‹ Œuvre complètesChapitre 59 sur 267 · Monsieur le prêtre, comment va la putain · texte numérisé non relu

Monsieur le prêtre, comment va la putain

qii'ilz n*en perdroient une seuUe. Cela les contenta fort; et par ainsi se retirarent, non sans louer fort leur roy.

Aussi les paye-il bien tousjours; et s'ilz demeurent long temps sans faire monstre, et qu'on leur ^i^doive jusqu'à douze, quinze ou vingt, ilz n'en perdent jamais pas une; et sont tousjours très bien payez, et mieux que de l'empereur, d'autant que le roy a plus de bien que son père , et les Indes luy produisent plus, tant d'Espaigne que du Portugal, que l'empereur n'avoit pas. Aussi que cestuy-cy ne faict de si grandes despances et démesurées deçà et delà comme faisoit son père , et est un peu plus escarce , et espai^e fort pour employer tout à la guerre et au maintien de sa grandeur et estât, fors le superbe bastimentde l'Escurial, où il a despendu vingt millions d'or qu'aucuns ont tenu pour fort vaine despance. Tous les ans il y employoit un million , et y a mis vingt ans pour le mettre en perfection : œuvre de nature certes miraculeux. Os derniers amutinez qui sont avec les estatz de Flandres, s'ilz fussent estez du temps du roy 'Phillippes, ilz fussent estez bien tost contens, et n'eussent pris le party contraire*. Je parle ailleurs de plusieurs amutinemens de ses gens.

Ainsi a passé ce prince ses vieux ans parmy les armes , comme il a passé ses jeunes de mesmes. Il les a très bien aymées en sa jeunesse. Lorsque l'empereur le mit en possession des Pays-Bas , et qu'il l'en-

1 . Allusion à la révolte des troupes espagnoles, qui, envoyées dans leurs quartiers d'hiver entre Grave, Ruremonde et Maestricht, se révoltèrent à la fin de Tannée i 599. Voyez de Thou, liv. CXXII.

DOM PHILLÎPE, ROT D'ESPAIGNB. M

voya quérir en Espaigne , il vouloit fort prendre la charge des armées de son père; mais jamais l'empereur ne le voulut, craignant le perdre, n'ayant que celuy là : de quoy le filz en désesperoit, car il estoit bien né pour les armes, et luy seoient bien. Aucuns disoient qu'une belle jallouade l'en empescha, s'il eust faict quelque plus beau exploict que luy.

J'ay ouy raconter à plusieurs gentilzhommes et dames qui estoient pour lors à la court de l'empereur que ce roy son filz , en toutes les yiUe^ et pays où il en prit possession et fit ses entrées, il s'y fit de très beaux tournois et combatz à cheval et à pied, surtout à Baings\ chez la reyne d'Hongrie; où il ne se fit jamais partie, fust à pied, fust à cheval, que le roy d'Espaigne n'en fust et ne fist la sienne, où il acquist tousjours la réputation des mieux faisans et combattans, et de force et d'adresse, monstrant tousjours les armes si belles en la main qu'il emportoit touisjours le prix. J'enay veu un livre en espaignol, qui s'intitule El viage del principe^ ^ qui en descrit la pluspart des combatz qu'y furent faictz, et comme le roy d'Espaigne y faisoit tousjours des mieux : aussi estoit-il de fort bonne grâce, beau et agréable, blond, et qui s'babilloit fort bien , comme j'ay veu; aussi le mons-

1. Binch, dans le Hainaut, où la reine de Hongrie avait un chàtean.

2. Voici le titre exact de ce livre, dont l'aotepr est Juan Chris^ toval (Mvete de Estrella : El felicissimo viqje dsl muy alto y poderoso principe Don Phelippe^ hijo del empenuior Dqp Carhs quinto maximoy desde Espana a sus tierras de la boxa Alamana^ eon la £&scripcion de todos los estados de Brabante y FUmdes, Anvers, Nucio, 1552, in-f»; très-rare. /

92 GRANDS CAPITAINES ESTOANGERS.

tra-il bien après qu'il fut hors de la discipline de l'empereur son père, et qu'il fut en pleine liberté; car il nous fit la guerre à bon escient, ainsi que j'av dict cy-devant.

Voylà ce que pour ast'heure je puis dire de la vie de ce grand roy, duquel despuis la mort est ensuivie, de laquelle en passant j'en diray ce que j'en ay appris*.

« C'est qu'en ceste année 1 598 , le roy don Phillippes, IIP d^'nom , le prince estant allé en la place de Madrid, aux festes et esbatz qui s'y faisoient le jour de la célébration de la feste sainct Jehan Baptiste, le roy son père (que Dieu absolve!) n'y fut pas, parce que lors il estoit mallade de la goutte , qui l'avoit saisy aux deux mains. Son Altezze, revenant de ces jeux et esbatz , faisoit rapport à son père de ce qu'il y avoit veu. Sa Magesté luy respondit : ce Je suis fit bien aise de ce que tu y a pris plaisir, parce que tu

i . La relation qui suil, jusqu'à la fin du sonnet, occupe quatre feuillets intercalés dans le ms. 6694, et qui ne sont ni de la main de Brantôme ni de celle de son copiste. Nous la mettons entre guillemets, car elle n'est point de Brantôme. On la retrouve en effet presque textuellement dans V Histoire universelle de d'Aubig;né (édition de 1626, t. III, p. 707 et suivantes), où elle commence ainsi : « C'est qu'en l'an 1598 le prince d'Espagne étant allé «^ Madrid aux festes et esbatemens (j'use des mots de l'escrit).... » Les deux auteurs se sont servis d'un même document qui avait été envoyé d'Espagne à Paris. D'Aubigné dit formellement qu'il raconte la mort de Philippe II « non suivant les mémoires que la haine espagnole peut avoir produits, mais sur ce qu'un secréta^e de l'ambassadeur «n a dépesché à un des principaux conseillers de ce royaume. »

De Thou, lui aussi, a utilisé, en l'abrégeant, cette relation, dont il existe une copie dans la collection Dupuy, ras. 899 f^ 165 v«.

u ne verras plus en ma vie aucuneallégeance de ceste « malladie. » Et commanda lediet deflfunt roy que chascun se préparas! pour aller à TEscurial. Sur quoy le docteur MercadO| médecin de la chambre , luy dist qull ne failoit pas changer d'air, de crainte de faire aumanter Taccident de son mal. A cela le roy respondit qu'il failoit bien qu'on l'y portast en vie, puis qu'aussi bien l'y falloit-il porter après sa mort. Enfin , pour obéir à sa voulonté, ses lacquais et va-de-pied le portarent sur leurs espaulles, et demeurarent six jours à faire sept lieux.

a U fust quelques jours en meilleur estât , encores qu'il ne se peust tenir debout , et failoit qu'il fust as< sis ou couché; et là dessus augmente sa goutte, de laquelle ses médecins luy appaisarent la doulleur ; de sorte qu'incontinant Sa Magesté voulut donner ordre au salut de son âme, se confTessa et communia, et sur ce commanda que Don Quarcia de Boesa, archevesque de Tollède', dist la messe; mais ce fust le nonce du pape qui la dist avec la soUempnité requise.

ce II sortit à ce bon roy une apostume fort vénéneuse au genouil droict qui ne le laissoit reposer. Ses médecins, n'y sçachant cfae faire , envoyarent quérir un nommé Olias, médecin de ThoU^de qui estoit à Madrid*, et luy et les autres , avec le licentier Vergara, ayant donné ordre à faire meurir l'apostume, la firent

i . Gaijpias de Loaysa (et non Boesa), précepteur de Philippe III, archevêque de Tolède, mort à Alcala de Henarès le 28 féviîer 1599. (Voyez de Thou, liv. CXXII in fine.) D'Aubigné et de Thou écrivent bien Loaysa.

2. Le texte de d'Aubigné ajoute : « Grand personnage qui faisoit des choses si extraordinaires qu'on le soupçonnoit de magie. »

ouvrir pour en faure sortir la mauvaise humeur qui y estoit. Et après cela il luy survint quatre autres apostumes en Testomach , lesquelles ilz ouvrirent semblablement afin que toutes purgeassent; et de ceste mauvaise humeur il creut grand' abondance de pouilz', de façon qu'on ne les pouvoit espuiser. Ilz estoient en peine de pouvoir tourner Sa Magesté dedans son lict , et ne le pouvoient faire autrement qu'en faisant soubzlever son corps par quatre hommes, avec les draps par dessoubz et, ce pendant, les autres accoustroient le lict.

« Dix jours aupatavant sa mort, luy arriva un grand paroxisme qui luy dura cinq heures, de façon que les espritz vitaux luy commançoient à faillir; plusieurs seigneurs se préparoient au deuil. Sa Magesté retourna à soy ; et , en présence de l'archevesque et de ceux de la chambre, elle leur dist : v Mes amis et vassaux, a il ne me sert de rien que vous affligiez ni faschiez tf pour le recouvrement de ma santé, parce qu'elle ne a dépend plus des remèdes humains. Ce qu'il faut c< faire, est que vous regardiez de bonn' heure pour ce ensepvellyr mon corps. Maintenant^ attendant que «je vous laisse, je veux que vous faciez venir vostre «prince, qui sera bientost votre roy, et que vous a m'apportiez le cercueil dedans lequel je dois estre ff ensepvelly , et ^u haut de l'effigie vous mettiez la a couronne royalle, laquelle cependant vous pourrez « garder dedans un buffect. >i

« Cela fust ainsi faict, et, en la présence du prince et de l'infante, Sa Magesté appella Kayer de Valasco*,

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