Et it n'y a homme du commun, du peuple
afin que^ si elles s'eschauffent par trop^ et si sont surprises, qu'on ne connoisse leur rougeur, ny leur contenance estonnée, comme j'en ay veu; et le masque cache tout ; et ainsi trompent le monde.
J*ay ouy dire à plusieurs dames et cavaliiers qui
ont mené l'amour, que, sans la veue et la parole,
elles aymeroient autant ressembler les bestes brutes,
lesquelles, par un appétit naturel et sensuel, n'ont
autre soucy ne amitié que de passer leur rage et
chaleur.
Aussi ay-je ouy dire à plusieurs seigneurs et gallants gentilshommes qui ont couché avec de grandes dames, ils les ont trouvées cent fois plus lascives et desbordées en paroles que les femmes communes et autres. Elles le peuvent faire à finesse, d'autant qu'il ^t impossible à l'homme, tant vigoureux soit-il, de fer au collier et labourer tousjours; mais, quand il ^ient à la pose et au relasche , il trouve si bon et si appétissant quand sa dame l'entretient de propos lascifs et mots folastrement prononcez , que , quand ^énus seroit la plus endormie du monde , soudain ^Beest es veillée; mesmes que plusieurs dames, entretenant leurs amans devant le monde, fîist aux cham- '^fcs des reines et princesses et ailleurs, les pipoyent, belles leur disoyent des parolles si lascives et si friandes, qu'elles et eux se corrompoyent comme dedans un lict : nous, les arregardans, pensions qu'elles tinssent autre propos.
C'est pourquoy Marc Antoine ayma tant Cléopatre
et la préféra à sa femme Octavia, qui estoit cent fois
pios belle et aymable que la Cléopatre; mais cette
Cléopatre avoit la parole si affettée et le mot si à
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propos, avec ses fisiçons et grâces lascives^ qu'Anloin» ^e oublia tout pour son amour.
Plutarque ^ nous en fait foy, sur aucuns brocard^Hs ou sobriquets qu'elle disoit si gentiment^ que Mai v Antoine^ la voulant imiter^ ne ressembloit en ses dev^Ss (encore qu'il voulust fort faire du gallant) qu'à i^^ sa soldat et gros gendarme^ au prix d'elle et sarbeLHe fraze de parler.
Pline ' fait un conte d'elle que je trouve fort hearnsm^ et, par ce, je le répéteray icy un peu. C'est qu'uB^:K^ jour, ainsi qu'elle estoit en ses plus gaillardes hK:v> — meurs, et qu'elle s'estoit habillée à l'ad venant et ^ l'ad vantage , et surtout de la teste , d'une guirlancS^ ^ de diverses fleurs convenante à toute paillardL m , ainsi qu'ilz estoyent à table, et que Marc Antoi^ ^e voulut boire, elle l'amusa de quelque gentil discouBrr^^ et cependant qu'elle par bit, à mesure elle arrachf^ ^t de ses belles fleurs de sa guirlande, qui néantmoL^s:^^^ estoyent toutes semées de poudres empoisonnées, ^^ les jettoit peu à peu dans la coupe que tenoit MaM*^ Antoine pour boire; et ayant achevé son discou«'î^-f ainsi que Marc Antoine voulut porter la coupe a«^ bec pour boire , Cléopatre luy arreste tout court i^» w^ main, et ayant apposté un esclave ou criminel qui 1^ estoit là près, le fit venir à luy, et luy fit donner à boire ce que Marc Anthoine alloit avaller, dont soudain il en mourut : et puis, se tournant vers Marc Antoine, luy dit : a Si je ne vous aymois comme je
i . Antoine^ chap. xxxii.
2. Voyez liv. XXI, chap. ix. Brantôme s'est servi de la traduction de Dupinet, Lyon, 1562, in-f*.
« fais^ je me fusse maintenant défaite de vous, et « eusse feit le coup volontiers, sans que je voys bien a que ma vie ne peut estre sans la vostre. » Cette inirenlion et cette parole pouvoyent bien confirmer Jdarc Anthoine en son amitié, voire le faire croupir davantage aux costez de sa charnure.
Voilà comment servit l'éloquence à Cléopatre, que les histoires nous ont escrites très-bien disante : aussi mae Tappelloit-il que simplement la reine , pour plus grand honneur, ainsi qu'il escrit à Octave César, avant qu'ils fussent déclarez ennemis. « Qui t'a «r changé, dit-il, pour ce que j'embrasse la reine? « EJle est ma femme. Ay-je commancé dès à st'heure? w Tu embrasse Drussille, Tortale, Leontife, ou Ru- « file, ou Salure Litiseme*, ou toutes : que t'en « cbaut-il sur quelle tu donnes, quand l'envye t'en « prend? »
Par là Marc Anthoine louoit sa constance et blas*
moit la variété de l'autre d'en aymer tant au coup, et
luy n'aymoit que sa reine; dont je m'estonne qu'Oc-
tove ne l'ayma après la mort d'Antoine. Il se peut
feire qu'il en jouit, quand il la vit et la fit venir seule
en sa chambre, et qu'elle l'harangua : possible qu'il
nN irouva pas ce qu'il pensoit, ou la mesprisa pour
quelque autre raison, et en voulut faire son triomphe
i. Toas ces noms sont étrangement estropiés par Brantôme ou le copiste. Voici le texte de Suétone : « Tu deinde solam Drusil« km inis? Ita valeas, uti tu, hanc epistolam cum leges, non inieris Tertollam, aut Terentillam, aut RufiUam, aut Salviam Titisceniam,
aat oomes. Anne refert ubi et in quam arrigas? » {Octave- Auguste^
cfaap. Lxix.)
à Rome et la monstrer en parade; à quoy elle rémé* dia par sa mort advaneée.
Certes, pour retourner à nostre dire premier, quand une dame se veut mettre sur l'amour, ou qu'ell y est une fois bien engagée, il n'y a orateur au mond qui die mieux qu'elle. Voyez comme Sophonisl
nous a esté descrite de Tite-Live , d'Apian et d'au
très*, si bien disante à Tendroit de Massinissa, lors — — qu'elle vint à luy pour l'aymer, gaigner et réclamer — , et après quand il luy fallut avaUer le poison. Bref ^
toute dame, pour, estre bien aymée, doit bien parler — j
et volontiers on en voit peu qui ne parlent bien < t
n'ayent des mots pour esmouvoir le ciel et la terre — ^ et fust-elle glacée en plein hyver.
Celles surtout qui se mettent à l'amour, et si eU ne sçavent rien dire, elles sont si dessavourées*, qiK.^^ le morceau qu'elles vous donnent n'a ny goust ny veur : et quand M. du Bellay, parlant de sa couri sanne et déclarant ses mœurs, dit qu'elle estoit
Sage au parler, et folastre à la couche *,
cela s'entend en parlant devant le monde et enti tenant l'un et l'autre; mais lorsque l'on est à avec son amy, toute gallante dame veut estre libi en sa parole et dire ce qui luy plaist, afin de ta*:=^^ plus esmouvoii' Vénus.
\, Voyez Tite-Live, liv. XXX, chap. xii et xv; Appien, Rébus puniciSy chap. xxvii et xxviii; et fioccace, de Claris lieribuSy chap. lxxii.