Penser ^ courir le pays. En italien paemre
DES DAMES. i83
le monde tant soit peu. Si bien qu'en nostre Guyenne, du temps de mon jeune aage , j'ay ouy dire à plusieurs gaUants honmies et veu jurer, qu'ils n'espouseroyent jamais fille ou femme qui auroit passé le Port de Pille *, pour tirer de longue vers la France. Pauvres fats qu'ils estoyent en cela, encor qu'ils fussent fort habiles et gallants en autres choses^ de croire €fie le cocuage ne se logeast dans leurs maisons^ dans leurs foyers, dans leurs chambres, dans leurs cabinets, aussi bien, ou possible mieux, selon la commodité, qu'aux palais royaux et grandes villes royales! car on leur alloit suborner, gaigner, abattre et rechercher leurs femmes , ou quand ils alloyent euxHnesmes à la cour, à la guerre, à la chasse, à leurs procez ou à leurs promenoirs, si bien qu'ils ne s'en appercevoyent et estoyent si simples de penser qu'on ne leur osoit entamer aucun propos d'amours , sinon que de mesnageries *, de leurs jardinages, de leurs chasses et oyseaux; et, sous cette opinion et légère créance, se faisoyent mieux cocus qu'ailleurs; car, partout, toute femme belle et habile, et aussi tout homme honneste et gallant , sçait Êdre l'amour, et se sçait accommoder. Pauvres fatz et idiots qu'ilz estoyent I et ne pouvoyent-ils pas penser que Vénus n'a nulle demeure préfisse % comme jadis en Cypre, en Pafos et Âmatonte, et qu'elle habite partout, jusques dans les cabanes des pastres et girons des berçères, voire des plus simplettes?
Depuis quelque temps en çà , ils ont commencé à
1 . En Poitou. — 2. Mesnageries, choses de mënage. 3. Pré fisse, préfixe.
perdre ces soUes opinions; car^ s'estans apperceus que partout y avoit du danger pour ce triste cocuage, ilz ont pris femmes partout où il leur a plu et ont pu ; et si ont mieux fait : ils les ont envoyées ou menées à la cour, pour les faire valoir ou parestre en leurs beautés^ pour en faire venir l'envie aux uns ou aux autres^ afm de s'engendrer des cornes.
D'autres les ont envoyées et menées playder et soliciter leurs procez, dont aucuns n'en avoyent nullement^ mais faisoyent à croire qu'ilz en avoyent; ou bien s'ilz en avoyent, les allongeoient le plus qu'ils pouvoyent, pour allonger mieux leurs amours. Voire quelquesfois les marys laissoyent leurs femmes à la garde du Palais, et à la gallerie et salle, puis s'en alloyent en leurs maison^, ayans opinion qu'elles feroyent mieux leurs besognes , et en gaigneroyent mieux leurs causes : comme de vray, j'en sçay plusieurs qui les ont gaignées, mieux par la dextérité et beauté de leur devant, que par leur bon droit; dont bien souvent en devenoyent enceintes; et, pour n*estre eseandalisées (si les drogues avoyent failly de leur vertu pour les en garder), s'en couroyent vistement en leurs maisons à leurs marys, feignans qu'elles alloyent quérir des tiltres et pièces qui leur faisoyent besoin, ou alloyent faire quelque enqueste , ou que c'estoit pour attendre la Saint-Martin^, et que, durant les vacations, n'y pouvant rien servir, alloyent au bouc, et voir leurs mesnages et leurs marys. Elles y alloyent de vray, mais bien enceintes.
Je m'en rapporte à plusieurs conseillers rapporteurs