‹ Œuvre de DuclosChapitre 19 sur 25 · CONSIDÉRATIONS SUR L'ITALIE · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS SUR L'ITALIE

Un désir assez général est celui de voir l'Italie, et surtout cette Rome , jadis capitale de l'univers , qui , dans un autre genre , l'est encore d'une grande partie de l'Europe , et peut continuer de l'être, au moins pour quelque temps , si son gouvernement se réforme.

Pour peu qu'on ait eu d'éducation , on n'a , dans la jeunesse , entendu parler que des Grecs et des Romains ; et nous continuons d'être encore plus familiarisés avec ceux-ci qu'avec les autres , par les relations politiques et journalières avec la cour de Rome; au lieu que la Grèce moderne est actuellement ensevelie dans la barbarie, et nous est absolument étrangère.

La plupart des jeunes gens connaissent plus les noms d'Alexandre, de César, de Scipion , d'Annibal , etc. , que ceux des rois ou des grands hommes de leur patrie ; et le peuple sait mieux les noms des ministres subsistans , ou de leurs commis , que ceux des héros de l'antiquité. Il n'en est pas ainsi de Rome. Le plus bas peuple de la catholicité entend parler de Rome aussi souvent que les gens instruits. Rome et le saint père occupent une place considérable dans sou imagination. Cette dévotion , qui s'allie si communément à la superstition , au libertinage et aux mœurs basses et crapuleuses, produit la foule de pèlerins, de gueux et de coquins dont l'Italie est inondée, et dont la capitale est toujours le centre de réunion. D'un autre coté, l'amour de l'antiquité et des arts , le désir de voir les lieux qu'ont habités les maîtres de l'univers , dont tout rappelle le souvenir dans Rome, y attirent une quantité de savans de toutes nations , d'artistes et de curieux opulens , très-utiles au pays par l'argent qu'ils y laissent. Ou y voit donc à la fois un concours perpétuel d'hommes de mérite, et de la plus vile canaille.

J'avais toujours eu le désir, commun aux gens de lettres , de faire ce voyage , et je m'étais souvent trou\é dans les circonstances les plus favorables à mon dessein , surtout pendant l'amie du duc de Nivernoisà Rome, et celle de l'abbé , depuis cardinal de Beruis , à Venise. J'étais particulièrement lié avec l'un et l'autre, mes confrères à l'Académie; et je connaissais ions les autres ministres de France en Italie. Des contrariétés d'affaires m'avaient toujours empêché d'effectuer mon projet.

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J'étais convenu depuis, avec le cardinal de Bernis , de l'accompagner au premier conclave ; mais Clément XIII vivant plus (jiie nous ne l'avions cru , et moi avançant en Age , sans être guéri de ma curiosité, je pris brusquement mon parti. A soixante ans passés , mais avec une santé d'athlète, que j'ai mise dans mon voyagea toutes sortes d'épreuves , je résolus de voir cette Italie si vantée par les voyageurs. J'ai su, par moi-même , ce qu'il y avait à rabattre des relations faites par des gens détermines à l'admiration avant que d'avoir vu , et qui ne veulent , sur rien , avoir perdu les frais de leur voyage. H y a tant de livres sur les monumens et le matériel de Rome et de l'Italie qu'on peut consulter, et auxquels je recourrai moi-même quand je voudrai me rappeler ce que j'ai vu , que je me bornerai à quelques réflexions que je ne trouverais pas ailleurs. Je les ferai suivant les objets qui me les fourniront ; je ne les écris que pour moi et mes amis : peut-être ajouterai-je à mes notes mon jugement sur les diftérens voyages qui ont paru, et sur l'usage qu'on en peut faire.

Je partis donc de Paris le 16 novembre 1766 , et pris la route de Lyon , n'ayant avec moi qu'un domestique fidèle , jeune et vigoureux , qui m'est attaché dès son enfance , et m'avait déjà suivi dans plusieurs voyages. La saison, pour celui-ci, était assez mal choisie ; mais j'avais tant ouï parler de la douceur du climat d'Italie , que je croyais aller au-devant du printemps. Première erreur. Ce n'est pas absolument sur les degrés de la latitude qu'on doit juger ceux de froid et de chaud d'un pays. La nature du sol , la position des montagnes et plusieurs causes externes influent tellement sur la température , que le froid est souvent plus vif et plus long en Piémont, dans le Milanais et dans la partie septentrionale de l'Italie , qu'en France. Les Alpes, si long-temps couvertes de neiges , et dont le sommet en conserve toujours , anticipent l'hiver , et retardent le printemps. Il est vrai qu'après la fonte des neiges , les rayons du soleil, concentrés et réfléchis par les montagnes, produisent une chaleur excessive ; ce qui, loin d'être un dédommagement , est encore un désavantage du pays.

Je trouvai , en arrivant à Chàlons , le comte de Rochefort- Dailli , lieutenant des gardes du corps , et cousin de l'évêque, avec qui il comptait passer quelques jours , et venir ensuite me rejoindre à Lyon ou à Marseille.

Je fis, à Chàlons , une rencontre qui me fut très-agréable , celle du chevalier de Beauvau et de la marquise de Boufflers , sa sœur, qui allaient joindre en Languedoc le prince de Beauvau , leur frère , nommé pour tenir les états de cette province. Au

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lieu de continuer la route en différentes voitures , et pour être plus long- temps ensemble , nous nou^s embarquâmes sur la Saône, dans la diligence. A mon départ de Cbàlons , le comte de Rochefort m'envoya un panier de bouteilles du plus excellent vin de l'évêque , à qui nous donnâmes , le chevalier de Beauvau et moi , notre bénédiction.

Comme j'avais fait part au chevalier et à madame de Boufflers de mon voyage en Italie , ils voulurent m'engager à le remettre au printemps de l'année suivante, et à les accompagner aux états de Languedoc , m'offrant de me mener ensuite en Italie , où ils se proposaient d'aller voir la princesse de Craon , leur mère, qui voulait se retirer à Florence , ou on lui avait déjà préparé un palais. La proposition était séduisante ; mais, entre la tenue des états et le voyage d'Italie , il aurait fallu retourner à Paris; et j'avais , indépendamment du désir de voyager, des raisons de m'éloigner. L'affaire contre M. de La Chalotais, aussi odieuse et aussi absurde que celle d'Urbain Grandier , était dans toute sa force. Je m'étais expliqué si souvent et si publiquement sur le brigandage des auteurs et des instrumens de cette persécution, que j'avais fort déplu à quelques ministres , et surtout à un certain intrus dans l'administration , où il n'a porté que des talens de procureur , et un orgueil stupide , ne pouvant atteindre à la fierté. Sasensibilitébourgeoise s'était trouvée blessée de quelques plaisanteries qu'il m'attribuait, et dont il voulait faire des crimes d'Etat. J'en eus des avis très-sûrs. Sachant ce qu'un tel ouvrier savait faire , et qu'il n'était permis de parler ni de penser honnêtement , je suivis le conseil de m'absenter. Ce n'est pas ici le lieu de m'étendre sur ce mystère d'iniquité qui exige un ouvrage exprès.

Madame de Boufflers et son frère , instruits de mes raisons , ne me pressèrent plus de changer de projet. Je leur proposai , à mon tour , de venir voir Marseille et Toulon , et ils y consentirent. Mais, en arrivant à Lyon, nous trouvâmes le prince de Beauvau qui , craignant que le voyage de Toulon n'arrêtât trop long-temps son frère et sa sœur , qui devaient faire les honneurs de sa maison à Montpellier , rompit notre partie. Le lendemain, il me mena dîner chez M. de La Verpilière . prévôt des marchands , et de là à la comédie, où nous avions demandé la Partie de chasse de Henri //', que je désirais d'autant plus de voir représenter, que j'en aime le sujet et l'auteur , et que la représentation ne s'en fait point à Paris , sans doute par de bonnes raison» ; car on n'ose les dire. Je passai deux jours avec la sœur , les deux frères , et quelques évoques <'«■ Languedoc qui allaient aux états. Quand je vis que tous en

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prenaient la roule , je pris celle d'Avignon par la diligence du .Rhône. Arrivé le jeudi 27, dès neuf heures du matin, par un heau temps , quoique froid, je passai la journée à parcourir la ville et les dehors. Le jour suivant, je pris une voiture bien fermée , pour me rendre à Marseille , où j'arrivai le 3o au matin. Le comte de Rochefort m'y joignit le jour même. Nous jouissions , en décembre , de ce beau soleil de Provence , et de la température la plus douce; mais le sol de cette province n'est presque partout qu'un fonds pierreux ou de craie , et les tristes oliviers d'un vert noir , dont la campagne est couverte , n'offrent pas un paysage agréable. Nous nous promenions beaucoup , mon camarade de voyage et moi ; le soir, nous allions à la comédie, et revenions souper à notre auberge , en très-nombreuse compagnie, comme nous y avions dîné, au milieu de gens dont nous ne connaissions aucun, ce qui nous amusait assez. Nous fûmes bientôt connus , et nous l'étions trop du duc de Yillars , gouverneur de Provence et alors à Marseille , pour pouvoir nous dispenser de le voir. Nous y allâmes donc , et en fûmes reçus très-poliment. Dès qu'il nous aperçut , il sortit du cercle des officiers et des notables de la ville , pour venir au-devant de nous. Il nous invita à dîner ; mais ayant ajouté que son repas ordinaire était le souper, nous le priâmes de ne point déranger son régime , et de nous excuser si nous n'acceptions pas le souper , attendu que, fatigués de nos courses du jour, nous nous retirions de très-bonne heure, et qu'il nous suffisait de n'être pas venus dans son gouvernement sans lui rendre nos devoirs. Cela nous suffisait si bien , que nous n'y retournâmes plus. Le tableau changeant de notre auberge nous faisait mieux connaître les Marseillais que n'aurait fait l'hôtel du gouverneur , ou nous n'aurions vu que des joueurs de lansquenet , compagnie aussi mauvaise qu'uniforme , et qu'on trouve dans tous les gouvernemens de nos provinces. On met de la dignité à tenir ces repaires ; je n'y vois que de l'argent poulies valets ( si même cela se borne à eux ) et de la honte pour les maîtres.

Nous n'acceptâmes, à Marseille , qu'un dîner chez M. Guys . négociant distingué , et qui le serait dans les lettres , s'il ne se bornait pas à en faire son délassement. En me promenant sur le port , je vis un bâtiment prêt à mettre à la voile pour Civita- Vecchia, et l'on me dit qu'il portait les meubles et équipages du nonce Colonne , aujourd'hui cardinal Pampbile. En rentrant ;i mon auberge , je trouvai le secrétaire du cardinal qui venait m'offrir de passer eu Italie sur ce même bâtiment oii je seraitrès-commodément. Il savait que j'étais fort connu du cardinal . avec qui je m'étais souvent trouvé . pendant sa nonciature à

Paris , chez M. le duc de Nivernois , son parent. La proposition me tenta , et je lui dis que , voulant aller passer quelques jours à Toulon , je profiterais de ses offres à mon retour , s'il pouvait jusque-là différer son départ. Il me le promit , et le comte de Rochefort et moi allâmes à Toulon voir l'intendant , M. Urson , qui ne voulut jamais nous laisser loger ailleurs que chez lui. Pendant notre séjour , M. de Bompar , commandant de la marine, nous invita à dîner, et, sur ce que je lui dis de mon projet d'embarquement , il me conseilla de n'en rien faire. Si le roi , ajouta-t-il , m'ordonnait dans cette saison d'aller à Rome , je m'y rendrais par terre. Le vent peut vous porter partout ailleurs ~ qu'à Civita-Vecchia , peut-être en Sardaigne ou en Corse , et vous y retenir long-temps . Le conseil d'un homme aussi fait à la mer que M. de Bompar me décida , et , à mon retour à Marseille , je remerciai l'abbé Porta de ses offres , et pris la route d'Antibes. Je vis , en passant par Fréjus, où je m'arrêtai assez pour parcourir la ville , et faire des questions sur le local et la société, que le cardinal de Fleury, qui en avait été.évêque , avait grande raison de dire qu'aussitôt qu'il eut vu sa femme , il en fut dégoûté; aussi ne vécut-il guère avec elle. H y a mille paroisses de village qui l'emportent sur la cathédrale de Fréjus , ce qui fait du moins une présomption sur la pauvreté d'un pays. L'abbé de Fleury , accoutumé au séjour de la cour , où il fut long-temps aumônier du roi , regarda Fréjus comme un exil , quoiqu'il eût eu bien de la peine à l'obtenir. Mais ceci n'a rien de commun avec mon voyage, et j'en parle dans l'histoire du règne présent.

Je trouvai à Antibes , dans l'auberge où je descendis , le marquis de Barbantanne qui allait , en qualité de ministre de France, résider à Florence ; ses équipages étaient déjà embarqués dans une felouque, sur laquelle il se disposait à passer à Gênes. Le> felouques s'éloignant peu de la côte, ou n'est pas exposé, en cas de mauvais temps, à rester à la mer plus long-temps qu'on ne le veut : on peut toujours aborder et coucher à terre, au lieu que dans un bâtiment qui a pris le large, il faut obéir au vent Mon dessein étant aussi de passer à Gênes, le marquis de Barbantanne m'aurait donné place dans sa felouque , s'il eût. été possible de m'y arranger; mais elle était déjà si embarrassée d'équipages , qu'à peine pouvait-il s'y placer lui et ses gens ; encore était-il obligé de s'y renfermer dans lacaissede sa chaise. Je fis donc marché avec le patron d'une autre felouque, et M. de Barbantanne et moi convînmes que, ne pouvant être dans la même, nous partirions du moins en même temps, pour nous retrouver lé soir ensemble au lieu ou nous aborderions. Un ouragan , qui

dura deux jour; , nous ayant retenus à Anlibes , nous en partîmes le lundi matin , 1 5 décembre , par le plus beau temps ; mais à peine avions nous dépassé Nice , le vent devint si fort et. si contraire , que tout ce que nous pûmes faire fut , à force de rames, de gaguer Monaco. La felouque de M. de Barbantanne, apparemment trop chargée, resta bientôt en arrière, et nous ne nous rejoignîmes qu'à Gênes, ou j'arrivai plusieurs jours avant lui. Le ciel était si pur, et l'aspect de la ville de Monaco, pl.-i' sur le plateau d'un rocher , me parut si agréable , que j'y montai. Le commandant , chez qui je fus conduit , me reconnut d'abord pour m'avoir vu à Paris en différentes maisons. C'était un chevalier de Saint-Louis. Je ne me le rappelais pas ; mais je n'en témoignai rien, et répondis à ses politesses. Il voulut m'engager à passer la journée avec lui , m'offrant de me coucher au château. Sur ma réponse qu'il y avait sur la felouque d'autres passagers qui ne seraient pas , non plus que le patron, disposés à s'arrêter , il m'offrit du inoins de rester à dîner. Je m'en excusai encore , parce que le vent commençait à tomber , et qu'on ne tarderait pas à reprendre la mer.

Je me contentai de voir avec lui le château et la place, d'cii l'on découvre la plus grande étendue de la mer et des côtes. Après avoir fait à ce commandant les remercîmens que je lui devais, je redescendis au port, et nous partîmes. Le vent étant devenu favorable, nous voguâmes le reste du jour et toute la nuit. Nous arrêtâmes le matin à Noli, où nous déjeunâmes avec d'excellent poisson , et nous rembarquâmes tout de suite. Nous avions bien fait de profiter du vent de la nuit ; car il changea , devint contraire , et si fort , que nous fûmes près de trois heures à doubler , à force de rames , la pointe d'un rocher , sans quoi nous aurions eu à dériver trop loin. Nous gagnâmes enfin Savone. vers les deux heures après midi. Ne sachant si la mer serait plus praticable le lendemain , et n'étant qu'à dix lieues de Gênes . j'arrêtai des mulets pour m'y rendre par la Corniche , laissant mon bagage dans la felouque , et n'emportant qu'un portemanteau. Ce qu'on appelle la Corniche est un chemin raboteux haut et bas, n'ayant de largeur que pour un mulet et sa charge, taillé sur le flanc de la montagne, de sorte qu'en y passant, ou a le rocher d'un côté et le précipice de l'autre , sans garde-fou. On n'y va qu'au pas de mulet . et on met environ six heures à faire les cinq lieues de Savone , par la montagne , au pied do laquelle est un lieu assez considérable , et agréablement situé au bord de la mer, à cinq lieues de Gênes , où je me rendis en deux heures dans une calèche , par un chemin aussi uni qu'une allée de jardin.

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Voulant connaître la nature des chemins de l'Italie, et les différentes manières d'y voyager , je me sus bon gré d'avoir fait l'essai de la Corniche, sans rjuoi je ne m'en serais pasfait une idée complète. Le passage du Mont-Cénis , dont les voyageurs parlent tant, est un chemin royal en comparaison de celui-là. Il serait facile de l'élargir ; il suffirait de couper sur le flanc du rocher , et de déblayer du côté du précipice ; on pourait même faire un parapet des pierres qu'on arracherait de la montagne , comme on l'a fait en Savoie, au lieu nommé les Echelles, Scalœ. Des troupes auraient bientôt fait un tel ouvrage. Mais les Génois ne veulent pas rendre si aisés , par terre , les accès de leur capitale. Les difficultés de la Corniche n'ont pas empêché l'armée de don Philippe d'y passer.

Je n'avais pris, en partant, aucune lettre de recommandation, attendu que je connaissais les ministres que nous avions en Italie , et qu'ils étaient suffisans pour me présenter dans les principales maisons où j'aurais envie d'aller ; et plusieurs m'auraient même logé , si je n'avais toujours préféré , en voyage , la liberté de l'auberge ou de la chambre garnie.

Le lendemain de mon arrivée à Gênes, le 17 décembre, j'allai voir M. Boyer de Fons-Colombe , notre ministre auprès de la république. J'en fus reçu avec toutes sortes de marques d'amitié. J'y dînai, et il voulait que je lui promisse de passer avec lui tout le temps de mon séjour à Gênes ; je le vis en effet assez assidûment, et, à l'exception de mes courses dans la ville pour voir ce qu'il y a de curieux , je partageais mon temps entre lui et le marquis de Lomellini , qui, heureusement , était sorti du dogat , sans quoi je n'aurais pu le voir qu'avec toutes les formes de l'étiquette. Nous avions beaucoup vécu ensemble à Paris , lorsqu'il y était envoyé de la république. Nous nous revîmes avec celte joie que ressentent deux compatriotes qui se retrouvent en pays étranger. Il n'y avait pourtant alors que moi qui le fusse. C'est que Paris devient la patrie universelle de tous ceux, de quelque pays qu'ils soient , qui y vivent en bonne compagnie. Le souvenir qu'on en garde ailleurs , nuit souvent au plaisir qu'on aurait de vivre chez soi , si l'on n'en était pas sorli. La campagne seule , quand on est assez heureux pour en prendre le goût , dédommage de notre grande capitale. Paris ou le village,, pourrait être le vœu de bien des gens raisonnables.

Le marquis de Lomellini est un des hommes en qui j'ai trouvé le plus d'esprit, de belles-lettres, de science, de philosophie, de vivacité et d'agrément dans la conversation. Il n'y a point d'académie en Europe dont il ne fût un des membres les plus distingués. Il connaît parfaitement les vrais intérêts de sa repu-

blique, et le grand art de se prêter aux circonstances. Sises conseils eussent prévalu dans l'affaire de Corse , Gênes s'en serait mieux trouvée et nous aussi. Mais les hommes supérieurs ont souvent le malheur d'avoir pour confrères , dans quelques compagnies que ce soit , des sots et des jaloux , égaux de rang et de crédit , et opposés à toutes les vues qu'ils seraient incapables d'avoir.

Parmi les curiosités de Gênes , j'en remarque une assez plaisante ; c'est le mot de Libertas , fastueusement écrit sur les édifices publics , et même sur la prison, et que le peuple lit avec complaisance. C'est à peu près tout ce qu'il connaît de la liberté, quoiqu'il l'ait seul rendue à ses maîtres.

J'avais fort connu à Paris madame Brignolli , mère de la princesse de Monaco. C'était alors une des plus belles femmes, de l'air le plus noble et d'un caractère si aimable, que plusieurs femmes lui pardonnaient sa beauté. Je voulais la voir avant de quitter Gênes ; mais j'appris qu'elle était retirée dans une terre où elle ne recevait que sa famille. Dès que sa beauté avait commencé à se passer, les vapeurs l'avaient saisie , et la mélancolie y succédait. C'est une de ces infortunées qui ne savent ni vieillir ni remplacer la jeunesse , quoiqu'elle eût plus de moyens que d'autres d'avoir des amis qui valent bien des adorateurs.

En parlant de nos amis communs , M. de Lomellini me dit qu'il avait écrit à M. d'Alembert sur son ouvrage au sujet de l'expulsion des jésuites de France : Vous avez oublié la loi de Solon contre les impartiaux. Le marquis de Lomellini n'est pas ami des jésuites; et quelque attention qu'on ait à cacher son éloignement pour eux , ils ne s'y trompent jamais : ce sont les rats qui sentent un chat de très-loin , avec cette différence que les rats jésuites n'oublient rien pour étrangler le chat, et y réussissent souvent. M. de La Chalotais en est un cruel exemple. M. de Lomellini a donc le plus grand intérêt à la destruction des jésuites ; ce qui ne peut arriver à Gênes que par leur extinction à Rome , attendu que les plus grandes maisons génoises ont des parens chez eux, et qu'ils sont dans une grande considération.

Si la société de M. de Lomellini m'eût fait prolonger mon séjour à Gênes , la douceur du climat n'y aurait pas contribué. Il y tomba un demi-pied de neige pendant que j'y étais. Je ne doute pas qu'on n'y soit brûlé en été par la réverbération des rochers qui entourent la ville. Comme j'aspirais à une température plus douce , je partis au bout de dix jours. M. de Lomellini me fit promettre de repasser dans la belle saison ; mais les promesses des voyageurs dépendent si fort des circonstances, que je ne pus tenir la mienne.

La veille Je taon départ j'eus sujet de nie louer rïe ne m'êtrél pas embarqué sur le vaisseau du cardinal Pamphile. L'abbé Porta , après avoir battu la mer pendant plus de quinze jours , fut obligé de se faire mettre à terre à Gênes ; et fit bien , car le bâtiment n'aborda à Civita-Yecchia que deux mois après mon arrivée à Rome. L'abbé vint me trouver, et me proposa de faire route avec moi. Je fus très-content d'avoir un compagnon de voyage qui connaissait parfaitement l'Italie , où il avait passé plusieurs années.

Le lendemain , 26 décembre , je le menai chez M. Boyer , notre ministre, où j'étais invité à faire un déjeuner pendant qu'on placerait nos malles et porte-manteaux dans le canot du courrier avec qui nous devions passer à Lerice pour y prendre la poste.

Nous partîmes vers midi , par le plus beau soleil ; mais avec un veut froid si contraire , que nous n'arrivâmes qu'à la nuit à trois lieues de Gênes , où nous entrâmes dans une felouque , sur laquelle nous arrivâmes à Lerice à trois heures du malin. Le directeur de la poste de Gènes m'avait prévenu qu'un violent orage avait tellement dégradé le cliemin de la première poste, en sortant de Lerice , que si je voulais l'éviter , le patron de la felouque avait ordre de me conduire à Via-Reggio, au cas que je l'exigeasse. Il n'en fit pas la moindre difficulté ; mais , comme il était fête, il voulut entendre une messe qui se dit vers quatre beures. J'avais inutilement représenté que le vent étant devenu favorable nous arriverions assez tôt à Via-Reggio , pour y avoir une messe ; le scrupuleux patron m'objecta le risque de la manquer ; et , quoique je n'eusse pas la même crainte, ne voulant pas dans un tel pays montrer là-dessus la moindre indifférence , je le suivis à l'église; et, messe entendue, nous rentrâmes dans la felouque , n'ayant pour couverture qu'un ciel très-étoilé et très-serein , et qui n'en était que plus froid. Les felouques sont ordinairement couvertes; mais le patron avait besoin des étoiles par une telle nuit pour se guider. Je n'eus de ressource contre le froid que de me doubler de quelques coups de vin , de me rouler dans une couverture , et de me coucher à plat en attendant qu'il plût au soleil de se lever. Nous avions déjà fait une lieue lorsque le patron , qui s'était si bien somenu de la fête, s'aperçut qu'il avait oublié à Lerice son certificat de santé, absolument nécessaire sur toute la côte de la Méditerranée , et qu'il faut, par tout où l'on veut prendre terre, présenter au bout d'une perche au garde qui vient reconnaître la felouque , et voir si elle n'est pas sortie de quelque lieu suspect de contagion. Sans ce préalable , on nous eût plutôt écartés à coups de fusil , que

de nous laisser aborder. Nous perdîmes donc l'avantage de deux lieues , tant à retourner chercher notre passeport , qu'à revenir sur notre route.

Les premiers rayons du soleil , sans le moindre image , nous firent grand plaisir; mais une heure après son lever , le vent tomba , et on reprit les rames. Nous commençâmes , mon compagnon et moi, par déjeuner amplement pour non; réchauffer. Nous étions assez bien munis de vin, de pain et ce viandes froides ; ainsi nous en finies part au patron et aux rameurs. Cela leur donna du zèle, et nous fit arriver avant midi à \ ia-Pteggio, joli village de la république de Lucques.

Le temps était si beau , qu'après un second déjeuner à l'auberge oii est la poste , nous nous promenâmes jusqu'au coucher du soleil. Je remarquai Hes maisons as?ez riantes, où des citoyens de Lucques viennent passer la belle saison , el en plusieurs endroits le mot de liberté' , qui n'est pas là un mot vide de sens. Le gouvernement doit être bon , puisque les paysans s'en louent , et que cette première classe des hommes , la plus nombreuse et la plus utile, est le seul thermomètre d'une bonne ou d'une mauvaise administration. La preuve de la vraie liberté d'un peuple est son bien-être. Que les sujets d'un grand Etat en tirent vanité , à la bonne heure; c'est souvent un mulet qui, sous sa charge, se glorifie de son panache et de ses sonnettes. On ne voit dans la petite république de Lucques ni mendians , ni fainéans , ni vagabonds ; et sa population est, relativement à son étendue, la plus forte de l'Italie. On y recueille peu de blé ; mais l'industrie procure aux Lucquois les moyens de suppléer à ce que la nature leur a refusé. Discite reges.

La nuit nous ayant fait rentrer à l'auberge , nous y trouvâmes un bon souper et des lits propres. C'est le seul endroit de l'Italie, excepté dans les villes , et pas en toutes , dont je- puisse parler ainsi.

Le lendemain matin la poste nous conduisit à Pise, dans une chaise à deux. Les maîtres de poste en fournissent suivant un prix réglé ; mais, si l'on veut toujours se servir de la poste , il vaut mieux avoir sa voiture, pour éviter l'incommodité de passer les malles d'une chaise sur l'autre , sans compter la perte du temps. Nous fûmes trèa-bien traités , bonne chère , bon vin et chambre propre, à une auberge près du Pont-de-Maibre : c'est Je principal des trois qui sont sur l'Arno , et joignent deux quais assez semblables à ceux de Paris. J'allai après dîner voir monsignor Cérati , chef, quant au spirituel , de l'ordre de Sainl-Etienne. Ce prélat , vénérable par son âge , l'est encore plus par son caractère , ses mœurs douces , l'étendue de ses connaissances eu 2. 4.0

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tout genre Je sciences et de littérature. C'est un des plus aimables savons , et des plus communicatifs que j'aie rencontrés. Quoique nous ne nous connussions que de nom , il me fit les plus tendres reproches sur ce que je n'étais pas venu descendre à son palais, et dîner avec lui. Ce fut avec peine qu'il se rendit aux raisons que j'avais de partir de Pise dès le lendemain , parce que j'en avais pris l'engagement avec mon compagnon de voyage, que son devoir obligeait de se rendre à Rome. Nous avions même déjà arrêté notre voiture pour partir le jour suivant, à dix heures du matin , suivant la règle d'Italie, qui oblige de séjourner vingt-quatre heures dans le lieu oit l'on est arrivé par la po5!e, si l'on ne continue pas de s'en servir. L'embarras du déplacement des malles , n'ayant point de voiture à nous , nous fit arrêter celle d'un voiturin , et un cheval pour mon domestique. 11 s'engageait à nous rendre à Rome le sixième jour, et n'y arriva pourtant que le septième.

Je fis une observation , a Pise , sur des orangers en pleine terre, chargés de fleurs et de fruits , dans un jardin , a la xérile peu étendu , et entouré de bâtimens ; mais il faisait a-sez froid pour qu'il y eût de la glace sur des flaques d'eau. J'avais aussi cueilli de très-belles , bonnes et grosses oranges dans la montagne de Lesterelle , oii il y a souvent neige et glace. Je suis persuadé qu'il y a bien des lieux en France où des orangers exposés au midi, et à l'abri du nord , viendraient en pleine terre, particulièrement près de la mer, où le froid n'est pas si vif, que dans les provinces méditerranées.

Après avoir parcouru les quais et les plus beaux quartiers de la ville , jusqu'au coucher du soleil , nous allâmes à l'opéra , ou j'eus quelquesinslaus de plai lîr , et beaucoup d'ennui. Sans entrer dans la dispute sur la préférence de la musique française ou il, iienne , qui a occasioné tant de bavardages et d'écrits bons ou mauvais, je dirai, pour mon goût , que les opéra-bouffons m'ont fait souvent plaisir ; que les grands opéras m'ont , à quelques morceaux près , excédé d'ennui; et qu'à tout prendre, l'ensemble des noires est fort au-dessus de ceux d'Italie. Leurs Autres : peclacles ne méritent pas qu'on en parle.

pi noire route par la Scaîa, Stagio , Sienne, San-

quirino , Radicofani, dernière place de la Toscane, Aquapendente , première de l'Etat du pape, Montefiascone , "Viterbe , Ronciglione , Monterosi, la Storta , et arrivâmes à Rome le \ janvier i~li; , vers trois heurts après midi. Je conseille à tout voyageur de ne s'arrêter , surtout pour coucher, nulle part hors . 1rs villes qui en méritenl le nom. Tout est ailleurs d'une malpropreté dégoûtante. On ne pourrait, par exemple, se fi-

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gurerun bouge tel que l'auberge de Slagio, qui voudrait pourtant avoir un air de ville ; on prend là une idée des auberges de la route de Rome à Naples. On est encore plus frappé du contraste quand ou a voyagé en Angleterre, où j'ai trouvé dans des auberges de village , une propreté qu'on ne verrait pas toujours dans les hôtels garnis de Paris.

Le vin est bon dans toute la Toscane , et dans plusieurs endroits tient plus ou moins du muscat. Le muscatello de Montefiascone esl célèbre, et les aubergistes écrivent volontiers sur leur enseigne le triple mot est estest, pour attester la bonté de leur vin, en rappelant la mémoire du prélat allemand , Jean de Fueris, qui en but tant qu'il en mourut. Tous les voyageurs en ont parlé.

Ce qui e^t plus intéressant que la mort de Jean cle Fueris , c'est la culture de la Toscane, qui m'a paru bien cultivée partout oii elle est cultivable ; car, n'en déplaise aux enthousiastes , cette délicieuse Italie offre , dans une grande étendue de pays , l'image de la nature bouleversée par les tremblemens de terre et les volcans. Ceux qui n'v ont pas voyagé concevront aisément que l'Apennin, qui la partage dans toute sa longueur, depuis les Alpes jusqu'aux extrémités du royaume de ?sap!es , doit couvrir de roches entassées un espace prodigieux de pays néce >sairement inculte, (xite chaîne de montagne a aussi l'avantage de fournir une quantité de ruisseaux et de rivières qui fertilisent les plaines,, et l'inconvénient des torrens qui en ravagent beaucoup. Les plateaux de Florence , Pise , Sienne, Colonne et autres sont de la plus forte \égétation , et de la plus belle culture. Je parlerai de la Terra-Felice à l'article de Naples.

Avant de quitter la Toscane , je dois dire que j'y ai vu le paysan partout vêtu de drap, bien logé, et nulle part des sabots. C'est, je le répète , sur l'état du paysan que je juge d'un gouvernement que je n'ai ni le temps ni le moyen de connaître.

Nous eûmes le bonheur de n'être arrêtés dans notre chemin par aucun torrent ; nous les trouvâmes tous à sec ; mais nous éprouvâmes un froid très-vif dans notre voilure italienne, espèce de cabriolet fermé par de simples rideaux sur le devant. Le ciel étant très-net , nous mettions souvent jued à terre pour nous échauffer en marchant, surtout aux montagnes où les chevaux ne pouvaient monter ni descendre plus vite que nous. Cette ressource nous manqua le quatrième jour. Le temps se couvrit, et il tomba une si grande quantité de neige, que nous ne cessâmes de la traverser depuis Aquapendente qu'en approchant de Monterose, pendant dix à douze lieues.

Jusque-là je ne m'étais pas aperçu de la moindre différence entre l'hiver de Fiance et celui d'Italie ; mais passé Monterose ,

je commençai à la sentir, et ce n'était point par le relâchement du temps, ce qui arrive partout, à Stockholm comme à Paris. ,l..i soigneusement obsené la température de Rome et de N tples pendant l'hiver ; et comme celle d'une seule aunée ne peut pas servir de règle , voici quelque chose de plus précis ; ce sont les observations météorologiques , failes par les pères Jacquier et Lesueur, minimes fiançais, et les meilleurs physiciens qu'il y ait en Italie.

Observations de onze années consécutives , dont on a formé une année commune.

La quantité de plure qui tomhe à Rome est de trente pouces et demi. A Paris, il est rare qu'elle aille à vingt. Des onze années observées à Rome , il y en a eu deux à quarante-trois pouces, deux à vingt -six pouces. A Paris, il y en a eu , en soixante ans , une seule à vingt-cinq , qui fut en i — i i , année de la plus grande inondation connue, et plusieurs depuis sept pouces jusqu'à neuf, dix, onze, douze, treize, quatorze et quinze. L'année i^i'à fut de sept pouces huit lignes. ( T'oyez les Mémoires de V académie des sciences. )

Il y a encore cette différence entre Paris et Rome , que les plus grandes pluies de Paris sont ordinairement de la mi-mai à la mi-août , et à Rome de la fin d'août au commencement de décembre. On peut observer aussi que , si les mois pluvieux ne sont pas les mêmes dans ces deux villes , il pleut , dans l'une et dans l'autre , autant ou plus dans les trois mois pluvieux que dans les neuf autres.

A l'égard des observations du thermomètre de Réaumur pendant les mêmes années, la liqueur monte pendant l'été, assez communément , à trente degrés et demi , s'y soutient huit à dix jours , et baisse ensuite pour y remouter bientôt. La liqueur à Paris n'a , depuis le siècle , monté qu'une seule fois , en 1^53 , à trente et un quart, ce qui ne dura que quelques heures. Dans les hivers de Rome, par un temps serein et la nuit, la liqueur a quelquefois baissé jusqu'à douze degrés , terme assez ordinaire des hivers de Paris , où celui de i"/*) n'a été qu'à quinze degrés et demi. .Mais nos jours de grand froid se soutiennent aussi long-temps que ceux du grand chaud à Rome ; au lieu que dans les jours le^ plus froids de cette ville, il n'existe point de glace à midi , et qu'on v jouit alors d'une température de printemps. L'hiver <•>! la belle saison de Rome.

Tous les Voyageurs parlent de leur surprise et même de leur admiration en entrant dans Rome par la porte du Peuple. La place devrait être du moins ornée de bàtimens d'une architec-

ture noble et uniforme dans le goût de noire place Vendôme ; au lieu qu'elle n'est entourée que de maisons liages , inégales, et dont la plupart sont des écuries ou des greniers à foin. Les trois rues en pate-d'oie qui viennent aboutir à la place, et dont l'obélisque du milieu fait le sommet des angles qu'elles forment, n'ont pas assez de largeur. Celle du milieu , qu'on nomme le Cours , devrait surtout en avoir davantage , relativement à sa longueur et à sa destination. C'est oii l'on --e promène en carrosse, où. se font les courtes de chevaux et les entrées publiques. Les palais, dont elle est ornée par intervalle, ont leurs beautés intérieures ; mais cette longue suite de fenêtres grillées y donnent un air de prison. Le palais de France est celui dont la façade m'a paru la plus noble. On le nomme communément l'Académie , et le roi y entretient toujours douze ou quinze élèves qui , pendant trois ans , étudient à Rome ce qu'elle renferme de plus beau en peinture, sculpture et architecture.

Aussitôt que nous entrâmes dans Rome, un commis ou un .garde nous arrêta notre voiture , pour nous conduire à la douane et y faire visiter nos malles. Ne s'y trouvant rien de sujet au droit, l'attention des visiteurs se porta sur mes livres qu'ils retinrent pour les faire examiner le lendemain par celui qui est chargé de cette fonction. Ce n'était que des ouvrages relatifs à l'Italie , où je prenais devance les notions de ce que j'allais voir ; aussi les envoyai-je réclamer le jour suivant , et ils me furent rendus. J'étais assez prévenu de cette visite pour n'avoir pas mis, avec ces livres, le voyage de Misson, qu'on aurait confisqué, comme étant à. Y index. Le cardinal Piccolomini , avec qui je vécus assez familièrement , m'ayant offert de me procurer une permission du pape d'avoir et de lire des livres prohibés , je lui dis qu'il me faudrait d'abord une absolution de ceux que j'avais lus , et que ce serait trop de grâces à la lois. Il se mit à rire, et il ne fut plus parlé de permission. Il savait d'ailleurs que j'étais moi-même un auteur à Y index, pour un ouvrage ou je n'ai pas trop ménagé la cour de Rome, ni son grand oncle Pie II, JEnéas Sylvius Piccolomini.

A propos des douanes, on passe sous tant de dominations différentes en parcourant l'Italie, que ces visites sont une des incommodités du voyage. On se les épargne quelquefois avec de l'argent ; mais , que les commis visitent ou non , il faut toujours les payer. Un autre embarras vient de la diversité des monnaies. Il est vrai que l'or en louis , guinées ou sequins, a cours partout avec plus ou moins de valeur. Le sequin romain, par exemple, qui vaut vingt paoles et demi à Rome, n'est reçu que pour dixneuf et demi en Toscane. Le paole vaut un peu plus de dix

f»2^ VOYAGE

sous en France , et le louis quarante-quatre ou quarante-cinq paoles.

On ne voit guère à Rome d'or ou d'argent dans le commerce ; tout se paie en papier monnaie; de sorte que l'argent et le billon ne servent que pour des appoints. Les banquiers ne paient qu'en papiers les neuf dixièmes à peu près des lettres de change qu'on leur présente; et , quelque confiance que le gouvernement puisse donner au papier, j'ai toujours vu, les marchands préférer les espèces.

Les pays catholiques ayant communément des sommes à payer à Rome pour des bulles de dispenses , etc., le change est de 4* 5 et 6 pour cent à l'avantage de cette ville. II n'en était pas ainsi en i^66. La France avait fourni tant de blé à Rome dans des années de disette en Italie, que Rome devait à la France, et je fus payé au pair. Je m'étais muni de trois mille livres en or en partant de France, et M, de La Borde, banquier de la cour, m'avait donné pour douze mille livres de lettres de crédit sur Gênes, Rome , Naples et Venise.

A propos de l'argent que les Etats catholiques font passer à Rome , on croit communément que la France y porte des sommes immenses. Quelque modiques qu'elles fussent, ce serait peutêtre toujours trop. ZVIais , sans entrer dans cette question , j'ai voulu en connaître le vrai. Voici le relevé de cinq années, ( ris sur les registres delà daterie , de l'argent payé parla France pour les bulles et dispenses de toute espèce , en y comprenant jusqu'aux frais des banquiers expéditionnaires de Rome. Années Aigeni de France.

Les propines du protecteur ont été, pour les deux années 1767 et 17(58, en tout, de trente-quatre mille vingt-neuf livres six soiu neuf deniers.

Les sommes payées à la daterie seraient plus fortes, si l'on payait suivant la fixation du concordat; mais on y fait presque toujours une diminution d'environ un tiers.

Au sortir de la douane, je me lis conduire pris de la place d'Espagne, ou j'eus un logement assez honnête, à quatre sequins par mois. Le carrosse me coûtait quatorze ou quinze paoles par jour , et cinq par repas quand je mangeais chez moi. Tout aurait été plus cher, si le carnaval eût eu lieu cette année à Rome , ou il e=t plus brillant qu'en aucune ville d'Italie. Le pape, allligé

de la clisette; l'avait défendu par une dévotion très-contraire à la politique; car il prix a Rouie de plus de deux millions que les étrangers y auraient dépensés.

I ).;n> quelque lieu qu'on aille, on sait que tout est cher pour les étrangers; mais la vie ne l'est pas à Rome pour quelqu'un d'établi. On y brûle peu de Lois; beaucoup de chambres n'ont point de cheminée, plus par économie que faute de besoin. J'écrivis à ce sujet à un grand seigneur de France, que la plus forte preuve que j'avais trouvée de la douceur du climat, était de n'avoir guère de feu , et que je ne doutais pomt qu'on ne rue prouvai la douceur des mœurs par l'impunité des crimes. Je parlerai ailleurs du prix des denrées et de la valeur des monnaies.

Le lendemain de mon arrivée à Rome, j'allai voir notre ambassadeur , M. d'Àubeterre, dont j'eus , dès ce moment et pendant tout mon séjour , les plus grands sujets de me louer. Il a rempli avec distinction les trois premières ambassades , Rome , Vienne et Madrid. Je vis le même jour l'abbé de Véri , notre auditeur de rote , homme d'esprit et de mœurs douces , et le bailli de Breteuil , ambassadeur de Malte, un des hommes les plus aimable.. Ma liaison avec eux trois fut bientôt au point que je pouvais me regarder chez eux comme chez moi. Ce sont , sans contredit, les meilleures maisons, et à peu près les seules de Rome. Je ne sache, de tout le sacré collège, que le cardinal d'Yorck qui ait une table de sept à huit couverts. Presque tous les cardinaux ou princes romains donnent pour la leur, où ils se trouvent seuls, une somme modique à un soi-disant maître d'hôtel. Leur dépense est en équipages et livrées, ou décoration de leurs palais. On sait qu'à Pvome le seul repas est le diner; le soir, dans les assemblées, qu'on nomme conversations, on joue, on cause , on prend des glaces.

Je fus présenté dans les principales maisons, chez la duchesse de Bracciano , la princesse Altieri , etc. Je connus encore la plupart des personnes distinguées chez M. d'Aubeterre, et chez l'abbé Véri qui, tous les mercredis, avait un concours où l'assemblée était d'autant plus nombreuse, que le pape , non content d'avoir défendu les spectacles publics, avait encore, par un édit très-libellé, interdit tous les divertissemens particuliers. Monsignor de Véri , quoique très - décent dans toute sa conduite , et attaché par sa place à la cour de B.ome , se regardait cependant , en sa qualité d'auditeur pour la France , comme assez indépendant du pape pour ne se pas croire obligé d'obéir à l'interdit. On. ne regarde, à Rome, que les cardinaux de supé ieurs aux auditeurs de rote; aussi appelle-l-on quelquefois ceux-ci les émiuences noires. Ils sont , sans contredit , à la tête de la préla-

lure, des monsignori. Notez que le mon signer ne re'pond point à notre monseigneur en français ; signor inio le rendrait mieux. Tl en est ainsi des lords en Angleterre. Lorsque le roi leur adresse la parole au parlement, il n'entend certainement pas dire qu'ils soient ses supérieurs; mais -es premiers sujets. Si le nom de pair était de style pour cette dignité en France, comme celui de lord pour la dignité anglaise, en conclurait-on que le roi, en disant mes pairs, dirait mes égaux; ou qu'un particulier obscur, en donnant ce tilre à un pair, le traiterait d'égal ? Les mots n'ont que la valeur fixée par l'usage; monsieur n'est qu'une abréviation de monseigneur, et a cependant une acception très-différente. Il y a plus de cent monsignoi i à Rome; mais tous ne sont pas de même étoffe. La p'upart se trouveraient honorés de l'épiscopat, et quelques-uns le dédaigneraient, parce qu'ils prétendent au chapeau, et que les cardinaux ne t'ont à Rome aucune comparaison du violet au rouge. Les prélats ne sont extérieurement distingués des autres ecclésiastiques que par des bas violets. Nul évêque ne porte à Rome de croix; il n'y a que le pape seul qui en ait une.

L'abbé de Véri ne suspendit son concert que pendant la semaine sainte, et le concours y fut aussi fort dans le carême que dans le carnaval. On y présentait des glaces et autres rafraîchissemens à l'assemblée , composée d'hommes et de femmes , tous cens de marque ou très-connus, tant Italiens qu'étrangers. Le sénateur de Rome, l'aîné des neveux du pape, y venait souvent. J'y ai vu aussi le cardinal Pamphile. Je remarquai , parmi les étrangers, les petits-fils du célèbre général Munich, deux jeunes gens, l'un de dix-sept et l'autre de dix-huit ans, trèspolis et de la meilleure grâce. Je causai avec eux, et fus d'abord étonné de trouver de jeunes Rus-^e- aussi instruits qu'ils l'étaient, parlant facilement l'italien et le français, et montrant en tout beaucoup de justesse d'esprit. Mon étonnement cessa lorsque j'appris que, nés en Sibérie pendant l'exil de leur famille , ils y avaient été formés par un père, et un aïeul instruits eux-mêmes par le malheur, si propre à réformer les grands. Le général \|; ni. li était un de ces hommes qui ont éprouvé dans leur vie les faveurs, les disgrâces cl tous le^ caprices de la fortune. Il a fini sa carrière au milieu des honneurs, dont il avait si bien connu l'instabilité. Sur ce que j'ai vu des jeunes Munich, qui ont du bien ailleurs qu'en Russie, je doute qu'ils y fixent leur fortune. Les voyages ; en Taisant connaître d'autres gouvernemens que le despotisme . ne lui sonl pas favorables. On peut lui appliquer ce que Sancho dit de l'étal de chevalier errant , qu'on j est toujours ix lu veille d'être empereur ? ou roué de coups de bâton.

Ayant eu occasion d'être connu de plusieurs cardinaux, dans les maisons ou j'avais été présenté , je reçus un jour ia visite d'un moine, chef d'ordre, qui nie dit que ces éminences avaient envie de f.iire avec moi une connaissance plus particulière , et qu'il serait flatté de m'y conduire. Je répondis , avec politesse pour le moine, et respect pour leurs éminences, que je me sentais très-honoré de leurs bontés ; mais que je n'en pourrais profiter qu'à mon retour de Naples , où j'étais près d'aller pour voir un carnaval d'Italie , puisqu'il n'y en avait point cetle année à Rome. Je prenais ainsi le temps de m'informer d'avance à ]M. d'Aubeterre de ceux qu'il me serait le plus agréable de connaître. J'avais eu , dès le lendemain de mon arrivée , nue autre visite , celle du P. Forestier , premier assistant du général des jésuites. Nous ne nous connaissions que de réputation , et notre réputation n'était pas la même. Il savait que j'étais des amis de INI. de La Chatolais ; il était fort éloigné d'en être. Mais il est Breton ainsi que moi , et la cara patria fut le texte de notre premier entretien. Il était accompagné d'un jésuite italien que je voulus faire approcher du feu , au-dessous de lui et au-dessus demoi. Laissez, laissez, me dit-il , le père où il est; ilest bien. Notez que c'était dans un coin de la chambre. Je compris que ce n'était qu'un valet de chambre de robe-longue; je n'insistai pas, et je me conformai à l'étiquette de la société.

Le P. Forestier est le plus délié jésuite que j'aie connu. Sa physionomie est pleine d'esprit , et ne trompe point à cet égard. Il est à Ptome le principal ressort de toutes les affaires de son ordre , et de plus est à la tête du collège romain. Après les assurances du plaisir de me connaître personnellement , il me confia toutce qu'il ne doutait point (pie jene susse déjà, ou que je saurais bientôt. Il me dit qu'il arrivait de Londres, où il était allé pour des arr.'ingemens relatifs aux dettes de la société. Elle aurait mieux fait de prévenir le procès, que de chercher des moyens tardifs de remédier au mal.

Pour moi, qui u'.ii jamais eu à m'en louer ni à m'en plaindre, et qui n'en suis point élève, je ne voulus ni flatter un de se> représentons ni lui déplaire. Ainsi, laissant à l'écart la question sur l'expulsion des jésuites de France, que je trouve raisonnable, pourvu qu'on ne s'en tienne pas là, je convins avec lui, et je le pense, qu'on avait traité les particuliers avec trop de dureté. Le bon père me prévint que, depuis la proscription de la société en France, il ne voyait plus notre ambassadeur. Je n'en doutais point, et je lui répondis que cela ne m'empêcherait point d'aller le voir. Nous nous vîmes en effet plusieurs fois chez moi et au collège romain. Il m'en détailla le plan d'études aussi bon que

dans tout autre collège , et qu'il faudrait reformer partout ; mais les mauvaises routines continuent de subsister long-temps après qu'on en a reconnu l'abus, et qu'on propose de les corriger : tant a de puissance la force d'inertie !

Pour finir ce qui concerne le P. Forestier, j'ajouterai qu'à mon retour de Naples, il vint me voir le matin du samedi de la passion, et me dit qu'ayant appris que je partais après les fêles de Pâques , et lui entrant en retraite ce jour même samedi , il avait voulu me dire adieu. Nous pas .âmes une heure ensemble, et nous nous ''parûmes fort contens l'un de l'autre.

Le lundi saint, i3 avril, le courrier d'Espagne apporta la nouvelle de ce qui venait de s'y passer à l'égard des jésuites. Cet événement causa , je crois , beaucoup de distraction à ceux de Rome dans leur retraite, s'il ne fit pas même l'unique sujet de leurs méditations. Le pape assembla aussitôt son conseil; et, sur ce qu'on dit que le roi d'Espagne avait fait embarquer tous les proscrits, avec ordre de les transporter à.Civila-Vecchia , il fut résolu de ne les pas laisser aborder, et, en cas de résistance de la part des Espagnols, d'écarter leurs vaisseaux à coups de canon. Cette résolution fut prise dans l'instant ; car dès le mardi M. d'Aubeterre en fut instruit, et me le confia.

Les jésuites, très-chers à la cour de Rome, sont pour le pape ce que les troupes de la maison du roi sont en France. Mais , dans cette occasion , l'inclination céda à la politique ; et le cardinal-ministre Torrégiani , tout protecteur déclaré qu'il est de la société, se vantait du parti pris, et surtout des canons préparés contre la descente, comme d'un acte d'homme d'état et de guerre.

Il est vrai que le pape, déjà chargé de la subsistance de quinze cents jésuites portugais, n'aurait pu fournir à la colonie espagnole lroi> fois plus nombreuse. On sait ce qui est arrivé depuis.

Les jésuites d'Italie n'ont point recueilli dans leurs couvens leurs frères portugais. Disperses dans des maisons particulières que le pape a louées pour eux , ils n'ont point d'office commun. J'en voyais souvent dans les rues, par pelotons, hâves, tristes et désœuvrés. Quelques uns sont employés dans des hôpitaux où des chapelles domestiques.

A mon retour en France, beaucoup de gens me demandèrent quel effet avait produit, sur les habitansde Flome , la proscription des jésuites en Espagne. Je leur ai dit la vérité , en répondant : Plus fort qu'à Paris. Les jésuites ont en effet partout des amis fanatiques, de, ennemis forcenés, et la classe des indifférens ne leur est pas favorable. Ces derniers, désirant l'anéantissement des ordres réguliers et peut-être plus , se flattent de la destruction du corps , en voyant tomber la tète. Il y a en-

EN ITALïl

r.ore, à l'égard des jésuites, une différence bien sensible entre Rome et Paris. Etablis à la cour de France , oii ils ont régné long-temps, et oii ils pouvaient reprendre leur ancien empire, ils n'avaient point île rivaux parmi les réguliers , et se voyaient des cliens et des protégés dans des classes très -élevée-;. Lear disgrâce n'a donc pas dû avoir à Paris une approbation bien marquée.

Le parlement , auteur ou instrument de leur ruine , en a hautement triomphé. L'université, qui recueille leurs dépouilles, le corps des gens de lettres, quoique la plupart leurs élèves, mais que la société, ne pouvant les asservir, avait décriés et cherchait à rendre suspects sur la religion, ont applaudi. Tous les jansénistes de dogme ou de parti, ceux-ci très-nombreux, et les autres assez rares, ont fait éclater leur joie, sans faire attention que, ne tirant leur existence que du combat contre leurs ennemis, ils vont tomber dans l'oubli. Le peuple, proprement dit, n a pris aucun intérêt à cet événement.

D'autre part , presque tout le corps épiscopal a pris parti pour les jésuites, peut-être dans la crainte du retour ; car il a souvent iléchi sous eux : peut-être aussi par humeur contre le gouvernement qu'il soupçonne de vouloir aller plus loin.

Les ordres réguliers ont sans doute été charmés de l'expulsion de> jésuites; mais ils ont eu la décence de renfermer leur joie, qui d'ailleurs est tempérée p. r la crainte qu'ils ont pour euxmêmes. A l'égard des provinces , si les opérations du parlement n'avaient pas été confirmées par un édit presque arraché au roi , je doute fort que les autres parlemens , excepté celui de Rouen, eussent suivi l'exemple de Paris. Je ne crains pas d'assurer ( et j'ai vu les choses d'assez près ) que les jésuites avaient, et ont encore, sans comparaison , plus de partisans que d'adversaires. La Chalotais et Moaclar ont seuls donné l'impulsion à leurs compagnies. Il a fallu faire jouer bien des ressorts dans les autres. Généralement parlant, les provinces regrettent les jésuites, et ils y reparaîtraient avec acclamation par des raisons que je développe dans un ouvrage particulier.

Il n'en a pas été à Rome comme à Paris. De quelque considération qu'y jouissent les jésuites, elle est partagée ; ils y ont de forts concurrens. Les dominicains , les franciscains, sous des formes variées , tant d'ordres différens forment un peuple dont on pourrait dire, comme S. Jean : Magnam turbam quant mimera rc nems poterat. Toutes ces tribus monacales ont leurs amis et leurs dévots chez les grands et parmi le peuple. Je n'ai vu à Rome que le clergé séculier dans l'abjection : les paroisses désertes , et la foule dans les couvens. Tous les moines , surtout

63o VOYAGE

les dominicains et les franciscains , qui ont fourni plusieurs papes , ce qui n'est pas encore arrivé aux jésuites , quoiqu'ils aient eu des cardinaux , regardent la société comme une colonie étrangère qui est ^euue mettre la faux dans leur moisson. Ils sont jaloux de la faveur dont ces hommes nouveaux jouissent à la cour de Rome , et ne les craignent pas assez peur contraindre et dissimuler leurs sentimens. Aussi ont-ils fait éclater, à la nouvelle de la disgrâce des jésuites en France et en Espagne, une ;uie qui allait jusqu'au scandale. J'en ai été témoin , et je pris la liberté ce dire à des moines qu'ils étaient bien aveugles , s'ils ne voyaient j as !e nuage s'étendre et s'épaissir sur eux tous. Le premier coup de tonnerre est tombé sur la société , arbre dont la tige perçait la nue; mais que de moines doivent penser que, si l'on coupe les chênes avec la coiguée, on fauche l'herbe !

eut s'étonner que les jésuites, ayant eu des cardinaux, n'aient jamais eu de papes. J'en crois voir deux raisons. La première vient du collège des cardinaux, qui aiment mieux être protecteurs de la société que de se hasarder à n'en devenir que les protégés, et de n'être plus recrutés que par des jésuites sous un pape qui l'aurait été et le serait encore dans le cœur. On peut m 'objecter que cetle prévoyance des cardinaux ne suffirait pas pour exclure du pontificat un cardinal jésuite, si la société étail bien déterminée à l'y placer. Elle était, avant son expulsion d'Espagne et du Portugal , assez puissante en richesses pour acheter les \oix des cardinaux qui ne sont pas encore assez en crédit pour prétendre à la tiare. Ma réponse à cette objection est ma seconde rai on contre l'élévation d'un jésuite. Je suis persuadé que la société elle-même ne le voudrait pas. Personne ne connaît mieux qu'elle le secret de son régime ; et ce secret n'est pas ignoré de tout le monde. Le pape n'est pas l'objet principal, le point central de l'affection des jésuites. Il n'est, conrne les autres princes catholiques , auxquels ils paraissent le plus attachés , que l'instrument, le moyen de gouverner sous un voile l'Eglise et les Etats , ou d'influer dans le gouvernement quand ils ne peuvent totalement s'en emparer. La société , en portant un jésuite sur le trône pontifical , ne servirait (pie l'ambition d'un seul , et peut-être par là y sacrifierait le corps. Il serait à craindre que le pontife ne cessât d'être jésuite , ne voulût régner seul , et , pour n'être jamais contrarié ni gêné par ses anciens confrères, ne les détruisit. Si l'aga des janissaires , après avoir précipité un sultan du trône , parvenait à s'y placer, il pourrait bien casser la milice cpii l'aurait élevé. Cromwel anéantit le parlement dont il s'était si utilement servi, et Pierre Irr. abaissa le clergé à qui son aïeul devait la couronne.

EN ITALIE. 63i

Il pourra bien être question des jésuites sous le prochain pontificat , et ils -ont dans une position critique. Il y a déjà du temps qu'ils voient décroître une branche de leur crédit à Roms, par l'< blissement des écoles pies, qui leur disputent avec avantage l'éducation de la jeunesse.

Dès mon arrivée à Rome, je suivis le plan que je m'étais fait, c'est-à-dire que je sortais le matin en frac , pour me promener dans les ruines. Les débris. des monumens qui , dans cet état de destruction , sont encore les témoins de la grandeur romaine , jettent l'âme dans une sorte de mélancolie qui n'est pas la tristesse , font naître des réflexions sur le sort des empires, ramènent l'homme à lui-même et l'avertissent de jouir. A chaque pas Tile-Live , Salluste, Tacite, Horace, revenaient à ma mémoire. Je repassais mes auteurs sans livres. Tout me rappelait les faits que j'avais lus. Les ruines immenses de palais d'empereurs , de monumens élevés sous des règnes assez courts , me prouvaient combien il doit se trouver de malheureux dans un grand Etat , pour fournir à la magnificence des princes et au luxe de leur capitale.

Deux ou trois courses avec un cicérone me firent connaître que ces indicateurs sont d'un faible secours pour un homme un peu instruit. La plupart ne sont guère supérieurs aux valets de nos hôtels garnis qui promènent à Paris les étrangers. Tout est à leurs yeux d'une égale importance; et, pour quelques endroits dignes de curiosité qu'ils vous indiquent, ils vous fatiguent de cent autres qui ue méritent pas la moindre attention, nichez vous , ni ailleurs. Je m'en rapportai bientôt à moi-même. Une visite que je fis à i'Académie de France me fut assez utile. Après avoir commencé par le directeur , j'allai tout de suite voir dans leurs chambres tous les élèves qui sont logés dans le même palais. Sensibles à cette politesse , ces jeunes gens s'empressent de vous prévenir de ce qu'il y a de curieux et de vous y accompagner. J'usai quelquefois de leurs offres ; mais je n'en abusai pas ; et avec leurs instructions , mon cocher suffisait pour m'y conduire. D'ailleurs , les étrangers connus, Français, Anglais et autres , sont bientôt assez liés pour aller ensemhle satisfaire leur curiosité. Ceux qui ont déjà parcouru Rome et les environs, veulent revoir , et se font un plaisir d'instruire les nouveaux arrivés. J'ai rendu plusieurs fois à cet égard le même servies que j'avais reçu d'abord.

Le temps fut très-favorable à mes courses du matin pe i

le mois de janvier ; le ciel fut presque toujours sans le moindre nuage. Les premières heures de la matinée étaient cependant assez froides pour qu'eu sortant je visse de la glace ; mais vers

midi il n'en existait plus , et l'on éprouvait au soleil une chaleur assez vive. C'est pourquoi , voulant monter dans la boule du dôme de Saint-Pierre, nous y allâmes au nombre de douze avant neuf heures. Comme elle est de bronze, je suis persuadé qu'étant échauffée par le soleil à midi , même en hiver , la place ne serait pas tenable , et qu'on s'y trouverait dans une tourtière. Des voyageurs prétendent y être entrés au nombre de vingt-deux : j'en doute , à moins qu'ils n'y fussent entassés comme dans un bûcher, ou que la moitié de la compagnie ne fût montée sur les barres de fer qui la traversent en croix. Au surplus , on peut aisément , et sans aller à Rome , estimer ce que peut contenir d'hommes qui veulent respirer , un globe de huit pieds de diamètre.

Puisque je suis dans Saint-Pierre, dont la description peut se lire dans beaucoup de voyageurs que je ne veux ni copiçr , ni répéter, je me contente d'y renvoyer ; je me bornerai à une réflexion sur la différence du caractère des papes à celui des autres souverains. Chez nous, par exemple, un roi bâtit un palais; son successeur n'en est pas content , et en construit un autre qu'un troisième prince abandonne encore. Si le changement ne se faisait que par le développement du génie d'un sièc'e et le perfectionnement des arts, à la bonne heure; mais c'est souvent par pure inconstance , et le peuple en paie toujours les frais. Nous avons vu dépenser en bâti mens autant et plus que Louis XIV, et qu'a- t-on fait ? 11 n'en a pas été ainsi à Piome. S'esl-on proposé la construction d'un édifice? le plan en est médité , digéré et arrêté. Les changemens qui s'y peuvent faire ensuite, ne tendent qu'à le perfectionner , sans déduire. Un pape commence , et ses successeurs continuent. L'église de Saint-Pierre est l'ouvrage de trente papes. C'e,I aussi le plus grand et le plus beau monument qu'il y ait peut-être jamais eu ; car je doute fort que l'antiquité ait rien produit d'égal. L'idée que m'en avaient donnée les relations ne fut point affaiblie par la réalité. Je ne suis guère admirateur sur parole ; j'ai eu tant de fois à rabattre des exclamations des voyageurs , qu'elles me sont toujours >ui pertes.

A IV- rd de Saint-Pierre, le premier sentiment que la place , la colonnade , l'obélisque , les deux gerbes d'eau et le temple en1 dans l'âme, est celui de l'admiration, que l'examen ne détruit point. Il n'y a rien encore , < I ,m> quelque Etat que ce soit, à opposer aux magnifiques fontaines qu'on voit à Rome dans les places et les carrefours , ni à l'abondance des eaux qui ne cessent jamais de couler , magnificence d'autant plus louable que l'utilité publique y est jointe. Ces ouvrages prouvent

que les papes , qui en sont les auteurs , ont eu d'aussi grandes idées dans an Etal borne , que les Romains dans la splendeur de leur empire. Les fontaines sdnt .si multipliées dans Rome , qu'il n'y a point de particulier qui ne soit près de quelqu'une, et beaucoup en ont dans leurs maisons ; tandis que dans Paris , oii chacun est consume par le luxe , on est réduit à puiser l'eau dans une rivière qui est l'égout général de la ville, et qu'il v a des quartiers qui en sont à une demi-lieue. L'eau est communément mauvaise dans la plupart des autres lieux de l'Italie.

Les travaux pour la décoration de la ville et l'avantage des citoyens , entrepris par les jjapes , ont été suivis avec persévérance , et sans cette précipitation de la plupart des souverains qui , concentrant tout l'Etat en eux seuls , surchargent leurs sujets d'impôts pour satisfaire la fantaisie du moment.

En général , l'administration économique des papes est modérée ; mais le gouvernement est trop léthargique , et ne peut guère être autrement. Chaque pontificat n'est guère évalué qu'à sept ans, en formant une durée moyenne d'une suite de papes. Il n'est guère possible qu'un vieillard s'occupe des vices qui peuvent se trouver dans l'administration , se flatte d'avoir le temps de les corriger et d'affermir la réforme , ou même ait , à un âge avancé , le courage nécessaire pour une telle entreprise. Il songe à jouir. Il est communément gouverné par des neveux qui , sachant qu'ils ne lui succéderont pas, du moins immédiatement , n'ont garde de lui inspirer des idées de réforme. Elles ne feraient que leur aliéner les plus puissansde la cour, qui sont toujours ceux qui profitent des abus. Us prennent donc le parti d'en profiter eux-mêmes.

Il est peu d'hommes qui, nés dans la poussière, comme Sixte V, soient pourtant nés pour régner; cela est même rare parmi ceux qui naissent sur le trône. Sixte V fut un de ces prodiges ; et il serait à désirer pour l'état ecclésiastique d'avoir une suite de papes de ce caractère , et capables d'en réformer le gouvernement , qui est aujourd'hui un des plus mauvais de l'Europe. Je ne parle pas des vices qui naissent de la constitution même de cette monarchie singulière , et tiennent à des avantages dont ils sont inséparables. Par exemple , dans un Etat dont le souverain est un vieillard électif et absolu , mais qui ne peut choisir ni indiquer son successeur , il est impossible de réunir toutes les volontés en une seule, de confondre les intérêts particuliers dans l'intérêt commun, ou de les faire naître. L'esprit de la nouvelle Rome est diamétralement opposé a celui de l'ancienne. Dans celle-ci, chaque point de la circonférence tendait au centre : le patriotisme était la passion dominante de,

citoyens. Dans la nouvelle , tout ce qui a le moindre intérêt de s'en éloigner s'en écarte. On se tient isolé , ou l'on ne s'unit que pour former des factions contraires, excepté dans les prétentions de la cour de Rome sur les autres Etats catholiques. C'est dans ce seul point un même esprit qui l'anime. Il faudra pourtant bien qu'elle y renonce un jour , si elle veut conserver quelques droits. Tels sont les inconvéniens qui tiennent à la constitution fondamentale de la monarchie papale , et qu'on ne pourrait changer san> ;a détruire , parce qu'elle a aussi ses avantages.

Mais combien y a-t-il dans l'administration économique et politique <;';,bus et de vices particuliers qu'un pape éclairé et ferme pourrait réformer , et qui disparaîtraient , si le conclave lui donnait quelques successeurs qui eussent les mêmes qualités ? Que ne feraient-ils pas pour la culture des terres, effet et principe de la population , d'où renaîtrait la salubrité de l'air ; pour la réformation de la justice civile et criminelle ; pour la suppression de ces asiles si scandaleux ; pour celle même de tant de pratiques d'une superstition absurde , plus contraire à la religion que favorable à la cour de Rome , qui tirerait alors sa dignité de la pompe des cérémonies , si puissante sur l'esprit des peuples , et encore plus de l'ordre et des mœurs? Rome cesserait par là d'être l'objet de la dérision des protestans et du scandale des catholiques raisonnables. Elle aurait grand besoin d'une régénération. Les lettres, les sciences et les arts , à l'exception de la musique , y dépérissent. S'il parait en France , en Angleterre , ou ailleurs , un ouvrage généralement estimé , il n'en passe pas quatre exemplaires à Rome. Quelques amateurs avaient engagé un libraire étranger à s'y transporter avec un assortiment de choix. 11 a été obligé de s'en retirer , après y avoir perdu la moitié de ses fonds. L'académie des Arcades , avec son déluge de sonnets , n'est , par son titre , qu'une parodie des vraies sociétés savantes. Ce n'est que par complaisance que des étrangers consentent à s'y laisser inscrire. On ne voit sur les théâtres, excepté à l'Opéra , que des farces de foires. Si les premiers rayons qui ont éclairé l'Europe sont partis de l'Italie , ils ont porté ailleurs plus de chaleur qu'il n'en reste aujourd'hui au centre, quoiqu'il s'y trouve toujours des hommes d'un mérite distingué , et qui le seraient partout.

Par un contraste assez singulier, les habitans de Rome (car je ne puis les appeler des Romains) ont, comme les anciens, l'ambition de transmettre leurs noms à la postérité. Celui qui récrépit un iuven1 , reblanchit une chapelle , n'oublie

pas de l'annoncer par une inscription aux races futures ; il brise en même temps les plus beaux monunaens , pour employer les

matériaux aux. plus vils usages; il voit l'escalier des re'colel , d'Ara— Coeli et l'église de Saint-Paul pavés d'inscriptions en marbre enlevées des tombeaux des empereurs , et croit , au milieu de tout ce qui atteste l'oubli oii tombent les plus grands hommes , perpétuer sa petite existence. Les Barberin et les Farneze ont arraché du Colisée les pierres de leur palais. On a sacrifié à un luxe privé la magnificence publique de Rome, dont l'utilité e->t pourtant très-réelle ; car il ne faut pas que les habitans de cette ville s'imaginent que les étrangers y portassent tant d'argent, si l'église de Saint-Pierre n'existait pas , et surtout si les restes de la magnificence romaine étaient absolument ensevelis sous l'herbe. Il est très-important que ces débris subsistent , et soient, sinon rétablis , du moins conservés et entretenus. Le nom des papes qui ont détruit ou permis de détruire d'anciens monumens , tels que le Colisée et autres, devrait être proscrit dans Rome. Sixte V en connaissait l'importance : il en rétablit plusieurs ; il en éleva lui-même , tels que le dôme de Saint-Pierre, l'obélisque, et les deux fontaines de la place, d'où partent deux gerbes d'eau. On lui doit l'aquéduc qui porte dans Rome cet immense volume d'eau , qu'on appelle de son nom X Aqua-Felice. Toutes ces dépenses , en donnant de l'activité à l'industrie et aux arts , ne l'ont pas empêché de laisser un trésor prodigieux pour ces temps-là , et qui depuis a fait plus d'une fois le salut de Rome. Ce n'est pas que je loue cette opération ; j'en dirai ailleurs les raisons. On est étonné de ce que Sixte V a pu faire en cinq ans de pontificat, et toujours à l'avantage de Rome. Mais ce qui lui a fait le plus d'honneur , comme pape et comme prince , c'est d'avoir exterminé une race d'assassins et de brigands qui infestaient l'Italie , et formaient une espèce de profession qui avait ses lois. On faisait alors assassiner ou mutiler un ennemi , suivant les conventions , comme on tire une lettre de change. On rapporte qu'un homme à qui un de ces scélérats venait de couper le visage , lui représentait l'injustice de maltraiter quelqu'un dont il n'avait jamais eu sujet de se plaindre. L'assassin allégua l'argent qu'il avait reçu , et la parole d'honneur qu'il avait donnée de s'acquitter de sa commission. Le balafré offrit à l'instant pareille somme a ce commissionnaire si exact , s'il voulait en user ainsi à l'égard de son commettant. Le marché fut accepté ; et l'exécuteur s'acquitta de la seconde commission avec autant de scrupule que de la première.

Sixte V purgea l'état ecclésiastique de cette branche de commerce , et n'épargna pas les exécutions. Les brigands qui échappèrent au supplice par la fuite , les vagabonds et gens .-«ans aveu -efluèrent chez les princes voisins. Ceux-ci s'en étant plaints ,

Sixte, pour toute excuse, leur fit dire qu'ils n'avaient qu'à l'imiter*

ou Jui céder leurs Etats.

Si je iue suis un peu arrêté sur ce pape , c'est que l'état actuel de Rome m'en a souvent rappelé l'idée. On l'a mal à propos taxé de cruauté; je le trouve un prince très-humain. Il assurait la tranquillité de ses sujets en épouvantant le crime ; et je maintiens qu'il y a eu moins d'exécutions sous son règne, qu'il n'y avait auparavant de meurtres dans un mois. J'aurai encore occasion d'en parler au sujet des lieux de monls.

Quoi qu'il en soit, Rome aurait aujourd'hui plus de besoin d'un prince tel que Sixte V , que d'un saint : or le pape actuel . Clément XIII, est un saint et non pas un prince ; et son ministre , le cardinal Torrégiani , n'est ni l'un ni l'autre.

Il me semble qu'on n'a pas généralement une idée assez exacte de ce pape ni de son ministre. Voici ce que j'en pense, d'après les conversations que j'ai eues avec les ministres , cardinaux et autres qui ont souvent conféré avec le pape et traité d'affaires avec Torrégiani. L'audience que le premier m'a donnée , et ce que j'ai vu du second, que j'ai rencontré dans quelques sociétés, tout m'a paru s'accorder avec ce qu'on m'en a dit.

Clément XIII , Rezzonico , est de la plus haute piété. Il a toujours eu des mœurs pures , beaucoup de candeur et de douceur dans le caractère , le cœur et l'esprit droit ; peut-être ne lui a-t-il mancpié, pour avoir plus d'étendue dans l'esprit , que de l'avoir appliqué aux affaires , et d'avoir osé prévoir qu'il monterait un jour sur le trône. Son élection fut un coup fourré , un tour de conclave, auquel il n'eut aucune part, et dont plusieurs cardinaux furent les dupes. Quoiqu'il eût le nombre de voix nécessaire pour son élection, il lui manqua celles d'une douzaine de cardinaux, qui lui auraient donné la leur , s'ils eussent soupçonné qu'il eut pu s'en passer sans en être moins élu. Pour entendre ceci , il faut savoir qu'après le jeu des batteries et contrebatteries que les différentes factions emploient les unes contre les autres , quand toutes les intrigues , les finesses italiennes sont épuisées et déconcertées , les partis assez forts pour combattre et trop faibles pour vaincre , font la paix de guerre lasse : l'ennui , les chaleurs et les punaises (car le Saint-Esprit se sert de tout . suffiraient pour chasser les cardinaux du conclave. lisse réunissent alors sur un sujet dont le premier mérite, du moins à leurs yeux, est de leur être indifférent ; c'est assez qu'il ne soit point l'ouvrage d'une faction contraire. Ainsi se justifie le proverbe : Qui entre pape au conclave en sort cardinal. Comme on. y prévoit l'élection dès la veille , les opposans , s'il s'en trouve, craignant de s'aliéner , par une résistance inutile , celui qui va devenir

. maître , s'empressent de lui donner leurs suffrages , et veulent paraître n'avoir désiré que lui. Il a donc ordinairement l'unanimité des voix.

Dans le conclave oii fut élu Benoît XIV (Lambertini ) et qui dura plus de cinq mois , les cardinaux , après avoir balloté quelques sujets, se partagèrent en deux factions ; celle qui portait Aldovrandi, lui donna constamment trente-trois voix chaque jour, pendant deux mois , sans pouvoir lui en procurer une trente-quatrième , qui aurait assuré l'élection. Le cardinal Annibal Albani, chef de la faction contraire , feignit de se laisser gagner pour Aldovrandi qui eut l'imprudence d'en marquer sa reconnaissance dans un billet dont Albani se prévalut pour accuser Aldovrandi d'user d'intrigue. Celui-ci, voyant quelques um de ses partisans près de se détacher de lui , les tourna tous vers Lambertini, pour les enlever du moins à Albani dont la faction, Jasse du conclave , accéda à Lambertini , à qui personne n'avait d'abord pensé, et qui eut l'unanimité. Je suis persuadé que la même chose arrivera communément.

Il n'en fut pas ainsi de l'élection de Rezzonico. Le cardinal Spiuelli , qui avait un parti très-fort , ayant su qu'il aurait l'exclusion de la part de l'Espagne, et Cavalchini celle de la France, sans que celui-ci s'en doutât , résolut d'élever au pontificat quelqu'un qui, lui en ayant obligation, lui donnât part au gouvernement. En conséquence , il confia la moitié du secret à Cavalchini , c'est-à-dire, le projet d'exclusion de l'Espagne , sans parler de la France , et lui offrit de le faire pape , en joignant un parti à l'autre. Cavalchini , déjà fort par lui-même, crut son élection sûre; mais la France l'ayant fait exclure , Spinelli joua l'affligé, et lui proposa de se réunir en faveur de Rezzonico , peu agréable à Sciarra Colonne , partisan de la France. Cavalchini, piqué, et croyant. avoir reçu de Spinelli un service désintéressé, dont la France seule avait empêché l'effet, accepta la proposition; et Rezzonico fut élu. L'affaire fut si brusquement conclue, que plusieurs cardinaux n'eurent pas le temps d'être instruits de ce qui se passait , et de se faire le mérite d'y concourir. Peutêtre aussi le secret lui procura, ou lui conserva-t-il des voix qu'il n'aurait pas eues ; et il n'en eut que le nombre suffisant. Passiouei , qui ne lui avait pas donné la sienne , ne voulant pas être soupçonné de timidité, ni passer pour dupe, dit hautement qu'il l'avait refusée à Rezzonico, parce qu'il le croyait incapable de gouverner l'église. Il a souvent répété ce propos dans l'affaire de Portugal. Quand on lui objectait la pureté d'âme de Clément XIII : Jésus-Christ, disait Passionei , rendait le même témoignage à Nathanael : bonus Israëlita , etc.; mais il nenjit

pas un apôtre. Les cardinaux auraient dû suivre le conseil qu'un anonyme leur donnait , en affichant à la porte du conclave : Si doctus , doceat nos ; si sanclus, oret pro nobis ; si prudens , gnbernet nos.

Je ne parle des deux derniers conclaves que pour donner une idée de ce qui se passe dans tous les autres.

Clément XIII , n'ayant pas les qualités propres au gouvernement , ne s'est pas , comme tant d'autres , imaginé les avoir ; et ce n'est pas un mérite commun que de savoir se juger. Uniquement occupé de son salut , il abandonna toutes les affaires à son ministre. Mais il n'a pas été heureux dans le choix qu'il a fait du cardinal Torrégiani. Ce ministre est honnête homme , grand travailleur, entendant bien les affaires quant au positif des lois , mais incapable d'en connaître l'esprit , d'y faire fléchir la lettre , ou de réformer ce qu'elles peuvent avoir de vicieux. Plus opiniâtre que ferme, la contradiction l'affermit dans un sentiment qu'on lui ferait abandonner en le flattant. C'est un grand défaut dans un homme d'état, que de manquer de flexibilité, et de ne pouvoir être ramené que par la voix de la séduction. Rustre et même grossier, il ignore que l'ancienne audace ecclésiastique n'est plus de saison. N'étant jamais sorti du Vatican ou du Quirinal , il croit fermement que le pouvoir des clefs est le même que du temps de l'empereur Henri IV; et, ne se reprochant rien , il ne suppose pas qu'on ait aucun reproche a lui faire. Quand il ne peut disconvenir des pertes que la cour de Rome fait journellement de son autorité dans l'Europe catholique , il les regarde comme des nuages passagers , et répond : ]\ous avons la parole de Jésus-Christ ; l'Eglise est inébranlable. Il ne soupçonne pas qu'il y ait de la différence entre l'Eglise et la cour de Rome. Il a perdu les jésuites par son opiniâtreté. Les jansénistes et les parlemens lui devraient un temple, avec l'inscription : Deo ignaro.

Le 16 janvier 1^62 , le duc de Praslin , alors ministre des affaires étrangères, écrivit de la part du roi au cardinal de Rochechouart , ambassadeur de France à Rome (j'ai lu la lettre , de mander chez lui le P. Ricci , général des jésuites , et de lui proposer de nommer en France un vicaire général fiançais qui >eraitchangé tous les trois ans, ou ne pourrait être continué que pendant trois autres années au plus; au moyen de quoi les jésuites seraient conservés. Le roi fait marquer dans cette lettre, surtout dans trois endroits, son goût pour eux. et le désir de les garder. Le cardinal avait ordre de parler suivant l'esprit de la lettre . .ans la montrer, et d'exiger une réponse précise et prompte, laquelle devait arriver avant le <) février . jour fixé par le parle-

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ment pour terminer l'affaire. Il faut que le cardinal ait fait sèchement sa commission . sans quoi il serait inconcevable que le P. Ricci eût refusé l'offre du roi. Je suis persuadé que , s'il eût vu la lettre , il aurait accepté avec reconnaissance. Il voulut , avant de se déterminer , consulter le ministre de Clément XIII , le cardinal Torrégiani , qui répondit comme on sait : sint ut surit, vel non sint. Ce fut l'arrêt de mort des jésuites.

Torrégiani ne connaît pas l'Etat qu'd gouverne , puisqu'il ne connaît pas les Etats avec lesquels il est obligé de négocier. Quand les événements contrarient ses vues et ses mesures , il dit qu'il renoncerait au ministère , si la Providence qui l'y a placé , ne lui déclarait , par cela seul , qu'elle veut qu'il y reste. Il a cette folie -là de commune avec l'archevêque de Paris, Beaumont . supposé que leur folie soit bien purgée d'intérêt ; j'en doute fort.

La cour de Piome est sur le point de perdre le Portugal : Carvalho , comte d'Oyras , vient de faire paraître un ouvrage terrible en faveur des évêques , contre le pape ; et a fait , en conséquence , donner, pour des mariages entre parens , des dispenses qu'on allait auparavant demander à Rome. Cependant on y craint encore plus les écrivains français que la révolte ouverte du Portugal, et l'on n'a pas tort. L'affaire de Portugal tient uniquement au minière ; la superstition n'y a rien perdu de sa force sur l'esprit de la nation ; au lieu que ie Français , avec ses incommodes libertés , sans se détacher de la communion romaine, est plus à craindre que des hérétiques déclarés. Le pouvoir spirituel de R.ome tombe , depuis quarante ans , avec l'accélération des corps graves dans leur chute : quelques prélats en sont convenus avec moi. Dans une conversation libre que nous eûmes, le cardinal Piccolomini et moi, j'allai jusqu'à lui dire que, si je n'avais que dix-huit ans, je verrais la révolution du gouvernement de Rome , et il ne me contredit pas.

Ce gouvernement pourrait encore se relever et s'affermir pour long-temps , s'il avait la sagesse de renoncer à ses prétentions chimériques. Il conserverait des droits ou prérogatives honorables que les princes catholiques respecteraient. Sans quoi , ces princes s'affranchiront bientôt d'eux-mêmes , et la proscription des chimères entraînera les attributions utiles.

Ce n'est pas que je pensasse que la séparation de la France d'avec Pvome fût avantageuse au roi. Un patriarche pourrait avoir de grands inconvéniens ; et s'il faut un centre d'unité , il vaut mieux l'avoir à trois cents lieues que chez soi. Le roi, dans bien des occasions où il ne veut pas user de son autorité , peut

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