‹ Œuvre complètes (volume 2)Chapitre 48 sur 217 · I. Castellane^ châtelaine · texte numérisé non relu

I. Castellane^ châtelaine

^. Eh! doime*lui, au moins pal* pitië.

i64 DES DAMES.

les rois, les princes et les grands dans leurs beaux pallais et lîets royaux et délicats.

Pour en confirmer mon dire, j'allégueray un conte que me fit un jour le capitaine Beaulieu , capitaine de gallères, duquel j'ay parlé quelquesfois. Il es toit à feu M. le grand prieur de France, de la maison de Lorraine, et estoit fort aymé de luy. L'allant un jour trouver à Malthe dans une frégatte , il fut pris des gallères de Sicile, et mené prisonnier au Castel-à-mare de Païenne, où il fut resserré en une prison fort estroitte , obscure et misérable, et très maltraitté l'espace de trois mois. Par cas, le castellan, qui estoit Espagnol, avoit deux fort belles filles, qui, Foyans plaindre et attrister, demandèrent un jour congé au père pour le visiter, pour l'honneur de Dieu; qui leur permit librement. Et d'autant que le c^itaine Beaulieu estoit fort gallant homme certes, et disoit des mieux, il les sceut si bien gaigner dez l'abord de cette première visite, qu'elles obtindrent du père qu'il sortist de cette meschante prison, et fut mis en une chambre assez honneste, et receut meilleur traitlement. Ce ne fut pas tout, car elles obtindrent congé de l'aller voir librement tous les jours une fois et causer avec luy.

Tout cela se démena si bien que toutes deux en furent amoureuses, bien qu'il ne fnst pas beau et elles très-belles, que, sans respect aucun, ny de prison plus rigoureuse, ny d'hazard de mort, mais tenté de privautez, il se mit à jouir de toutes deux bien et beau à son aise; et dura ce plaisir sans escandale; et fut si heureux en cette conqueste l'espace de huict mois, qu'il n'en arriva nul escandale, mal, inconvé-

nient ny de ventre enflé , ny d'aucune surprise ny

deseouverte; car ces deux sœurs s'entendoyent et

s'entredonnoyent si bien la main, et se relevoient si

gentiment de sentinelle ^ qu'il n'en fut jamais autre

chose. Et me jura, car il estoit fort mon amy, qu'en

sa plus grande liberté il n'eht jamais si bon temps ,

ny plus grande ardeur, ny appétit à cela, qu'en cette

prison, qui luy estoit très-belle, bien qu'on die n'y

en avoir jamais aucunes belles. Et luy dura tout ce

bon temps l'espace de huict mois, que la trefve fut

entre l'empereur et le roy Henry second *, que tous

les prisonniers sortirent et furent relaschez. Et me

jura que jamais il ne se fascha tant que de sortir de

cette si bonne prison, mais bien gasté ' de laisser ces

belles filles, tant favorisé d'elles, qui au départir en

firent tous les regrets du monde.

Je luy demanday si jamais il appréhenda inconvénient s'il fust esté déscouvert. Il me dit bien qu'ouy, mais non qu'il le craignit : car, au pis aller, on l'eust feit mourir, et il eust autant aymé mourir que rentrer en sa première prison. De plus, il craignoit que s'il n'eust contenté ces honnèstes filles, puisqu'elles le recherchoient tant, qu'elles en eussent conceu un tel despit et desdaing, qu'il en eust eu quelque pire traittement encore; et pour ce, bandant les yeux à tout, il se bazarda à cette belle fortune.

Certes, on ne sçauroit assez louer ces bonnes filles espagnoles si charitables : ce ne sont pas les premières ny les dernières.

On a dit d'autres fois en nostre France, que le duc

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