‹ Œuvre complètes (volume 2)Chapitre 88 sur 217 · LA BEAUTÉ DE LA BELLE JAMBE · texte numérisé non relu

LA BEAUTÉ DE LA BELLE JAMBE

ET LA VERTU QU'eLLE A*.

Entre plusieurs belles beautez que j*ay veu louer quelques fois parmy nous autres courtisans^ et autant propres à attirer à l'amour, c'est qu'on estime fort une belle jambe à une belle dame; dont j'ay veu \i^ sieurs dames en avoir gloire, et soin de les avoir et entretenir belles. Entre autres, j^ay ouy raconter d'une très-grande princesse de par le monde, que j'ay cogneue", laquelle aymoit une de ses dames pa^ dessus toutes les siennes, et la favorisoit pardessus les autres^ seulement parcequ'elle luy tiroit ses chausses si bien tendues, et en accommodoit b grève, et mettoit si proprement la jarretière, et mieux que toute autre ; de sorte qu'elle estoit fort advancée

I . Ce discours a été résumé ainsi par Brantôme : « Le troisiesme traicte de la beauté d'une belle jambe et comment ell' eA fort propre et a grand* vertu pour attirer à l'amour. » Voyex sa préface, tome I, p. 3.

3, Catherine de Médicis. Voyes tome VII, p. 342.

es d'elle; mesme luy fit de bons biens. Et par j sur cette curiosité qu'elle avoit d'entretenir sa fe ainsi belle^ faut penser que ce n'estoit pour la er sous sa juppe, ny son cotillon ou sa robbe^ ; pour en faire parade quelquesfois avec de beaux sons de toille d*or et d'argent^ ou d'autre estoffe^ proprement et mignonnement faits^ qu'elle pord'ordinaire : car l'on ne se plaist point tant en

que Ton n'en vueille faire part à d'autres de la \ et du reste.

ïtte dame aussi ne se pouvoit pas excuser^ en ni qae c'estoit pour plaire à son mary^ comme Luspart d'elles le disent^ et mesmes les vieilles , ad elles se font si pimpantes et gorgiases^ encores îlles soyent vieilles ; mais cette-cy estoit veufve. (t vray que du temps de son mary elle faisoit de me, et pour ce ne voulut discontinuer par am« >, l'ayant perdu, 'ay cogneu force belles^ honnestes dames et filles^

sont autant curieuses de tenir ainsi précieuses >ropres et gentilles leurs belles jambes : aussi elles ont raison; car il y gist plus de lasciveté qu'on pense.

hj ouy parler d'une très-grande dame, du temps roy François^ et très-belle, laquelle, s'estant rompu ' jambe, et se l'estant faite rabiller, elle trouva elle n'estoit pas bien, et estoit demeurée toute te : elle fut si résolue, qu'elle se la fît rompre une •e fois au rabilleur, pour la remettre en^jon point, une auparavant , et la rendre aussi belle et aussi ite. 11 y en eut quelqu'une qui s'en esbahit fort; i a celle une autre belle dame fort entendue fit

respouse et luy dit : « A ce que vois, vous ne sçavez a pas qu'elle vertu amoureuse porte en soy une belle a jambe. »

J'ay cogneu autresfois une fort belle et honneste fille de par le monde^ laquelle estant fort amoureuse d'un grand seigneur, pour Tattirer à soy et en escroquer quelque bonne pratique , et n'y pouvant parvenir, un jour estant en une allée de parc, et le voyant venir, elle fît semblant que sa jarretière luj tomboit; et, se mettant un peu à l'escart^ haussa sa jambe, et se mit à tirer sa chausse et rabiller sa jarretière. Ce grand seigneur l'advisa fort^ et en trouva la jambe très-belle; et s'y perdit si bien que cette jambe opéra en luy plus que n'avoit fait son beau visage; jugeant bien en soy que ces deux belles colonnes soustenoient un beau bastiment; et depuis l'advoua-il à sa maistresse, qui en disposa après comme elle voulut. Notez cette invention et genlilk façon d'amour.

J'ay ouy parler aussi d'une belle et honneste dame, surtout fort spirituelle^ de plaisante et bonne humeur^ laquelle , se Élisant un jour tirer sa chausse à son vallet de chambre, elle luv demanda s'il n'entroit point pour cela en ruth, tentation et concupiscence' encor dit-elle et franchit le mot tout outre. Le vallet; pensant bien dire^ pour le respect qu'il luy portoii, luy respondit que non. Elle soudain haussa la maio et luy donna un grand soufflet. « Allez, dit-elle, vous « ne me servirez jamais plus; vous estes un sot, je « vous donne vostre congé. »

Il y a force vallets de filles aujourd'huy qui ne sont si continents, en levant, habillant et chaussant

leurs maislresses : il y a aussi des gentilshommes qui (i^eussent fait ce trait, voyant un si bel appas.

Ce n'est d'aujourd'huy seulement que l'on a estimé la beauté des belles jambes et beaux pieds, car c'est une mesme chose; mais du temps des Romains, nous Usons * que Lucius Vitellius , père de l'empereur Vilellius, estant fort amoureux de Massalina, et désirant estre en grâce avec son mary par son moyen, la pria un jour de luy foire cet honneur de luy accorder un lion. L'emperîère luy demanda : « Et quoy? — C'est, «madame, dit-il, qu'il vous plaise qu'un jour je « vous deschausse vos escarpins. )> Massalina qui estoit toute courtoise pour ses sujets, ne luy voulut infuser cette grâce; et, l'ayant deschaussée, en garda un escarpin et le porta tousjours sur soy entre la chemise et la peau, le baisant le plus souvent qu'il pouvoit, adorant ainsi le beau pied de sa dame par l'^carpin, puisqu'il ne pouvoit avoir à sa disposition le pied naturel ny la belle jambe.

Vous avez le milord d'Angleterre des Cent Nouvelles de la reine de Navarre ', qui porta de mesme le gand de sa maistresse à son costé,- et si bien enrichy. J'ay cogneu force gentilshommes qui, premier que porter leurs bas de soye , prioient les dames et lûaistresses de les essayer et les porter devant eux quelques huict ou dix jours, du plus que du moins, et puis les portoyent en très-grand' vénération et contentement d'esprit et de corps.

J'ay cogneu un seigneur de par le monde, qui,

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