‹ Œuvre complètesChapitre 39 sur 267 · Ischia» à Tentrée du golfe de Naples · texte numérisé non relu

Ischia» à Tentrée du golfe de Naples

canon que la mer estoit brutte (ilz usent de ces motz pour dire qu'il y a des corsaires en mer). Les pauvres chevalliers françois, pensant que ce fust une salve que le chasteau leur fist, se donnarent la garde qu'ilz furent surpris et investis. André Dorio, bien fasché et despité d'avoir lasché cet homme, se remet encor à la chasse pour luy ; mais il estoit retiré en une bonne retraicte qu'en la ville d'AfTrique *, dont il s'estoit saisy et gaigné par belle force.

De long temps il y avoit jetlé la veue dessus, disant que c'estoit sa vraie proye ; et pour l'avoir, comme fin renard, toutes fois et quantes qu'il faisoit quelque belle prise, il s'en venoit là souvant despartir son butin, et sur tout ne failloit d'en faire tousjours quelque petite part aux principaux de la ville, si bien que pensant les avoir gaignez, un jour leur conseil estant assemblé, les pria tous de le vouloir recevoir pour citoyen de leur ville, et l'honnorer du droict de leur bourgeoisie. De cinq du conseil il y en eut quatre qui le reflusarent tout à plat, s'excusants honnestement pourtant que cela ne se pouvoit faire. Il y en eut le cinquiesme qui en fut d'advis qu'on le receust, mais il ne fut creu. Dragut dissimuUa le tout modestement, et celuy qui tenoit le party de Dragut ^appeloit Brambare*. Il s'en vint trouver Dragut en sa gallère, là où ils concertarent tous deux de la prise de la ville, qui fut telle que Dragut fit lever l'ancre et faire sié vogue* tant qu'on Teust perdu

i . C'est-à-dire, telle que la ville d'Affrique.

2. De Thou (liv. VII) le nomme Rrahem Embarc. Brantôme a suivi le texte espagnol .

3. ^cier^ « virer un bAtiment de bas-bord à force de rames et

de veue ; sur le soir il retourne proue, et à force de vogue et de voylles il s'en tourne court d'où il estoit party, et im peu au dessus de la ville met en terre cinq cens bons hommes des meilleurs qu'il eust, et puis s'en vint devant la ville, contre laquelle il se met à tirer force coups de canon et donner l'allarme à ceux de la ville, qui tous accoururent aux murailles et au port pour la deffence. Cependant ses gens de terre, qu'il avoit desembarquez au dessus, couUoient tousjours, qui vindrent jusques au pied de la muraille, du caste qu'avoit esté arresté. Ce Brambare, qui l'attendoit avec d'autres siens partizans, prestarent la main pour monter, si bien que tous les cinq cens y montarent si aysément qu'on n'en eut jamais nouvelles, jusques à ce que d'une furie ilz vindrent à charger par derrière, qu'en un rien ilz se rendirent maistres de la ville, avec assez de meurtre et pillerie; toutesfois, parce que Dragut se vouloit servir de la place, il fît cesser aussi tost et le meurtre et la pillerie.

Luy estant donc logé là à son souhaîct et ayant bonne relraicle, ne faut point demander s'il eust faict beaucoup de mal s'il eust eu le loysir. Mais y ayant laissé un sien cousin en garnison pour gouverneur , avec de bons hommes choisis, tant de Turcz, Mores que renégatz, il en sortit pour aller à la chasse et en cours. Sur quoy André Dorio arriya , avec une très belle armée de mer, qui l'assiégea et la prit (comme j'ay dict*), sans que jamais fust en la puissance de Dragut

le faire reculer. » — f^ogue^ « cours d'une galère. » {Dictionnaire de Trévoux,)

\ . Voyez plus haut, p. 34.

de donner secours ny grand' ailarme. Et désespéré de retraicte (car il n'en avoit aucune), parce que lesgouvemeiu^ des costes ne le voulloient aucunement retirei:, par le commandement du Grand-Seigneur, qui luy vouloit mal, d'autant qu'il faisoit son cas à part et vouloit faire du seigneur souverain, sans aucunement le recognoistre ny céder à aucims, fors au dieu Neptune, son dieu des eaux ; parquoy il s'advîsa d'envoyer une embassade vers le Grand-Seigneur, sans oublier les présens (car à la Porte du Grand-Seigneur, despuis les plus petitz jusques aux plus grands, les Turcs sont naturellement outrez d'avarice), et supplia le Grand- Seigneur de luy pardonner le passé, luy promettant de luy faire à l'advenir de grandz services.

Le Grand-Seigneur, qui cognoissoit cet homme de grand service, fut que très aise de luy pardonner, et luy, en contr'eschange de son embassade, luy envoya un de ses sancgias ^, qui apporta toute oubliance et pardon à Dragut, et puissance de faire la guerre à outrance à la chrestienté et l'endommager, faisant commandement à tous ses gouverneurs de portz de le re* tirer. Notiez quel honneur et quel heur eust cet homme, qui, ne portant pour lors autre titre que de corsaire, ou simple rays (qui est autant à dire comme capitaine), eust ceste présumption d'envoyer un' embassade devers l'empereur de tout l'Orient et en recevoir de luy ! Possible, telle fortune ny pareille gloire se trouveraelle en personne de nostre temps ny de nos pères. Luy donc, pour monstrer à son prince qu'il ne luy avoit rien dict qu'il ne le tint, se mit en mer et fit de grandz

i . Gouverneur de province, pacha à deux queues.

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dommages auxolirestiensde delà, etmesmes se joignit avec l'armée du Grand-Seigneur, qu'il* avoït envoyée par Couradin-Bascha pour ravager tout, du despit qu'il avoît de la ville d'Affricque, prise contre la trefve entre luy et l'empereur paradvant jurée.

D eust cet honneur de mener l'advant garde de ceste armée, quin'estoit pas petite, car elle estoit composée de six vingtz grandes gallèreset deux mahommes, sans compter force autres petis vaisseaux, conmie galliottes, fiistes, brigantins et frégattes. Après avoir donc pris Tripolly, le Gozze près de Malte, saccagé toute l'isle, et puis là après passé par le Far de Messine, pris Rège, pillé et saccagé un' infinité de villes, petites places, bourgades, et venu devant Naples tirer contre la ville coups de canon, et puis donner la chasse à André Dorio (comme j'ay dict*), et pris cinq de ses gallères et mis à fond deux ; après que Dragut eut faict tout cela, André Dorio voulut avoir sa revanche, comme chascun à son tour, et que toute la grande armée fut tournée à Constantinople, parquoy il se met en queste amprès luy de toutes partz ; et, l'ayant failly aux Gerbes, il vint aux Sequennes' de Barbarie : il le trouva dans le canal \ Qui fust bien aise? ce fut André Dorio, l'ayant là accuUé et coigné, qu'il n'en pouvoit jamais sortir sans sa miséricorde, car il n'y avoit nulle porte derrière, ny apparance. Dragut, sans s'estonner, faict un petit fort à la haste sur terre, à l'embouchure

i. QuUl^ Soliman.

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