer ainsi contre elles, et ne vouloir encor retaster des doux fruitz du second mariage, que 1^ loy divine [et] humaine, la nature, la jeunesse et la beauté,
i. Cest la 43» épigramme du livre !•'. — 2. Éthiques, 3. Ad Timoiheamy ep. prima , cap. v.
leur permettent I et s'abstiennent pourtant à Papettit de quelque certain vœu opiniastre^ qu'elles se sont fantastîquées* en la teste de tenir aux umbre vagues et veines de leurs marys, comme sentinelles perdues en l'autre monde^qu'estans la bas aux Champs- Éliséens, ne s'en soucient rien, et possible s'en mocquent. Dont de tout cela elles s'en doivent raporter aux belles remonstrances et gentiles raisons que produist Anne à sa sœur Didon, dans la quatriesme des iEnéides *, qui sont très-belles pour aprendre à une belle jeune vefve de ne s'asubjetter par trop à un vœu de viduité , plus cérimonieux certes que rdligieux. Ou si, au moins, après leur trespas on les copronnoit de quelque beaux chapeaux de fleurs oo d'herbes, comme on corronnoit le temps passée et comme l'on fait encor aujourd'hui les fiUes, encor ce triumphe seroit beau et plein de louange, et de quelque durée. Mais tout celluy que l'on leur en peut donner, ce sont quelques belles parolles qui s'enrollent aussitost, et se perdent dans le cercuil • et aussi soudain que le corps. Que les belles et jeunes vefres donc sentent du monde puisqu'elles en sont encores et laissent aux vieilles la relligion et la rei^e de vefvage.
Or 9 c'est assez parlé de ces vefves qui jusnent Parlons ast'heure d'autres, qui sont celles qui, abhorrantes les vœuz et les refibrmations des secondes nopces, s'en accommodent, et réclament enoor k