‹ Œuvre complètes (volume 2)Chapitre 33 sur 217 · Être au iapiSj être réduit à la pauvreté · texte numérisé non relu

Être au iapiSj être réduit à la pauvreté

aggrandis en grandes charges par le trou de leurs femmes^ où ilz n'y trouvent nulle diminution^ mais plustost augmentation ; fors en une belle dame que j'ay ouy dire, dont elle en avoit perdu la moitié par accident, qu'on disoit que son mary luy avoit donné la vérole ou quelques chancres qui la luy avoient mangée. Certes les faveurs et bienfaits des grands esbranlent fort un cœur chaste, et engendrent bien des cocus. J'ay ouy dire et raconter d'un prince estranger, lequel, ayant esté fait général de son prince souverain et maistre en une grande expédition d'un voyage de guerre qu'il luy avoit commandé, et ayant laissé en la cour de son maistre sa femme l'une des belles de la chrestienté, se mit à luy faire si bien l'amour, qu'il l'esbransla, la terrassa et l'abatit si beau qu'il l'engroissa.

Le mary, tournant au bout de treize ou quatorze mois, la trouva en tel estât, bien marry et fasché contr'elle, ne faut point demander comment. Ce fut à elle, qui estoit fort habile, à faire ses excuses, et à un sien beau-frère. £nfîn elles furent telles qu'elle luy dit: « Monsieur, l'événement de vostre voyage en « est cause, qui a esté si mal receu de votre maistre i( (car il n'y fit pas bien certes ses affaires), et en vos- « tre absence l'on vous a tant preste de charitez pour « n'y avoir point fait ses besognes, que, sans que a vosti*e seigneur se mît à m'aymer, vous estiez perdu ; (( et, pour ne vous laisser perdre, je me suis perdue. « Il y va autant et plus de mon honneur que du vos- « tre ; pour vostre avancement je ne me suis espar- <i gnée la plus précieuse chose de moy : jugez donc » si j'ay tant faUly comme vous diriez bien ; car, au-

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« trement^ vostre vie, vostre honneur et faveur y fut a esté en bransle; Vous estes mieux que jamais : la «c chose n'est si divulguée que la tache vous en dece meure trop apparente. Sur cela, excusez-moi et me ff pardonnez. »

Le beau-frère, qui sçavoit dire des mieux, et qui, possible, avoit part à la groisse^ y en adjousta autres belles paroUes et preignantes ' ; si bien que tout servit. Et par ainsi l'accord fut fait; et furent ensemble mieux que devant, vivans en toute franchise et bonne amitié^ dont pourtant le prince leur maistre, qui avoit fait la débauche et le débat^ ne l'estima jamais plus (ainsi que j ay ouy dire) comme il en avoit fait, pour en avoir tenu si peu de compte à l'endroit de sa femme et pour l'avoir beu si doux, tellement qu'il ne l'estima depuis de si grand cœur comme il l'avoit tenu auparavant, encores que, dans son âme, il estoit bien aise que la pauvre dame ne pastist point pour luy avoir fait plaisir. J'ayveu aucuns et aucunes excuser celte dame, et trouver qu'elle avoit bien Êiit de se perdi-e pour sauver son mary et le remettre en faveur.

O ! qu'il y a de pareils exemples à celluy-<3y, et encores à un d'une grande dame qui sauva la vie à son mary qui avoit esté jugé à mort en pleine cour, ayant esté convaincu de grandes concussions et malles yersations en son gouvernement et en sa charge, dont le mary l'en ayma après toute sa vie.

Tay ouy parler d'un grand seigneur aussi, qui, ayant esté jugé d'avoir la teste tranchée, si qu'estant

i. Preignames, pressantes.

desjà sur Teschaffault * sa grâce survint, que sa fille, qui estoit des plus belles, avoit obtenue ; et, descendant de reschaflàult, il ne dit autre chose sinon : a Dieu sauve le bon c. de ma fille, qui m'a si bien a sauvé l »

Saint Augustin est en doute si un citoyen chrestien d'Antioche pécha quand, pour se délivrer d'une grosse somme d'argent pour laquelle il estoit estroittement prisonnier, permit à sa femme de coucher avec un gentilhomme fort riche, qui luy promit de l'acquitter de son debte *.

Si saint Augustin est de cette opinion, que peut-il donc permettre à plusieurs femmes, veufves et filles, qui, pour rachepter leurs pères, parens et maris voire mesmes, abandonnent leur gentil corps sur forces inconvénients qui leur surviennent, comme de prison, d'esclavitude, de la vie, des assauts et prise de ville, bref une infinité d'autres, jusques-à gaigner quelquefois des capitaines et soldats, pour les faire bien combattre et tenir leurs partys, ou pour soustenir un long siège et reprendre une place (j'en conterois cent sujets), pour ne craindre, pour eux, à prostituer leur chasteté; et quel mal en peut-ii arriver ny escandale pour cela ? mais un grand bien.

Qui dira donc le contraire, qu'il ne face bon estre quelquesfois cocu, puisque l'on en tire telles commoditez du salut de vies et de rembarquement de fa-

1 . Les dix-sept mob suivants ont été omis dans le manuscrit. — Il s'agit ici du comte de Saint-Yallier et de sa fille Diane de Poitiers.

2. Cest la fameuse histoire de Gosi-Sancta. — Voyez saint Augustin, De Sermone Dominé in monte^ lib. I, chap. xyi.

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veurSy grandeurs, et dignitez et biens? Que j'en cognois beaucoup, et en ay ouy parler de plusieurs qui se sont bien avancez par la beauté et par le devant de leurs femmes I

Je ne veux offenser personne, mais j'oserois bien dire que je tiens d'aucuns et d'aucunes que les dames leur ont bien servy, et que certes les valeurs d'aucuns ne les ont tant fait valoir qu'elles.

Je cognois une grande et habile dame, qui fit bailler l'Ordre à son mary ; et l'eut luy seul avec les deux plus grands princes de la chrestienté. Elle luy disoit souvent, et devant tout le monde (car elle estoit de plaisante compagnie et rencontroit très-bien) : « Ha I <r mon amy, que tu eusses couru longtemps fauvette ff avant que tu eusses eu ce diable ^ que tu portes au c col. »

Tay ouy parler d'un grand, du temps du roy François, lequel ayant receu l'Ordre, et s'en voulant prévaloir un jour devant feu M. de la Chastigneraye mon oncle, et lui dit : « Ha I que vous voudriez avoir « cet ordre pendu au col aussi bien comme moy ! » Mon oncle, qui estoit prompt, haut à la main, et scalabreux s'il en fut onc , luy respondit : « J'aymerois « mieux estre mort que de l'avoir par le moyen du « trou que vous l'avez eu. » L'autre ne luy dit rien, car il scavoit bien à qui il avoit à faire.

J'ay ouy conter d'un grand seigneur, à qui sa femme ayant sollicité et porté en sa maison la patente d'mie des grandes charges du païs où il estoit, que

1. Le médaillon attache au collier de l'ordre de Saint-Michel représentait le diable terrassé par l'archange.

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son prince luy avoit octroyée par la faveur de sa femme, il ne la voulut accepter nullement^ d'autant qu'il avoit sceu que sa femme avoit demeuré trois mois avec le prince fort favorisée, et non sans soupçons. Il monstra bien par là sa générosité qu'il avoit toute sa vie manifestée : toutesfois il l'accepta, après avoir fait chose que je ne veux dire.

Et voilà comme les dames ont bien fait autant ou plus de chevalliers que les batailles, que je nommerois, les cognoissant aussi bien qu'un autre , n'estoit que je ne veux médire, ny faire escandale; et si elles leur ont donné des honneurs, elles leur donnent bien des richesses.

J'en connois un qui estoit pauvre haire lorsqu'il amena sa femme à la cour, qui estoit très-belle; et, en moins de deux ans, il se remirent et devindrent fort riches.

Encor faut-il estimer ces dames qui eslèvent ainsi leurs marys en biens, et ne les rendent coquins et cocus tout ensemble : ainsi que Ton dit de Marguerite de Namur *, laquelle fut si sotte de s'engager et de donner tout ce qu'elle pouvoit à Loys duc d'Orléans, luy qui estoit si grand et si puissant seigneur, et frère du roy, et tirer de son mary tout ce qu'elle pouvoit, si bien qu'il en devint pauvre et fut con-

1. Je ne sais pas où Brantôme a puise tous ces détails; ce que je puis dire c'est que Gui II de Châtillon, ruiné par ses pro^ digalités, vendit en 1391 à Louis, duc d'Orléans, qui n'avait que dix -neuf ans, ses comtés de Blois et de Dunois, et que sa femme Marie, fille de Guillaume I", comte de Namur, devenue veuve (1397), se remaria (1406) à Pierre Brebant, ditClignet, chevalier de l'h6tel du duc qui avait fait faire ce mariage.

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traint de vendre sa comté de Bloys audit M. d'Orléans ; lequel, pensez qu'il la luy paya de l'argent et de la substance mesme que sa sotte femme luy avoit donné. Sotte bien estoit-elle^ puisqu'elle donnoit à plus grand que soy. Et pensez qu'après il se mocqua et de l'une et de l'autre; car il estoit bien homme pour le faire^ tant il estoit voilage et peu constant en amours. Je cognois une grand' dame, laquelle estant venue fort amoureuse d'un gentilhomme de la cour^ et luy par conséquent jouissant d'elle^ ne luy pouvant donner d'argent, d'autant que son mary lui tenoit son trésor caché comme un prestre^ luy donna la plus grand' partie de ses pierreries, qui montoyent à plus de trente mille escus ; si bien qu'à la cour on disoit qu'il pouvoit bien bastir^ puisqu'il avoit force pierres amassées et accumulées; et puis après, estant venue et escheue à elle une grande succession^ et ayant mis la main sur quelques vingt mille escus, elle ne les garda guièresque son gallant n'en eust sa bonne part. Et disoit-on que si cette succession ne luy fîist escheue, ne sçachant que luy pouvoir plus donner^ luy eust donné jusques à sa robe et chemise. En quoy tels escrocqueurs et escornifleurs sont grandement à blasmer d'aller ainsi allambiquer et tirer toute la substance des ces pauvres diablesses martellées ^ et encapriciées *; caria bourse estant si souvent revisitée, ne peut demeurer toujours en son enfleure ny en son estre, comme la bourse de devant, qui est toujours en son mesme estât, et preste à y pescher

i . Martellées y frappées, ayant martel en tête.

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