I. Marguerite d'AngouIème. — 2. Considération^ réflexion
la femme qui avoit le plus d'esprit et disoit des mieux^ et estoit une veufve belle et accomplie en tout.
Mon frère, après avoir demeuré quelques jours avec ma grand'mère et ma mère^ qui estoit lors en sa cour^ s'en retourna voir son père. Au bout de quelque temps ^ se desgoustant fort des lettres , et ne s'y voyant propre, les quitte tout à plat, et s'en va aux guerres de Piedmont et de Parme, où il acquis! beaucoup d'honneur. Il les pratiqua l'espace de cinq à six mois sans venir en sa maison ; au bout desquds vint voir sa mère, qui estoit lors à la cour avec b reine de Navarre, qui se tenoit lors à Pau, à laquelle il fit la révérence ainsi qu'elle tournoit de vespres. Elle, qui estoit la meilleure princesse du monde, Iny fit une fort bonne chère, et, le prenant par la main, le pourmena par l'église environ une heure ou deux, luy demandant force nouvelles des guerres du Piedmont et d'Italie, et plusieurs autres particularitez; auxquelles mon frère respondit si bien, qu'elle en fut satisfaitte (car il [disoit des mieux) tant de son esprit que de son corps, car il estoit très-beau gentilhomme, et de l'aage de vingt-quatre ans. Enfin, après l'avoir entretenu assez de temps, et ainsi que la nature et la complexion de cette honnorable princesse estoit de ne desdaigner les belles conversations et entretien des honnestes gens, de propos en propos, tousjours en se pourmenant, vint précisément arrester coy mon frère sur la tumbe de mademoiselle de La Roche, qui estoit morte il y avoit trois mois; puis le prit par la main et luy dit : « Mon (c cousin » (car ainsi l'appelloit-elle, d'autant qu'une fille d'Albret avoit eslé mariée en nostre maison de
Bourdeille ; mais pour cela je n'en mets pas plus grand pot au feu^ ny n'en augmente davantage mon ambition)^ « ne sentez-vous point rien mouvoir sous « vous et sous vos pieds? — Non, madame, resm pondit-il. — Mais songez-y bien^ mon cousin ^ » luy répliqua-elle. Mon frère luy respondit : « Ma- « dame^ j'y ay bien songé^ mais je ne sens rien mou- « voir j car je marche sur une pierre bien ferme. — m Or, je vous advise », dit lors la reine, sans le tenir plus en suspens j a que vous estes sur la tumbe et if le corps de la pauvre madamoiselle de I^a Roche, « qui est icy dessous vous enterrée, que vous avez « tant aymée. Puisque les âmes ont du sentiment « après nostre mort, ne faut douter que cette hon- <c neste créature, morte de frais, ne se soit esmeue fc aussitost que vous avez esté sur elle. Et si vous ne « l'avez senty à cause de l'espaisseur de la tombe, « ne faut douter qu'en soy ne soit plus esmeue et resa sentie. Et d'autant que c'est un pieux office d'avoir ir souvenance des trespassez j et mesme de ceux que c l'on a aymez, je vous prie luy donner un Pa/er m nosier et un j4ife Maria ^ et un De Profundis^ et « l'arrousez d*eau béniste; et vous acquerrez le nom % de trèsrfidel amant et d'un bon chrestien. Je vous m lairray donc pour cela, » et part et s'en va. Feu mon frère ne faillit à ce qu'elle avoit dit, et puis Talla trouver, qui luy en fit un peu la guerre, car elle estoit commune en tout bon propos et y avoit bonne grâce.
Voilà l'opinion de cette bonne princesse, laquelle la tenoit plus par gentillesse et par forme de devis que par créance, à mon ad vis.
Ces propos gentils me font souvenir d'iin épitaphe d'une courtisanne qui est enterrée à Nostre-Dame de Populo \ où il y a ces mots : Qumso, çlaior, ne me diutius calcalam amplius calces : a Passant^ m'ayant c< tant de fois foullée et trepée', je te prie ne me « treper ny ne me fouler plus. » Le mot latin a plus de grâce. Je mets tout œcy plus pour risée que pour autre chose.
Or^ pour faire fin, ne se faut esbahir si cette dame espagnole tenoit cette maxime des belles dames qui se sont fort aymées , et ont aymé et ayment, et se plaisent à estre louées, bien qu'elles ne tiennent guières dû passé; mais pourtant c'est le plus grand plaisir que vous leur pouvez donner, et qu'elles ayment plus^ quand vous leur dittes que ce sont tousjours elles ^ et qu'elles ne sont nullement changées ny envieillies^ et surtout qui ne deviennent point vieilles de la ceinture jusqu'au bas.
J'ay ouy parler d'une fort belle et honneste dame qui disoit un jour à son serviteur : « Je ne sçay que « désormais m'apportera plus grande incommodité « la vieillesse (car elle avoit cinquante-cinq ans); a mais, Dieu mercyl je ne le fis jamais si bien a comme je le fais, et n'y pris jamais tant de plaisir, flc Que si cecy dure et continue jusqu'à mon extresme « vieillesse, je ne m'en soucie d elle autrement, ny « ne plains point le temps passé. >i
Or, touchant l'amour et la concupiscence, j'ay allégué iey et ailleurs assez d'exemples^ sans en tirer