U y a, par erreur, qu^an dans le manuscriu
Youloit habandonner jamais; et de fait fit ceste vie l'espace de deux ou trois jours. La fortune sur ce voulut qu'il fust exécute un homme de là^ et pendu^ pour quelque forfait^ dans la ville, et après fut porté hors la ville aux gibetz accoustumez, où falloit que telz corps penduz et exécutez fussent gardez quelques jours sogneusement par quelques soldatz ou sergentz, pour servir d'exemple, affin qu'ilz ne fussent de là enlevez. Ainsi donc qu'un soldat qui estoit à la garde de ce corps, et estoit en sentinelle et escoute, il ouyt là près une voix fort déplorante, et s'en aprochant veid que c'estoit dans ce charnier, où, y estant descendu, y apercent ceste dame belle comme le jour, toute esplorée et lamentante : et, s'avançant à elle, se mit à l'interroger de la cause de sa désolation, qu'elle luy déclara benignement; et se mettant à la consoller là-dessus, n'y pouvant rien gaigner pour la première fois, y retourna pour la deuxiesme et troisiesme; et fît si bien qu'il la gaigna, la remit peu à peu, luy fît essuyer ses larmes ; et, entendant la raison, se laissa si bien aller qu'il en jouyst par deux fois, la tenant couchée sur le cercuil mesmes du mary qui servit de couche; et puis amprès se jurarent mariage : ce qu'ayant accomply tTès-heureusement, le soldat s'en retourna, par son congé, à la garde de son pendu; car il luy aloit de la vie. Mais tout aisi qu'il avoit esté bienheureux en ceste belle entreprise et exécution, le malheur fut tel pour luy, que, cependant qu'il s'y amusoit par trop, voycy venir les parens de ce paouvre corps au vent, pour le despendre s'ilz n'y eussent trouvé de garde; et, n'y en ayant point trouvé, le despendirent au sitost, et l'empor-
tèrent de Vitesse pour l'enterer où i\z poùrroienl, afTin d'estre ptiv^ à^mia tel Aéshonneiat él speùlaéf ord et salle à leur parenité. Le soldat, voyant el trouvant à dire le corps, s'en vint ccmrknl désespéré à a dame^ luy anoncer son infortune^ et coBomenl il estoit perdu^ d'autant que la loy de là portoîl que^ quiconque soldat s*endormoit en garde^ et ^aï iaissoit emporter le corps, de voit estre mis en sa place et estre pendu, et que pour ce il colirrok œste for^ tune. La dame, qui auparavant avoit esté eonsdléf de luy, et avoit besoing de consolation pour elle, s'en trouva garnye à propos pour loy, et pour ce luy dut : « Ostez-vous de peine, et venez-moy seullement arec der pour oster mon mary de son tombeau, et noos a le mettrons et pendrons au lieu de Tautre, et pr « ainsi le prendra-on pour l'autre. » Tout ainâ quîl fut dit, tout ainsi fut-il Éait : encor dit-on que le pendu de devant avoit heu un oreille coupée; ell* en fit de mesmes pour le représenter mieox. La jmtice vint le lendeniain, qui n'y trouva rien à cBit; et par ainsi sauva son gallant par un acte et oprdbrè fort villain à son mary, celle, dis*je, qui l'avoit t»it déploré et regretté, qu'on en eust jamais espété' si ignomigneuse yssue.
La première fois que j'ouys ceste hystoire, ce foi de M. d'Aurat*, qui la conta au brave M. du Gutel à quelques-uns qui disnions avec luy; laqudUie M.dtt Gua sceut très-bien rellever et remarquer, car ée^
i. Espérer^ attendre.
2. Jean Daurat ou Dorât, Auratus, {rofesseur de grec ao Collège de France, ne à Limoges, mort à Paris le i «^ novembre 1588.
.^^âfl
DBS DAMES. 663
toit rhomme du monde qui aymoit mieux un bon conte et le sçavoit mieux faire valoir. Et^ sur ce poinct, estant allé à la chambre de la reyne mère, il veid une belle jeune vefve qui ne venoit que d'estre faite^ et de fraiz esmoulue et fort esplorée, son voyle bas jusques au bout du nez, .piteuse, marmiteuse^ avare de parolle à un chascun. Soudain M. du Gua me dist : « La vois-tu là? avant que soit un an^ elle a faira un jour de la dame d'Effeze. >» Ce qu'elle fit, non pas si ignomineusement du tout, mais elle espousa un homme de peu, comme M. du Gua l'avoyt prophétizé. M'en dist de mesme M. de BeauJoyeux*, vallet de chambre de la iseyne nière^ et le meilleur vioUon de la chrestienté. Il n'estoit pas parfait seullement en son art ny en la musique, mais il estoit de fort gentil esprit^ et sçavoit beaucoup^ et surtout de fort belles histoires et beaux contes^ et point communs^ et très-rares; et n'en estoit point chiche à ses plus privez amis; et en contoit quelques-uns des siens, car en son temps il avoit veu et heu de bonnes advantures d'amour; car, avec son art exellent et son esprit bon et audacieux, deux instrumens bons pour lamour, il pouvoit foire beaucoup. M. le mareschal de Brissac l'avoit donné à la reyne mère, estant reyne régnante, et luy avoit envoyé de Piedmont avec sa bande de violions très-exquise, toute complette : et luy s'appelloit Baltazarin; despuis changea de nom. C'a esté luy qui composoit ces beaux balletz qui sont
1. Baltazarini dit Beauj oyeux. Le maréchal de Brissac Tenvoya à la reine, non pas en 1577, comme le dit Fëtis {Biographie universelle des musiciens^ art. Balta^abini), mais en i557.
664 DBS DABIfiS.
estez tousjours dancez à la court. Il estoît fort am; de M. du Gua et de moy; et souvant causions ensemble ; et tousjours nous faisoit quelque beau conte, et mesmes de l'amour et des ruses des dames, dont il nous fit celluy-là de ceste dame éphézienne, que nous avions desjà sceu par M. d'Âurat, comme j'ajr dit, qui disoit le tenir de Lampridius*; et du despuis je Tay leu dans le livre des Funérailles^ très-beau certes, dédié à feu M. de Savoye*.
Je me fusse passée ce dira quelcun, d'avoir &k ceste digression : ouy, mais je voulois parler de moa amy en cela, et lequel souvant me faisoit souvenir, quand il voyoit aucunes de nos vefires esplorëes. « Voylà , disoit-il , qui jouera un jour le roUe de «c nostre dame d'Ephèze, ou bien elle Fa desjà joue, i Et certes, ce fut une estrange tragi-commédie, plaine de grande inhumanité, d'offancer si cruellement son mort.
Elle ne fit pas comme une dame de nostre temps que j ay ouy dire, laquelle, son mary mort^ elle luy coupa ses parties du devant ou du mitan, jadis d'elle tant aymées, et les embauma, aromadsa et odoriffén de paifuns et poudres musquées et très-odorifférankes, el puis les enchâssa dans une boete d'argent doré,
1. JEb'us Lampridius, le biographe de Commode, d'H^Eofibale, etc., n'a jamais songé à écrire l'histoire de la Matram dl* phèse. Elle se trouve dans le Satyricon de Pétrone (diap. eu, cxn) et a été imitée, comme on sait, par la Fontaine.
2. Voyez Guichard, Funérailles et diverses manières dauevelir des Romains^ Grecs, etc., Lyon, 1581, in-4% liv. Il, chap. m, p. 243. Cet ouvrage» qui est assez rare, est dédié à Charks- Emmanuel, duc de Savoie.
qu'elle garda et conserva comme une chose très-précieuse. Pensez qu'elle les visitoit quelquesfois, en commémoration et étemelle du bon temps passé. Je ne sçay s'il est vray ; mais le conte en fut fait au roy , qui le reffit à plusieurs autres de ses plus privez et Tay ouy dire à luy.
Au massacre de la Sainct-Barthélemy fut tué le seigneur de Pleuviau*, qui en son temps avoit esté brave soldat, certes, en la guerre de Toscane soubz M. de Soubise, et en ' la guerre civille, comme il le fît bien parestre en la bataille de Jamac, comman* dant à un régiment, et dans le siège de Niort. Quelque temps après, le soldat qui le tua dist et remonstra à sa femme, toute esperdue de pleurs et d'ennuis, qui estoit belle et riche, que, s'il ne l'espousoit, qu'il la tueroit et luy fairoit passer le pas de son mary ; car, en ceste feste, tout estoit de guerre et de cousteau. La pauvre femme, qui estoit encor belle et jeune, pour se sauver la vie, lut contraincte de faire et nopces et funérailles tout ensemble. Encor estoit-elle excusable; car et qu'eust peu faire moins une paouvre femme fragille et foible, si ne fust esté de se tuer elle-mesme , ou tendre sa belle poictrine à Tespée du meurtrier? Mais
Le temps n*est plus, belle bergeronnette ;
il ne se trouve plus de ces folles et sottes de jadis ; aussi que nostresainct christianisme nous ledeffend;
1 • Plaviaut ou Puviaut, <c à la femme duquel, dit d^Aubignë, le tueur porta les chausses de son mari pour lui sauver la vie en Tespousant. » Hist, univ,^ liv. I, chap. iv, ëdit. de 1626, col. 546.
666 DBS DAIMEES.
ce que sert beaucoup aujourd'huy à nos velVes d'excuses et qui disent^ sans qu'il est deffandu de Dieu, elles se tueroient; et par ainsi couvrent leur moumon.
En * ce mesme massacre fut faite une veufve de fort bonne part, et très-belle et agréable. Elle fust, toute chaude ainsin veufve^ forcée par un gentilhomme que je sçay bien ; dont elle devint si esperdue et esgarée^ qu'on la cuida quelque temps hors de son sens. Mays elle se remist bientost aprèz^ et se numl sur le beau bort de viduité et se randant peu à pea mondaine et reprenant ses espritz vitaux et natorelzy oublya son injure et se remarya galantemant et hautemant; en quoy elle fist très-bien. Je dyray encor cestuy-cy :
 ce mesme massacre de la Sainct-Barthellemy fut faite une vefve par la mort de son mary, tué comme les autres. Eli' en fit un tel extrême regret, que, quand elle voyoit un paouvre catholique^ encor qu'il n'eust esté de la fesle, elle se pasmoit quekfoefois, ou le regardoit en horreur et haine comme h peste. D'entrer dans Paris, voire de le voir à deux lieux à la ronde il n'en falloit point parler, car ses yeux ny son cœur ne le pouvoient souffrir; que dis-je de le voir? non pas d'en ouir parler. Au bout de deux ans elle s'y résoult^ vient saluer la bonne vilk, et s'y pourmener et visiter le Palais dans son cocbe; mais de passer par la rue de la Huchette où son mary avoit esté tué, plustost la mort ou le feû, dans lesquelz elle se fîist plustost jettée et précipitée que dans ceste rue : à mode d'un serpent, qui abhoire