Le siège de Malte, en i5G
et mémorable trophée pour les braves chevalliers qui les avoient desfaictz, et de leur valeur, et qu'on peust dire : « Voylà ime montaigne des ossemens des « Tiu'cz qui moururent au siège de ceste place, qu'îlz a ne peurent prendre; >» que là amprès s'y dressast un' aiguille en piramide, où Tescriteau fust engravé. Certes ce capitaine estoit tout noble d'aller trouver ceste invantion gentille, qui devoit avoir estée pratiquée pour la gloire de si braves chevalliers. Auprès de Nancy, où le duc de Bourgogne fust deffaict et tué, l'on y void une chappelle où les Lorrains furent curieux d'amasser et d'y poser tous les os des Bourguignons qui là moururent , et ce en signe de leur belle victoire ^ Je suis esté trop long en ceste digression : il est aisé à me pardonner, car elle n'est point mauvaise.
Pour retourner encor à dom Joan, à ce que je tienà de braves et grandz capitaines qui l'ont veu en affaires, il estoit si brave et vaillant que si tout le monde l'eust» voulu croire, il se fust faict un roy ou petit empereur
1. Brantôme commet ici une légère errejar. Les Bourgaignons tués à la bataille de Nancy (5 janvier i477) furent enterrés sur le champ de bataille. Le 25 octobre 1 484 , un nommé frère Jean Vîtiey de Lesse, obtint la permission d'ériger « une cbapelle pour sa demourance près du ru2 de Jarville et de clore de murailles le lieu où les Bourguignons et gens de Cbarled de Bourgogne furent morts et ensevelis à la journée de Nancy, pour y faire cimetière et prier pour les trépassés; laquelle cbapelle, en octroyant ladite permission, fut nommée Notre^Dame-de-Bon" Secours, » (Extrait du registre des patentes de 1478 à 1486, conservé an Trésor des cbartes de Nancy, f" 3â4.) Cette indication m'a été fournie par mon ami, M. Cbarles Goumault. — ^Voyez aussi dom Calmet, Histoire de Lorraine y tome III, col. 384-387.
de quelque royaume ou empire d*Orient, et y eust bien planté rÉvangille de nostre Dieu. On Ta Un peu blasmë pour la perte de la Goullette , si bien que dans Rome il s'en fit un pasquin :
El cardinal con la bragueta, Dom Juan con la raqueta , Han perso la Goleta*.
Hz veulent dire que le cardinal de Granvelle, pour lors visce-roy de Naples, s'amusant trop à l'amour, et dom Joan trop à jouer à la paurae^ en aimant fort l'exercice, avoient perdu la Goullette. Il estoit aisé à ceux qui firent ce pasquin de bavarder ; mais il ne tint nullement à dom Juan, car de jour en jour il se préparoit pour l'aller secourir; mais ceux de dedans le prévindrent et ne tindrent comme on le présumoit. Et pensoit-ou que, s'ilz eussent tenu la moytié autant que ceux de Malte tindrent, ilz estoient bravement secourus, et tout de mesmes; et eust-on faict un grand eschecq sur les Turcz , qui avoient toute leur armée en terre, et les eust-on pris à l'impourveu, si qu'il en fust allé très mal pour eux. Voylà pourquoy dom Juan n'eust là aucune coulpe ny faulte.
Quelque temps amprès, le roy d'Espaigne l'ayant faict venir à soy en Espaigne , et après l'avoir bien embouché, l'envoya en Flandres, où il alla en gallant cavallier, et non en homme qui eust peur ; ains, pour faire le chemin, il y alla en brave advanturier et de gallant homme ; car, sans autre grand embarras de train ny
1 . Le cardinal avec sa braguette, — don Juan avec sa raquette, — ont perdu la Goullette.
d armée, pour plus aller assurément et assurer sa personne, il prend la poste avec six chevaux seullement, ayant avec luy le seigneur Octavio Gonzague' pour confident, et un postillon François qu'il prit en Espaigne, gentil compaignon, et qui scavoit toutes les postes, chemins, routes et traverses de France. Il m'a mené cent fois par les postes de France, et mesmes celles de GuieAne ; et disoit-on qu'il estoit Suysse francisé, ou my Savoyard espaignoUisé. Il le passa par toute la France en un temps dangereux et pays escabreux, et mesmes en Guienne, sur la vigille de la guerre, car dans trois mois après nous l'eusmes ; vint à Paris, descend en la rue Saiuct Anthoine, tout devant le logis de l'amhassadeur d'Espaigne*. La nuict venue, le va trouver, parle à luy un peu, et sçachant que ce soir il y avoit un bal fort soUempuel au Louvre, y vient déguisé avec le seigneur Octavio, voit danser toute la court, la contemple, et sur tout par grand' admiration la belle reyne de Navarre, sœur ànostreroy, la merveille du monde; demeure en estaze poiur voire une telle beauté ; puis après se remet et s'en part ravy, fort et bien aediffié d'elle et de nostre court, ainsi que j'ay ouy dire à un petit secrettaire pour lors de l'embassadeur d' Espaigne. L'endemain se pourmène par Paris, voit le Pallais, admire sa grandeur et la beauté de la ville, sans estre cogneu ny rien sceu de luy qu'après son départ, puis reprend la poste, poui^uyt son voyage droict à la duché de Luxemboiupg', et de là en Flandres, où, ayant
i . Fils de Ferdinand de Gonzague, prince de Guastalla.