‹ Œuvre complètes (volume 2)Chapitre 192 sur 217 · Je n'ai point connu de vieille · texte numérisé non relu

Je n'ai point connu de vieille

2. Cette phrase est raturée sur le manuscrit, et Brantôme a mis en marge : Escrit ailleurs.

peur de la voir* nue, ny pisser devant elles : mais, comme disoit quelcune dame de ses parentes, qu'eDe faisoit ces difficultez à ses femmes et point aux hommes ny à ^es gallans.

Mais quoy ? Est-il plus deffansible* et aussi plus loysible à une femme avoir eu plusieurs marys en sa vie, comme il y en a eu prou qui en ont eu trois, quatre et cinq , ou à un' autre qui en sa vie n'aura eu que son mary et un amy, ou deux, ou trois, comme certes j'ay cogneu aucunes continantes et loyalles jusques-là? Et en cela j'ay ouy dire â une grand' dame de par le monde, qu'elle ne mettoit aucune différance entre une dame qui avoit eu plusieurs marys et une qui n'avoit eu qu'un amy ou deux, avec son mary, si ce n'est que ce voiUe marital cache tout; mais, quant à la sensualité et lascive tté, il n'j a pas différence d'un double ; et en cela pratiquent le reffrain espaignol, qui dit que algunas mugera son de natura de anguilas en retener, jr de lobas en excoger; « [qu'aucunes femmes sont] de nature des (f anguUes à retenir, et des louves à choysir;» car l'anguile est fort glissante et mal tenable , et la tcave choysist tousjours le loup le plus laid.

Il* m'advint une fois à la court, comme j'ay dist ailleurs , qu'une dame assez grande , qui avoit esté mariée quatre fois, me vint à dire qu'elle venoit de disner avecques son beau-irère, et que devinasse avec qui; et me le disoit naïfvement sans y songer

1 . De peur qu'elles ne la vissent. — 2. Deffansible^ dëfendablc 3. Cet alinëa est barré sur le manuscrit, et Brantôme a mis et marge : Cecy est ailleurs escrit.

mallice ; et moy^ un peu mallicieusement, et en riant pourtant^ je luy respondis : w Et qui diable seroit le « devin qui le pourroit deviner? Vous avez esté ma- « riée quatre fois : je laisse à penser au monde la « quantité de beaux-frères que vous pouvez avoir. » Alors elle me respondit^ et répliqua : « Vous y songez « en mal, » et me nomma le beau-frère. « C'est bien (( parlé, luy repliquè-je, cela; mais non pas comme a vous parliez. »

Il y eut jadis à Rome ' une dame qui avoit eu vingt et deux marys Tun après Tautre, et pareillement un homme qui avoit eu vingt-une femme, dont ilz s'advisarent tous deux de faire un bon concert de se remarier ensemble. Le mary à la fin survesquit sa femme : en quoy le mary frit tellement honnoré et estimé dans Rome de tout le peuple, d'une si belle

i . (Test dans saint Jérôme qu'est mentionne ce fait qui se passa, comme il le dit, sous Damase P% élu pape en 366 et mort en 384. Voici son récit :

« Ante annos plurimos, quum in chartis ecclesiasticis juvarem Damasum Romanse urbis episcopum , et Orientis atque Occidentis synodicis consultationibus responderem , vidi duo inter se paria , vilissimorum e plèbe hominum comparata : unum qui viginti sepelisset uxores , alteram quae vicesimum secundum habuisset maritum, extremo sibi, ut ipsi putabant, matrimonio copulatos. Summa omnium exspectatio, virorum pariter ac feminarum, pokt tantas rudes quisquam prius efferret. Vicit maritus, et totius urbis populo confluente, coronatus et palmam tenens, adoreamque per singulos sibi acclamantes, uxoris multinubae feretrum prsecedebat. » Episiola ad Ageruchiamy de Monogamiay Opéra ^ édit. de Paris, 1706, in-f», tome IV, col. 744-745.

Brantôme a fort. anobli la veuve aux vingt-deux maris, en la traitant de dame ; car on voit que saint Jérôme donne cette héroïne comme appartenant à la plus basse classe du peuple.

victoire 9 que, comme victorieux , fut mené et pourmené en char triumphant, couronné de laurier, et la palme en main. Quelle victoire, et quel triomphe!

Du temps du roy Henri II*, en sa court fot le seigneur de Barbezan, dict Sainct-Amant^^ qui se maria par trois fois l'une après l'autre. Sa troisiesme femme estoit fille de madame de Monchy, gouvernante (Je madame de Lorraine^ qui^ plus brave que les deux premières, eut raison d'elles^ car il mourut soubz elle; et^ ainsi qu'on le plaignoit à la court, et qu'elle de mesme se déconfortoit outrageusement de sa perte ^ M. de Montpesat, qui disoit très-bien le mot^ alla rencontrer : qu'au lieu de la plaindre, on la devoit exalter et louer beaucoup de sa victoire qu'ell' avoit eu sur son homme, qu'on disoit qu'il estoit si vigoureux et si fort et envitaillé , qu'il avoit fait mourir ses deux premières femmes de force de le leur faire; et ceste^^y, pour ne s'estre rendue au combat^ mais demeurée victorieuse, devoit estre louée et admirée par la court pour si belle victoire d'im si vaillant et robuste champion^ et pour ce elle-mesme s'en devoit tenir trèsglorieuse. Quelle gloire !

J'ay * onf tenir oeste mesme maxime de cy-densX d*un seigneur de France : qu'il ne mettoit pas plus de difierance entre une femme qui avoit eu quatre

i . Charles de Rochechouart et de Barbazan, seignoir de^aôH^ Aniaiid, marie l^' en 1550 à Françoise de Caslehiaa et de Ckr* mont; 2° à Glande de Humières; 3^ à Françoise de Blanoonit, fille de Jean, baron de Monchy-le-Ghâtel.

2. Brantôme a bifie les cinq lignes suivantes et mis en marge Escrit ailleurs.

OU cinq marys^ comme il y en a eu ^ qu'une putain qui a eu trois ou quatre serviteurs Pun après l'autre; sinon que Tune se collore par le mariage , et l'autre point. Aussi un gallant homme que je sçay^ ayant espousé une femme qui avoit esté mariée trois fois , il y eut quelcun que je soay, qui disoit bien : « Il a es- « pousé^ dit-il, enfin une putain sortaùt du bordeau « de réputation. » Ma foy, telles femmes qui se remarient ressemblent les chirui^ens avares , lesquelz ne veulent tout à coup ressarrer les playes d'un paouvre blessé, afin d'allonger la guérison et en gaigner tousjours mieux la petite pièce d'argent. Aussi, ce disoit une : « Il n'est pas beau de s'arrester au beau « mitan de la caj^ère; mais il la faut achever, et « aller jusques au bout. »

Je m'estonne que ces femmes, qui sont si chaudes et promptes à se remarier, et mesmes ainsi si suzannées, n*usent pour leur honneur de quelques remèdes reffrigératifz et potions tempérées, pour expeller ' toutes ces challeurs; mais tant s'en faut qu'elles en veuillent user, qu'elles s'en aydent du tout de leur contraire et disent que telz potus réfirigératifs leur gasteroyent l'estomaq. J'ay leu et veu un petit livret d'autresfois, en italien, sot pourtant, qui s'est voulu mesler d'en donner des receptes contre la luxure, et en met trente-deux ; mais elles sont si sottes que je ne conseille point aux femmes d'en user, pour ne mettre leur corps à trop fascheuse subjection. Yoylà pourquoy je ne les ay mises icy par escrit. Pline" en

i. Expeller^ chasser, dissiper; expellere, 2. Liv. XXIV, chap. xxxvii et xxxviii.

688 DES DABIES.

allègue une, de laquelle usoient le temps passé les vestalles; et les dames d'Athènes s'en servoient aasi durant les festes dej la déesse Cérès, dites Tesmophoria, pour se reflfroidir et oster tout apétit chaud de l'amour^ et par ce vouloient eellébrer ceste festc en plus grande chasteté, qu'estoient des paillasses de feuilles d'arbre dit agnus castus. Mais pensez que durant la feste elles se chastroient de oeste façon y mais après elles jettpient bien la paillasse au venu

J'ay veu un pareil arbre en une maison en Gulenne, d'une grande^ honneste et très-belle dame^ et qui le monstroit souvant aux estrangieB qui la yenoient voir, par grande spéciauté ; et leil^en disoit b jmpopriété; mais au diable si j'ay jamais veu ny ouy dire que femme ou dame en ait envoyé cuyllir une seuDe branche^ ny fait pas seullement un petit recoing de paillasse; non pas mesme la dame propriétaire de l'arbre et du heu, qui en eust peu disposer comme il luy eust pieu. Ce fust esté aussi dommage^ car son mary ne s'en fust pas mieux trouvé : aussi qu'elle valloit bien qu'on la laissas t se reigler au cours de la nature , tant ell' estoit belle et agréable , et aussi qu'ell' a fait une très-belle hgnée.

Et, pour dire vray, il faut laisser et ordonner teflcs jeceptes austères et froides aux paouvres relligieuses, lesquelles^ encores qu'elles jusnent et macèrent leur corps^ si sont-elles souvant assaiUies, les paouvrettes, de tentations de la chair; et si elles avoient liberté, au moins aucunes^ se voudroient raSraischir comme les mondaines; et bien souvant pour s'estre repenties se repentent^ ainsi qu'on void les eourtisannes de

Romme^ dont* j'en alléguerai un plaisant conte d'une, laquelle s'estant vouée au voyle, avant qu'aller au monastère un sien amy, gentilhomme François, la vient voir pour luy dire à Dieu puisqu'elle s'en alloit recluse; et avant que s'en aller, la pria d'amour; et la prenant, elle luy dist: F aie dunque presto; cK adesso mi verranno cercar per far mi monaca^ e menare al moruisterio^. Pensez qu'elle voulut faire ce coup pour prendre sa dernière main, et dire : Tandem haec olim meminisse juvabit • : <c encor me fait-il « grand bien de m'en ressouvenir pour la dernière fois. » Quelle repentance et quelle intrade de relligion ! et quand une fois elles y ont esté proffesses, au moins les belles, je dis aucunes, je croy qu'elles vivent plus de repentance que de viandes corporelles ny spirituelles. Dont aucunes y a qui sçavent y remédier, ou par dispenses et par plaines libertés qu'elles prennent d'elles-mesmes ; car icy ne les traictent comme les Romains le temps passé traictoient cruellement leurs vestalles quand elles avoient forfait; ce qui estoit une chose abhorrable et abominable : aussi esloientilz payens, et pleins d'horreurs et cruautez. Et nous autres chrestiens, quiensuivans la douceur de nostre Christ, devons estre bénins comme luy; et comme il pardonne, il faut que nous pardonnons. Je mettrois

1 . Le reste de rallnëa a une marque sur le manuscrit, et Brantôme a écrit en marge : « J'ay alleurs escrit cecy et, pour ce , razez. »

2. Faites donc vite, car on va venii' me chercher pour me faire religieuse et me conduire au couvent.

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