‹ Œuvre complètes (volume 2)Chapitre 34 sur 217 · Eneaprieier^ s'amouracher; de l'italien ineapprieieirsi · texte numérisé non relu

Eneaprieier^ s'amouracher; de l'italien ineapprieieirsi

riche aujourd'huy^ ou en bien ou en aident ^ ou en meubles, de plus de trente mille escus que je ne suis; mais je me suis toujours contenté de faire parestre mes affections plus par ma générosité que par mon avarice.

Certainement il est bien raison que^ puisque rhomme donne du sien dans la bourse du devant de la femme^ que la femme de mesme donne du sien aussi dans celle de l'homme; mais il faut en cela peser tout; car tout ainsi que l'homme ne peut tant jetter et donner du sien dans la bourse de la femme comme elle voudroit^ il faut aussi que Thomme soit si discret de ne tirer de la bourse de la femme tant comme il voudroit; et faut que la loy en soitesgaleet mesurée en cela.

J'ay bien veu aussi beaucoup de gentilshommes perdre Tamour de leurs maistresses par Fimportunité de leurs demandes et avarices, et que les voyans si grands demandeurs et si importuns d'en vouloir avoir, s'en desfaisoyent gentiment et les plantoyentlà, ainsi qu'il estoit très-bien employé.

Voilà pourquoy tout noble amoureux doit plustost estre tenté de convoitise charnelle que pécuniaire; car quand la dame seroit par trop libérale de son bien, le mary, le trouvant se diminuer, en est plus marry cent fois que de dix mille libéralitez qu'elle feroit de son corps.

Or, il y a des cocus qui se font par vengeance : cela s'entend, que plusieurs qui haïssent quelques seigneurs ou gentilshommes ou autres, desquels en ont receu quelques desplaisirs et afironts, se vangent d'eux en faisant Tamour à leurs femmes, et les corrompent en les rendans gallants cocus.

J'ay cogDeu un grand prince ', lequel, ayant receu quelques traits de rébellion par un sien sujet grand seigneur^ et ne se pouvant vanger de luy^ d'autant qu'il le fuyoit tant qu'il pouvoit^ de sorte qu'il ne le pouToit aucunement atraper^ sa femme estant un jour Tenue à sa cour pour solliciter l'accord et les afiaires de son mary, le prince luy donna une assignation pour en conférer un jour dans un jardin et une chambre là auprès ; mais ce fut pour luy parler d'amours^ desquelles il jouit fort facilement sur l'heure, sans grande résistance, car elle estoit de fort bpnne composition ; et ne se contenta de la repasser, mais à d'autres la prostitua, jusques aux valets de chambre. Et par ainsi disoit le prince qu'il se sentoit bien vangé de son sujet, pour lui avoir ainsy repassé sa femme et couronné sa teste d'une belle couronne de cornes, puisqu'il vouloit faire du petit »oy et du souverain ; au lieu qu'il vouloit porter couronne de fleurs de lys, il luy en falloit bailler une belle de cornes.

Ce mesme prince en fit de mesme par la suasion de sa mère, qui jouit d'une fille et princesse ', sçachant

1 . Brant^e, sans aucun doute, veut parler ici de Henri III et de Charlotte-Catherine de la Trëmoille,. seconde femme (1586) de Henri I*' de Bourbon, prince de Coudé. Cette princesse avait si méchante réputation et si mauvaise conduite qu'elle fut accusée d'avoir fait empoisonner son mari, poursuivie, et emprisonnée pendant six ans.

2. n s'agit encore ici, comme dans l'histoire précédente, de Henri III qui n'était alors que duc d'Anjou, et du prince de Condé; seulement Théroîne n'est plus la même ; c'est la première fenmie decehii-ci, Marie de Gèves, qui se maria en juillet 1572, quelques semaines avant la Saint-Barthélémy. L'Estoile dit à l'année 1573, en parlant des folles débauches de Charles IX, de son frère Henri

qu'elle devoit espouser un prinee qui luy avoit &it desplaisir et troublé Testât de son frère bien fort^ la dépucella et en jouit bravement^ et puis dans deux mois fut livrée audict prince pour pueelle prétendue et pour femme^ dont la vengeance en fut fort douce, en attendant une autre plus rude^ qui vint puis après.

J'ay cogneu un fort honneste gentilhomme qui, servant une belle dame et de bon lieu^ luy demandant la récompense de ses services et amours, elle luy respondit franchement : qu'elle ne luy en donroit pas pour un double, d'autant qu'elle estoit trèsasseurée qu*il ne l'aimoit tant pour cela^ et ne luy portoit point tant d'affection pour sa beauté^ comme il disoit, sinon qu'en jouissant d'elle il se vouloit vanger de son mary qui luy avoit fait quelque desplaisir^ et pour ce il en vouloit avoir ce contentement dans son âme, et s'en prévaloir puis après; mais le gentilhomme, luy asseurant du contraire^ continua à la servir plus de deux ans si fidèlement et de si ardent amour, qu'elle en prit cognoissance ample et si certaine, qu'elle luy octroya ce qu'elle luy avoit tousjours refusé, l'asseurant que si, du commencement de leurs amours, elle n'eust eu opinion de quelque vengence projettée en luy par ce moyen, elle Teust rendu aussi bien content comme elle fit à la fin ; car son naturel estoit de l'aymer et favoriser.

et du roi de Navarre : « En tous ces beaux jeux, le seul prince de Condé ne s'y voyoit pas meslé, soit qu'il eust trop mal à la teste, de sa femme, de laquelle Monsieur, qu'on nomme aujourd'hui roy de Pologne, portoit le portrait pendu à son col. »

DES DAMfiS. 113

Voyez comme cette dame se sceut sagement commander, que Tamour ne la transporta point à faire ce qu'elle désiroit le plus, sans qu elle vouloit qu'on lajinast pour ses mérites, et non pour le seul sujet de vindicte.

Feu M. de Gua, un des gallants et parfaits gentils^ hommes du monde en tout, me convia à la cour un jour d'aller disner avec luy. Il avoit assemblé une douzaine des plus sçavants de la -cour, entr'autres M. révesque de Dol *, de la maison d'Espinay en Bretaigne, MM. de Ronsard, de Baïf, Des Portes, d'Aubigny (ces deux sont encor en vie, qui m'en pourroyent démentir), et d'autres desquels ne me souvient; et n'y avoit homme d'épée que M. du Gua et moy*. En devisant, durant le disner, de l'amour, et des commoditez et incommoditez, plaisirs et desplaisirs, du bien et du mal qu'il apportoit en sa jouissance, après que chacun eut dit son opinion et de l'un et de l'autre, il conclud que le souverain bien de celte jouissance gisoit en cette vengeance, et pria un chacun de tous ces grands personnages d'en faire un quatrain imr promptu ; ce qu'ils firent. Je les voudrois avoir pour les insérer îcy, sur lesquels M. de Dol, qui disoit et escrivoit d'or, emporta le prix.

. Et certes, M. de Gua avoit occasion de tenir cette proposition contre deux grands seigneurs que je sçay, leur faisant porter les cornes pour la hayne qu'ils luy portoyent; car leurs femmes estoyent très-belles : mais en cela il en tiroit double plaisir : la vengeance

\. Charles d'Espinay, ëvêque de Dol de 1558 à 1591. 2. n oublie Agrippa d'Aubigné dont il vient de parler.

ne DES DAMES.

« il nous vient souvent visiter, mais c'est pour la- « mour de vous, ma mie. Faites-luy bonne chère; il ir nous peut faire beaucoup de plaisir ; son accoin tance (c nous peut beaucoup servir. »

D'autres disent à aucuns : « Ma femme est amou- « reuse devons, elle vous ayme; venez la voir, vous « luy ferez plaisir; vous causerez et deviserez ensem- (( ble, et passerez le temps. » Ainsi convient-ils les gens à leurs despens ; comme fit l'empereur Adrian, lequel, estant un jour en Angleterre (ce dit sa vie *) menant la guerre, eut plusieurs advis comme sa femme, Timpératrice Sabine, faisoit l'amour à toutes restes à Rome avec force gallants gentilshommes romains. De cas de fortune, elle ayant escrit une lettre de Rome en hors à un jeune gentilhomme romain qui estoit avec l'empereur en Angleterre, se complaignant qu'il l'avoit oubliée et qu il ne faisoit plus conte d'elle, et qu'il n'estoit pas possible qu'il n'eust quelques amourettes par delà, et que quelque mi-

1 . Si Brantôme n'a pas puise cette historiette dans quelque méchant livre que je ne connais pas, son manque de mémoire et son imagination lui ont fait singulièrement travestir le récit de Spartien {Adrien^ chap. x). Dans ce récit, il est uniquement question d'une emme qui avait écrit à son mari pour se plaindre que l'amour des plaisirs et des bains l'empêchait de revenir près d'elle. Adrien eut connaissance de cette lettre par sa police secrète, et lorsque le mari vint lui demander un congé pour retourner à Rome, il lui fit les mêmes reproches. « Ma femme, s'écria le demandeur, vous a donc écrit les mêmes choses qu'à moi? » — Voilà, sans un mot de plus, l'histoire que Spartien a racontée et uniquement pour montrer la curiosité d'Adrien, qui faisait espionner les moindres actions de ses amis. Quant à Impératrice, à sa lettre à un jeune homme, à la réponse d'Adrien et à la fuite du galant en Irlande, tout cela est de pure invention.

gnonne affettée ne l'eust espris dans les lacs de sa beauté^ cette lettre d'adventure tomba entre les mains d'Adrian ; et comme ce gentilhomme^ quelques jours après^ demanda congé à l'empereur sous couleur de Youlour aller jusques*à Rome promptement pour les affaires de sa maison^ Adrian luy dit en se jouant : « Et bien ! jeune homme> allez-y hardiment^ car Tim- « pératrice ma femme vous y attend en bonne dévoir tion. » Quoy voyant le Romain, et que l'empereur avoit descouvert le secret et luy en pourroit faire mauvais tour, sans dire adieu ny gare, partit la nuict après et s*enfuit en Irlande.

Il ne devoit pas avoir grand peur pour cela ; comme Tempereur disoit luy-même souvent, estant abreuvé à toute heure des amours débordées de sa femme : « Certainement, si je n'estois empereur, je me serois < bientost défait de ma femme ; mais je ne veux « monstrer mauvais exemple ^ » Comme voulant dire que n*importe aux grands qu'ils soyent là logez, aussi qu'ils ne se divulguent. Quelle sentence pourtant pour les grands, laquelle aucuns d'eux ont pratiquée, mais non pour ces raisons! Voilà comme ce bon empereur assistoit joliment à se faire cocu.

Le bon Marc Aurelle, ayant sa femme Faustine, une bonne vesse, et luy estant conseillé de la chasser, il respondit : «c Si nous la quittons, il faut aussi quitt ter son douaire, qui est l'empire*». Et qui ne voudroit estre cocu de mesme pour un tel morceau^ voire moindre?

i , Spartien, Jdrien^ ch. x.

2. Voyez J. Capitolin, Marc-sintonîn le philosophe y chap, xix.

Son fils Antonius Verus dit Comodus^ encor qu'il devint fort cruel, en dit de mesmes à ceux qui luy conseilloyent de' faire mourir ladite Faustine sa mère, qui fut tant amoureuse et chaude après uii gladiateur^ qu'on ne la put jamais guérir de ce chaud mal, jusques à ce qu'on advisade faire mourir ce maraut gladiateur et luy faire boire son sang*.

Force marys ont faict et font de mesmes que ce bon Marc Âurèlle, qui craignent de faire mourir leurs femmes putains, de peur d'en perdre les grands biens qui en procèdent, et aiment mieux estre riches cocus à si bon marché qu'estre coquins.

Mon Dieu 1 que j'ay cogneu plusieurs cocus qui ne cessoyent jamais de convier leurs parens, leurs amys, leurs compagnons, de venir voir leurs femmes, jusques à leur foire festins pour mieux les y attirer, et y estans, les laisser seuls avec elles dans leurs chambres, leurs cabinets, et puis s'en aller et leur dire: (c Je vous laisse ma femme en garde. 9

J*en ay cogneu un de par le monde, que vous eussiez dit que toute sa félicité et contentement gisoit à estre cocu ; et s'estudioit d'en trouver les occasions, et surtout n'oublioit ce premier mot : « Ma femme

1 . Tout ce paragraphe est rempli d'erreurs. D'abord le fils de M arc-Aurèle , Commodus Antoninus , ne porta jamais le nom de Verus ; puis il ne put point être question pour lui de songer à faire périr sa mère Faustine, car elle mourut avant qu'il fût monte sur le trône; enfin cette princesse ne but point le sang du gladiateiir qui lui avait inspire une passion violente. D'après l'avis des devins chakiëens consultés par Marc-Aurèle, pour la guérir de son amour, on tua le malheureux et elle dut se laver [sublavaré] avec son sang. (J. Capitolin, ibid.^ ibid,)

a est amoureuse de vous; Faymez-vous autant qu*elle « vousayme? » Et quand il voyoit sa femme avec son serviteur, bien souvent il emmenoit la compagnie hors de la chambre pour s'aller promener, les laissant tous deux ensemble^ leur donnant beau loisir de traitter leurs amours. Et si par cas il avoit à faire à tourner^ prestement en la chambre^ dès le bas du d^é il crioit haut^ il demandoit quelqu^un, il crachoit ou il toussoit, afin qu'il ne trouvast les amans sur le fait; car volontiers, encor qu'on le sçache et qu on s'en doute^ ces veues et surprises nesontguières agréables ny aux uns ny aux autres.

Aussi ce seigneur faisant un jour bastir un beau logis^ et le maistre masson luy ayant demandé s'il ne le vouloit pas illustrer de cornices ', il respondit : « Je ne sçay que c'est que corniches; demandez-le à « ma femme, qui le sçait et qui sçait l'art de géomé- « Irie; et ce qu'elle dira, faittes-le. »

Bien fît pis un que je sçay^ qui, vendant un jour une de ses terres à un autre pour cinquante mille cscus, il en prit quarante-cinq mille en or et argent, et pour les cinq restans, il prit une corne de licorne. Grande risée pour ceux qui le sceurent ; « Comme, « disoyent-ils, s'il n'avoit assez de cornes chez soy, « sans y adjouster celle-là. d

J'ay cogneu un très-gi^and seigneur, brave et vaillant, lequel vint à dire à un honneste gentilhomme' qu'il estoit fort son serviteur, en riant pourtant : •t Monsieur un tel, je ne sçay ce que vous avez fait à

Page 1