‹ Œuvre complètesChapitre 169 sur 267 · Louise de Pisseleu de Heiily · texte numérisé non relu

Louise de Pisseleu de Heiily

LE MAIŒSGHAL D'ESTR0Z2K. 271

tous ses grandz moyens au service de nos roys; car^ à ce que je tiens de son fik et de ses anciens serviteurs^ de plus de cinq cens milF escuz qu'il avoit vaillant quand il vint au service de nos roys, il est mort n'ayant pas laissé à son fds vaillant vingt miirescus. C'est despancé cela 1 et ce, sans avoir grandes récompenses ny bienfaict^ de nos roys, car il n'estoit point importun ny demandant ; et les biens d'église qu'eut M. le cardinal Estrozze*, son frère, vindrent plustost de la libérallité du feu roy Henry et de la sollicitation de la reyne, leur parante, que par importunitez et demandes dudict M. d'Estrozze; car il avoit le cœur fort noble, généreux et splandide.

Quand Guignes fust pris*, le aiilord Grey*, un très bon et grand capitaine angloys de son temps, commandant dedans, y fut pris. Le roy et M. de Guyse, son général, le donnarent audict M. d'Estrozze pour en tirer rançon et faire son proffict, en récompense de la peine qu'il avoit prise en la prise de ceste ville et de Callais, et y avoir très bien servy le roy. Il se tint plus content de ce présent, venant ainsi de la bonne vou* lonté et libérallité de son roy et général, que si on luy eust faict d'ailleurs un don dix fois plus grand que celuy-là; car il ne tira de ce prisonnier que huit mill' escus, que M. le conte de La Rochefoucaud ^ luy fist

i . Laurent Strozzî, cardinal et archevêque d^Aix, mort à Avigncm le 14 décembre 1571.

2. En 1558. Voyez Holingshed^ Chronicles of Engiand^ année 1558, et W, Dugdale, The baronage of England^ J675, in-f», tomel, p. 715.

3 . François , comte de la Rochefoucauld , tné à la Saint-Barthélémy.

272 GRANDS CAPITAIISES ESTRANGERS.

donner pour faire eschange de luy à luy, qui estoit prisonnier en Flandres despuis la journée de* Sainct- Quantin.

Or, de raconter la valleur et les faictz d'armes dudict M. d'Estrozze, ce n'est qu'escrire en vain, car Ton sçait assez, et par livre, et pour avoir ouy dire et pour l'avoir veu, comm' il y en a encores force vivans qui l'ont veu, ce qu'il fît durant nosroys François et Henry en Italie, en France, en Escosse, à Parme, en Toscane, lieutenant de roy; si qu'on ne luy sçauroit rien reprocher.

Il a esté combattu, aussi il a combattu; il abattu, aussi a esté battu, comme j'ay dict. Mais, hé ! qui n'est le grand capitaine à qui les malheurs de guerre n'arrivent? 11 ne sçauroit autrement estre grand capitaine, s'il ne luy mésarrive quelquefois; non plus qu'un pilotte ou marinier ne peut estre bon et expert, s'il n'a jamais veu tormente ny tempeste, sinon tousjours bonnace.

Si en diray-je encor cecy de luy. On le tenoit plus propre à forcer, defîendre, fortiffier et assaillir places, qu'à combattre en campaigne; car il y estoit malheureux, et aussi plus nay à obéir soubz un grand général que d'estre chef et général luy-mesmes, ainsi que j'en ay cogneu force de ce naturel : tesmoingtz Metz, Callais, Guines, Théonville, et force autres lieux; car il estoit un très grand ingénieux et fort laborieux, ainsi que dict une vieille chanson d'un advanturier françois, qui fut faicte durant le siège de Metz, dont un des couplets est tel :

Monsieur de Guyze estoit dedans, Avecques beaucoup de noblesse ,

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De Vandosme les deux enfans^, Et de Nemours plein de prouesse ; Et le seigneur Pierre Estrozze, Qui nuict et jour est sur rempartz Faisant remparts de grand addresse, Et remparant de toutes partz.

Si la rithme n'est bonne, le subject et le sens est bon. Mais lant y a que ce seigneur servit là de beaucoup. Après tant de belles choses , ce brave seigneur vint à mourir au siège de Théonville, là où il travailla et servit de beaucoup : estant donc dans la trencbée, il fut blessé d'une grande mousquetade, dont il tumba, et aussi lost fut relevé par M. de Vieilleville et autres". Ft luy disant ledict M. de Vieilleville que ce n'estoit rien, et qu'il prist courage, il luy respondit : a Mil monsieur de Vieilleville, ne me donnez point « de courage; j'en ay prou: prenez-le pour vous. Je

i . Jean et Louis, fils de Ch. de Bourbon, duc de Vendôme.

â Voici comment sa mort est racontée dans les mémoires de Vieilleville : « Une mousquetade luy traversa le corps, dont il mourut à demie-heure après le coup, estant M. de Guyse fort près de luy, auquel il dist : « Ha ! Teste-Dieu ! Monsieur ! Le Roy « perd aujourdhuy un bon serviteur, et Vostre Excellence en- « cores. > Et le voulant ce prince admonester de son salut, et luy remémorant le nom de Jésus : « Quel Jésus, dist-il, mort-Dieu! « venez- vous me rameute voir icy ? Je regnie Dieu. Ma feste est « Gnie. » Et redoublant le prince son exhortation, luy dist qu'il pensast en Dieu, et qu'il seroit aujourdhuy devant sa face, c Mort-Dieu! respondit -il, je seray où sont tous les aultres qui c sont morts depuis six mille ans. » Le tout en langage italien ; et à ceste dernière parole, il expira ; qui estoit un testament assez commun k ceulx de sa nation florentine et digne de la vie qu'il avoit toujoui*s démenée, et selon sa foy, qui n'estoit pas plus chrestienne ny religieuse qu'il ne falloit. » (Livre VII, ch. II.)

« croy que vous me voudriez faire accroyre que je ne M suis point homme^ et que je n'ay point de sentiment. H Si suis et en ay; car je sens bien mon mal; et que a je suis attaint au vif ( et disoit tout cela en son lan- <c gage italien). Or, je suis mort. Je vous prie faire mes (( humbles recoptmiandations au rpy et à la reyne, et « qu'ilz perdent aujourd*huy un très bon serviteur et a loyal. Dictes en autant à M. de Guyze. Adieu. » Et puis il trespassa^au grand regret du roy et de la reyne, et de M. de Guyze, qui l'avoit pris en sa grande confidance.

M. du Bellay pour lors en fit son épitaphe^ en vers

1. Dans sa traduction, Brantôme a abrégé et réuni en une seule les deux épitaphes que JoachinoL du Bellay a composées poar Pierre Strozzi, et dont voici le texte :

Tumulus Pyrrhi Strozzae .

Quanta fuit Pyrrho castrorum cura, Philippi

Quanta fuit nato martia vis animi, Quanta fuit Pœno patientia, quantaque virtus Scipiadae, aut rigido quanta fuit Mario, Quanta fuisse tibi fertur vigilantia, Caesar,

Quanta fuit cunctis gloria inilitiae, Tanta fuit Strozzae dubii experientia Mards ; At tanto non tam sors fait aequa duci.

' Ejusdem, Per varios casus, per multos Strozzae labores,

MiUe per insidias, vulnera, tela, neces, Aerium sibi fecit iter, cœloque receptus

Lucida sub pedibus conspicit astra suis.

Sic magfni Alcidae sortem perpessus iniquam,

Ipse quoque Alcidae praeinia Strozza refert : £t quam non potiiit vivus, nunc lumine cassus

Fortunam vincit, \incit et invidiam.

Joachimi Bellaii Jndini Poematum libri quatuor; PariS) ^^ * 4%f59.

LE MARËSGHAL D'ESTROZZE. 275

latins, dont la substance est telle : a Autant de belle « milice et soucy de la guerre qu'a esté en Pyrrus; au- « tant de courage qu'a esté en Allexandre ; autant de tf patience qu'a esté en Anibal ; autant de vertu qu'a « esté en Scipion et Marins; autant de vigillence qu'a « esté en Cœsar; bref, ce qu'a esté en tous ceux-là a s'est trouvé en ce seigneur Strozze, et s'est trouvé a en tout cela esgal à eux. Il est vray que la Fortune <c luy a esté inesgalle, tant elle luy a esté contraire : « toutesfois, ceste Fortune qu'il n'a peu vaincre luy a vivant , ast' heure qu'il est mort il l'a vaincue. <K Et encores plus a-il faict : il a vaincu l'Envie , de « laquelle il a esté aussi bien assailly que de la For- <c tune. » Ainsi a vescu et ainsi est mort ce grand capitaine.

11 laissa amprès luy le seigneur Philippes Strozze, dernier mort, duquel je parle en son lieu, et la senore Clerîce Strozze , l'une des honnestes, belles, bonnes, courageuses, qui ayt sorty de sa race, sans faire tort aux autres. Elle fut maryée au conte de Sommerive, despuis conte de Tande*; elle mourut fort jeune, dont ce fut très grand dommage pour sou mary et pour toute la Provance, là où ell' y estoit fort aymée,et qui avoit grand moyen de bien servir et l'un et l'autre, car ell'avoit un grand esprit et grand cœur.

Ceste lionneste dame ne fit jamais plus son proffit, despuis qu'elle tumba dans la mer et plongea fort advant; mais aussi tost fut recourue, non sans avoir beu beaucoup, lorsque le roy et la reyne estoient à

1 . Honorât de Savoie, comte de Tende, auquel Brantôme a consacré une notice.

Marseille ^ Car ainsi qu'ilz estoieot dans la réale *, et qu'elle voulut monter après à Tescalle', l'esquif luy faillit et le pied par conséquent. Oncques Tintérieur de son beau corps ne fut en bonne santé, encor que l'extérieur ne monstrast rien changé de sa beauté^ bonne grâce et belle apparance.

Monsieur son père avoit aussi eu un bastard ^ très brave et vaillant s'il en fut onc, et de grand entendement, et qui promettoit d'estre un jour grand capitaine, selon son commancement beau ; car il avoit esté donné par son père à M. le prince de Cappue' pour l'eslever et l'apprendre, soubz lequel il proffita beaucoup. Il mourut en Taage de vingt deux ans, au Port-Herculle, quelques six ou sept jours advant M. le prieur son oncle , et sa mort présagea la sienne peu après, du regret qu'il en porta, ainsi qu'il le dist. M. le mareschal son père le regretta fort aussi, car il l'aymoit fort, pour la bonne opinion qu'il avait conceu de luy. J'ai veu fort louer ce jeune homme à M. d'Estrozze et à force autres gentilzhommes et capitaines.

Ce M. d'Estrozze eut trois frères^ fort honnestes gens : M. le prieur de Cappue, duquel je parle en son lieu; M. le cardinal, et Robert Strozze, père de ceste belle, honneste et sage la contesse Fiasque, Alfoncine

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