I . Œillade, coup d œil. — 2. Cio^ Chio
belles jambes et belles grèves et leui*s pieds affettez cl bien chaussez.
Sur quoy il me souvient qu'une fois à la cour^ une dame de fort belle et riche taille^ contemplant une magnifique et belle tapisserie de chasse où Diane et toute sa bande de vierges chasseresses y estoyent fort naïfvement représentées, et toutes vesteues menstroyent leurs beaux pieds et belles jambes, elle avoit une de ses compagnes auprès d'elle , qui estoit de fort basse et de petite taille, qui s*amusoit aussi avec elle à regarder icelle tapisserie ; elle luy dit : < Hàl a petite^ si nous nous habillions toutes de cette « façon, vous le perdriez comptant, et n'auriez grand If advantage^ car vos gros patins vous descouvri- (c roient ; et n'auriez jamais telle grâce en vostre ff marcher, ny à monstrer vostre jambe^ comme nous « autres qui avons la taille grande et haute : par ce quoy il vous faudroit cacher et ne paroistre guière$< « Remerciez donc la saison et les robbes longues que « nous portons, qui vous fiivorisent beaucoup et qui « vous couvrent vos jambes si dextrement^ qu'elles « ressemblent, avec vos grands et hauts patins d'un « pied de hauteur , plustost une massue qu une « jambe ; car, qui n'auroit de quoy à se battre, il ne a faudroit que vous couper une jsunbe et la prendre « par le bout et du costé de vostre pied chaussé et « hanté* dans vos patins; on feroit rage de bien « battre. »
Cette dame avoit beaucoup de sujet de dire telles parolles, car la plus belle jaiaobe du monde ^ si elle
\ . ffansd, ente.
DES DÂM£S. 325
est ainsi enchâssée clans ces gros patins^ elle perd du tout sa beauté 9 d'autant que ce gros pied bot luy rend une déformité par trop grande; car si le pied n'accompagne la jambe en belle chaussure et gentille forme ^ tout n'en vaut rien. Parquoy' les dames qui prennent ces grands et gros lourdauts de patins pensent embellir et enrichir leurs tailles et par elles s'en Élire mieux aymer et paroistre; mais de lautre costé elles appauvrissent leur belle jambe et belle grève ^ qui vaut bien autant en son naturel qu'une grande taille contre&itte.
Aussi) le temps passée le pied beau portoit une telle lasciveté en soy^ que plusieurs dames romaines prudes et chastes, au moins qui le vouloyent contre* faire^ et encor aujourdhuy plusieurs autres en Italie, à l'imitation du vieux temps, font autant de scrupule de le monstrer au monde comme leurs visages, et le cachent sous leurs grandes robbes le plus qu'elles peuvent afin qu'on ne les voye pas ; et conduisent en leur marcher si sagement^ discrètement et compassément % qu il ne passe jamais devant la robbe.
Cela est bon pour celles qui sont confites en prudhomie ou semblanee ', et qui ne veulent point donner de tentation; nous leur devons celte obligation; noais je croyque, si elles avoyent la liberté^ elles feroyent monstre et du pied et de la jambe et d*au* très choses; et aussi qu'elles veulent monstrer à leurs marys , par certaine hypocrisie et ce petit scrupule ,
i . T^s onze mots qui suivent ont été omis dans le manuscrit. 2- Com/wsséme/itf d'une manière compassée. 3. C'est-à-dire : ou semblanee de prud'homie.
qu'elles sont dames de bien : d'ailleurs je m'en rapporte à ce qui en est.
Je sçay un gentilhomme fort gallant et honneste, qui, pour avoir veu à Rheims, au sacre du roy dernier ^, la belle jambe^ chaussée d'un bas de soye blanc^ d*une belle et grande dame veuiVe et de haute taille, par dessous les eschaffauts que l'on fait pour les dames à voir le sacre ^ en devint si espris, que depuis il se cuida désespérer d'amour; et ce que n^^voit pu fah*e le beau visage, la belle jambe et la belle grève le firent : aussi cette dame méritoit bien en toutes ses belles paities de faire mourir un honneste gentilhomme. J'en ay tant cogneu d'autres pareils en cette humeur.
Tant y a, pour fin, ainsi que j*ay veu tenir pour maxime à plusieurs gallants courtisans^ mes compagnons, la monstre d'une belle jambe et d'un beau pied est fort dangereuse à ensorceler les yeux hsdS^ à l'amour; et m'estonne que plusieurs bons escri* vains ^ tant de nos poètes qu'autres^ n'en ont escrit des louanges, comme ilz ont Êiit d'autres parties de leur corps. De moy, j'en eusse escrit davantage; mais j'aurois peur que, pour trop louer ces parties du corps, l'on m'objiçast que je ne me souciasse guières des autres, et aussi qu'il me faut esorire d'autres sujets, et ne m'est permis de m'arrester tant sur un.
Par quoy je fais fin en disant ce petit mot : « Pour « Dieu^ mesdames, ne soyez si curieuses à vous faire « paroistre grandes de taille et vous monstrer autres, <c que vous n'advisiez à la beauté de vos jambes^