Candeur t blancheur
DÉS DAMES. i61
m\e devons avoir, puisque nature nous a donné des
liens en plusieurs sortes, non pour s'en servir en
^3sj>argne, comme une salle avare de son trésor,
^»aiais pour les distribuer honnorablement aux pau-
"^rTcs souffreteux et nécessiteux. Bien est-il vray
^ ^^ue nostre chasteté est semblable à un trésor,
' l^[uel on doit espargner en choses basses; mais,
' X>our choses hautes et grandes, il le faut despenser
' À largesse, et sans espargne. Tout de mesmes faut-
* il faire part de nostre chasteté, laquelle on doit ' eslargir aux personnes de mérite et vertu, et de
* Souffrance, et la dénier à ceux qui sont viles, de ^ nulle valeur, et de peu de besoin. Quant à nos ma- « l'ys, ce sont vrayement de belles idoles, pour ne « donner qu'à eux seuls nos vœux et nos chandelles,
« et n'en départir point aux autres belles images! «c car c'est à Dieu seul à qui on doit un vœu unique, « et non à d'autres. »
Ce discours ne déplut point à la dame et ne nuisit non plus nullement au serviteur, qui, par un peu de persévérance, s'en ressentit. Telz presches de charité pourtant sont dangereux pour les pauvres marys. J'ay ouy conter (je ne sçay s'il est vray, aussi ne le veux-je affirmer) qu'au commencement que les huguenots plantèrent leur religion; Êiisoyent leurs presches la nuict et en cachettes, de peur d'estre surpris, recherchez et mis en peine, ainsi qu'ils furent un jour en la rue de Saine t- Jacques à Paris, du temps du roy Henry deuxiesme, où des grandes dames que je sçay, y aUans pour recevoir cette charité, y cuidèrent estre surprises. Après que le ministre avoit fait son presche, sur la fin leur recommandoit la charité;
et incontinent après on tuoit leurs chandelles, et là un chacun et chacune Pexerçoit envers son frère et sa sœur chrestîen, se la départans l'un à l'autre selon leur volonté et pouvoir : ce que je n'oserois bonnement assurer, encor qu'on m'asseurast qu'il estoit vray ; mais possible que cela est pur mensonge et imposture*.
Toutesfois je sçay bien qu'à Poictiers pour lors il y avoit une femme d'un advocat , qu'on nommoit la belle Gotterelle, que j'ay veue, qui estoit des plus belles femmes^ ayant la plus belle grâce et façon ^ et des plus désirables qui fussent en la ville pour lors; et pour ce chacun luy jettoit les yeux et le cœur. Elle fut repassée au sortir du presche par les mains de douze escolliers, l'un après l'autre, tant au lieu du consistoire que sous un auvent , encor ay-je ouy dire sous une potence du Marché-Vieux, sans qu'elle en fit un seul bruit ny autre refus; mais, demandant seulement le mot du presche, les recevoit les uns après les autres courtoisement, comme ses vrays frères en Christ. Elle continua envers eux cette aumosne longtemps, et jamais n'en voulut prester pour un double à un papiste. Si en eut-il néantmoins plusieurs papistes qui, empruntans de leurs compagnons huguenots le mot et le jargon de leur asseml)lée, en jouii'ent. D'autres alloyent au presche exprès, et contrefaisoient les réformez, pour l'apprendre, afin de
\ . Ce n'est en effet qu'une odieuse et absurde calomnie que Brantôme aurait pu se dispenser de rapporter. — On sait que les païens faisoient courir des bruits du même genre sur les réunions secrètes des premiers chrétiens.
jouir de cette belle femme. J'estois lors à Poietiers jeune garçon estudiant, que plusieurs bons compagnons^ qui en avoyent leur part, me le dirent et me le jurèrent : mesmes le bruit étoit tel en la ville. Voilà une plaisante charité, et conscientieuse femme, faire ainsi choix de son semblable en la religion 1
U y a une autre forme de charité qui se pratique et s*est pratiquée souvent, à l'endroit des pauvres prisonniers qui sont es prisons et privez des plaisirs des dames, desquels les geollières et les femmes qui en ont la garde , ou les castellanes * qui ont dans les chasteaux des prisonniers de guerre, en ayant pitié, leur font part de leur amour et leur donnent de cela par charité et miséricorde, ainsi que dit une fois une courtisanne romaine à sa fille, de laquelle un galiant estolt extresmement amoureux, et ne luy en vouloit pas donner pour un double. Elle luy dit : E dagliy al munco per misericordia *.
Ainsi ces geollières, castellanes et autres, traittent leurs prisonniers, lesquels, bien qu'ils soyent captifs et misérables , ne laissent à sentir les picqueures de la chair, comme au meilleur temps qu'ils pourroyent avoir. Aussi dit-on en vieil proverbe : « L'envie en « vient de pauvreté; w et aussi bien, sur la paille et sur la dure, messer Priape hausse la tête, comme dans le plus doux et le meilleur lict du monde.
Voilà pourquoy les gueux et les prisonniers, parmy leurs hospitaux et prisons , sont aussi paillards que