Altères^ agitations, inquiétudes
LE COr«T£ D'AIGUEMONT. 161
audict eschafTaut ainsi accompagne, passa à travers toutes les compagnies que nous avons dict cy-dessus, et qui estoient toutes en battaille ; et en passant au beau mitan , saluoit et disoit adieu à tous les capitaines et soldatz qui estoient là, iesquelz pleuroient et regrettoient de voir un si grand capitaine mourir ainsi. Puis estant monté sur l'eschafTaut, qui estoit tendu tout de drap noir, se mit à genoux , et, tournant les yeux vers le ciel , commança à haute voix à faire quelques clameurs et exclamations sur la contrition cogneue de ses repentances , de ses infidellitez et désobéissances; tellement que le peuple en estoit esmeu à grand pitié. Et bien tost après se despouilla son manteau et sa Juppé, et se remettant à genoux, baissa son chapeau sur les yeux^ et puis dist Toraison In manus tuas, Domine, etc. y fort dévoctement; et comme il commençoit à la redire, le bourreau, qui s'estoit tousjours tenu caché, commança à parestre, et luy enleva et fit sauter la teste de dessus les espaulles fort dextrement. Le corps fut incontinant levé et couvert de drap noir.
« Le conte d'Orne vint après, qui de mesmes fut despesché. Il ne fit prières si belles que le conte d'Aiguemont; il ne pria que le peuple de prier Dieu pour luy. Leurs testes furent posées sur des bassins, et demeurarent en spectacle l'espace de deux heures. Le corps du conte d'Aiguemont fut mis dans un cercueil bien embaumé, et porté en une de ses terres, où il fut ensepvelly, comme fut celuy du conte d'Orne en sa conté. Les gens du conte d'Aiguemont plantarent ses armes et enseignes de deuil à sa porte du pallais; mais le duc d'Albe en estant
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adverty, les en fit biem osier bientost et emporter dehors.
ce La grande amitié que le peuple portoit audict conte d'Àiguemont, et Texcecive douleur que chascun avoit conceue de sa mort, fut telle que plusieurs allarent à Téglise Saincte Claire, où gisoit son corps, baisant le cercueil avec grande eflusion de larmes, comme si ce fust esté les sainotz ossements et relicques de quelque sainct; et tous d*un accord prioient pour le repos de son âme; ce qu'on ne fit pour l'autre conte, lequel estoit à la grand' église. »
« Quoy qu'il en soit, il n'y eut personne qui ne pleurast ledict conte d' Aiguemont , et n'y eut Ëspaignol qui ne le plaignist; voire le duc d'Albe en donna grande signiffiancé de tristesse, encor qu'il Teust condempné; car c'estoit un des vaillans chevalliers et grandz capitaines qui fust au monde. » — Cet advis est le plus vray.
Après ceste exécution faicte, le duc d'Albe fit battre aux champs , et marcha avec toute son armée pour aller faire la guerre à outrance, et vanger la mort du pauvre conte d'Arambergue% qui avoit esté tué à une defTaicte* par le conte Ludovic de Nanzau en Zélande; dont, le mesme jour que le conte d' Aiguemont fut exécuté, sa femme, madame la contesse, fort houneste, belle et sage dame-, estoit venue à Bruxelles pour consoUer (ce qui est à noter) madame la contesse d'Arambergue sur la mort de son mary '; laquelle,
i. Voyez tome I, p. 315, uote 1. La vie d^ comte d^Aremberg se trouvera plus loin.