‹ Œuvre complètes (volume 2)Chapitre 26 sur 217 · i/, Bonvisi · texte numérisé non relu

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ment les marys se forgent les couteaux pour se couper la gorge; cela s'entend des cornes. Par ainsi ^ abusant du saint mariage^ Dieu les punit; et puis veulent avoir leurs revanches sur leurs femmes, en quoy ilz sont cent fois plus punissables. Aussi ne m'estonnè-je pas si ce saint docteur^ disoit que le ma* ryage estoit quasi une vraye espèce d'adultère : cela vouloit-il entendre quand on en abusoit de cette sorte que je viens de dire.

Aussi a-on deffendu le mariage à nos prestres; car^ venant de coucher avec leurs femmes^ et s'estre bien souillez avec elles, il n'y a point de propos de venir à un sacré autel. Car, ma foy, ainsy que j'ay ouy dire, aucuns bourdellent plus avec leurs femmes que non pas les ruffiens avec les putains des bourdeaux , qui, craignans prendre mal, ne s'acharnent et ne s'eschauffent avec elles comme les marys avec leurs femmes, qui sont nettes et ne peuvent donner mal^ au moins aucunes et non pas toutes; car j'en ay bien cogneu qui leur en donnent^ aussi bien que leurs marys à elles.

Les marys, abusants de leurs femmes, sont fort punissables, comme j'ay ouy dire à de grands doc* teurs : que les marys, ne se gouvernants avec leurs femmes modestement dans leur lict comme ils doivent, paillardent avec elles comme avec concubines, n'estant le mariage introduit que pour la nécessité et procréation, et non pour le plaisir désordonné et paillardise. Ce que très-bien nous sceut représenter l'empereur Sejanus Commodus, dit autrement An-

i . S. Jérôme.

DES DABfES. 55

chnsVenis^ lorsqu'il dit à sa femme Domiiia Calvilla ^ qui se plaignoit à luy de quoy il portoit à des putains et courtisannes et autres ce qu'à elle appar* tenoit en son lict^ et luy ostoit ses menues et petites pratiques : « Supportez, ma femme, luy dit-il^ qu'avec ff les autres je saoulle mes désirs, d'autant que le a nom de femme et de consorte est un nom de dia gnité et d'honneur^ et non de plaisir et paillardise, n Je n ay point encor leu ny trouvé la response que luy fît là dessus madame sa femme l'impératrice; mais il ne £aiut douter que, ne se contentant de ceste sentence dorée, elle ne luy respondist de bon cœur, et par la voix de la pluspart, voire de toutes les femmes mariées : « Fy de cet honneur, et vive le € plaisir I nous vivons mieux de l'un que de l'autre. » U ne faut non plus douter aussi que la pluspart de nos mariés aujourd*huy et de tout temps, qui ont de belles femmes, ne disent pas ainsi; car ilz ne se maryent et lient, ny ne prennent leurs femmes, sinon pour bien passer leur temps et bien paillarder en toutes façons, et leur enseigner des préceptes et pour le mouvement de leur corps et pour les débordées et lascives paroles de leurs bouches , afîn que leur dormante Vénus en soit mieux esveillée et excitée ; et , après les avoir bien ainsi instruites et débauschées, si elles vont ailleurs, ilz les punissent, les battent, les assomment et les font mourir.

i. Lacius Gejonus (et non Sejanus) Gommodus Yerus. Il avait épousé IsL fille de Nigrinus que quelques ëcrivains modernes ont appelée Domida Lucilla ou Calvitia , mais sans preuves ; car les bistoriens ne prononcent pas son nom.

56 DES DABŒS.

Il y a aussi peu de raison en cela^ comme si quelqu'un avoit débausclié une pauvre fille d'entre les bras de sa mère, et luy eust faict perdre l'honneur et sa virginité, et puis, après en avoir fait sa volonté, la battre et la contraindre à vivre autrement, en toute chasteté : vrayement ! car il en est bien temps, et i)ien à propos I Qui est celuy qui ne le condamne pour homme sans raison et digne d'estre chastié? L'on en deust dire de mesmes de plusieurs marys, lesquels, quand tout est dit, débauschent plus leurs femmes, et leur apprennent plus de préceptes pour tomber en paillardise, que ne font leurs propres amoureux : car ilz en ont plus de temps et loisir que les amans; et venants à discontinuer leurs exercices, elles changent de main et de maistre, à mode d'un bon cavalcadour, qui prend plus de plaisir cent fois de monter à cheval qu'un qui n'y entend rien, a Et (c de malheur, ce disoit cette courtizanne, il n'y a « nul mestier au monde qui soit plus coquin ny qui Ci désire tant de continue que celuy de Vénus. » En quoy ces marys doivent estre advertis de ne faire tels enseignemens à leurs femmes, car ils leur sont par trop préjudiciables; ou bien, s'ils voyent leurs femmes leur jouer un faux-bon , qu'ilz ne les punissent point, puisque sont esté eux qui leur en ont ouvert le chemin.

Si faut-il que je face cette digression d'une femme mariée, belle et honneste et d'estoffe, que je scay, qui s'abandonna à un honneste gentilhomme, aussi plus par jalousie qu'elle portoit à une honneste dame que ce gentilhomme aimoit et entretenoit , que par amour. Parquoy, ainsi qu'il en jouissoit, la dame

luy dit : « A cette heure, à mon grand contentement,

« triomphè-je de vous et de l'amour que portez à \

u une telle. » Le gentilhomme lui respondit : « Une

c personne abattue, subjuguée et foulée, ne saurait

a bien triompher. » Elle prend pied à cette response,

comme touchant à son honneur, et luy réplique

anssitost : « Vous avez raison. » Et tout à coup

s'advise de désarçonner subitement son homme, et

se desrober de dessous luy; et, changeant de forme,

prestement et agilement monte sur luy et le met sous

soy. Jamais jadis chevallier ou gendarme romain ne

fut si prompt et adextre de monter et remonter sur

ses chevaux désultoires ^, comme fut ce coup cette

dame avec son homme; et le manie de mesme en ,

luy disant : « A ^t'heure donc puis-je bien dire qu'à

c bon escient je triomphe de vous, puisque je vous

c tiens abattu sous moy. » Voilà une dame d'une

plaisante et paillarde ambition, et d'une façon es-

trange, comment elle la traitta!

J'ay ouy parler d'une fort belle et honneste dame de par le monde, sujette fort à l'amour et à la lubricité, qui pourtant fut si arrogante et sx fière, et si brave de cœur, que, quand ce venoit là, ne vouloit jamais souffrir que son homme la montast et la mit sous soy et l'abattit, pensant faire un grand tort à la générosité de son cœur, et attribuant à une grande lascheté d'estre ainsi subjuguée et sousmise, en mode d'une trioinphante conqueste ou esclavitude*, mais

1. Cheval désuUoire ^ equus desuUorius^ cheval servant à faire l'exercice de la voltige.

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