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2Î52 GRAISDS CAPITAINES ESTRANGERS.

prandre ny emprunpter rien ailleurs comme d*au très, sinon de ce qu'il prendrait sur luy et chez luy ; comme il leur dist vray, et leur sceut très bien remonstrer quand il les vist de^vant le roy. Ce ne fust sans rire et se mocquer des festinez.

Mais M. le mareschal , qui en rioit le premier son saoul, la luy garde bonne; car, quelque tem{>s après ^ il luy fit desrober un fort beau petit mullet en allant à Tabrevoir, car il alloit tousjours attaché à la queue des autres chevaux de poste; ce qui estoit fort aisé à faire. Aussi tost qu'il l'eust eu, aussi tost luy fitaccoustrer et escorcher , et en fît faire des pastez , les uns d'assiette, les autres à la sauce chaude, les autres en venaison; et sur ce convia ledict Brusquet à venir disner avec luy, car il le traicteroit bien mieux, sans tromperie. Brusquet y va , qui avoit bonne fain , et qui mangeoit bien de son naturel ; se mit sur ce pasté d'assiette et de sauce chaude, à en manger son saoul, et puis sur celuy de venaison prétendue. Amprès qu'il fut bien saoul y M. le mareschal luy demanda : ce Et ce bien ! Brusquet, ne t'ay je pas faict bonne chère ? Je (c ne t'ay pas trompé comme toy, qui me fis mourir a de fain. >» Brusquet luy respondit qu'il estoit très content de luy, et qu'il n'avoit jamais mieux mangé. a Or (luy réplicqua M. le mareschal), veux-tu voir a ce que tu as mangé ? » Soudain il luy faict apporter la teste de son mullet sur la table, accommodée en forme d'hure de sanglier : « Voylà, Brusquet (luy dist- « il) , la viande que tu as mangé; tu recognois bien <c cestebeste? x> Qui fut estonné? ce fut Brusquet, dont il en rendit sur le champ si fort sa gorge qu'il en cuyda crever, autant du mal de cœur qu'il en conceut, que

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du desplaisir d'avoir ainsi dévoré son pauvre petit muUet qu'il aymoit tant , et qui le menoit si doucement aux champs et à la ville, et partout.

Un' autre fois, la reyne eut toutes les envies du monde de voir la femme de Brusquet, que M. d'Estrozze luy avoit paincte fort laide, comme de vray ell' estoit; et luy dist qu'elle ne Taymeroit jamais s'il ne la luy ammenoit ; ce qu'il fit. Et la luy mena parée, attifTée et accommodée ny plus ny moins comme le jour de ses nopces, avec ses cheveux ny plus ny moins respanduz soubz son chapperon sur ses espauUes, comme une jeune espousée. Sur quoy, il lui commanda de tenir toute telle mine : et luy-mesmes la tenant par la main, la mena ainsi dans le Louvre devant tout le monde, qui en creva de rire ; car Brusquet aussi faisoit tout de mesmes mine douce et aflaitée d'un nouveau marié. Or, nottez qu'advant il avoit adverty la reyne que sa femme estoit si sourde qu'elle n'auroit nul plaisir de l'entretenir; mais c'estoit tout un : la reyne la vouloit voir, par la sollicitation de M. d'Estrozze, et parler à elle et l'entretenir de son mesnage et du traictement et de la vie de sonnnary.

De l'autre costé, Brusquet avoit dict à sa famé que la reyne estoit sourde, et quand elle luy parleroit, qu'elle luy parlast le plus haut qu'elle pourroit, la menaçant si elle faisoit autrement. Outre tout cela, il l'instruisoit de mesmes de ce qu'elle diroit et fairoit quand elle seroit devant la reyne. Ne faut point doubter les instructions plaisantes qu'il luy donna , lesquelles de poinct en poinct ensuivit très bien ; car ell' estoit faicte de main de maistre. Quand donc elle fust devant la reyne, amprès luy avoir faict la révérance

2S4 GRANDS CAPÎTAlUEâ ÉSTRAAGÉRS.

bien basse; ateoiiipalgtléé d'utl petit initiôis bdufibifnesque; selbil la leçon dû iiiary, et dist : c< Madame là « reyne, Died tous garde de mal! a Là reyne l'âbcommant^e à raîraisoriner fet lùy detiiandëi:^ le J)lus haut qu'elle peut quelle chère et cdinméiit elle se portoit. Sdn mafy l'ayant laissée dèà l'èritrëë de là pbrtéj [elle] comniance à parler fet brier haut cdiniii* uile fbUé : et si la reyne parloit haut, la femWe enfcbf es plus ; Si que la chambre en tétfentissbit si haiit, que lé bruibt en raisônnôit jusqiies à la basse cbiirt du LoUTre.

M. d'Estrozze, là-dessus arrivant, sfe toiililt meslfef de luy parler ; mais Brusquet l'aVôit advertib IJù'il estoit aussi sourt, ou plus que la teyrie, et qu'elle ne parlast jamais à luy que fort près à l'oteille et le plUs haut qu'elle pourroit. A quoy elle tie faillit à Idut de poinct en poinct. Dont M. d'Estrozze^ ddubtant des bayes accoustumées dudict Brusquet, ayarit- mis la teste à la fenestre, il vist en là basse coUrt Ufa vallet de limier qui atoit sa trompe péildufe ail fcbl. Il l'appela et luy bâilla un cbuple d'escus poiif sdtitieir de sa trompe à l'oreille de ladicte femme tafit tjii'il pourroit jusqu'à ce qu'il diroit Aolà. L'âyatit dotib faict entrer dans la chambre, il dist à la réyne : a Ma- « dame, ceste fbmme est sourde, je m'en in^ys là guérir. » Et luy prend la testè^ et cbillmande audibt vallet de sonner toutes chasses de bërf aux déUx bt^ëil-^ les de ladicte dame ; ce qu'il fit. Et M. d'Estlozzfe là luy tenant paf forde tousjdursj il j^ totltia tant qti'U l'estourdit, et cerveau et oreilles, qu'elle dèlneura plus d'un ihois estropiée du bérvèàu et de l'oU^e, sms jamais entendre mot, jusqu'à ce que lëd tuëdêcins y portarent remède, qui cdUSta bbU.-Ët pSIrâiuèi^ BrU^

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qaety qui avoit (ionnë k peine aux autres de crier si haut apfès sa femme sourde prétendue, il l'eut tout à trac et de mesme à parler à elle ; dont son mesnage ne s'en porta pas mieux quand il luy en commandoit quelque chose.

I3h' autre fois M. d'Estrozze estant Venu en poste à Paris la vlgille de Pasqiies, et s'estanl retiré à la desrobade en son logis aux fàuxbbiirgs de Sainct Germain , parce qu'il Voulôit qii'on ne lè visl ny qu'on ne le sceust en ville (jli'aprèà la feste; mais Brusquet l'ayant sceu par le moyen du postilloîi qui l'avoit mené , lè jour de la bonne feste il Va louer deux cordelliers pour feeste matinée, et leur ayaiii donné à chascun un bel escU, leur dist qu'il y avoit un grand gentilhomme aux fauxboUtgs de Sainct Germain où il les mèneroit, qui estoit un peu tenté du tnauvais diable, si qu'il hé vouloit faire nullement ses |)àsques, non pas seùllement Toir Dieu, ny ses ministres qui l'administroierit; et JkJuT ce, qu'ilz fairoiétlt Un œiivre fort charitable de l'allei* visiter , liiy porter et donner de l'eau béniste, et le consacrer, luy et son diable, de quelques bonnes et saidctes oi*àisons, sutïragés^ et létanies. Le^ cordellîet^ s'accordent fort bien à tout cela, et marchent résoluz avec Brusquet pour faire ce bon et saint ôfBbe, et qUoyque Brusquet leur eust remonstré que c'estoit uti diable d'homme, et qu'ilz aVoient affairé èncor llbn âVec un homme mais avecqû'ung diable, lesqùlelz ilz respdndirent qu'ilz en avoient \eut d'autres, et c|u'ilz ne le craigfaoient point. Brusquet donc, les a^àtat cbnduitz jusques à là porte dé là chambre,

f • Suffrages^ prières, oraisons.

sans aucun empeschement des serviteurs, car il les cognoissoit comme pain, et aussi qu'il leur avoit faîct accroyre que M. d'Estrozze luy avoit commandé les luy mener pour chose d'importance, pour laquelle il se vouloit ayder d'eux, et aussi qu'il se sentoit attainct de quelque péché dont il se vouloit purger avecqu'eux, et, pour ce, que personne n'entrast en la chambre sinon les deux cordelliers : par ainsi chascun se tint quoy, et Brusquet à la porte de la cliambre. Quand ilz furent donc entrez, vindrent au lict de M. d'Elstrozze, qui lisoit en un livre. Eux , après luy avoir demandé comment il luy alloit du corps et de l'âme, il les advise furieusement, et s'advançant sur le lict, leur demanda ce qu'ilz venoient faire là, et leur commanda aussi tost de vuider, car de son naturel il n'aymoit guières ces gens là.

Mais eux se mirent à luy jetter force eau béniste, qu'il naymoit pas plus encor, et accommençarent après à faire leurs exorcismes et oraisons : à quoy M. d'Estrozze se voulant tourner pour prendre son espée du chevet de son lict, un cordellier s'en saisist par l'advis de Brusquet, qui leur avoit dict auparavant. Mais M. d'Estrozze s'estant levé et mis en place, se mit en devoir de recouvrer son espée ; se faict un bruict, s'eslève un tintamarre en la chambre, si que ses serviteurs y accoururent ; et Brusquet luy-mesme le premier entre l'espée au poing avec sa main gauchère , faict du compaignon , crie : <c Holà , bolà ! « secours, secours! me voycy pour vous en donner. » Et là dessus prend ses deux cordelliers et les emmène gentiment ; et puis passe l'eau, et s'en va faire le conte au roy, qui ne sçavoit point la venue dudict M. d'Es-

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trozze. Et par ainsi fut-elle publiée qu'il tenoit cachée ; qui ne fut sans rire. Et aussitost fut envoyé visiter du roy, comment il se trouvoit des cordelliers, et s'ilz luy avoient donné meilleure créance que devant.

M. d'E^trozze^ au bout de deux jours, s'en va plaindre à l'inquisiteur de la foy (qui estoit lors M. nostre maistred'Oris*, ouBenedicti% ou Divolet') de Toprobre qui avoit esté faict à Dieu, et de l'injure à luy, et mesme pour s'ayder ainsi des ministres de Dieu et de rëglise à s'en servir de risée, et du grand scandalle qui en estoit cuydé arriver, car il avoit cuydé tuer ces gens de bien : et pour ce les prioit d'y avoir esgard, car c' estoit traict d'un hérétique (et Dieu sçait s'il se soucioit ny de cordelliers, ny de leur église, ny des inquisiteurs), et qu'ilz lui en fissent raison, et qu'il s'en rendoit partie, ainsi qu'il s'en estoit plainct au roy, qui vouloit qu'on en enquist et que ledict Brusquet fust appréhendé au corps. Ce que messieurs les inquisiteurs, y allans à la bonne foy et sur le bon dire dudict M. d'Estrozze, firent; et envoyarent le prendre par sept ou huict sergens, et fut mené en prison, où il demeura quelques jours, qu'on vouloit adviser à

4 . Mathieu Ory, dominicain, grand inquisiteur en France, mort à Paris le 12 juin 1557, à soixante-cinq ans. — Il existe dans la collection Fontanieu (Portefeuilles de l'histoire de France, année 1550), la copie de lettres patentes de Henri II, confirmant au docteur Ory le pouvoir d'inquisiteur de la foi, qui lui avait été donné par le pape. Ces lettres sont du 22 juin 1550. Une autre pièce du volume est relative à une pension de trois cents livres, accordée au même personnage le 7 juin 1550.

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