‹ Œuvre complètes (volume 2)Chapitre 29 sur 217 · En · texte numérisé non relu

En

sis S possible; dont il fait bon les visiter quelquesfois par le corps.

Elle, après son mary party, fut interrogée de M. d'Orléans si elle avoit eu Tallarme et peur. Je vous laisse à penser ce qu'elle en dist et la peine et l'altère en laquelle elle fut l'espace d'un quart d'heure; car il ne falloit qu'une petite indiscrétion, ou la moindre désobéissance que son mary eust commis pour lever le linceul; il est vray, ce dist M. d'Orléans^ mais qu'il l'eust tué aussitost pour Tempescher du mal qu'il eust faict à la femme.

Et le bon fut de ce mary, qu'estant la nuict d'amprès couché avec sa femme, il luy dit que M. d'Orléans luy avoit fait voir la plus belle femme nue qu'il vit jamais, mais, quant au visage, qu'il n'en sçavoit que rapporter, d'autant qu'il luy avoit interdit *. Je vous laisse à penser ce qu'en pouvoit dire sa femme dans sa pensée. Et de cette dame tant grande et de M. d'Orléans, on dit que sortit ce brave et vaillant bastard d'Orléans, le soustien de la France et le f eau de l'Angleterre, et duquel est venue ceste noble et généreuse race des comtes de Dunois.

Or, pour retourner encor à nos marys prodigues de la veue de leurs femmes nues, j'en sçay un qui, pour un matin, un sien compaignon l'estant allé voir dans sa chambre ainsi qu'il s'habilloit , luy monstra sa femme toute nue, estendue tout de son long toute endormie, et s'estant elle-mesme osté ses linceuls de

i . Sij signe.

2. Une anecdote du même genre forme le fonds de la première des Cent Nouvelles nouvelles.

dessus elle, d'autant qu'il faisoit grand chaud, luy tira le rideau à demy, sy bien que le soleil levant donnant dessus elle^ il eut loisir de la bien contempler à son aise, où il ne vid rien que tout beau en perfection; et y put paistre ses yeux, non tant qu'il eust voulu, mais tant qu'il put; et puis le mary et luy s'en allèrent chez le roy.

Le lendemain, le gentilhomme qui estoit fort serviteur de ceste dame honneste, luy racconta ceste vision, et mesme luy figura beaucoup de choses qu'il avoit remarquées en ses beaux membres, jusques aux plus cachez; et si le mary le luy confirma y et que c'estoit luy-mesme qui en avoit tiré le rideau. La dame, de despit qu'elle conceut contre son mary, se laissa aller et s'octroya à son amy par ce seul ^ujet ; ce que tout son service n'avoit sceu gaigner.

J'ay cogneu un très-grand seigneur qui, un matin, voulant aller à la chasse, et ses gentilshommes Testant venu trouver à son lever, ainsi qu'on le chaussoil, et avoit sa femme couchée près de luy et qui luy tenoit son cas en pleine main, il leva si promptement la couverture qu'elle n'eut loisir de lever la main où elle estoit posée , que l'on l'y vit à l'aise et la moitié de son corps; et en se riant, il dit à ces messieurs qui estoyent présents : « Et bien , mesff sieurs, ne vous ai-je pas faict voir choses et autres cf de ma femme? » Laquelle fut si dépite de ce trait, qu'elle luy en voulut un mal extresme, et mesme pour la surprise de ceste main; et, possible, depuis elle le luy rendit bien.

J'en sçay un autre d'un grand seigneur, lequel, coanoissant qu'up sien amy et parent estoit amou-

ne fust tente d'une extresme envie de la ravoir et reconquérir par bon et juste droict comme avoyent fait ses prédécesseurs. Et voylà la vraye cause, comme dit un grand prince qui le tenoit du feu roy, qui cognoissoit ceste encloueure. Mais, pour complaire à M. de Savoye , et ne rien altérer du costé du roy d'Espagne, il prit son chemin à costé, bien qu'il eust toutes les envies du monde d'y aller, à ce qu'il me fît cet honneur, quand il fut de retour à Lion, de me le dire : en quoy ne faut douter que M. de Savoye ne fust plus Espagnol que François.

J'estime les marys aussi condamnables, lesquels^ après avoir receu la vie par la faveur de leurs femmes, en demeurent tellement ingrats, que, pour le soupçon qu'ils ont de leurs amours avec d'autres, les (railtent très-rudement , jusques à attenter sur leurs vies. Tay ouy parler d'un seigneur sur la vie duquel aucuns conjurateurs ayant conjuré et conspiré, sa femme, par supplication, les en des tourna, et le garantit d'estre massacré ; dont depuis elle en a esté très-mal recogneue , et traittée très-rigoureusement.

Tay veu aussi un gentilhomme, lequel ayant esté accusé et mis en justice pour avoir faict très-mal son devoir à secourir son général en une battaille*, si tien qu^il le laissa tuer sans aucune assistance ny secours, estant près d'estre sentencié et d'estre condamné d'avoir la teste tranchée, nonobstant vingt

iU\e escus qu'il présenta pour avoir la vie sauve, sa

Sainte-Soline qui abandonna Strozzi à la bataille navale de ^>^^/-^- Voyez tome IV, p. 23.

jl/piiey ayant parlé à un grand seigneur de par le

monde^ et couché avec luy par la permission et supplication dudict mary, ce que l'argent n'avoit pu faire, sa beauté et son corps Texécuta; et luy sauva la vie et la liberté. Du despuis il la traitta si mal que rien plus. Certes^ tels marys^ cruels et enragez, sont très-misérables.

D'autres en ay-je cogneu qui n'ont pas fait de mesme, car ilz ont bien sceu recognoistre le bien d'où il venoit , et honoroyent ce bon trou toute leur vie, qui les avoit sauvez de mort.

Il y a encor une autre sorte de cocus, qui ne se sont contentez d'avoir esté ombrageux en leur vie, mais allans mourir et sur le poinct du trespas le sont encores; comme j'en ay cogneu un qui avoit une fort belle et honneste femme, mats pourtant qui ne s*estoit point tousjours estudiée à luy seul, ainsi qu'il vouloit mourir, il luy disoit : « Ah ! ma mye, je m'en a vais mourir ! Et plust à Dieu que vous me tinssiez « compagnie, et que vous et moy allassions ensemble ce en l'autre monde I Ma mort ne m'en seroit si « odieuse, et la prendrois plus en gré. » Mais la femme, qui estoit encor très-belle et jeune de trentesept ans, ne le voulut point suivre ny croire pour ce coup là, et ne voulut faire la sotte, comme nous lisons de Eyadné*, fille de Mars et de Thébé, femme de Capanée^, laquelle l'ayma si ardemment, que, luy estant mort, aussitost que son corps fut jette

4 . Le manuscrit porte Devanne , erreur de copiste qui n'existe pas dans les anciennes éditions. Euripide, dans les Suppliantes^ a mis en scène la mort héroïque d'Evadné; mais ce n'est certainement pas là que Brantôme a pris le fait; il Ta probablement tiré des Images ou tableaux de platte peinture de Philostrate , traduc-

dans le feu, elle s'y jetla après toute vive, et se brusla et se consuma avec luy par une grande constance et force, et ainsi laccompaigna à sa mort.

Alceste fit bien mieux, car, ayant sceu par Toracle que son mary Admette, roi de Thessalie, devoit mourir bientost si sa vie n'estoit racheptée par la mort de quelque autre de ses amis, elle soudain se précipita à la mort, et ainsy sauva son mary.

Il n'y a plus meshuy de ces femmes si charitables, qui veulent aller de leur gré dans la fosse avant leurs marys, ny les suivre. Non, il ne s'en trouve plus : les mères en sont mortes, comme disent les maquignons de Paris des chevaux , quand on n'en trouve plus de bons.

Et voylàpourquoy j'estimois ce mary, que je viens d alléguer, malhabile de tenir ces propos à sa femme, si fascheux pour la convier à la mort, comme si ce fust esté quelque beau festin pour Fy convier. C'estoit une Belle jalousie qui luy faisoit parler ainsy, qu'il concevoit en soy du déplaisir qu'il pouvoit avoir aux enfers là-bas, quand il verroit sa femme, qu'il avoit si bien dressée, entre les bras d'un sien amoiu^eux ou de quelque autre mary nouveau.

Quelle forme de jalousie voilà, qu'il . fallust que son mary en fust saisy alors, et qu'à tous les coups il luy disoit que, s'il en reschappoit, il n'endureroit plus d'elle ce qu'il avoit endiu*é! et, tant qu'il a vescu,

tion de Vigenère (voyez Te'dition de 4602, in-4*, p. 965-968), ouvrage dont il s'est servi plus d'une fois. Néanmoins ce n'est pas dans ce h'vre qu'il a trouvé qu'Ëvadné, à qui Euripide donne pour père Phylax et pour mère Iphis , était fille de Mars et de 'Ihébé.

il n*en avoit point esté atteint^ et luy laissoit faire à son bon plaisir.

Ce brave Tancrède * n'en fît pas de mesme, liiy qui d'autrefois se fît jadis tant signaler en la guerre sainte. Estant sur le point de la mort, et sa femme près de luy dolente, avec le comte de Tripoly, il les pria tous deux après sa mort de s'espouser l'un l'autre^ et le commanda à sa femme; ce qu'ils firent.

Pensez qu'il en avait veu quelques approches d'amour en son vivant; car elle pouvoit estre aussi bonne vesse que sa mère, la comtesse d'Angou*, laquelle, après que le comte de Bretagne l'eut entretenue longuement, elle vint trouver le roy de France Philippes, qui la mena de mesmes^ et lui fit cette fille bastarde qui s'appella Cicile^ et puis la donna en mariage à ce valeureux Tancrède, qui certes, par ses beaux exploicts, ne méritoit d'estre cocu.

Un Âlbanois^ ayant esté condamné de-là les monts d'estre pendu pour quelque forfait, estant au service du roy de France, ainsi qu'on le vouloit mener au supplice, il demanda à voir sa femme et luy dire adieu^ qui estoit une très-belle femme et très-agréable.

i . a Tancrède, se voyant près de mourir, fit appeler près de lai, dit Guillaume de Tyr (liv. XI) , sa femme Cécile , fille du roi des Français Philippe, et le jeune fils de Bertrand, comte de Tripoli, Pons, qu'il avait alors à son service, et leur conseilla, dit-on, à tous les deux de s'ëpouser après sa mort. » C'est en effet ce qu'ils firent après la mort de Bertrand, qui suivit de près celle de Tancrède (il 12).

2. Bertrade, femme de Foulques le Réchin comte d'Anjou, fut enlevée à son mari par Philippe !•'', roi de France, qui en eut plusieurs enfants et entre autres la Cécile dont il est question dans la note précédente.

Ainsi donc qu'il luy disoit adieu , en la baisant il luy tronçonna tout le nez avec belles dents et le luy arracha de son beau visage. En quoy la justice l'ayant interrogé pourquoy il avoit fait cette villainie à sa femme, il respondit qu'il Tavoit fait de belle jalousie, « d'autant^ ce disoit-il, qu'elle est très-belle; et pour ce c après ma mort je sais qu'elle sera aussitost recher- « chée et aussitost abandonnée à un autre de mes « compaignons, car je la cognois fort paillarde, et K qu'elle m'oublieroit incontinent. Je veux donc « qu'après ma mort elle ait de moy souvenance, w qu'elle pleure et qu'elle soit affligée; si elle ne Test « par ma mort, au moins qu'elle le soit pour estre « défigurée, et qu'aucun de mes compagnons n'en c aye le plaisir que j'ai eu avec elle. » Voilà un terrible jaloux !

J'en ay ouy parler d'autres qui, se sentons vieux, caducs, blessez, atténuez et proches de la mort, de beau dépit et de jalousie secrètement ont advancé les jours à leurs moitiez, même quand elles ont esté belles.

Or, sur ces bizarres humeurs de ces marys tyrans et cruels, qui font mourir ainsi leurs femmes, j'ai ouy faire une dispute, sçavoir-mon : s'il est permis aux femmes, quand elles s'apperçoivent ou se doutent de la cruauté et massacre que leur»; marys veulent exercer envers elles, de gaigner le devant et de jouer à la prime, et, pour se sauver, les faire jouer les premiers, et les envoyer devant faire les logis en lautre monde.

J'ay ouy maintenir qu'ouy, et qu'elles le peuvent faire, non selon Dieu, car tout meurtre est défendu.

ainsi que j'ai dict^ mais^ selon le monde, prou : et se fondent sur ce mot, qu'il vaut mieux prévenir que d'être prévenu : car enfin chacun doit être curieux de sa vie : et puisque Dieu nous l'a donnée, la faut garder jusques à ce qu'il nous appelle par nostre mort. Autrement, sçachant bien leur mort, et s'y aller précipiter, et ne la fuir quand elles peuvent, c'est se tuer soy-même, chose que Dieu abhorre fort; parquoy c'est le meilleur de les envoyer en ambassade devant, et en parer le coup, ainsi que fit Blanche d'Auverbruckt à son mary. le sieur de Flavy, capitaine de Compiègne et gouverneur, qui trahit et fut cause de la perte et de la mort de la Pucelle d'Orléans. Et cette dame Blanche ayant sceu que son mary la vouloit faire noyer, le prévint, et, avec l'ayde de son barbier, l'estoufia et l'estrangla, dont le roy Charles septiesme luy en donna aussitost sa grâce; à quoy aussi ayda bien la trahison du mary pour l'obtenir, possible, plus que toute autre chose. Cela se trouve aux Annales de France ^ et principalement celles de Guyenne *.

De mesme en fit une madame de la Borne ', du règne du roy François premier, qui accusa et dcfféra son mary à la justice, de quelques follies faites et crimes, possible énormes, qu'il avoit fait avec elle et

i. Voyez Annales d Aquitaine^ f* 140 v*.

2. Jeanne de Monta], fille d'Aymery, seigneur de Montai, et de Jeanne de Balzac, ëpousa en 1525 Charles d'Aubusson, seigneur de la Borne, qui, convaincu de yiolences contre quelques monastères et contre ses vassaux, fut condamné à mort par arrêt du grand Conseil, le 23 février 1533, et décapité le même jour au pilori, à Paris, «c Une généalogie manuscrite, dit le P. Anselme

DES DâMëS. 77

autres^ le fît constituer prisonnier, sollicita contre luy, et luy fit trancher la teste. J'ay ouy faire ce compte à ma grand-mère, qui la disoit de bonne maison et belle femme. Celle-là gaigna bien le devant.

La reine Jeanne de Naples première en fit de mesmes à Fendroict de l'infant de Majorque, son tiers mary, à qui elle fit trancher la teste pour la raison que j'ay dit en son Discours^; mais il pouvoit bien estre qu'elle se craignoit de luy, et le vouloit dépescher le premier : à quoy elle avoit raison, et toutes ses semblables, de faire de mesme quand elles se doublent de leurs gallants.

J'ay ouy parler de beaucoup de dames qui bravement se sont eschappées par ceste façon ; et mesmes j'en ay cogneu une, laquelle, ayant esté trouvée avec son amy par son mary, il n'en dit rien ny à l'un ny à l'autre, mais s'en alla courroucé, et la laissa là-dedans avec son amy, fort panthoise et désolée et en altération. Mais la dame fut résolue jusques là de dire : « Il ne m'a rien dict ny faict pour ce coup, je a crains qu'il me la garde bonne et sous mine; mais, a si j'estois asseurée qu'il me deust faire mourir, j'ad- « viserois à lui faire sentir la mort le premier. » La fortune fut si bonne pour elle au bout de quelque

(tome V, p. 355), dressée en 1657 par Pierre Robert, pre'sidcnt et lieutenant général de la Basse-Marche au siège de Dorât, porte que les galanteries de cette dame, pour lesquelles son mari l'avait maltraitée, furent cause de sa mort, elle-même ayant fait rechercher la conduite de son mari, et que ses poursuites le conduisirent sur réchafaud. »

i. Voyez tome VIII, p. 150.

temps^ qu'il mourut de soy-mesme; dont bien iuy en prit^ car oneques puisilne luyavoitpas fait bonne chère, quelque recherche qu'elle Iuy fit.

Il y a encores une autre dispute et question sur ces fous enragez etmarys, dangereux cocus, à sçavoir sur lesquels des deux ilz se doivent prendre et vanger, ou sur leurs femmes, ou sur leurs amaqs.

11 y en a qui ont dit seulement sur la femme, se fondant sur ce proverbe italien qui dit que moria la bestia^ morta la rahbia o ueneno * ; pensans, ce leur semble, estre bien allégé de leur mal quand ilz ont tué celle qui fait la douleur, ny plus ny moins que font ceux qui sont mordus ou piquez de l'escorpion : le plus souverain remède qu'ils ont, c'est de le prendre, tuer ou l'escarbouiller, et l'appliquer sur la morsure ou playe qu'il a faite ; et disent volontiers et coustumièrement que ce sont les femmes qui sont plus punissables. J'entends des grandes dames et de hauteguise, et non des petites, communes et de basse marche; car ce sont elles, par leurs beaux attraits, privautez, commandemenset paroles, qui attaquent les escarmouches, et que les hommes ne les font que soustenir ; et que plus sont punissables ceux qui demandent et lèvent guerre, que ceux qui la défendent; et que bien souvent les hommes ne se jettent en tels lieux périlleux et hauts, sans l'appel des dames, qui leur signifient en plusieurs façons leurs amours ; ainsi qu'on voit qu'en une grande, bonne et forte ville de frontière, il est fort malaisé d'y faire entreprise ny surprise , s'il n'y a quelque intelligence sourde parmy

i . Morte la bète, morte Ui rage ou le venin

aucuns de ceux du dedans^ ou qui ne vous y poussent^ attirent, ou leur tiennent la main.

Or, puisque les femmes sont un peu plus fragiles que les hommes^ il leur faut pardonner, et croire que, quand elles se sont mises une fois à aymer et mettre Tamour dans Tàme, qu'elles Texécutent à quelque prix que ce soit, ne se contentans, non pas toutes, de le couver là-dedans, et se consumer peu à peu, et en devenir seiches et allanguies, et pour ce en effacer leur beauté, qui est cause qu'elles désirent en guérir et en tirer du plaisir, et ne mourir du mal de la forette *, comme on dit.

Certes, j'ay cogneu plusieurs belles dames de ce naturel, lesquelles les premières ont plustost recherché leur androgine que les hommes, et sur divers sujets ; les unes pour les voir beaux, braves, vaillants et agréables; les autres pour en escroquer quelque somme de c/inari* ; d'autres pour en tirer des perles, des pierreries, des robes de toille d'or et d'argent, ainsy que j'en ay veu qu'elles en faisoient autant de difficulté d'en tirer comme un marchand de sa denrée (aussi dit-on que femme qui prend se vend) ; d'autres pour avoir de la faveur de la cour; autres des gens de justice, comme plusieurs belles que j'ay cogneu qui, n'ayans pas bon droit, le faisoyent bien venir par leur cas et par leurs beautez; et d'autres pour en tirer la suave substance de leur corps.

i. Cest de l'hermine et non de la femelle du furet que l'on racontait qu'elle aimait mieux se laisser prendre par les chasseurs que de saur la blancheor de sa robe.

i. D'argent.

J'ay veu plusieurs femmes si amoureuses de leurs amants, que quasi elles les suivoyent ou couroient à foree^ et dont le monde en portoit la honte pour elles.

J'ay cogneu une fort belle dame si amoureuse d'un seigneur de par le monde, qu'au lieu que les serviteurs ordinairement portent les couleurs de leurs darnes^ celle-cy au contraire les portoit de son serviteur. J'en nommerois bien les couleurs, mais elles feroyent une trop grande descouverte.

J'en ay cogneu une autre, de laquelle le mary ayant fait un affront à son serviteur en un tournoy qui fut fait à la cour, cependant qu'il estoit en la salle du bal et en faisoit son triomphe, elle s'habilla, de despit, en homme, et alla trouver son amant, et luy porter par un momon son cas, tant elle en estoit si amoureuse qu'elle en mouroit.

J'ay cogneu un honneste gentilhomme, et des moins déchirez de la cour, lequel ayant envie un jour de servir une fort belle et honneste dame s'il en fiit onc, parce qu'elle luy en donnoit beaucoup de sujets de son costé, et de l'autre il faisoit du retenu pour beaucoup de raisons et respects, cette dame pourtant y ayant mis son amour, et à quelque hasard que ce fust elle en avoit jette le dé, ce disoit-elle, elle ne cessa jamais de l'attirer tout à soy par les plus belles parolles de l'amour qu'elle peut dire ; dont entr'autres estoit celle-cy : « Permettez au moins que je vous « ayme si vous ne me voulez aymer, et n'arregardez « à mes mérites, mais à mes affections et passions, » encor certes qu'elle emportast le gentilhomme au poids en perfections. Là-dessus qu'eust pu faire le

gentilhomme? smon aimer^ puisqu'elle Taimoit^ et la servir^ puis demander le sallaire et récompense de son service, qu'il eut, comme la raison veut que quiconque sert faut qu'on le paye.

J'alléguerois une infinité de telles dames plustost recherchantes que recherchées. Voilà donc pourquoy elles ont plus de coulpe que leurs amans; car si elles ont une fois entrepris leur homme, elles ne cessent jamais qu'elles n'en viennent au bout et ne lattirent par leurs regards attirans, par leurs beautez, parleurs gentilles grâces qu'elles s'estudîentà façonner en cent mille Êiçons, par leurs fards sùbtillement applîcquez sur leur visage si elles ne l'ont beau, par leurs beaux attiffets, leurs riches et gentilles coiffures et tant bien accommodées, et leurs pompeuses et superbes robes, et surtout par leurs paroles friandes et à demy lascives, et puis par leurs gentils et foUastres gestes et privautez, et par présens et dons. Et, voilà comment ilz sont pris; et estans ainsi pris, il faut qu'ils les prennent ; et par ainsi dit-on que leurs marys se doivent vanger sur elles.

D'autres disent qu'il se faut prendre qui peut sur les hommes, ny plus ny moins que sur ceux qui assiègent une ville ; car ce sont eux qui premiers font faire les chamades, les somment, qui premiers recognoissent, premiers font les approches, premiers dressent gabionnades et cavallîers et font les tranchées, premiers font les batteries, ou premiers vont à l'assaut, premiers parlementent : ainsi dit-on des amants. Car comme les *plus hardis, vaillants et résolus assaillent le fort de pudicité des dames, lesqueUes^ après toutes les formes d'assaillemens obser-

8â DES DABfBS.

vées par grandes importunitez^ sont contraintes de faire le signal et recevoir leurs doux ennemis dans leurs forteresses. En quoy tne semble qu'elles ne sont si coulpables qu'on diroit bien; car se défaire d'un importun est bien malaisé sans y laisser du sien; aussi que j'en ay veu plusieurs qui, par longs services et persévérances, ont jouy de leurs maistresses, qui dez le commencement ne leur eussent donné, pour manière de dire, leur cul à baiser; les contraignant jusque&-là, au moins aucunes , que la larme à Tœil leur donnoyent de cela, n'y plus ni moins conune Ton donne à Paris bien souvent Taumosne aux gueux de rhostière *, plus par leur importunité que de dévotion ny pour l'amour de Dieu : ainsi font plusieurs femmes, plustost pour estre trop importunées que pour estre amoureuses, et mesmes à Tendroit d'aucuns grands, lesquels elles craignent et n'osent leur refuser à cause de leur autorité; de peur de leur des plaire et en recevoir puis après de l'escandale, ou un affront signalé^ ou plus grand descriement de leur honneur, comme j'en ay veu arriver de grands inconvéniens sur ces sujets.

Yoilà pourquoy les mauvais marys, qui se plaisent tant au sang et au meurtre et mauvais traittemens de leurs femmes, n'y doivent être si prompts, mais premièrement faire une enqueste sourde de toutes choses , encor que telle connoissance leur soit fort fascheuse et fort sujette à s'en gratter la teste qui leur en démange, et mesmes qu'aucuns, misérables qu'ilz sont, leur en donnent toutes les occasions du monde.

i . Hostiere^ hôtellerie ; en italien osteria^ et en espagnol hosteria.

Ainsi que j'ay cogneu un grand prince estranger qui avoit espousé une fort belle et honneste femme; il en quitta l'entretien pour le mettre à une autre femme qu'on tenoit pour courtisane de réputation^ d'autres que c'estoit une dame d'honneur qu'il avoit débauschée; et ne se contentant de cela^ quand il la faisoit coucher avec luy, c'estoit en une chambre basse par dessous celle de sa femme et dessous son lict ; et lorsqu'il vouloit monter sm* sa maistresse^ ne se contentant du tort qu'il luy faisoit, mais, par une risée et moquerie, avec une demye pique, il frappoit deux ou trois coups sur le plancher^ et s'escrioit à sa femme : « Brindes ^, ma femme I » Ce desdain et mespris dura quelques jours et fasoha fort à sa femme , qui de désespoir et de vengeance, s'accosta d'un fort honneste gentilhomme à qui elle dit un jour privément : « Un tel, je veux que vous jouissiez de moy, « autrement je sçay un moyen pour vous ruiner. » L'autre, bien content d'une si belle adventure, ne la refusa pas. Parquoy, ainsi que son mary avoit s' amie, entre les bras, et elle aussi son amy, ainsi qu'il luy crioit : m Brindes ! » Elle luy respondoit de mesmes : « Et moy à vous; » ou bien; « Je m'en vois vous « pleiger. » Ces brindes et ces paroles et responses, de telle façon et mode qu'ils s'accommodoient en leur montures, durèrent assez longtemps, jusques à ce que ce prince fin et douteux ', se douta de quelque chose; et y faisant faire le guet, trouva que sa femme

i. A votre santé; de ^espagnol brindis. En italien on dit auss f<w brindisi^ brindare^ pour trinquer.

S. Douteux y méfiant.

le faisoit gentiment coeu^ et faisoit brindes aussi bien que luy par revange et vengeance. Ce qu'ayant bien au vray cogneu^ tourna et changea sa commédie en tragédie; et l'ayant pour la dernière fois conviée à son brindes^ et elle luy ayant rendu sa réponse et son change, monta soudain en haut, et ouvrant et faussant la porte, entre dedans et luy remonstre son tort; et elle de son costé luy dit : « Je sçay bien que je suis ec morte : tue-moy hardiement; je ne crains point la « mort; et la prens en gré, puisque je me suis vengée ce de toy, et que je t'ay fait cocu et bec cornu, toy a m'en ayant donné occasion , sans laquelle je ne « me fusse jamais forfaitte; car je t'avois voué toute « fidélité, et je ne l'eusse jamais violée pour tous a les beaux sujets du monde : tu n'estois pas digne « d'une si honneste femme que moy. Or, tue-moi « donc à st'heure, et, si tu as quelque pitié en ta a main, pardonne, je te prie, à ce pauvre gentil- « homme, qui de soy n'en peut mais^ car je l'ay <c appelle et pressé à mon ayde pour ma vengeance. » Le prince, par trop cruel, sans aucun respect les tue tous deux. Qu'eust fait là dessus cette pauvre princesse sur ces indignitez et mespris de mary, sinon, à la désespérade pour le monde, faire ce qu'elle fit? D'aucuns l'excuseront, d'autres l'accuseront; il y a beaucoup de pièces et raisons à rapporter là-dessus.

Dans les Cent Nouvelles de la reine de NavaiTc ' y a celle et très-belle de la reine de Naples, quasi pareille à celle -cy, qui de mesmes se vengea du roy son mary ; mais la fin n'en fut si tragique.

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