‹ Œuvre complètes (volume 2)Chapitre 203 sur 217 · Maillé y marqué · texte numérisé non relu

Maillé y marqué

l'ay cogneu et ouy parler de plusieurs grandes dames et princesses^ lesquelles, de peur de ne rencontrer à leur souhait la grandeur première, et de perdre leurs rangs, n'ontjamais voulu se remarier; mais ne laissent pour cela à faire bien Pamour, et la mettre et convertir en jouissance; et n'en perdoient pour cela ny leurs rangs, ny leurs labouretz, ny leurs sièges et séances en la chambre des reynes ou ailleurs. N'estoient-elles pas bienheureuses celles-là, jouir de la grandeur, de monter haut, et s'abaisser bas tout ensemble? De leur en dire mot, ou leur en faire la remonstrance, n'en falloit point parler; autrement il y avoit plus de despitz, plus de desmentis, de négatives, de contradictions et de vengeances.

J'ay ouy raconter d'une dame vefve, et l'ay cogneue, qui s'estoit faite longuement servir à un honneste gentilhomme, soubz prétexte de mariage; mais il ne se mettoit nullement en évidence. Une grande princesse, sa maistresse, luy en voulut faire la réprimande. Elle, rusée et corrompue, luy respondit : « Et quoy, madame, seroit-il deffendu de n'aymer ce d'amour honneste? ce seroit par trop grande (( cruauté. » Et Dieu sçait : cest amour honneste s'apelloit un amour bien lascif, et bien confit de composte spermatic : comme certes sont toutes amours, qui naissent toutes pm-es, chastes et honnestes; mais après se despucellent, et, par quelque certain attouchement d'une pierre philosophale, se convertissent et se rendent deshonnestes et lubriques.

Feu M. de Bussy, qui estoit Thomme de son temps qui disoit des mieux, et racontoit aussi plaisamment. Un jour à la court, voyant une dame yefve, grande,

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qui continuoit tousjours le mestier d'amour : Et it quoy, dist-il, ceste jument va-elle encor à Teslal- <c Ion? » Cela fut raporté à la dame^ qui luy en voulut mal mortel; ce que M. de Bussy sceut : « Et bien, ce dist-il, je sçay comme je fairay mon accord etra- « billeray cela. Dites-luy, je vous prie, que n'ay pas « parlé ainsi; mais bien j'ay dit : Ceste poultre' va- « elle encor au cheval? Car je sçay bien qu elle n'est. a pas marrye de quoy je la tiens pour dame de joye, ce mais pour vieille ; et lorsqu'elle sçaura que je Vaj « nommée poultre, qu'est une jeune cava/ie, elle « se pensera que je l'aye encor en estime d'une jeune « dame. » Par ainsi, la dame ayant sceu ceste sattisfaction et rabillement de paroUes^ s'apaisa, et se remit avecques M. de Bussi; dont nous en rismes bien. Toutesfois ell'avoit beau faire, car on la tenoit tousjours pour une jument vieille et réparée, qui, toute suraagée qu'ell'estoit , hannissoit encor aux chevaux.

Ceste dame ne ressembloit pas à une autre dont j'ay ouy parler, laquelle, ayant esté bonne compaigne en son premier temps, et se jettant fort sur l'aage, se mit à servir Dieu en jusnes et oraisons. Un gentilhomme honneste luy remonstrant pourquoy elle faisoit tant de veilles à l'église, et tant de jusnes à la table, et si c'estoit pour vaincre et matter les aiguillons de la chair, ce Hélas ! dist-elle« ilz me sont « tous passez; » profférant ces motz aussi piteusement que jamais fit Milo Crotoniates (ainsin que j'ay dit

i . En basse latinité pullitra. Il y a par erreur poudre dans le manuscrit.

ailleurs, s'il me semble) , ce fort et puissant lutteur, lequel un jour estant descendu dans Tarène, ou le champ des lutteurs^ pour en voir l'esbat seulement, car il estoit devenu fort vieux, il y en eut un de la troupe qui luy vient dire s'il ne vouloit point faire encor un coup du vieux temps. Luy, se rebrassant* et retroussant ses bras fort piteusement, regardant ses nerfz et muscles, il dist seullement : « Hélas I ilz <t sont mortz.» Si ceste femme en eust fait de mesmes et se fust retroussée, le traict estoit pareil à celuy de Milo ; mais on n'y eust veu grand cas qui valent ny qui tentast.

Un autre pareil traict et mot au précédent de M. de Bussi fit" un gentilhomme que je sçay*. Venant à la court, dont il avoit esté absent six mois, il veid une dame qui alloit à l'accadémye , qui estoit lors introduite à la court par le feu roy : « Comment, « dist-il, Faccadémie dure-elle encor? on m^avoit dit « qu'elP estoit abolie. — En doubtez-vous, luy res- <c pondit un, si elle y va ? Son magister luy aprend la a philosophie, qui parle et traicte du mouvement <c perpétuel. » Et* de vray, quelque rongement de teste [que] se donnent les filosofes pour trouver ce mouvemant perpétuel, il n'y en ha point de plus certain que celluy que Vénus aprend en son escole.

Une dame de par le monde rencontra bien mieux d'un' autre, à laquelle on louoit fort ses beautez, fors

1 . Rebrasser, retrousser. — Brantôme a écrit en marge de ce passage : escrii ailleurs.

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