‹ Œuvre complètes (volume 2)Chapitre 178 sur 217 · Cercuil^ cercueil · texte numérisé non relu

Cercuil^ cercueil

doux et plaisant dieu Hyménéan. U y en a les unes qui, par trop amoureuses de leurs serviteurs durant la vie de leurs marys^ y songent desjà avant qu'ilz soient mortz, et' projettent entr^ elles et leurs serviteurs comment elles s'y comporteroyent. « Ah ! dite sent-elles, si mon mary estoit mort, nous fairions « cecy; nous fairions cela; nous vivrions de ceste « façon, nous nous accommoderions de cest' autre; « et ainsi^ si excortement que Ton ne se doubteroit « jamais de nos amours passés. Nous fairions une M vie si plaisante ast'heure; nous yrions à Paris^ à la « court; nous nous entretiendrions si bien que rien «c ne nous sçauroit nuire : vous fairiez la cour à une (c telle, et moy à un tel; nous aurions cecy du roy^ « nous aurions cela. Nous fairions pourvoir nos ence fans de tuteurs et curateurs : nous n'aurions soucy (( de leurs biens ny de leur affaires, et fairions les « nostres, ou bien nous jouyrions de leurs biens atcc tandans leur majorité. Nous aurions les meubles et « ceux de mon mary; pour le moins^ cela ne nous tt sçauroit manquer, car je sçay où sont les tiltres et « escus » et force autres parolles. « Brief , qui seroit M plus heureux que nous? »

Voilà les beaux discours et desseings que font ces femmes mariées à leurs serviteurs avant le temps; dont aucunes y en a qui ne les font mourir que par sôuhaitz*, par parolles^ par espérances et attantes; et autres y en a qui les advancent tout à trac de gaigner le logis mortuaire^ s'ilz tardent trop; de quoy

i . Brantôme a rajouté entre les lignes : Et y sont trompées, car ib ne meurent.

nos courtz de parlemens en ont heu et ont tous ks jours tant de causes par devant elles qu'on ne sçauroit dire. Mais le nieilleur, et le plus plaisant^ est qa'dks ne font pas comme une dame espaignolle, laquelle, estant très-mal traictée de son maiy^ elle le tua^ et puis après elle se tua, ayant fait avant cest épitaphe, qu'elle laissa sur la table de son cabinet, escrit de si main :

Aqui yaze qui ha buscado una muger,

Y con alla casado, no Tfaa podido baser mnger.

A las otras, no a mi, cerca mi, dava contentamiento.

Y por este, y su flaqueza y atrevimiento,

Yo lo he matado, Por le dar pena de su pecado :

Ya my tan bien, por falta de my juyzio,

Y por dar fin à la mal-adventura qu^yo aviô.

m Icy gist qui a cherché une femme et ne Ta peu îm « femme : aux autres, et non à moy, près de moy, donDoit « contentement; et, pour cela et pour sa laschetté etontn- « cuydance, je Tay tué, pour luy donner la peine de m « péché : et à moy aussi je me suis donnée la mort, pr « faute d*entendement, et pour donner fin à la malid- « yanture que j'avois. »

Geste dame se nommoit donna Madallena de Sorii, laquelle, selon aucuns, fît un beau coup de tua* son mary pour le subjet qu'il luy avoit donné; mais elle fit bien aussi de la sotte de se faire mourir : aussi l'advoue-elle bien, que pour faute de jugement elk se tua. £11' eust mieux fait de se donner du bon temps par après^ si ce n'estoit qu'ell' eust crainct la justice, possible, et avoit pœur d'en estre reprise, et pour ce ayma mieux triumpher de soy-mesme que d'en bailler

la gloire à l'authorité des juges. Je vous asseure qu'il y en a eii^ et y en a^ qui sont plus escortes que cela; car elles jouent leur jeu si finement et à couvert^ que Yoylà le mary trespassé et elles très-bien vivantes et fort accordantes avec leurs gallans serviteurs^ pour faire avec eux non pas gode nUchij mais gode chère. D y a d'autres vefves qui sont plus sages, vertueuses et plus aymantes leurs marys^ et point envers eux cruelles; car elles les regrettent, les pleurent^ les plaignent à telle extrémité, qu'à les voir on ne les jugeroit pas vives un' heure après. « Ha 1 ne suis-je a pas^ disent-elles^ la plus malheureuse du monde^ c< la plus infortunée d'avoir perdu chose si précieuse? « Dieu ! pourquoy ne m'envoyes-tu la mort ast'heure a pour le suivre de près 1 Non, je ne veux plus vivre « après lùy; car et que me peut-il jamais rester et ce advenir au monde pour me donner allégement? « Si ce n'estoit ces petitz enfans qu'il m'a laissez a pour gaige^ et qu'ilz ont besoing encor de quel- « que toubstien, non, je me tuerois tout ast'heure. ce Que maudite soit l'heure que je fus jamais née ! Au et moins^ si je le pouvois voir en fantosme, ou par « visions^ ou par songe ^ ou par magie, encor aua rots-je trop d'heur. Ah! mon cœur^ ah! mon <c âme, n est-il pas possible que je te suive? Ouy, je « te suivray quand, à part de tout le monde^ je me (c devrois deJSaîre toute seule. Hé! qui seroit la chose « qui me pourroît soubstenir la vie, ayant faite la « perte inestimable de toy, que, toy vivant, je n'auw rois autre subjet que de vivre, et, toy mourant, a que de mourir ! £t quoy ! ne vaut-il pas mieux que M je meure maintenant en ton amour, en ta grâce.

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a en ma gloire> et en mon oontentement, que de a trainer une vie si fascheuse et malheureuse, et nul- « lement louable? Ha Dieul que j'endure de maux « et de tormens pour ton abssence ! et que j'eo « seray délivrée, si je te vais Toir bientost^ et ccmu- « blée de grands plaisirs ! Hélas ! il estoit si beau^ il « estoit si aymable; il estoit si parfiedt en tout, il es- 41 toit si brave, si vaillant 1 C'estoit un second Mars, (c un second Adonis 1 qui plus est, il m'estoit »bon, tt il m'aymoit tant, il me traietoit si bien! Bref, k fi perdant, j'ay perdu tout mon heur. »

Ainsi vont disant nos vefves déplorées telles et un' infinité d'autres parolles après la mort de leurs marys; les unes d'une façon, les autres d'un* autre; les unes déguisées d'une sorte, les autres de l'autre; mais pourtant tousjours aprochantes de celles que je viens de produire; les unes débitent le ciel, les astres maugréent la terre ; les unes blasphèment eoioSat Dieu, les autres maudissent le monde ; les unes font des esvanouyes, les autres contrefont des mortes; ks unes font des transies, les autres des folles, des fo^ cenées et hors de leurs sens, qui ne cognoisselltpe^ sonne, qui ne veulent parler. Bref, je u'aurois jaaaii fait si je voulois spéciffier toutes leurs méthodes hjpochrytes et dissimulées, et symagrées dont dies usent pour monstrer leur deuil et ennuy au monde. Je ne parle pas de toutes, mais des aucunes > voire de plusieurs en plurier et en nombre.

Leurs consolans et consolantes, qui n'y penseot point à mal et y vont à la bonpe' routine, y perdent leur escrime et n'y gaignent rien. D'aucuns et d'aih cunes de ceux-là, quand ilz voyent que leur patiente

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et leur dollente ne fait pas bien son jeu ny la sim»grée, les instruisent, conune une dame de par le monde que je sçay^ qui disoit à un' autre qui estoit sa fille : « Faites Fesvanouye, ma mye; vous ne vous n contraigniés pas assez. »

Or^ après tous ces grands mistères jouez^ et ainsi qu'un grand torrent, après avoir Eut son cours et viollant effort, se vient à remettre et retourner à son berceau^ ou comme une rivière qui aussi a esté desbordée, ainsi aussi voyez -vous ces vefves se remettre et retourner à leur première nature, r^rendre leurs espritz peu à peu, se hausser en joye, songer au mondes Au lieu de testes de mort qu'elles portoient, ou peintes, ou gravées et élevées*; au lieu d'os de trespassez mis en croix ou en lacz mortuaires, au lieu de larmes, ou de jayet ou d'or maillé*, ou en peincture , vdus les voyez convertir en peinctures de leur marys portées au col, accommodées pourtant de testes de mort et larmes peintes en chiflfres, en pettitz lacz; br^, en petites gentilesses, déguisées pourtant si gentiment, que les contemjdans pensent qu'elles les portent et prennent plus pour le deuil des marys que pour la mondanité. Puis après, ainsi qu'on void les petttz oyseaux, quand ilz sortent du nid, ne se mettent du premier coup à la grand' voilée , mais vollettans de branche en branche aprennent peu à peu l'usage de bien voiler ; ainsi ces vefves, sortans de leur grand deuil désespéré, ne se monstrent au monde sitost qu'elles l'ont laissé, mais peu à peu s'esmancipent, et puis tout à coup jettent et le deuil et

i. Élevé, en relief. •— 2. Maillé, émaillë.

le (roc de leur grand voille sur les orties^ comme od dit^ et mieux que devant reprennent l'amour en leur teste, et ne songent rien à tant qu'à un second mariage ou autre lascivetté. Et voylà comment leurs grandes vioUances n'ont point de durée* U vaudroit mieux qu'elles fussent plus posées en leurs tristesses.

J'ay cogneu une très-belle dame^ laquelle, après (a mort de son mary, vint à estre si esplorée et désespérée, qu'elle s'arrachoit les cheveux, se tiroil la peau du visage, de la gorge, l'allongeoit tant qu'dle pouvoit; et, quand on luy remonstroit le tort qu'elfes faisoit à son beau visage : « Ah Dieu ! que me dites- « vous? disoit-elle; que voulez-vous que je iâsse de a ce visage? pour qui le contregarderay-je, puisque c mon mary n'est plus? d Au bout de huict mob après, ce fut elle qui s'accommode de blanc et rouge d'Espaigne, les cheveux de poudre : qui fut un grand changement.

J*allégueray là dessus un bel exemple, qui poum servir à semblable, d'une belle et honneste dame d'Effâze, laquelle ayant perdu son mary, il fut anpossible à ses parens et amys de luy trouver aaooiie consolation; si bien qu'acompaignant son mary en ses funérailles, avecqu' un' infinité de regretz, d'eanuys, de sanglotz, de crys, de plainctes et de lannes» après qu'il fut mis et colloque dans le charnier ou il devoit reposer, elle, en despit de tout le mond^ s'y jetta, jurant et protestant de n'en partir jamaiii et que là elle se vouloit laisser aller à la fain, et là finv ses jours auprès du corps de son mary qu'elle ne

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