Gela ne se peut ; madame est en compagnie
Geste dame est celle-là mesme laquelle^ estant amoureuse fort de M. de Bonnivet, et en voulant monstrer au roy le contraire, qui en concepvoit quelque petite jalousie, elle luy disoit : a Mais il est bon, le sire de « Bonnivet*, qui pense estre beau; et tant plus j^ luy « dis qu'il Test, tant plus il le croit; et je m'en mocc que de luy; et par ainsi j*en passe mon temps, car « il est fort plaisant et dit de très-bons motz ; si bien « qu'on ne se sçauroit engarder de rire quand on est « près de luy, tant il rencontre bien. » Elle vouloit par là monstrer au roy que sa conversation ordinaire qu'eir avoit avec luy n*estoit point pour l'aymer et en jouir, ny pour fausser compaignie au roy. Ha ! qu'il y a plusieurs dames qui usent de ces ruses que pour couvrir leurs amours qu'elles ont avec quelques-uns, elles en disent du mal, s'en mocquent devant le monde, et derrière n'en font pas ce beau semblant ; et cela s'apelle ruses et astuces d'amour.
J'ay" cogneu une très-grand' dame, laquelle, ayant veu un jour sa fille, qui estoit Tune des belles du
1. Le manuscrit et les éditions portent : a Mais il est bon, Sire, 4 de Bonnivet, » ce qui nous semble une faute.
2. Nous donnons le texte de ce paragraphe tel que Brantôme l'avait écrit d'abord. Mais , lors de la révision de son manuscrit , ayant probablement trouvé qu'il avait désigné trop clairement Catherine de Médicis et Marguerite de Valois , il a biffé sa première rédaction et l'a remplacée par la suivante, écrite en marge :
ce J'ay cognu une grand' dame qui , ayant un gentilhomme en main qui la servoyt, en eust une remonstrance de sa mère, parce qu'ell' en estoyt scandalizée ; car c'estoyt un sçachant ( ? pour savant?). Lors, entr'autres, son propos fust qu'elle luy dist : « Ma fille, layssez cet homme-là ; il n'est nullement aymable : il ressemble un vray pâtissier de village. » Elle luy respondist : <c Ouy vraymant.
monde, estre en peine à cause de Tamour d'un gentilhomme dont son frère estoit estomachqué, entr*autrès discours que la mère luy dist : a Hé ! ma fiUe^ c( n'aymez plus cest homme là ; il a si mauvaise grâce ,<c et façon ! il est si laid I il ressemble un vray pastisa sier de village. » La fille s'en mist à rire et s'en mocquer, et aplaudir au dire de sa mère, et Tadrouer pour semblance de pastissier de village, mais qu'il eust un bonnet rouge. Toutesfois elle Ta voit, mais, quelque temps après, qui fiit environ six mois^ eUe le quicta pour en avoir un autre.
J'ay eogneu plusieurs dames qui ont d^t pis que pendre des femmes qui aymoient en lieux bas, comme leurs secrétaires, valletz de chambre et autres parsonnés basses, et détestoient devant le monde cest amour plus que poison; et toutesfois elles s'y abandonnoient autant, ou plus, qu'à d'autres. Et ce senties finesses des dames, jusques-là que, devant le monde, elles se courroucent contr'eux, les menassent, les injurient; mais derrière elles s'en accommodent gallanmient. Ces femmes ont tant de ruses ! car, comme dit l'Espaignol, mucho sabe la zorra; mas sabe mas la dama enamorada: « Le renard sçait beaucoap, « mais une dame amou^use sçait bien davantage. •
Quoy que fist ceste dame précédente pour osier martel au roy François, si ne peut-elle tant Éaûre qu'il ne luy en restast quelque grain en teste, connue j'ay
madame. S'il avoyt un bomiè rouge, il en aurojt encor ] l'encolure. » Et ainsîn elle-mesme s'en mocquoyt pour luy fayre acroyre qu'elle ne l'aymoyt ny aymeroyt plus par ceste mauviise façon. May s elle ne le délayssa pour le coup, sinon au bout de troys moys dont elle prist subjet. »
sceu ; sur quoy il me souvient, qu'une fois m'estant allé pourmener à ChambourçS un vieux concierge qui estoit léans, et avoit esté vallet de chambre du roy François, m'y receul fort honnestement ; car il avoit dès ce temps là cogneu les miens à la court et aux guerres, et luy-mesmes me voulut monstrer tout; et m'ayant mené à la chambre du roy, il me monstra un mot d'escrit au costé de la fenestre sur la main gauche; « Tenez, dist-il, lisez cela, monsieur; si vous « n'avez veu de l'escriture du roy mon maistre, en « voylà. » Et, Payant leu, en grand' lettre y avoit ce mot: « Toute femme varie. » J'avois avecques moy un fort honneste et habile gentilhomme de Périgord, mon amy, qui s'apelloit IVf. des Roches, à qui je dis soudain : « Pensez que quelcunes de ces dames qu'il (( aymoit le plus, et de la fidellité desquelles s'asseuff roit le plus, les avoit trouvées varier et luy faire <c faux bons, et en elles avoit descouvert quelque « changement dont il n'estoit guières contant, et, de « despit, en avoit escrit ce mot. » Le concierge nous ouyt et dist: « C'est-mon! vrayement, ne vous en a pensez pas mocquer : car, de toutes celles que je luy <L ay jamais veu et cogneu, je n'en ay veu aucune <c qui n'allast au change plus que ses chiens de la « meute à la chasse du cerf; mais c'estoit avec une <c voix fort basse, car, s'il s'en fust aperçeu, il les « eust bien rellevées. » Voyez, ^'il vous plaist, de ces femmes qui ne se contentent ny de leur marys ny de leurs serviteurs, grands roys et princes et grands seigneurs; mais il faut qu'elles aillent au change, et que
i. Chambord.
ce grand roy les avoit bien cogneues et expérimentées pour telles et pour les avoir desbauchées et tirées des mains de leurs marys^ de leurs mères^ et de leurs libertez et viduitez.
J'ay cogneu et ouy parler d'une dame *, aymée si très-fort de son prince que, par grand'amour qu'il luy porta, il la plongea jusques à la goi^e dans toutes les sortes de feveurs, bienfaitz et grandeurs, si que son heur estoit incomparable à tout autre; et toutesfois ell'estoit si fort amoureuse d'un seigneur, qu'elle ne le voulut jamais quicter. Et ainsi qu'il Juy remonstroit que son prince les ruineroit tous deux : « C'est tout un, dist-elle ; si vous me quictez, je me « ruineray pour vous ruiner; et j'ayme mieux estre <c apellée vostre concubine que maistresse de ce « prince. » Voyez quel eapriche de femme et quelle lasciveté aussi !
J'en ay cogneu un'autre bien grande dame, vefve\ qui en a fait de mesmes ; car, encor qu'elle fust quasi adorée d'un très-grand, si falloit-il avoir quelques menuz autres serviteurs, afin de ne perdre pas toutes les heures du temps et demeurer en oysivelé; car un seul ne peut pas en ces choses y vacqu»* ny fournir tousjours, aussi que telle est la reigle de l'amour: que la dame d'amour n'est pas pour un temps préfix, ny aussi pour une personne préfize, ny seule arrestée, et m'en raporte à ceste dame des Cent nou-
1. La princesse d'Eboli, maîtresse de Philippe II. Brantôme, qui Tavoit vue en Espagne , a parle ailleurs de ses amours avec Antonio Ferez. Voyez tome II, p. 130-131.