‹ Œuvre complètes (volume 2)Chapitre 30 sur 217 · Voyez la Nouvelle III · texte numérisé non relu

Voyez la Nouvelle III

Or laissons-Ià ces diables et fols enragez cocus, et n'en parlons plus, car ils sont odieux et mal plaisants, d'autant que je n'aurois jamais fait si je les Youlois tous descrire, aussi que le sujet n'en est beau ny plaisant. Parlons un peu des gentils cocus, et qui sont bons compagnons, de douce humeur, d'agréable fréquentation et de sainte patience, débonnaires, traittables, fermans les yeux et bons hommenas.

Or de ces cocus il y en a qui le sont en herbe, il y en a qui le sçavent avant se marier, c'est-à-dire que leurs dames, veufves et damoiselles, ont fait le sault ; et d'autres n'en sçavent rien, mais les èspousent sur leur foy, et de leurs pères et mères, et de leurs parents et amis.

J'en ay cogneu plusieurs qui ont espousé beaucoup de femmes et de filles qu'ils sçavoyent bien avoir esté repassées en la monstre d'aucuns rois, princes, seigneurs, gentilshommes et plusieurs autres; et pourtant ravis de leurs amours, de leurs biens, de leurs joyaux, de leur argent qu'elles avoyent gaigné aùu mestier amoureux, n'ont fait aucun scrupule de les épouser. Je ne parleray point à st'heure que des filles.

J'ay ouy parler d'une fille d'un très-grand et souverain*, laquelle, estant amoureuse d'un gentilhomme, se laissant aller à luy de telle façon qu'ayslnt recueilly les premiers fi:uits de son amour, en fut si

1. Brantôme veut sans doute parler de la sœur de Henri II, Marguerite de France, dont le mariage avec le duc de Savoie coôto si cher à la France. Voyez tome VIII, p. 129-131.

friande qu'elle le tint un mois entier dans son oabînet, le nourrissant derestaurens^ de bouillons friands^ de viandes délicates et rescaldatives, pour l'allambiquer mieux et en tirer sa substance; et ayant fait sous luy son premier apprentissage , continua ses leçons sous luy tant qu'il vesquit, et sous d'autres ; et p^jis elle se maria en l'âge de quarante-cinq ans à un seigneur, qui n'y trouva rien à dire , encor bien aise pour le beau mariage qu'elle lui porte.

Boccace, dit un proverbe qui couroit de son temps, que bouche baisée (d'autres disent fille f.) ne perd jamais sa fortune^ mais bien la renouvelle^ ainsi que fait la lune\ Et ce proverbe allègue-il sur un conte * qu'il fait de cette fille si belle du sultan d'Egypte, laquelle passa et repassa par les piques de neuf divers amoureux, les uns après les autres, pour le moins plus de trois mille fois. Enfin elle fut rendue au roy de Garbe toute vierge, cela s'entend prétendue, aussi bien que quand elle lui fut du commencement compromise, et n'y trouva rien à dire, encor bien aise : le conte en est très-beau.

J'ay ouy dire à un grand qu'entre aucuns grands, non pas tous volontiers, on n*arregarde à ces filles là, bien que tiois ou quatre les ayent passé par les mains et par les piques avant leur estre marys ; et disoit cela sur un propos d'un seigneur qui estoit grande-

i . Et percio si disse : bocca basciata non perde ventura , anzi rinnuova corne fa la luna. C'est la dernière phrase du conte que cite Brantôme.

2. Ce conte que la Fontaine a mis en vers sous le titre de la Fiancée du roi de Garbe est la septième Nouvelle de la seconde journée du Décaméron.

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ment amoureux d*une grand* dame^ et un peu plus qualifiée que luy^ et elle l'aimoit aussi; mais il survint empeschement qu'ils ne s'espousèrent eomme ilz pensoyenl l'un et lautre ; sur quoy ce gentilhomme grande que je viens de dire, demanda aussitôt : « A-il c monté au moins sur la petite beste? » £t ainsi qu'il luy fut respondu que non, à son advis, encor qu'on le tînt : -< Tant pis, réplicqua-il, car au moins et l'un « et l'autre eussent eu ce contentement, et n'en fusl « esté autre chose. » Car parmy les grands on n'arregarde à ces reigles et scrupules de pucellage, d'autant que pour ces grandes alliances il faut que tout passe. Encores trop heureux sont-ils les bons marys et ge^ tils cocus en herbe.

Lorsque le roy Charles fit le tour de son royaume, il fut laissé en une bonne ville que je nommerois bien, une fille dont venoit accoucher une fille de très-bonne maison*; si fut donnée en garde à une pauvre femme de ville pour la nourrir et avoir soin d'elle, et luy fut avancé deux cens escus pour la nourriture. La pauvre femme la nourrit et la gouverna si bien, que dans quinze ans elle devint trèsbelle et s'abandonna ; car sa mère onques puis n'en fit cas, qui dans quatre mois se maria avec un très*

i . Isabelle de la Tour, demoiselle de Limeui], maîtresse du prince de Condë. Elle accoucha à Lyon, pendant le voyage de la cour, en juin on juillet 1564. Les auteurs du temps, qui ont parlé de sa mésaventure , lui donnent non pas une fille, comme le dit Brantôme, mais on fib qui mourut peu après sa naissance, s'il faut s'en rapporter à un pamphlet calviniste. Isabelle de Limeuil , malgré ce scandale, épousa ensuite Scipion Sardini, baron de Cbaamont-sur-Iioire. — Voyez Bayle, art. Lim£Uil.

grand. Ah ! que j'en ay cogneu de tels et de telles où Ton n'y a advisé en rien !

J^ouys une fois, estant en Espagne, conter qu'un grand seigneur d'Andalousie ayant marié une sienne sœur avec un autre fort grand seigneur aussi, au bout de trois jours que le mariage fut consommé il luy dit : Seiior hermanOj agora que soys cazado con my hermana, jr Vhaveys bien gpdida solo y yo le hago scJver que siendo hija^ tal y tal gozaron (Telia. De lo pasado no tenga cujrdado^ que poca cosa es. Del futuro guardate^ que mas ymucho a vos toca\ Comme voulant dire que ce qui est fait est fait, il n'en faut plus parler, mais qu'il se faut garder de l'advenir, car il touche plus l'honneur que le passé.

Il y en a qui sont de cet humeur, ne pensans estre si bien cocus par herbe comme par la gerbe, en quoy it y a de l'apparence.

J'ay ouy aussi parler d'un grand seigneur estranger', lequel ayant une fille des plus belles du monde, et estant recherchée en mariage d'un autre grand seigneur qui la méritoit bien, luy fut accordée par le père ; mais avant qu'il la laissât jamais sortir de la maison y il en voulut taster, disant qu'il ne vouloit laisser si aisément une si belle monture qu'il avoit si curieusement élevée, que premièrement il n'eust

1. ce Monsieur mon frère, présentement que vous êtes marie n avec ma sœur, et que vous en jouissez seul, je vous fais savoir « qu étant fille, tel et tel en ont joui. Ne vous inquiétez point du « passé, parce que c'est peu de chose; mais gardez-vous de Ta- <f venir, qui vous touche plus et beaucoup. »

2 Brantôme veut-il parler du pape Alexandre VI ou du grand duc G>sme I" ?

monté dessus et sceu ce qu'elle sçauroit fairçi^ l'advenir- Je ne sçay s'il est vray, mais je Fay^ .-ilire, et que non seulement luy en fit la preuve^ mais bien un autre beau et brave gentilhomme; et pourtant le mary par après n'y trouva rien amer, sinon que tout sacre. Il eust esté bien dégousté s'il eust faict autrement, car elle estoit des belles du monde*.

Tay Guy parler de mesme de force autres pères, et surtout d'un très-grand, à l'endroit de leurs filles, n'en Ëusant non plus de conscience que le cocq de la fable d'Esope, qui, ayanf esté rencontré par le renard et menacé qu'il le vouloit faire mourir, dont sur ce le cocq, rapportant tous les biens qu'il faisoit au monde, et surtout de la belle et bonne poulaille qui sortoit de luy : « Ha ! dit le renard, c'est là où je « vous veux, monsieur le gallant; car vous estes si (c paillard que vous ne faites difficulté de monter sur « vos filles comme sur d'autres poulies; » et pour ce le fit mourir. Voilà un grand justicier et politiq.

le vous laisse donc à penser que peuvent faire aucunes filles avec leurs amants, car il n'y eut jamais fille sans avoir ou désirer un amy, et qu'il y en a que les pères , fi*ères , cousins et parents ont fait de mesme.

De nos temps, Ferdinand, roy de Naples, cognent ainsi par mariage, sa tante, fille du roy de Castille, en l'aage de treize à quatoze ans, mais ce fut par dispense du pape '. On faisoit lors difficulté si elle se

i. Cette phrase a ëté omise dans le manuscrit. 2. Ferdinand II épousa Jeanne, sœur de son père Alphonse II et fille de F^dinand I*', roi de Naples et non pas de Castille.

devoit c'^'^^^^uvoit donner. Cela ressent pourtant son empereiW ^igula^ "qui débauscha et repassa toutes ses sœurL «e^ unes après les autres, ps^essus les* quelles et sur toutes il aima extresmement la plus jeune, nommée Drusille, qu'estant petit garçon il avoit dépucellée; et puis estant mariée avec un Lueius Cassius Longinus, homme consulaire, il la luy enleva et l'entretint publiquement, comme si ce fust esté sa femme légitime; tellement qu'estant une fois tombé malade, il la fit héritière de tous ses biens, voire de l'empire. Mais die vint à mourir, qu'il regretta si très-tant, qu'il en fit crier les vacations de la justice et cessation de tous autres œuvres, pour induire le peuple d en faire avec luy un dueil public; et en porta longtemps longs cheveux et longue barbe; et quand il haranguoit le sénat, le peuple et ses gens de guerre, ne juroit jamais que par le nom de DrusUle*.

Pour quant à ses autres sœurs, après qu'il en fat saoul, il les prostitua et abandonna à de grands pages qu*il avoit nourris et cogneus fort vilainement : encor s'il ne leur eust faict aucun mal, passe, puisqu'elles l'avoyent accoustumé et que c'estoit un mal plaisant, ainsi que je l'ay veu appeler tel à aucunes filles estans dévirginées et à aucunes femmes prises à force ; mais il leur fit mille indignitez : il les envoya en exil, il leur osta toutes leurs bagues et joyaux pour en (aire de l'argent, ayant brouillé et dépendu fort mal à propos tout le grand que Tybère luy avoit laissé; encor les pauvrettes, estans après sa mort retournées

i. Voyez Suétone, CaUgula^ ch. xkit.

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d'exil^ voyant le corps de leur frère mal et fort pauvrement enterré sous quelques mottes^ elles le firent désenterrer, le brasier et enterrer le plus honnestement qu'elles purent* : bonté certes grande de sœurs à un frère si ingrat et dénaturé !

L'Italien, pour excuser l'amour illicite de ses proches, dit que^ quando messe r Bernardo, il buciacchi* sta in colcra et in sua rabbia, non riceçe legge^ et non perdona a nissuna dama^Ti

Nous avons force exemples des anciens qui ont fait de mesme. Mais pour revenir à nostre discours^ j'ay ouy conter d'un, cjui ayant marié une belle et honneste damoiselle à un sien amy« et se vantant qu'il lu y a voit donné une belle et honneste monture, saine, nette, sans surost et sans mallandre ^, comme il dist, et d'autant plus luy estoit obligé^ il luy fut respondu par un de la compagnie, qui dit à part à un de ses compagnons : « Tout cela est bon et vray, si elle ne « fiist esté montée et chevauchée si jeune et trop tost ; c dont pour cela elle est un peu foulée sur le devant. »

Mais aussi je voudrois bien soavoir à ces messieurs de maris , que si telles montures bien souvent n'avoient un si, ou à dire quelque chose en elles, ou quelque deffectuosité ou défiant ou tare, s'ils en auroyent si bon marché, et si elles ne leur cousteroyent davantage? Ou bien, si ce n'estoit pour eux, on en

i. Snëtone, ibid.^ ch. lix.

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