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faire réprimer par le pape de> évêques fanatiques ou brouillons. Quant à l'idée de se constituer chef de son église , cela ne serait guère praticable à un prince catholique. Il y trouverait de grands obstacles , par des misons qui, pour être développées , exigeraient un traité en forme.
La cour de Rome ne saurait aujourd'hui se conduire avec trop de prudence. Elle voit partout qu'on lui fait perdre, par degrés, ses usurpations. Les moines , sa plus chère milice , auxquels on n'aurait pas osé toucher autrefois sans encourir les censures , reçoivent partout des entraves , et finiront , si l'on en laisse subsister, par être soumis à l'ordinaire , comme ils l'étaient dans leur institution. Il se trouve des moines, même en Italie, hors des États du pape, qui préfèrent à ses ordres ceux de leur souverain.
En 1766, le grand-duc proposa aux minimes et aux augusîins de lui prêter à intérêt, et jusqu'au remboursement, le superflu de leur argenterie, pour relever une maison de charité. Les moines l'ayant accepté, la cour de Rome trouva fort mauvais que cela fût fait sans son attache, exigea que les deux supérieurs en demandassent du moins l'absolution. Le minime voulut bien s'y soumettre , et la reçut. L'augustin la refusa, soutenant qu'il n'en avait pas besoin pour avoir concouru avec son souverain à un arrangement raisonnable. La coi^rle Rome a été réduite à faire passer cette absolution par le général des augustins résidant à Rome, lequel l'a envoyée au moine, qui ne la reçut que par respect pour son supérieur.
Peu de temps auparavant, l'empereur avait fait justice, en Toscane , de l'évêque de Pienza. Ce fanatique jetait à tort et à travers les excommunications comme les bénédictions. L'empereur, après l'avoir fait plusieurs fois et inutilement avertir d'être -âge, le fit enlever et conduire par des grenadiers à Aquapendente , première ville de l'Etat ecclésiastique du côté de la Toscane. Dès qu'il fut sur la montagne oii les grenadiers prirent congé de lui, se retournant vers la Toscane , il excommunia tout le duché et nommément l'empereur et les grenadiers , qui en firent peu de cas. Arrive à Rome, il fallut le dédommager du revenu de son évêché; et la chambre apostolique n'ayant pas beaucoup de fonds pour des dépenses extraordinaires et imprévues, on a eu recours à une économie assez singulière. Le général des troupes du pape venait de mourir et n'était pas encore remplacé. On a laiss<: la place vacante, et les appointemens en ont été donnés à l'évêque , qui en jouissait lorsque j'étais à Rome. Il est vrai que les papes ont fait plus de conquêtes avec
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îles prêtres et des généraux de moines qu'avec des soldats; mais il ne paraît pas qu'ils puissent aujourd'hui en faire ni de façon ni d'autre.
La cour de Rome vient d'échouer dans une entreprise qu'elle voulait faire sur Gênes. La république présente au pape trois sujets pour un évêché. Le pape seliasarda d'en nommer un non présenté, pour l'évêché de Vintiraille; et, le prenant parmi les nobles , se flattait par là de le faire accepter par le sénat. L'évêque nommé ayant accepté , le sénat le fit mettre en prison; et, quoiqu'il y fût bien traité, il y est mort au bout d'un an. Le pape en a nommé un second qui , ne voulant ni mourir ni vivre en prison , a sagement refusé , et l'évêché est encore vacant.
On voit qu'indépendamment des pertes que fait la cour de Rome par la révolution arrivée dans les esprits , elle s'attire encore des désagrémens par ses imprudences ; et , malgré toute sa politique, les besoins qu'elle éprouve lui font faire de mauvais marchés. Si celui que Benoît XIV fit en i^53 ne fut pas forcé, ce fut une faute très-grande.
Par un concordat, le roi d'Espagne, moyennant un million cent trente-trois mille trois cent trente-trois écus romains , qui font cinq millions six cent soixante-six mille six cent soixantesix livres de France, une fois payés, nomme aux bénéfices de son royaume et expédie les bulles , sans que le pape puisse mettre des pensions sur aucun de ces bénéfices. Il ne s'en est réservé que cinquante-deux qu'il nomme comme autrefois , et dont il expédie les bulles; et le roi d'Espagne donne aux nonces apostoliques à sa cour, cinq mille écus romains par an , sur le produit de la bulle de la croisade, espèce d'induit par lequel le roi lève une certaine somme sur le clergé , pour les prétendus frais d'une guerre fictive contre les Turcs.
Rome a perdu, par cet arrangement, près de huit mille Espagnols, solliciteurs de grâces, qui faisaieut leur cour au pape, portaient de l'argent chez lui , et lui procuraient chez eux une très -grande considération. Rien n'ajoute si fort à celle d'un prince chez les étrangers , que d'y en entendre souvent parler. Benoit XIV était savant, avait l'esprit aimable, l'imagination vive et gaie, les propos libres et des mœurs pures; affable, tolérant, populaire, l'homme enfin le plus fait pour la société; mais , s'il prétendit , comme les autres papes , à l'infaillibilité , ce ne devait pas être en politique.
A propos d'infaillibilité , il est assez singulier qu'un pape annule , par un décret, ce que son infaillible prédécesseur avait statué. On peut se rappeler la lettre encyclique de Benoît XIV
frfc VOYAGE
aux évêques de France , pour y établir la paix sur la constitution. A peine fut-il mort, que (.iaconielli , le fanatique agent des fanatiques constitutionnaircs , et secrétaire des brefs aux princes , c'est-à-dire, des brefs qui ne partent pas de la daterie, voulut engager Clément XIII à donner de cette lettre une interprétation qui l'aurait exactement anéantie , et aurait produit un schisme qui pouvait aller jusqu'à la séparation de la France d'avec Rome. M. d'Aubeterre para le coup par le moyen du «jardinai Galli , grand pénitencier, le plus vertueux, le plus instruit , le plus éclairé des cardinaux, et le contre-poison de Giacomelli. Sur ce qu'on représentait à celui-ci qu'il se basardait à mettre le feu en France. Je le voudrais , dit-il , aux quatre coins du royaume. Et peut-être avons-nous en France des brûlots qui pensent comme lui. Je liens de plusieurs prélats romains , et je sais que le pape pense comme eux , que si quelques évêques français ne soufflaient pas le feu à Rome , on y serait fort tranquille sur la constitution.
Lorsque Clément XIII était prêt à faire sa promotion de 1766, Torrégiani et les cardinaux de son parti , amis des jésuites et ennemis des parlemens , furent accablés de lettres des évêques français qui pensent comme eux, pour engager le pape à comprendre dans sa promotion , et nommer proprio motu l'archevêque de Paris , Beaumont. Il semblait que le sort de l'église et de la religion en dépendait. J'ai lu , entr'autres, une lettre de l'évêque de Sarlat ( Montesquiou ) , qui avait été interceptée. Cette lettre , de juin i~66 , est un plaidoyer en forme , pour prouver au pape la nécessité de donner le chapeau à l'archevêque , et de le mettre parla à l'abri de toute poursuite du parlement. Il faut 'Ire bien impudent ou bien ignorant de nos principes , pour en avancer de si faux. Le parlement l'aurait détrompé , pourvu que !e roi l'eût laissé agir. Dans un temps ou Rome était autrement, respectée qu'aujourd'hui, le chapeau n'empêcha pas le cardinal Balue d'être enfermé dans une cage de fer.
Les modèles de la plupart de ces lettres étaient dressées à Rome, par Giacomelli et l'abbé de Caveirac. Les évêques ne faisaient que les transcrire. Cependant toutes ces batteries n'eurent aucun succès, et l'archevêque ne fut point cardinal. Ses partisans ont prétendu que le pape l'aurait nommé , s'il n'avait ■ raint de se compromettre en proposant au roi un sujet qui n'en aurait pas été agréé. J'ai au contraire tout lieu de penser que le pape, pour cédera la persécution des zelanti de l'archevêque , et s'en faire un mérite auprès d'eux, l'aurait proposé au roi, s'il eût été sûr du refus de sa majesté.
Les papes sont Huttes sans doute de voir le sujet distingue d'uu
souverain devenir le leur, s'attacher trop souvent à son prince adoptif plus qu'à celui que sa naissance lui avait donné. Mais il suffit à la cour de Rome d'avoir, dans chaque Etat puissant , un ou deux sujets décorés du chapeau, et d'en montrer de loin la perspective à tous les autres. Elle ne veut pas que dans un conclave la faction des couronnes puisse l'emporter sur l'italienne. Les papes ont d'ailleurs , dans leurs propres Etats, assez de maisons illustres à s'attacher, pour ne pas donner le chapeau à des étrangers , sans y être contraints par un intérêt sensible.
Je ne connais que deux chapeaux en France donnés proprio motu, depuis plus d'un siècle : l'un au cardinal Mailly, et l'autre au cardinal de Bernis. Le premier fut la récompense du fanatisme de Maillv pour la constitution; le second fut un acte de reconnaissance de Benoît XIV à l'égard de l'abbé de Bernis, qui avait réconcilié la cour de Rome et la république de Venise, .le parle de ces deux faits dans mes mémoires sur le règne présent.
Quand le roi voulut procurer le chapeau au cardinal Fleury, il fut obligé de consentir que sou droit serait regardé comme employé lors de la nomination des couronnes, qui se fit un an après, et à laquelle la France n'eut point de part. Il y avait déjà eu des exemples de promotions anticipées , celle du cardinal de Bouillon , en 166g, et une autre plus récente, en i"i5, du cardinal de Bissy , sous Louis XIV. C'est pourquoi, sous Louis XV, la France ne prétendit point participer à la promotion des couronnes , en 17 19. Puisque je me suis arrêté sur les promotions des cardinaux, j'ajouterai quelques articles qu'on ne trouve dans aucun voyageur, et que je ne crois pas imprimés ailleurs.
On décida au concile de Constance que les cardinaux seraient choisis dans toutes les nations chrétiennes. Les papes nommèrent cependant plus d'Italiens que d'étrangers , et en ayant pris parmi ceux-ci qui ne convenaient pas à leurs souverains , il fut réglé, vers 1600, que les princes présenteraient eux-mêmes leurs sujets. Lors de ce règlement , l'Angleterre n'étant plus catholique , et le Portugal étant soumis à l'Espagne , le droit de nomination se bornait presque à l'empereur , à la France et à l'Espagne. Les rois de Pologne voulurent cependant participer aux promotions. Le pape prétendait que , n'étant qu'électifs, ils n'avaient pas les mêmes droits que des rois héréditaire-;. Lue autre difficulté le touchait encore plus : c'est que les évêques polonais ne veulent pas céder, comme ailleurs, aux cardinaux. Les rois de Pologne, pour établir un droit de nomination , présentèrent d'abord des nonces qui avaient résidé auprès d'eux. Ils en ont depuis nommé d'étrangers . autres que des nonces , et plusieurs Français
leur ont dû et leur doivent encore le chapeau. La cour de Rome voulait du moins les borner à une seule nomination pendant leur règne ; mais il faut désormais que les papes comptent avec les rois.
La république de Venise , ayant le traitement des têtes couronnées , de concert avec l'ambassadeur, comprend un Vénitien dans la promotion des couronnes.
Depuis que le Portugal a secoué le joug de l'Espagne , ses rois ont leur droit de nomination. Tous les rois de la communion romaine ont le même droit.
Pendant la guerre de la succession, Clément XI, ayant été forcé de reconnaître l'empereur pour roi d'Espagne , ce prince le força encore, à ce titre , de comprendre dans la promotion des couronnes le jésuite espagnol Cinfuegos , indépendamment du cardinal qu'il avait nommé comme empereur.
Le pape, ayant reconnu Jacques III comme roi d'Angleterre , lui accorda, dans la promotion de 1712, la nomination d'un chapeau, qui fut celui du cardinal de Polignac, dans le temps qu'il signait le traité par lequel Jacques III était exclus à perpétuité du trône d'Angleterre. Depuis ceUe première nomination , Jacques , que nous ne nommions plus que le prétendant , a joui de ce droit pendant toute sa vie , à chaque promotion des couronnes, et l'a toujours appliqué à des Français, dont chacun lui a fait une gratification de cent mille écus qui étaient censés être pour sa maison.
Le prince Edouard , son fils , ne jouit pas de ce droit, le pape ne l'ayant pas reconnu pour roi. On ne lui permettait pris à Rome de prendre le pas sur son frère , le cardinal d'Yorck ; et l'on a exilé quelques supérieurs de moines qui, dans une visite, l'avaient traité de majesté. Je l'ai souvent rencontré dans les rues de Rome, marchant avec deux carrosses. J'avais eu avec lui à Paris quelques conversations, et il parut me reconnaître, en mé faisant un -igné de honte; mais je n'allai point lui faire ma cour, ne voulant, dans les circonstances présentes, ni lui donner, ni lui refuser le titre de majesté.
On pense que les égards du pape pour l'Angleterre ont pour objet d'en procurer la protection aux catholiques du Canada. Ces Anglais sont plus accueillis à Rouie qu'aucune autre nation , par la dépen <• qu'ils v font ;' au lieu que cette \illc c>t surchargée de pèlerins gue ; les Etats catholiques.
Pour finir ce qui 1 oncerne les promotions de cardinaux , il faut observer que le pape ne peut donner le chapeau preprio m
t de l'empereur, dj roi de France ou de celui d'Esii r< uni dos trois, (les puissances ont en-
eore le droit de rejeter pour nonces tous ceux qui ne leur sont pas agréables : c'est par conséquent les nommer elles-mêmes; et ce» trois nonciatures assurent le chapeau à ceux qui les ont remplies.
J'ai dit que le pape avait un pouvoir absolu ; j'ajouterai que les cardinaux l'usurpent sur les autres citoyens. Je ne connais point de pays oii les grands soient plus en état d'abuser de leur crédit, et les Italiens nomment cet abus la prepotenza. Chaque cardinal a la franchise de son palais aussi sacrée que celle d'une église, et tout coquin qui a la protection d'une éminence , est à couvert des poursuites de la justice. Un seul exemple des excès où peut se porter un cardinal , en donnera une idée qu'on ne pourrait pas se former sur une assertion générale d'abus de puissance.
Le cardinal Aquaviva était protecteur de l'Espagne, titre insolent que prennent les cardinaux chargés des affaires ecclésiastiques d'un royaume, et qui l'est encore trop en les qualifiant de protecteurs des églises de , etc. ; mais il ne s'agit pas ici de discuter de vains titres , voyons-en l'effet.
Il faut encore savoir que Rome n'ayant point de guerres pour son compte , tous ses habitans ne s'en intéressent pas moins à celles qui s'élèvent en Europe , que si elles les regardaient euxmêmes. Chacun s'y passionne pour ou contre chaque nation belligérante. On voit le parti français, autrichien , anglais, prussien , etc.
Lorsque l'empereur François Ier. fut élu à Francfort, en 17 \5, !e parti autrichien imagina une espèce de triomphe. On prit un enfant de douze à treize ans, fils d'un peintre, nommé Leandro, et d'une jolie figure ; on l'habilla d'oripeau ; un faquino le portant debout sur ses épaules , on le promena dans Rome , suivi d'une foule de canaille qui criait : Vive l 'Empereur ! Cette mascarade passa d'abord devant le palais du cardinal de La Rochefoucault, chargé des affaires de France , s'arrêta sous les fenêtres , et redoubla de cris de joie. Le cardinal sentit bien que ce n'était pas pour lui faire honneur ; mais , prenant le parti qui convenail avec une populace, il se montra sur le balcon , et fit jeter quelques poignées d'argent. Aussitôt la canaille se jeta de--»-, en criant : Vive V Empereur ! vive la France !
Cette troupe de gueux , échauffée par le succès de son insolence, continua sa marche, se rendit sur la ])lacc d'Espagne, devant le palais du cardinal Aquaviva, et voulut y jouer la même farce. Le cardinal , l'homme du caractère le plus violent , paraît à une fenêtre ; au même instant , vingt coups de fusils partent du palais , couchent sur la place autant de tues ou de blessés . el !f'
pauvre enfant fut du nombre des premiers. Tout ie peuple de Rome , indigné d'une telle barbarie , dont la conduite du cardinal de La Rochefoucault montrait encore plus l'borreur, s'attroupe , veut incendier le palais et y brûler Aquaviva. Mais celui-ci. qui avait prévu les suites de sa violence , s'était assuré de plus de mille braves , dont il couvrit la place ; quatre pièces de canons chargés à cartouches sont mises en batterie devant le palais , imposent au peuple qui s'écarte, se dissipe , n'exhalant sa fureur qu'en imprécations contre le cardinal. Il n'en fut depuis que plus respecté , et savait se défaire de façon ou d'autre de tous ceux qui lui faisaient ombrage. Si le fait n'était pas si récent , et n'avait pas eu tant de témoins, il serait incroyable qu'il fût arrivé , ou qu'il n'eût pas eu plus de suite. J'ai eu besoin , pour le croire , de me le faire répéter par des personnes de toutes classes. J'ai su d'un banquier très-accrédité dans Rome , et qui en connaît bien l'intérieur , que le cardinal n'avait pas été sans inquiétude pendant plusieurs jours.
Le peuple , forcé de renfermer sa fureur , avait projeté de pénétrer par un égoût sous le palais , et de le faire sauter avec de la poudre. Le chef de la conjuration était un maçon nommé Maestro Giacomo , homme de tête , hardi , et une esnèce de coq du bas peuple. Le banquier de qui je le tiens , en eut connaissance et en instruisit le cardinal , qui manda secrètement Giacomo , le flatta beaucoup , et tout ce qu'il en put obtenir fut que maître Jacques , sans nier ni blâmer le projet , promit simplement de ne s'en plus mêler. Les conjurés , ayant perdu ce chef, si nécessaire par sa profession , n'en purent trouver un pareil ; le temps refroidit les esprits, et les choses en restèrent là. Il n'est pas moins étonnant que le pape, avec l'autorité ab- Nolue et un corps de troupes, n'ait pas fait, du cardinal, quelque justice au peuple.
Aquaviva eut , dans les derniers jours de sa vie , tant de remords de ses violences, qu'il voulait en faire publiquement amende honorable; mais le sacré collège ne le permit pas, où reverentiam purpurce.
Le ministre d'Espagne entretient encore aujourd'hui quatre soldats et un bas otlicie* , qui montent la garde sur la place , prêts à sabrer les sbires qui oseraient paraître sur sa franchise. Les autres minisires étrangers ont aussi chacun la leur, et toutes sont autant d'asde pour le crime.
Il en est ainsi des autres villes de l'Italie. J'ai vu , à Florence, un coquin qui s'était fait une baraque sur le perron d'une église où il vivait, depuis deux ans, de charités, s'y renfermant la nuit , et se promenant le jour sur le perron. Etant à. Boulogne,
je voyais sous le portique c/c? franciscains plusieurs de ces marauds y recevoir tranquillement autant d'aumônes que les niendians qui couraient les rues.
Il y a un siècle que toutes les franchises auraient été supprimées, sans la hauteur, pour ne pas dire plus, de Louis XIV, qui , seul de tous les souverains , voulut conserver la franchise de son ambassadeur. Le pape Innocent XI avait le consentement des autres princes , qui le retirèrent dès qu'ils virent qu'il n'était pas général. Comment le confesseur de Louis XIV , un jésuite , attaché au pape par état, n'a-t-il pas remontré à son pénitent de combien de crimes il se rendait responsable , et dans une occasion oh la raison , la justice et le bien de l'humanité étaient visiblement du côté du pape.
Ce prince avait de grandes qualités ; mais il n'a pas toujours placé le point d'honneur où il devait être , et a quelquefois abusé de sa puissance. Il eut raison d'exiger une satisfaction éclatante de l'attentat des Corses contre son ambassadeur ; mais il fallait en même temps châtier les domestiques qui avaient, donné lieu à la violence de la soldatesque. Il faut dans toutes lec affaires envisager à la fois le principe et l'effet. Tout Rome attestait alors que les valets et les braves attachés au duc de Créqui ne cessaient journellement d'insulter les soldats de la garde corse : ce qui est assez croyable , vu l'esprit du temps , l'indiscrétion française et l'insolence de la valetaille.
Si l'on peut blâmer l'excès du crédit des cardinaux , on ne peut leur faire dejreprochcs sur les mœurs. Il y en a sans doute quelques-uns , comme parmi nos évêques , dont la conduite ne serait pas hors d'atteinte; mais en général elle est régulière. Un prélat qui aurait donné un scandale, et ne serait pas d'une naissance qui excuse tout, parviendrait difficilement auchapeau; et il est trè>-rare qu'une longue habitude de régularité , ou même de contrainte , se démente dans un âge plus avancé. Piccolomini , qui avait été gouverneur de Rome , place cardinalice , c'est-à-dire d'où l'on ne sort que pour être cardinal , eut beaucoup de peine à y parvenir , à cause de quelques galanteries d'éclat.
Quoiqu'il n'y ait pas à Rome la même réserve qu'en France sur les spectacles à l'égard des ecclésiastiques, les cardinaux n'y pnraissent guère. Il y a bien la loge du gouverneur; mais il n'e^t que dans la prélature , et beaucoup de prélats s'en abstiennent.
A l'égard de la débauche qui règne, dit-on, publiquement à Rome , et des femmes prostituées sous la protection du gouvernement, cela est absolument faux , du moins à présent. Il n'y a pas plus à Rome qu'à Paris , à Londres et dans les grandes ca-
pi taies , de lieux de débauche. On y est ce qu'on appelle raccroche en plein jour. Cela n'arrive-t-il pas à Paris ? Ou ajoute , pour aggraver le reproche, que c'est souvent par des ahbe's ; on ne dit pas que cet habit n'est pas restreint aux ecclésiastiques. C'est l'habit commun de tous ceux qui ne veulent pas être confondus avec le bas peuple , et ne sont pas en état de se vêtir comme les laïques aisés. Observons encore que tout se fait en Italie par des hommes. Aussitôt qu'on y est entré, on ne voit plus de servantes dans les auberges ; ce ne sont que des valets, camerieri. Je ne connais que "Venise où les femmes publiques forment une espèce de profession , et soient protégées par le gouvernement.
La société à Rome est divisée en plusieurs classes , comme dans tous les gouvernemens oii il y a des distinctions d'état trèsmarquées. Les cardinaux , les princes romains, les femmes qualifiées , la prélatine , forment la première classe. L'assemblée qu'on appelle conversation se tient à des jours marqués chez, ceux ou celles qui se sont mis sur le pied de la recevoir. Le-. étrangers connus, et présentés par le ministre de leur nation, v sont admis, et peuvent continuer d'y aller. On y joue, ou l'on y prend des glaces. Le jeu n'y est pas fort ; comme partout oii l'opulence n'est pas grande. On n'y paie point les cartes ; mais aussi sont-elles souvent bien sales , et ne les change-t-on que lorsqu'on ne peut absolument s'en servir. La propreté n'est . aucun genre, une qualité des Italiens, ni même des Italiennes. Un insolent de Paris s'exposerait à quelques dégoûts , indépendamment d'autres accidens dont malheureusement l'Italie n'a pas le privilège exclusif.
Je fus d'abord un peu choqué de ne voir sur les tables de jeu que des jetons de cuivre ou d'ivoire. La raison qu'on m'en donna me parut bonne pour les maîtres de maison , et injurieuse pour les joueurs. On prétend que, si les jetons étaient d'argent, on en emporterait souvent par mégarde , ou autrement. On m'ajouta que M. le duc de iNivernois en avait perdu quatre ou cinq cents , pendant son ambassade.
Les gens de loi et les principaux de la bourgeoisie ont an-v leur> r.s-eiublées , et vivent entre eux ; car un homme d'un ordre inférieur, quelque mérite qu'il eût, ne serait pas admis dans le> sociétés de la première classe. La naissance et les dignités y sont les seuls litres d'admission. Je ne connaispointdepaysoù le mérite personnel soit moins considéré qu'à Rome, si l'on excepte l'Allemagne, oii la naissance l'emporte sur tout. In exemple suffira : Barsquainstein , 61s d'un professeur d'histoire à Strasbourg, s'étant fait connaître par son esprit et ses talens , l'empereur Charles VI se l'attacha, le fit ministre et comte de l'Empire. Il a
occupe In même place sous l'impératrice-reine. Les plus grands lui faisaient la cour; mais il ne put jamais engager leurs femmes à voir la sienne. La comtesse de Kaunitz , que je voyais souvent à N ij'les où son mari est ambassadeur de l'empereur , m'a dit que le comte de Kaunitz, son beau-père . que nous avons vu ambassadeur en France , voulut, à son retour de "Vienne, admettre dans sa société quelques femmes aimables et estimables qui eu auraient fait l'agrément. Celles qui leur étaient supérieures par le rang refusèrent d'y souscrire, désertèrent, et le comte de Kaunitz fut obligé de se soumettre au noble ennui dont elles étaient en possession.
Sur l'éloge qu'on faisait devant elles du général Lawdon, qui venait de remporter une victoire, en applaudissant à son mérite : C'est dommage, disaient-elles, qu 'il ne spit pas chevalier ; car avec seize quartiers, sans mérite, il leur aurait paru bien plus estimable.
Il n'en est pas ainsi à Paris; un homme démérite n'est exclus d'aucune société. Il est vrai que le premier des mérites , pour y être reçu et accueilli , est celui d'être aimable , c'est-à-dire de porter dans la société de l'esprit d'agrément. 11 suffit souvent d'être homme de plaisir pour être recherché. La probité, la naissance , pourvu qu'elle ne soit pas honteuse et sans fortune , sont les dernières eboses dont on s'informe. Ce que je dis de la facilité des liaisons ne regarde que les hommes. Les femmes , qui sont partout les conservatrices de ka vanité, admettraient un homme dont elles ne recevraient pas la femme. Il faut plus d'égalité d'état pour qu'elles se voient familièrement. Une seule chose établit l'équilibre avec la naissance , les litres et le rang ; c'est l'opulence. Les richesses donnent une grande considération, puisqu'elles décident des alliances les plus disproportionnées, et quelquefois honteuses. Il est naturel qu'elles influent sur la société ; et le besoin du plaisir y contribue encore. La plupart des femmes de qualité , et même titrées , n'ayant qu'une pension médiocre relativement à leurs fantaisies , ne pourraient pas tenir une maison assez opulente pour y recevoir habituellement une compagnie à leur choix ; elles sont donc obligées de rechercher celles qui peuvent en faire les frais, et c'est communément dans la finance qu'on les trouve. L'orgueil compose avec le plaisir, et en subit la loi. Quiconque donne un bon souper , à une loge à l'opéra et aux autres spectacles, est en possession de se faire faire la cour , et d'avoir même des complaisances de tout état.
Le goût pour la table ne règne pas à Rome comme à Paris ; ce qui n'empêche pas qu'on n'y puisse faire des liaisons agréable? dans les sociétés de la première classe et de l'ordre mitoyen. Le
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séjour que j'y ai fait , et les habitudes que j'y ai eues , m'ont confirmé ce que le président <le Montesquieu m'en avait dit : que Rome eût été une des villes où. il se serait retiré le plus volontiers.
A l'égard du physique, les environs de Rome, quatre ou cinq lieues à la ronde , sont en friche et dévastés presque partout. Yarron n'en louerait pas aujourd'hui la culture. La campagne ne prévient donc pas favorablement pour la capitale. En effet, quant au peuple et à la petite bourgeoisie , tout décèle la pauvreté , comme tout à Londres annonce l'opulence nationale , et à Paris le luxe particulier.
La Rome moderne ne rappelle l'ancienne que par des ruines , et la population présente ne donnerait pas l'idée de celle dont parlent les historiens. Ce n'est pas que je croie qu'elle ait jamais été au point qu'ils prétendent : il serait même aisé d'en prouver l'impossibilité. Sans vouloir faire ici une dissertation , il suffirait de considérer que l'enceinte actuelle de Rome est la même que sous Aurélien, mort en 275, qui donna à cette ville la plus grande étendue qu'elle ait eue. Elle n'égale pas celle de Paris, dont le diamètre est de cinq mille deux cents toises de la barrière du Roule à celle du Trône (plus de deux lieues) ; et Paris est à peu près rond. Il n'est donc pas possible que Rome ait pu, dans les temps les plus brillans, renfermer plus de cinq à six cent mille âmes, si l'on fait attention à l'espace que devaient occuper les places publiques , les temples , les portiques , les cirques, théâtres, amphithéâtres, les palais des empereurs, dont celui de Néron faisait , disent les mêmes auteurs , un tiers de la ville. Denis d'Halicarnasse , liv. 4 j dit que Rome s'était tellement accrue , qu'on ne savait ou finissait la ville et commençait la campagne. On en peut dire autant de Paris , en partant des barrières qui joignent presque les premiers villages. C'est pourquoi les auteurs varient si fort sur l'étendue de Rome : les uns lui donnant treize milles de circuit, et d'autres jusqu'à cinquante milles. Il n'est donc pas étonnant que ceux-ci y supposent des millions d'habitans ; ils y comprenaient sans doute le Latium en entier. On parlerait encore ainsi de Paris , si l'on faisait entrer dans le dénombrement les villes, bourgs et villages de dix à douze lieues à la ronde.
Cependant, quelque supposition qu'on pût faire sur la population et le nombre des citoyens romains, il n'est guère possible de croire ce qu'on lisail sur la pierre d'Ancyre : que, sous le sixième consulat d'Auguste, le dénombrement des citoyens romains montait à quatre millions cent soixante-trois mille; et que, sous l'empereur Claude, le nombre en fut encore aug-
mente et porté jusqu'à <ix millions neuf cent soixante-quatre mille. Rapportons les termes mêmes de Juste Lipse , tom. III, pag. 387. Plantin. iG3-j . Augustus de se in Lipide Ancyranqhot finit : in consulat 11 suo serin htslrum condidisse , quo lustro censita surit civium romanorum capita quadragies centum millia
et sexaginta tria. Immanis herctè numeriis at etiam crevît
assidue, et sub Claudio imperatore , l'acitus ac jidi aaetores accensent sexagies novies centena sexaginta quatuor millia.
La population de tout l'Etat ecclésiastique n'est aujourd'hui que de deux millions , suivant le tableau du gouvernement. Ceux qui portent le plus haut la population de Rome, ne lui donnent pas plus de cent soixante-dix mille âmes ; et nous avons en France quatre villes de province qui en ont autant ou qui les passent : Lyon , Nantes , Rouen et Marseille. Je ne crois pas que Rome en ait plus de cent vingt mille, en y comprenant les Juifs et le concours des voyageurs , pèlerins, etc. , hors le temps d'un grand jubilé, ou celui du couronnement d'un pape. Les circonstances font extrêmement varier la population d'une ville. Celle de Rome n'était guère que de trente mille , lorsque Grégoire XI y transporta , en 1 3-7 , le siège que les papes tenaient à Avignon , depuis soixante-douze ans. Léon X la porta à plus de quatre-vingt mille , et six ans après , sous Clément \ II , après le sac de Rome, en 1527, on n'y comptait pas trente-cinq mille habitans. Lue grande partie de ceux d'aujourd'hui est composée de prêtres et surtout de moines et de religieuses. Je n'en sais pas absolument le nombre; mais il doit être fort considérable, si l'on en juge par ceux et celles de cette espèce qui sont dans la seule ville de Naples. Suivant le dénombrement qui en fut fait et imprimé en 1766, il s'y trouva trois mille huit cent quarante-neuf prêtres, quatre mille neuf cent cinquante-un moines , et six mille huit cent cinquante religieuses. Il est vrai que Naples est trois fois plus peuplé que Rome; mais celle-ci , proportion gardée, abonde encore plus que Naples en pareilles colonies.
On n'en sera pas étonné , si l'on fait attention à l'espèce de gens qui les recrutent. Les ordres mendians , les plus nombreux de tous, sont ordinairement composés de fils de paysans , d'artisans, etc. Il est naturel que des enfans destinés , par leur naissance, aux travaux et à la peine , cherchent à s'y soustraire, et préfèrent une vie oisive qui leur procure de la considération , et quelquefois du respect de la part de ceux à qui ils étaient originairement obligés d'en rendre. Le couvent des capucins en renferme trois cents , et Ton évalue à plus de mille le nombre des récollets, dont trois à quatre cents occupent le couvent d'Ara- Cceli , jadis le temple de Jupiter Capitolin. (Quelle métamor- 2. 4?'
phose ! Telle est la politique du pape. Il a d'ailleurs peu de ces troupes dont , malheureument , les autres princes n'out que trop. Quelques unes de ses places ont de faibles 'garnisons. A l'égard de l'état de sa maison militaire dans Rome, il est environ de quinze cents hommes ; une compagnie de cuirassiers et une de chevau-légers. L'infanterie consiste en un régiment dp gardes italiennes, un de gardes avignonaises , et un de gardes suisses. Ces troupes sont bien entretenues, Lien payées, et mal disciplinées. Les soldats ont douze sous par jour , et ne sont ni casernes ni en chambrée. La plupart sont mariés, ont des métiers , et font faire leur service par d'autres à qui ils donnent une partie de leur paie.
Il y a une classe du peuple de Rome qui se prétend fort supérieure aux autres; ce sont les Transteverins , c'est-à-dire au-delà du Tibre , du côté du Janicule, presque tous jardiniers , vignerons ou gens de peine. Ils sont persuadés qu'ils descendent des anciens Romains. Cette prétention est assez chimérique, dans une ville si souvent saccagée et envahie par les barbares. Mais comme l'opinion , vraie ou fausse , d'un peuple forme ses sentimens , fait sa force , et qu'il peut quelquefois ce qu'il croit pouvoir, les Transteverins, plus courageux, plus forts par l'habitude du travail que le commun du peuple , ont souvent fait des séditions , et obligé le gouvernement de compter avec eux. Quoiqu'on ne puisse leur accorder l'antiquité qu'ils s'attribuent, on doit les regarder comme les plus anciens du peuple et de la bourgeoisie, ou il y en a peu dont l'aïeul soit né dans Rome. Il en est à peu près ainsi des grandes capitales qui sont ordinairement les vampires d'un Etat , comme il est aisé de s'en convaincre à Paris, dans quelque assemblée que ce soit, en interrogeant ceux qui s'y trouvent sur le lieu de leur naissance.
S'il règne, comme je l'ai dit, tant de frugalité chez les plus grands de Rome, on peut juger que le peuple y vit assez misérablement. Les pièces de théâtre des diflérens peuples sont une image assez vraie de leurs mœurs. L'arlequin , valet et personnage principal des comédies italiennes , est toujours représenté avec un grand désir de manger, et qui part d'un besoin habituel. Nos valets de comédie sont communément ivrognes, ce qui peut supposer crapule , mais non pas misère. Sans vouloir rien conclure de cette observation , il est sûr que le peuple vit trèsmal à Rome. Ce n'est pas que les vivres y soient chers; en 1765, 66 et (}" , années de cherté , et même de disette , le pain ne valait <iue deux sous quatre deniers la livre de France, et vaut communément un tiers, et quelquefois moitié moins; puisque leblé, qui coûtait alors vingt livres le setier, n'avait souvent été
que de dix , onze ou douze. Mais tout est cher pour un peuple pauvre. Ou trouve à Rome du vin pour l'artisan et le bourgeois , depuis deux , quatre et huit sous la pinte. Les droits sur le vin sont aussi très-modérés. Le baril de soixante-deux pintes ne paie en tout que vingt-cinq sous, ce qui n'est que le huitième des droits à Paris. Le vin est assez généralement mauvais eu Italie , excepté en Toscane et à Naples; on ne sait pas même le faire. Les plus passables de l'Etat ecclésiastique sont ceux de Genzano et d'Orviette. Le peuple de Rome ne fait pas grand usage de xin ; car pendant mon séjour je n'y ai pas vu un homme ivre. La viande y coûte un tiers de moins qu'à Paris , et les légumes sont bons et en abondance. Le bois est beaucoup moins cher qu'à Paris; et, comme je l'ai dit , on en brûle peu. Le sel est à deux sous la livre.
Je ne suis entré dans ce détail que pour montrer que la vie n'est pas chère à Rome , pour quelqu'un de domicilié, et, comme les poids ni les mesures n'y -.ont pas les mêmes qu'à Paris, j'ai réduit le tout à nos poids , mesures , et à la valeur numérique de nos monnaies.
L'écu romaiu pèse six gros et demi , trente grains , poids de France, et vaut cinq livres quatre sous , prix fixé au change des monnaies. Il vaut cinq livres six sous neuf deniers dans le commerce des matières d'or et d'argent. Il est au titre de l'écu de France , c'est-à-dire , à onze deniers de fin , ou un douzième d'alliage ; à cette différence près , qu'à Piorae le remède de loi est en dehors, au lieu qu'en France il est en dedans.
Le sequin romain est au titre de vingt-trois carats vingt trentièmes, et pèse un demi-gros vingt-huit grains du marc de France. Son prix est , au change de la monnaie , de dix livres huit sous onze deniers, et, dans le commerce, de dix livres quatorze sous cinq deniers.
Les essais de ces différentes monnaies ont été faits par M. Tillet, l'homme le plus exact et le plus instruit sur ces matières. A l'égard des poids , la livre romaine est de douze onces, l'once de vingt-quatre deniers , et le denier de vingt-quatre grains. Total, six mille neuf cent douze grains. La livre romaine est donc à celle de France , dans le rapport , à peu près, de vingt-cinq à trente-six.
On sait la passion que les Romains avaient pour les spectacles, et que le peuple , surtout depuis la perte de sa liberté et de ses vertus, ne désirait cpiepanem et circcnscs , du pain et des spectacles. Les Italiens modernes diraient circenses et panem , des spectacle' d'abord. Ils commencent à Rome le lendemain des Rois, jour de l'ouverture du carnaval el de huit théâtres, où
l'amuence du peuple est toujours la même. Ils ne durent pas toute l'année ; ils sont remplacés par des spectacles d'un autre genre, des processions, des oratorio dans les églises. Il n'y a point de jour oii il n'y ait quelques fêtes qui attirent la foule des fainéans , première profession de cette ville. Je suis étonné que les Italiens, ayant autant cultivé la musique qu'ils l'ont fait, n'en aient pas imaginé une propre pour l'église ; car celle-ci et la musique du théâtre sont du même caractère.
Il y a dans les théâtres d'Italie des places à un prix assez bas pour que le peuple y puisse entrer. Cependant les entrepreneurs paient très-cher les voix rares, soit de femmes , soit de castrats. La fameuse Gahrieli avait, à Naples , deux mille sequins pour le carueval. Il est vrai que les sujets ordinaires coûtent peu r et que, l'afTluence des spectateurs ne cessant point, les entrepreneurs y gagnent suffisamment.
La passion pour la musique est telle que les gens assez aisés pour se satisfaire à cet égard , courent d'un bout de l'Italie à l'autre pour entendre un chanteur ou une cantatrice célèbre. Les ballets des opéras, les danseurs, sont au-dessous du médiocre. La danse noble ne serait pas goûtée en Italie, la grotesque est celle qui leur plaît.
Aucune femme à Rome ne monte sur le théâtre , et il en était ainsi chez les Romains. Les rôles de femmes sont joués par des hommes. J'ai vu des femmes partout ailleurs sur les théâtres de l'Italie. Mais ce qui m'a toujours choqué , c'était d'y voir des castrats jouer des héros tels qu'Alexandre, César, etc.
La promenade n'est pas un des plaisirs du peuple de Rome; il ne pourrait pas se le procurer comme à Paris dans des jardin* publics delà ville, et ce serait un voyage que d'aller hors des murs.
L'enceinte de Rome est la même que du temps d'Aurélien , ce sont encore les murailles que releva Bélisaire. La partie de la ville habitée est à peine aujourd'hui d'un tiers du total ; le reste est en vignes, en champs, en jardins fermés où l'on n'entre qu'en payant. Cela serait ou impossible ou très-onéreux au peuple , et c'est un avantage pour les étrangers qui peuvent satisfaire leur curiosité à prix d'argent , sans être obligés de voir ou faire solliciter les maîtres, dont la plupart ne donnent guère d'autres gages à leurs concierges, ha. villa Médicis appartenant à l'empereur, et occupée par son ministre , est la seule qui soit gratuitement ouverte au public; et, faute d'habitude de la pari des habitans , je n'y ai trouvé que des étrangers. On ne voit point dans les faubourgs ni hors des murs, ces guinguettes oii nos artisans et le bas peuple vont oublier leurs travaux , et se livrer à une joie franche , sans souci pour le lendemain.
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Les campagnes, les jardins de la partie méridionale de l'Italie n'ont , ni ne peuvent avoir l'agrément des nôtres. L'ardeur du soleil grésillerait bientôt les feuilles de nos arbres ordinaires, et leur ferait perdre ce vert tendre , frais, si agréable à la vue, et qui , de temps en temps , rafraîchi par des pluies , se soutient dans nos climats pendant plus de six mois avec plus ou moins d'éclat. On ne voit guère dans le midi de l'Italie que des chênes verts, des cyprès, des ifs, des oliviers d'un vert noir ou trèsfoncé , qui n'offre point l'image de la jeunesse de l'année. Ainsi, quoi qu'en disent les admirateurs décidés de l'Italie, nos campagnes sont plus riantes que les leurs. Je n'en dirais pas autant de celles d'Angleterre , si le prime-vert ne s'y soutenait pas aux dépens de plus de brouillard, et d'une humidité plus continue qu'en France. Voyageons un peu, nous ferons bien : revenons vivre chez nous avec un peu d'aisance , nous ferons encore mieux.
Un aspect assez désagréable dans la popidation de Rome , est cette multitude de mendians qu'on y rencontre à chaque pas. Je n'imaginais pas qu'il fût possible d'en trouver ailleurs plus qu'à Paris, où , suivant le calcul le plus modéré, on en compte plus de vingt mille. Mais , en y faisant attention , je compris que cela était dans la règle. La mendicité doit principalement régner dans des pays catholiques , et surtout au centre de la catholicité. Dans quelque Etat que ce soit , la mendicité est un défaut de police ; mais elle ne peut être regardée comme un vice méprisable partout où il y a des ordres honorés qui sont mendians par institution. Il est naturel qu'une canaille qui n'a pas voulu prendre dans ces ordres un brevet de mendiant qui impose d'autres devoirs gênans , ait cru pouvoir en exercer l'emploi comme volontaire dans cette armée.
Il n'y a pas à Rome un pauvre qui n'y vive aisément, même dans un temps de disette. Un gueux un peu alerte peut trouver, dans sa journée, trois ou quatre soupes aux portes des couvens et autres; participer à autant et plus de distributions de pagnottes; de sortes que plusieurs en revendent, et tous , l'un dans l'autre , en recueillent deux paoles par jour. Cette contribution se lève communément sur les moins aisés des citoyens. Le peuple est partout naturellement charitable , parce que la compassion , bien ou mal entendue , est principalement dans le cœur de ceux qui souffrent eux-mêmes. Les grands à Rome répandent aussi beaucoup d'aumônes, aliment de l'oisiveté et poison de l'industrie : quelques uns en font une partie de leur luxe. Ce serait un grand bien, si l'application en était plus raisonnée; si ces aumônes n'étaient qu'une aide, un encouragement, une récompense du
travail ; s'ils savaient enfin combien la charité qu'on appelle aumône, diffère de la charité bien entendue.
Il y a très-peu de classe moyenne à Piome ; c'est-à-dire , de cette bourgeoisie d'une fortune honnête sans opulence, et qui , avec un patrimoine soutenu de commerce et d'industrie, vil sans faste et sans inquiétude , telle enfin qu'on en voit dans Paris et dans presque toutes nos villes.
On n'a pas à Rome la commodité des carrosses de place, qu'on trouve non -seulement à Paris , mais dans plusieurs villes de France. Ils ne se soutiendraient pas à Rome , attendu qu'il n'y a pas assez de bourgeoisie aisée pour en faire un usage fréquent. Les carrosses de louage ou de remise n'y sont guère employés que par les étrangers.
Le bas peuple est également lâche et cruel. Les assassinats n'y sont pas rares. La plupart des querelles s'y terminent par des coups de couteau ; et un homme , l'épée à la main , écarterait une foule de cette canaille d'assassins. Ce n'est pas faute de lois. Elles sont à Rome, à certains égards, plus sévères qu'ailleurs, mais presque toujours sans exécution , ou mal appliquées. Par exemple , il est défendu , sous peine de mort, de porter des couteaux à gaîue , regardés comme poignards ; et celui qui en a frappé ou tué quelqu'un en est quitte pour les galères : encore faut-il qu'il soit sans protection ; car il y a des assassinats impunis. Quelquefois un vol léger est puni de l'estrapade , et plusieurs en demeurent estropiés pour la vie ; de sorte qu'un voleur est souvent plus malheureux qu'un assassin. Cela vient peut-être du peu d'intérêt qu'on prend à Rome à un homme tué , au lieu que le volé y poursuit le voleur. Il n'y a point de pays où l'argent n'ait une grande faveur ; mais il me parait encore plus révéré chez un peuple qui en a peu, qui en désire beaucoup, et qui de jour en jour en voit diminuer la masse. De sorte que dans peu d'années on ne verra d'or et d'argent dans Rome , que ce que les voyageurs en portent dans la poche; car leurs fortes dépenses se paient eu lettres de change.
Pour entendre ceci , il faut que j'expose de quelle manière les cIiom'-. en >ont venues au point oii elles sont actuellement.
Sixte Y, qui était monté en serpent sur le trône pontifical , voulut y régner eu prince absolu. Quoique la séparation des prolcstans d'avec Rome dut rendre les papes plus circonspects qu'auparavant avec les Etals catholiques romains, ils y conservaient encore beaucoup d'influence. Mais il fallait , pour se soutenir ailleurs , commencer par être maître chez soi ; et Sixte voulut détruire ou concilier les factions qui partageaient Rome. I Vnx puissantes familles, les Colonne et les Ursfns . étaient en-
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nemies l'une de l'autre, et cherchaient réciproquement à se détruire : toute la noblesse suivait le parti de l'une ou de l'autre. Cette dissension causait des troubles dans Rome. &xle V entreprit de les calmer, de les prévenir pour la suite, et d'assurer de plus en plus son autorité, en réunissant et s'attachant les Ursins et les Colonne. Il «'.vait deux petites-nièces , petites-filles de sa sœur. Il inaria l'une à l'aîné de la maison Colonne, et l'autre à l'ainé de la maison Ursins. Il déclara en même temps que les aînés de ces deux maisons seraient toujours princes del soglio , du trône ; c'est-à-dire que , les papes tenant chapelle , un de ces deux princes alternativement serait assis sur un tabouret auprès du trône; ce qui subsiste encore aujourd'hui. Par là, Sixte, en accordant à ces deux maisons une supériorité sur les autres , affaiblit réellement leur puissance. Les princes ou barons romains, qui jusque-là s'étaient regardés comme égaux de rang aux Ursins et aux Colonne , s'en détachèrent par jalousie. Sixte V avant, suivant la maxime de Tibère , divisé pour régner, imagina , pour mettre toute la noblesse et les familles opulentes dans sa dépendance, de se rendre maître de l'or et de l'argent des citoyens par l'appât qu'il leur présenta. Pour cet effet, il créa les lieux de mont , qui répondent à nos rentes sur la ville. Ils étaient d'abord à cinq pour cent; et par les réductions qu'éprouvent ces sortes d'effets, ils sont aujourd'hui à moins de trois pour cent. M;iis le coup décisif de Sixte V, pour garder l'argent , fut qu'au lieu de payer les intérêts en espèces , on ne les paya qu'en papier qui avait et continua d'avoir cours comme monnaie , que l'Etat reçoit et donne en paiement.
L'or et l'argent furent renfermés au château St. -Ange , et c'est ce qu'on nomme le trésor de Sixte Y. Il était originairement de cinq millions d'écus romains, faisant , de notre monnaie actuelle de France , en 1767, vingt-six millions cent quatre raille cent soixante-six livres treize sous quatre deniers , l'écu évalué à cinq livres quatre sous cinq deniers , titre et poids de Fiance.
Je donnerai un état abrégé des revenus et des dépenses du pape , et de ce qui concerne ses finances.
On voit que le système économique de Sixte V a pu lui être personnellement avantageux , mais qu'il a été pernicieux à Rome, et par conséquent à ses successeurs. Des rentiers peuvent être une ressource passagère dans un Etat; mais, si l'on ne s'empresse d'éteindre leurs créances en les remboursant , ils deviennent un vers rongeur dans ce même Etat qui , tôt ou tard , périt ou les fait périr eux-mêmes par une banqueroute. Si l'argent , au lieu d'êlre un fonds mort au château S. -Ange , eût cir-
culé , les terres des environs de Rome auraient été cultivées ; au lieu que les richesses réelles se sont évanouies; l'argent y devient de jour en jour plus rare , et la cause en est évidente. Tout État qui a besoin de productions étrangères, ne peut se les procurer qu'en argent ou par l'échange du superflu des siennes : or, dans l'Etat ecclésiastique , l'exportation est fort inférieure à l'importation; la balance du commerce est donc contre Rome en faveur de plusieurs Etats qui lui fournissent plus qu'ils n'en tirent. Par exemple , la France ne doit pas à Rome un million en bulles , anuates , dispenses , etc. , en dépenses d'ambassadeurs , de l'auditeur de rote , en abbayes à quelques Italiens , et pour les productions que nous tirons : or, la France en fournit pour près de trois millions ; l'excédant doit donc être soldé par Rome en argent , qu'elle tire d'autres Etats catholiques , tels que l'Allemagne ou la Pologne, qui ne lui portent que peu ou point de productions. Cette ressource n'est pas toujours suffisante, et il y a des calamités qui obligent les papes de recourir au trésor de Sixte V. Clément XIII y a déjà puisé trois fois dans des années de disette , pour faire venir des blés, sans quoi une partie du peuple serait morte de faim.
On remplace quelquefois une portion de ce qu'on a pris; mais jamais en total. Ainsi on estime que ce trésor, originairement de vingt-six à vingt-sept millions de notre monnaie , est à peine aujourd'hui de six à sept.
Benoît XI V n'y donna point d'atteinte; mais le marché, quoique mauvais en soi, qu'il fit avec l'Espagne, lui procura , pour le moment, des ressources que n'a pas eues son successeur. Quoi qu'il en soit, le gouvernement et l'administration économique de Rome ont tant de vices , que , si on ne les réforme , cet Etat ne suhsistera pas encore long-temps , du moins tel qu'il est.
Le désir de l'argent n'y est pas, comme chez les riches avares, la soif de l'hydropique, mais celle de l'homme épuisé. Aussi n'y a-t-il rien qu'on n'y obtint à prix d'argent ; et l'on pourrait encore dire de la Rome moderne ce que Jugurtha disait de l'ancienne : Urbem venalem et mature perituram , si emptorem in- \>enerit.
Il passe pour constant que Rezzonico , riche banquier, procura le chapeau de cardinal à son second fils , aujourd'hui pape Clément XIII) , moyennantcent mille écus qu'il donna au cardinal Neri Corsini , neveu de Clément XII. Je suis persuadé qu'avec trois millions répandus avec intelligence , on ferait pape un janséniste, en achetant les voix de ceux des cardinaux qui ne pourraient pas prétendre à la tiare pour eux-mêmes.
Après m'être à peu près satisfaitsurle matériel de Rome; après
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en avoir observé les mœurs et le régime , il ne fallait pas , comme le proverbe le dit de ceux qui négligent ce qu'il y a de plus curieux , aller à Rome sans voir le pape. Pour moi, qui ne le jugeais pas l'objet le plus important de mon voyage , j'avais déjà passé un mois dans sa capitale , sans penser à lui aller baiser la mule. Je le rencontrais souvent avec son cortège, allant aux prières de quarante heures , qui se font tous les jours de l'année dans quelque église. Cependant, tous les Français connus s'y étant fait présenter , je crus qu'il y aurait de la singularité à ne le pas faire , d'autant que je sus que quelques cardinaux lui avaient parlé de moi ; et j'étais curieux de voir comment il recevrait un auteur noté à Y index. Je fis part de mon dessein à M. d'Aubeterre , notre ambassadeur, qui, le jour même, envoya son maître de chambre demander pour moi une audience. Le pape la donna pour le lendemain.
Je m'y rendis; et, après avoir, suivant l'étiquette, quitté mon chapeau et mon épée, je fus introduit par le prélat, monsignor Borghèse. Je fis les trois génuflexions, et baisai la mule du pontife, qui me fit relever aussitôt , et engagea la conversation. Il me fit d'abord des questions sur les motifs de mon voyage, me parla avec beaucoup d'estime du cardinal de Bernis, avec qui il savait , me dit-il , que j'étais fort lié. Je répondis à tout ce qu'il me demandait, et me mis avec sa sainteté aussi à l'aise qu'il est possible , sans sortir du respect qui lui est dû. Il me demanda, entre autres choses, si je ne comptais pas faire imprimer des morceaux du règne présent. Vostra santità , lui répondis-je , non voglio mavvilire ne perdere. Votre sainteté ', ajoutai-je en français, me conseillerait-elle de faire lire par mes contemporains des vérités qui ne plairaient pas à tous? È peiicoloso, dit le pape. J'observerai que je lui parlai d'abord en italien ; mais , l'entendant mieux que je ne le parle , je me servis du français quand il m'était plus commode; et , pour m'y autoriser , je dis au pape : Je sais que votre sainteté entend parfaitement le français, et j'espère quelle trouvera bon que le secrétaire de l'Académie Française parle quelquefois sa langue. Oui, dit-il, en me parlant lentement. Je me servis donc indifféremment des deux langues. Il m'avait déjà donné une demi-heure d'audience, lorsque je lui dis : Saint père , pour ne pas abuser des bontés de votre sainteté, je vais en prendre congé; mais je la supplie auparavant de me donner sa bénédiction paternelle. Aspetta, me dit le pape ; et , sur un signe qu'il fit à un prélat, celui-ci entra dans un cabinet, d'où il revint le moment d'après, portant sur une soucoupe un chapelet d'une dixaine , d'où pendait une médaille d'or qu'il présenta au saint père, qui le prit
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et me le donna. En le recevant de sa main , je pris la liberté de la lui baiser, ce qui le fit sourire, et je vis que les assistans souriaient aussi. Quand je fus sorti, je demandai le motif de cette petite gaieté au prélat qui me conduisait. Il me dit, devant les officiers de l'anlichambre , que je m'étais attribué un privilège réservé aux cardinaux , qui ont seuls celui de baiser la main du pape , et s'opposèrent au dessein que Benoit XIII (Ursini) avait de l'accorder aux évêques. Comme mon entreprise cardinalisle devint le sujet de la plaisanterie , je leur dis que si une jolie femme m'avait présenté quelque chose , je lui aurais baisé la main en le recevant , et qu'un vieux pontife ne devait pas trouver mauvais qu'on le traitât comme une jolie femme. On en rit beaucoup, et je crois qu'on le redit au pape.
Deux jours après ma présentation , je partis, le samedi 7 février, pour Naples, par leyj rocaccio, et j'y arrivai le mercredi 1 1, vers quatre heures du soir. La distance de Rome à Naples est de cent cinquante milles , qui font au moins cinquante lieues de France ; et cette route très-fréquentée est , à tous égards , pour les voitures, les cavaliers et les gens de pied , la moins praticable qu'il y ait en Europe, surtout quelques milles avant Piperno , et de là jusqu'à Capoue ; car, de Capoue à Naples, le cbemiu est assez beau. On m'a dit que, depuis mon retour d'Italie, le chemin avait été refait pour le passage de la reine de Naples , et qu'il est aujourd'hui très-beau. Mais, comme cette princesse •Savait rien de commun avec les auberges, elles sont restées dans le même état. Les vivres et la saleté des chambres , des lits , etc.. l'emportent encore sur les autres de l'Italie ; c'est tout dire.
Le procaccio est un messager qui part tous les samedis de Rome pour Naples, et de Naples pour Rome ; de sorte que les deux messageries se croisent et se trouvent ensemble à la dînée de Terracine. Chaque journée est de trente milles ou dix-huit lieues, qui ne se font pas en moins de douze heures , en partant a quatre heures du matin ; ainsi on arrive de grand jour à la couchée, en hiver même, attendu la latitude. Les voitures que fournit le procaccio , sont des espèces de cabriolets à deux , ne fermant qu'avec des rideaux de cuir, et derrière lesquels on peut placer deux malles et un porte-manteau , ou même un valet.
Le marché qu'on fait, porte que le voyageur sera défraye do souper et du coucher. On ne prend cette précaution que pour l'assurer du gîte ; car le souper n'est pas tentant. A l'égard du diner, c'est l'affaire du voyageur. J'étais heureusement numide provisions et de vin , et je quittais volontiers le procaccio de Sa bonne chère, dont je ne fis nul usage. Il faut aussi porter \ui
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couvert, car on ne trouve que des cuillères et des fourchettes de cuivre. On pourrait du moins , quand elles sont de fer, les nettoyer en les passant au feu.
L'usage en France est de donner des arrhes pour les places dans les voitures publiques; en Italie, ce sont les voituriers qui sont obligés d'eu donner à ceux qui les arrêtent. Mon dessein était d'abord de prendre une chaise de poste; mais M. d'Aubeterre , notre ambassadeur, m'en détourna , en me prévenant que les routes n'étaient pas sûres , et que , s'il ne voyageait pas avec un nombreux domestique, il se servirait lui-même du j>rocaccio. Nous trouvâmes en effet, en traversant un bois, entre Terracine et Fondi , un voyageur qui venait d'être volé et blessé , qu'on transporta à Fondi. Nous n'avions pas à craindre pareille aventure ; nous marchions avec neuf ou dix chaises , et notre caravane était au moins de trente personnes, maîtres et valets. Cela n'empêchait pas qu'à trois quarts de lieue en avant des gîtes , des sbires en guenilles , armés de fusils et de pistolets de ceinture . et prêts à fuir devant des brigands à nombre égal, ne vinssent nous offrir leur escorte, et nous suivaient à pied pour obtenir quelques paoles qu'on leur donne, et qu'ils ne méritent pas. Ce sont, la plupart, de plus grands marauds que ceux qu'ils sont chargés de poursuivre. J'ai eu la preuve de leur brigandage et de leur vexation avec des voyageurs à qui ils pouvaient inspirer de la crainte.
Arrivé à Naples , voici ce j'ai recueilli , pendant mon séjour, de notions générales sur son royaume. Sa longueur est de trois cent cinquante milles, sa largeur de cent milles , son circuit de quatorze cent vingt-cinq milles , et de qualre cents milles de côtes sur la Méditerranée et l'Adriatique. Les tables de la population, faites en 1766, la portent à trois millions neuf cent cinquante-trois mille quatre-vingts âmes. La Sicile en renferme environ trois millions. On compte , dans le royaume de Naples , cent neuf mille cinq cent quatre-vingt cinq prêtres, moines, et religieuses.
Archevêques 22
Evêques 116
Prêtres SSc^'?. \ iog585.
Moines SoGy;
Religieuses 22828
Ces célibataires sont donc dans la proportion d'un sur trentesix à trente-sept, et l'on estime qu'en France elle est d'un sur cent huit : ainsi cette espèce de célibataires du royaume de Naples serait à celle de France comme trois à un. Si l'on ne con-
66a VOYAGE
.sidère que la seule ville de Naples , dont la population est, suivant les mêmes tables, de 337095 habitans , les personnes vouées à l'église sont d'un à vingt-deux, encore dit-on qu'il y a eu des omissions faites à dessein. Quoi qu'il en soit , les tables portent :
Prêtres 38% 1
Moines 49^i > i565o.
Religieuses 685o )
Le royaume de Naples et celui de Sicile rapportent au roi quarante millions de livres de France, dont vingt à vingt-deux millions sont engagés ; de sorte qu'il n'en reste pas vingt pour les dépenses. Le roi entretient trente-six régimens d'infanterie et neuf de cavalerie ou dragons, faisant en tout environ vingt-sept mille hommes. Sa petite marine est de deux vaisseaux de guerre, quatre frégates et quatre galères.
Quand on considère la situation du royaume de Naples , la fécondité du sol , la force de la végétation , ce qu'on en peut tirer en blés, vins, huiles, soies, laines et fruits; et quand, d'un autre côté , on y trouve si peu de manufactures et de commerce, on est obligé de supposer que l'administration ou la constitution de cet Etat est vicieuse. Il paraît que l'une et l'autre le sont. Les biens offerts par la nature , ne peuvent être altérés que par des causes morales, et il y en a plusieurs qui s'opposent à la prospérité du royaume de Naples. La multitude «les gens d'église détruit la population ; l'énormité des impôts étouffe l'industrie et le commerce. Toutes les productions du pays sont chargées de droits de sortie; et les soies manufacturées paient jusqu'à vingt-cinq pour cent en passant à l'étranger , et même de province à province. La multitude des fêtes , des confréries , des processions , etc. , entretient la paresse du peuple le plus vif et le plus ennemi du travail ; il n'a qu'une activité purement machinale.
Presque tout le royaume n'est composé que de grands fiefs et de terres titrées. On y compte soixante principautés , cent duchés, autant de marquisats, soixante-dix comtés et plus de mille barons ou baronnets. Cette distribution n'est nullement favorable à la culture. Les propriétaires ne doivent pas prendre un grand intérêt à l'amélioration de leurs fiefs dont le roi hérite , faute • i'hoirs au-delà du troisième degré. Ils ne peuvent par conséquent les aliéner, il ne leur est pas même permis de sortir du royaume sans congé limité; ils sont donc en effet des espèces de serfs ad~ diçtiglebcB. Lorsque les liefs tombent sous la main du roi, ils n'en sont que plus mal administrés. On sait quel est ailleurs le sort des domaines du prince. Il n'en est pas en Sicile comme
dans le royaume de Naples. Si les seigneurs napolitains ne doivent pas êlre fort attachés à des possessions précaiies, les cultivateurs le sont encore moins, puisqu'ils ne peuvent disposer du fruit de leurs travaux. Ou voit ailleurs des réglemens absurdes sur le commerce des grains; mais à Naples le ministère est eu effet le seul marchand de blé ; et la plupart des impôts portent sur les consommations, par conséquent sur le peuple, occasion prochaine de révolte de la part des malheureux qui n'ont rien à perdre. Celle de Mazaniello vint, en 1647, d'un impôt sur les fruits et les herbages , nourriture commune de ce peuple. Voilà une partie des causes du peu de prospérité d'un État, dont le sol serait si fécond , et dont la position est si favorable au commerce. La marque la plus sûre d'un mauvais gouvernement est de voir les hommes , naturellement attachés au lieu de leur naissance, le déserter, pour se réfugier dans les villes , ou se rapprocher de la capitale. L'Etat napolitain en offre un exemple frappant.
Quelque prévenu que je fusse de la population de ISaples , j'en fus frappé en y entrant. C'est la ville la plus peuplée de l'Europe , relativement à son étendue, et qui le paraît encore plus par la multitude de lazaroni, de gueux sans profession fixe, dont un grand nombre n'a d'autre habitation que les rues et les places. On voit par toute la ville le même mouvement que dans la rue St. -Honoré à Paris ; et il était encore augmenté par l'affluence des étrangers que le carnaval attirait dans une année où il n'y en avait point à Rome. Les hôtels garnis et les auberges ne suffisant pas à la quantité d'étrangers qui affluaient à Naples, j'en ai vu d'assez distingués obligés de loger chez des artisans , dans des rues étroites et obscures, où les carrosses n'abordaient qu'avec peine. N'étant pas arrivé des premiers , j'aurais été fort embarrassé où loger , si je n'avais pas eu le bonheur de trouver milady Orfort , bru du célèbre Robert Walpole, qui , prévenue de mon arrivée, voulut absolument me donner un appartement chez elle. Je l'avais connue à Paris, douze ans auparavant, chez la comtesse de Graffigny , auteur des Lettres Péruviennes et de Génie. Elle passait alors d'Italie en Angleterre pour y régler quelques affaires, et ii y avait déjà plusieurs années qu'elle s'était retirée à Florence. A son retour d'Angleterre, elle retourna en Italie, dont la température l'avait engagée à s'y fixer; et lorsque j'allai à Naples, dont le climat est beaucoup plus chaud que celui de Florence, elle y était établie depuis cinq ou six ans. J'avais été assez heureux pour lui rendre àParis un très-léger service. Aussitôtqu'elle me sut à Rome , elle m'écrivit les lettres les plus pressantes , et chargea de plus le cardinal Piccolomini , son ami, de me cher-
cher, et d'exiger ma parole de ne point loger ailleurs que chez ellp à Naples.
Quelque répugnance que j'aie toujours eue à prendre en voyage d'autre logement que la chambre garnie, la difficulté d'en trouver alors, et les instance^ de milady Orfort me firent accepter ses offres. Son hôtel e3t à Pezzofalconc , le lieu de Naples le plus élevé. Elle m'y donna un appartement de la plus grande propreté anglaise, avec toutes les commodités de recherche. L'usage des maîtres à Naples est d'occuper l'étage le plus haut, pour être moins incommodés du bruit et du service des écuries. On est encore par là à portée des terrasses qui forment tous les toits , et d'y aller respirer l'air frais une partie de la nuit , dans la saison des grandes chaleurs, qui doivent durer long-temps , si j'en juge par la température de ce climat en plein hiver. J 'ai vu , dès le premier jour de mars , des enfans absolument nus , courir sur le bord de la mer. Cette ville , bâtie en amphithéâtre autour du golfe , offre le plus bel aspect qu'il y ait dans l'univers. Je doute que Çonstantinople l'emporte à cet égard sur Naples. J'en découvrais, de mes fenêtres , toute l'étendue avec celle de la mer, et en perspective le Vésuve à l'orient, et le Pausilippe au couchant. Je voyais le volcan étinceler la nuit, et pousser continuellement , pendant le jour , une épaisse colonne de fumée.
Ce fut, par événement, un bonheur pour moi d'être logé chez milady Orfort. Au bout de dix ou douze jours j'éprouvai ce que j'avais lu dans le voyage de Grosley ou des Deux Suédois, l'effet de l'air de Naples sur ceux qui n'y sont pas habitués. L'atmosphère-est si imprégnée de soufre par le voisinage du \ésu\e et de la Solfatare , qu'on le respire avec l'air ; je m'en trouvai si incommodé, que le docteur Thierry, médecin de l'impéralricereine, qui faisait en Italie des expériences sur deseauxminérales, et dont j'étais connu , vint me voir , et me força de me faire saigner. Sans être réduit à m'aliter , je ne jouis point, pendant le reste de mon séjour à Naples , de ma santé ordinaire. Le chagrin que me causa la mort de ma mère , que j'appris en même temps, aggrava encore mon indisposition. Quoiqu'elle fût dans sa cent deuxième année, je l'avais laissée en si bon état, que je me (laltaisde la conserver encore long-temps. On ne pouvait en effet attribuer sa mort à son âge, puisqu'elle mourut d'une fièvre inflammatoire de vingt-trois jours avec des redoublemens. Mes amis de Paris, connaissant ma tendresse pour elle, et ne voulant pas troubler le plaisir qu'ils me supposaient dans mou voyage , f concertèrent avec ma famille , et empêchèrent qu'on n'annoni 'it la mort de ma mère dans ta gazette de France; mais je l'appris par celle d'Avignon , et p.-ir d'autres papiers publics. J'en
ressentis la douleur qu'on doit éprouver en perdant la seule personne dont on puisse être sûr d'être aimé. A mon chagrin se joignait le dépit de n'avoir pu aller cette année en Bretagne jouir du plaisir d'y voir ma famille , et de passer auprès de ma mère (•es momens qui me devenaient de jour en jour plus précieux , à mesure qu'elle avançait *n âge. J'avais , l'année précédente, été rappelé d'auprès d'elle par une lettre du ministre, attendu que j'étais accusé de ne pas applaudir à la tyrannie qui s'exerçait dans ia province. Il est vrai que je m'étais quelquefois expliqué en vrai patriote, en fidèle sujet : et c'était alors un grand crime.
Avant que je me trouvasse incommodé de l'air de Naples, j'en avais déjà vu tout ce qu'il y a de curieux, ou donné pour tel. Le jour même que j'arrivai , j'allai à l'opéra au théâtre de St.- Charles , parce que le roi y était , et que lorsqu'il y vient, toutes les loges sont éclairées chacune de deuxflambeaux decire blanche, indépendamment des bougies qui sont toujours dans l'intérieur des loges. On vante beaucoup les salles de spectacle de l'Italie , et celle de St. -Charles est une des plus renommées ; cependant les six rangs de loges , dont le devant contient à peine trois personnes de front, ressemblent, par leur multiplicité, à des boulins de colombier. Elles s'élargissent un peu vers la porte, ou l'enceinte extérieure d'une forme circulaire a plus d'étendue que l'intérieure, et sont assez profondes pour contenir en tout huit ou dix personnes sur des chaises. On y prend des glaces, etl'on lait la conversation pendant l'opéra , qui dure quatre ou cinq heures , sans qu'on y fasse attention , excepté à trois ou quatre ariettes. Aussi quand les plus grands amateurs me demandèrent ce que je pensais de l'opéra , je répondis qu'il m'intéressait autant qu'eux, puisque ni eux, ni moi ne l'écoutions. Aussi fait-on des visites d'une loge à l'autre pendant le spectacle , et j'en usais ainsi. Je connaissais tous les ministres étrangers , soit pour en avoir vu plusieurs à Paris, soit pour m'ètre trouvé à dîner avec eux dès les premiers jours de mon arrivée à tapies. J'avais été invité aux bals de la noblesse, et présenté aux principales personnes de cet ordre. J'aurais donc été fort répandu , si c'eût été mon goût ; mais je me bornais à vivre chez miladv Orfort , le comte de Kaunitz , ministre de l'empereur, et M. Hamilton, ministre d'Angleterre. Je voyais circuler , dans ces trois maisons, tout ce qu'il y avait dans Naples de gens qui méritaient le plus, d'être connus; et, comme je les rencontrais à l'opéra, je leur faisais des visites dans leurs loges. Je n'aurais pu , sans cette distraction, supporter l'ennui de l'opéra. Je n'ai garde de prendre parti dans la dispute sur la préférence de la musique française on italienne: j'ai vu celle querelle aus>! vive que si elle eût été de,
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religion. Pour moi , ami des chefs des deux sectes , et très-sensible à la musique, je me suis borné au plaisir que l'une et l'autre m'ont fait, chacune dans son genre. Les opéra-bouffons des Italiensm'ontplu; maisleurs grandsopérasavecdeuxou trois ariettes et quelques morceaux de récitatif mesuré , très-clairs semés , ne peuvent racheter l'ennui d'un spectacle de plus de quatre heures. Les ballets sont pitoyables ; le garçon perruquier dont je me servais, était un des figurans. La danse noble ne serait pas du goût des Italiens, il leur faut des polichinels, des pierrots et d'autres grotesques, sans légèreté ni grâces. Tous les airs de danse sont empruntés des musiciens français, et je n'ai presque jamais trouvé, dans les sonates et les concerto , que de l'harmonie sans dessein. Au reste, il entre beaucoup d'habitude dans le plaisir que cause la musique , et les différens peuples peuvent fort bien différer de goût, sans avoir tort ni raison. Le récitatif des Italiens nous blesse , le nôtre leur déplaît ; c'est que notre prosodie et la leur ne sont pas la même. Je conviendrai cependant que le leur est plus débité , etle nôtre trop languissant. A l'égard de nos chanteurs et chanteuses , ils donnent trop de voix , crient assez souvent, et l'on n'entend pas avec plaisir des sons forcés. Les Italiens pèchent peut-être par l'excès contraire , et ne chantent qu'à demi-voix. Un avantage que notre musique , du moins à mon sens, a sur la leur, c'est que celle de nos instrumens est toujours chantante , au lieu que leur vocale tient lieu de l'instrumentale : ce sont des tenues, des passages, des points d'orgue. Cependant, dans l'ordre de la nature, la voix est le premier instrument, et la musique instrumentale ne doit être qu'une imitation de la vocale. La célèbre Gabrieli me paraissait moins chanter que jouer de la voix. Pour les castrats , qui n'ont aucune sensibilité dans le chant, ce sont de purs instrumens. Le plaisir qui peut naître de leur exécution brillante, est troublé par la compassion et le mépris que leur état inspire; c'est du moins ce que j'ai toujours éprouvé.
Les plaisirs du carnaval étaient, à Naples , ce qui me touchait le moins. J'y préférais des courses au Vésuve , à Portici , Herculane , à Pompeïa , deux lieues au-delà de Portici, Pouzzol et Bayes, à la Solfatare. J'avais d'autant plus de facilité à me satisfaire, qtie milady Orfort avait beaucoup d'équipages et deux maisons de campagne, l'une à Pouzzol et l'autre à St.-Jorio, au pied du Vésuve. Si j'avais été frappé des ravages du temps et des barbares au milieu des monuinens de l'ancienne Rome, je l'étais encore plus en voyant des villes entières ensevelies sous les laves du Vésuve. Je parcourais tous ces lieux avec le meilleur guide , \e çicerone le plus instruit que je pusse trouver dans Naples. Ce-
tait pourtant un étranger, M. Ilamilton , ministre d'Angleterre. Lorsqu'il me conduisit au Vésuve, il allait, pour la vingt-deuxième fois, en observer les phénomènes. Un étranger curieux, et qui a passé quelques années dans un pays, le connaît mieux que ceux qui y sont nés. La plupart de ceux-ci se flattent toujours de voir ce qui est si fort à leur portée, vivent et meurent sans avoir rien vu. Observateur exact des antiquités , de la nature et des arts, M. Hamilto<r, en remplissant avec soin les devoirs de son ministère , trouvait du temps pour tout. Il ne manque point à qui sait l'employer. Ce ministre faisait travailler les artistes, et avait formé un cabinet d'histoire naturelle dont il pouvait être le démonstrateur. Il dînait habituellement chez lui avec un petit nombre d'amis , parmi lesquels il voulait bien m'admettre , et avait de plus , chaque semaine , une assemblée où se trouvait ce qu'il y avait de plus distingué dans Naples. On y entendait un concert excellent où mademoiselle Ilamilton touchait le clavecin avec une supériorité reconnue dans une ville qui l'emporte , pour la musique, sur le reste de l'Italie. M. et madame Hamiltonsont le couple le plus heureux que j'aie connu. Tous deux encore jeunes, avec le cœur droit, l'esprit enrichi de connaissances, ayant les mêmes goûts, et s'aimaut réciproquement, m'offrirent le tableau d'une vie patriarchale. La femme, née avec une fortune très-honnête , jouit du plaisir d'avoir fait celle de son mari, qui n'avait , pour tout bien , qu'un nom illustre. Le mari , flatté de ce qu'il doit à une femme chérie , se plaît à le dire , et le sentiment de la reconnaissance augmente celui de sa situation.
M. Ilamilton , après m'avoir accompagné au Vésuve, eut encore la complaisance de me conduire à Pouzzol , où nous prîmes un bateau pour faire le tour du golfe. Ces lieux sont décrits dans un si grand nombre d'ouvrages , que je n'en dirai rien , sinon que je les parcourus avec beaucoup de plaisir par le plus beau jour , et qu'en voyant l'Averne , les Champs-Elysées , la Grotte delà Sybille, etc. , j'admirai le parti que Virgile en avait tiré dans le sixième livre de l'Enéide , et combien l'imagination des poètes dénature les objets. C'était sur les bords de ce golfe que les empereurs et les plus grands de Rome avaient des maisons de plaisance. Tacite , Suétone , Dion Cassius , les lettres de Cicéron , celles de Pline parlent des palais , des Thermes , des jardins délicieux de Pompée , de César, de Marius , de Pison , de Domilien , de Lucullus , de Mammée , mère d'Alexandre Sévère , et de beaucoup d'autres. Les ruines des temples et des amphithéâtres attestent la grandeur que les Romains de ces temps-là déployaient à Bayes , Ctimes, Pouzzol , et dans tous les environs du golfe. On sait que Scipion l'Africain , indigné de l'ingratitude des Romains à son ?.. 43
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égard , se bannit volontairement de Rome , et alla finir ses jours à Linterne , près de Cumes. Il s'y fit inhumer, ne voulant pas même que ses cendres fussent portées à Rome , et ordonna qu'on mît sur son tombeau : Jngrata palria , ne assa quidem ivea habes. Lorsque les Vandales, dans le cinquième siècle , détruisirent Linterne, il ne restait plus de l'épitaphe que le mot de patria , ce qui a fait donner, à la tour qui fut bâtie depuis au même lieu, le nom de Torre di patrïa^Syïïa. se retira aussi , après son abdication, dans un village prèrde Cumes, oii il pa»a la dernière année de sa vie , et mourut dans une tranquillité dont il était bien indigne. Sannazar , dans une de ses élégies , déplore le sort de Cumes , jadis si célèbre , et dont il ne reste plus que des ruines qui en marquent la place. Elle est entre les lacs de Caluccio et Licola. On y fait , vers la mi-novembre , des chasses oii l'on tue des millions de canards.
On y voit encore sur la côte de Bayes les restes d'une maison que Cicéron appelait son académie , et où il composa plusieurs ouvrages auxquels il donna le titre d'académiques. Les délices de Bayes étaient si renommées , qu'Horace disait : ISullus in orbe locus Baiïs prœlucet amœnis ; et que Sénèque et Properce accusent le séjour de Bayes de porter les Romains à la mollesse et même à la débauche , par les plaisirs que ce séjour leur offrait. Il fallait que dans ce temps-là l'air eût plus de salubrité qu'il n'en a aujourd'hui. Les fièvres régnent souvent dans ces cantons , et surtout vers Bayes. Toute la côte et les environs de Naples abondent en eaux thermales, à chacune desquelles on attribue la propriété de guérir de quelque maladie particulière. Les hommes seraient immortels, si les effets répondaient aux annonces des spécifiques. On trouve , à peu de distance de Pausilippe et du chemin de Pouzzol , les bains de San-Germano , oii les Napolitains vont, sinon se guérir totalement, du moins se délivrer des principaux accidens du mal qu'ils noninienty/w/cese, que nous qualifions de mal de Naples , et que , pour n'offenser personne , il suffit d'appeler par son nom , tout simplement la vérole. Cependant , en rendant à chacun ce qui lui appartient , Naples en est certainement la métropole , qui a malheureusement des colonies partout ; mais il n'y a point de pays ou l'on en voie des effets si terribles.
On passe, en allant de Naples à Pouzzol , par un chemin d'un mille de longueur, creusé au travers de la montagne du Pausilippe. La longueur est de neuf cent soixante pas ; la largeur psi înégale} et de dix-huit à vingt pieds; la hauteur de quarante à soixante. Les ouvertures des deux extrémités, et une au milieu , n.e suffisent pas, comme on peut se l'imaginer, pour éclairer une
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si grande étendue de chemin.. On y marche donc dans l'obscurité ;de sorte que les conducteurs des voitures qui viennent d'un côte, et ceuxquiviennentdel'autre, se crient réciproquement, dès qu'ils s'entendent , de serrer à droite ou à gauche , pour ne se pas heurterense rencontrant. J'ai traversé plusieurs foislePausilippe; et lorsque c'était avec milady Orfort , deux coureurs, avec des flambeaux, étaient toujours à la tête des chevaux , et nous teuious les glaces levées pour nous garantir d'une poussière fine et très-incommode, comme je l'ai éprouvé en traversant le Pausilippe eu cabriolet.
J'allais de temps en temps me promener au Vésuve , au pied duquel milady avait une maison de campagne très-agréable. Cette montagne pousse toujours en l'air une colonne épaisse de fumée, mêlée d'étincelles, quand le volcan est le plus tranquille : ce qui n'empêche pas qu'elle ne soit parfaitement cultivée jusqu'au milieu de sa hauteur, surtout en vignes qui donnent l'excellent vin de laciyma Christi. Dans les éruptions, la lave, en torrent de feu liquide, entraîne les vignes, les arbres et les maisons. Lorsque , par la suite des temps , la lave refroidie a été couverte d'une croûte de cendres , et des terres portées par les vents et liées par la pluie , on sème, on plante et l'on construit de nouveau. On trouverait , en creusant dans plusieurs endroits, des couches de lave couvertes les unes par les autres , entrecoupées de lits de terres qui ont été cultivées.
Après être descendu dans Herculane , j'examinai les différentes fouilles qui s'y font ; et ce qu'on en retire, prouve que c'était une ville assez considérable pour que le luxe y régnât. Ce qu'on y a trouvé de plus curieux, a été transporté et rangé dans plusieurs pièces du palais de Portici, bâti sur les ruines d'Herculane. On est étonné que les I\omains, qui avaient des bouteilles de verre , n'aient pas imaginé de le planer , pour en faire des vitres au lieu de leurs pierres émincées, qui ne pouvaient transmettre qu'une faible lumière, sans laisser voir les objets. Mais on doit considérer que les hommes , devant presque toujours au hasard les plus singulières découvertes , n'y ajoutent que peu de choses par leurs seules lumières, et que la propriété d'un corps, la plus voisine de celle qu'ils connaissent déjà , est long-temps à se manifester. Témoin , sans sortir du sujet , les vitres qui sont au plus du quatrième siècle , quoique le verre fût connu et employé à divers usages, avant la fin de la république; témoin encore les lunettes, postérieures de tant de siècles à l'emploi du verre ; sans parler des différentes propriétés de l'aimant, qui n'ont été successivement observées qu'à des siècles de distance. Je ne doute pas que nos descendans ne tirent de l'électricité, phénomène de nos
jours , un parti qu'ils s'élonneroiit que nous n'ayons pas aperçu.
Le roi d'Espagne, Chai les III, elant encore sur le trône de îsaples , a fait gra\er les principales antiquités tirées des fouille> d'Herculane ; et son fils , qui lui a succédé à Naples , fait continuer cet ouvrage , dont il y a déjà cinq volumes. On a beaucoup écrit sur Herculane; mais personne n'a rien donné de si savant et de si instructif, que l'abbé Winkelman , le plus habile, antiquaire que j'aie connu. Il était, en cette qualité, attaché au pape, et fort communicatif ; je prenais, à Rome, grand plaisir à converser avec lui. Il avait consenti à une correspondance avec moi ; et j'ai appris, avec la plus vive douleur, le crime qui nous l'a enlevé. L'impératrice-reine l'avait appelé à Vienne pour y mettre en ordre un cabinet d'antiquités. Elle lui donna, à son départ pour retourner à Rome, des marques de sa générosité. Un scélérat, frère d'un évêque d'Italie, proposa à Winkelman de l'accompagner, et l'assassina dans une auberge à Trieste. Le malheureux fut arrêté et roué ; mais cette justice ne console pas de la perle d'un homme généralement estimé.
On attribue communément au tremblement de terre, et à l'éruption de 79, sous Titus, le bouleversement d'Herculane, et l'on s'appuie de la seizième lettre du sixième livre de Pline. Mais il me reste une difùculté que j'ai proposée dans une de nos assemblées de l'Académie des belles-lettres, et à laquelle on n'a pas satisfait. Conçoit-on que Pline, qui, dans cette lettre, parle de Misène et de Rétine, qui ne sont là que des circonstances locales, ne nomme pas même Herculane , l'objet principal de cet événement?
Deux lieues plus loin était Pompéia , qui a eu le même sort qu'Herculane , et qu'on a découverte depuis quelques années, en travaillant à la terre. Le hasard a fait que la fouille s'est faite précisément à l'entrée de la ville ; de sorte qu'en suivant la rue , on pourrait la découvrir entièrement, et passer de celle-là aux autres avec d'autant plus de facilité , que ce ne sont que des champs et des vignes , et yu'on n'aurait point à respecter des bàtimens comme à Herculane , sur les ruines de laquelle est le palais de Portici.
Les éruptions s'annoncent avec tant d'éclat, que les habitans des lieux qui sont menacés du cours de la lave, ont le temps de fuir et d'emporter leurs plus précieux effets. Aussi n'a-t-on trouvé dans Herculane que très-peu d'or ou d'argent. J'ai vu des bouts de galons dur formés de petites lames plates, tressée^ comme de la toile de treillis , sans avoir été roulées sur un fil ou une soie. II s'y est trou\é , dit-on , quelques pierres précieuses . et pas un diamant. Ce qui prouve que les habitans ont toujours
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je temps d'éviter d'être ensevelis sous les ruines, c'est le peu d'ossemens qui se sont trouvés à Herculane. Dans la consternation , oii chacun ne pense qu'à soi , on a pu abandonner des malades.
La même chose se remarque encore à Pompéïa , oh l'on n'a trouvé jusqu'aujourd'hui des cràrtes et des os que dans un seul endroit; et nies observations sur le lieu m'ont persuadé que c'étaient ceux des prisonniers aux fers et abandonnés. J'y ai vu des restes de chaînes et de trophées d'armes peints sur les murs , qui annoncent une prison militaire.
Un autre objet de curiosité est l'île de Caprée , à huit lieues sud , et en face de Naples. Ce lieu est célèbre par la vie débordée. qu'y menait Tibère, si tout ce qu'en dit Suétone est vrai. Caprée en est la capitale , ou plutôt la seule ville ; car on ne peut en donner le nom à quelques villages. Il faut excepter Anaoapri , situé sur une montagne. Un Anglais , nommé le chevalier Torol , très-asthmatique , après avoir essayé de tous les cantons d'Italie, dont l'air conviendrait le mieux à son état, ne se trouvant soulagé nulle part , passa dans l'île de Caprée. A peine eut-il passé quelques jours à Anacapri, que sa respiration devint pluslibre. Résolu de s'y fixer, il fit bâtir sur la hauteur une maison agréable, où il a vécu trente ans , occupé de l'agriculture, et délassé par l'étude. Le premier meuble dont il se fournit pour adoucir sa solitude , fut une jeune et belle fille , dont il eut trois garçons qu'il envoya à Londres dès qu'ils furent en âge de s'instruire dans le commerce , chacun avec mille guinées. 11 est mort en i~66 , laissant à sa compagne sa maison a\ec deux mille livres de rente, et le reste de son bien à ses enfans. Son habitation était une espèce de petit fort où l'on arrivait par un escalier taillé dans le roc , défendu par deux petites pièces de canon , et pour garnison, des domestiques, dont le bien-être dépendait du sien et de la durée de sa vie , sans aucun espoir de legs particulier. Il leur a cependant laissé des récompenses sur lesquelles ils ne comptaient pas. Il était, d'ailleurs, aimé et estimé dans l'île. Si cr n'est pas là un sage, qu'on le cherche ailleurs.
Si la fécoudité du sol d'un pays était ce qui excite l'ambition des conquérans , je ne serais pas étonné que le royaume de Naples eût été exposé à de fréquentes invasions. Ce ne serait pas , comme en certains cantons de l'Amérique , se battre pour des arpens de neige. Je ne connais point de territoire si fertile , et oii la végétation soit si forte que dans toute l'étendue de l'État napolitain. Mais , sans attribuer aux princes le désir de régner pour concourir, avec la nature, à rendre un peuple heureux, e ne vois point, dans l'histoire, de royaume qui ait pa^sé sous
tant rie Tiiaitres différens. Il y en a eu très-peu qui y soient nés. On ne serait donc pas surpris que les Napolitains n'eussent pas pour leur prince un attachement bien vif. Ils se piquent cependant d'une grande fidélité; et l'on n'en doit pas douter, si l'on f en rapporte à un auteur qui a donné à son ouvrage le titre de dix-huitième révolution de la très-fidèle ville de Naples.
Malgré la fertilité des terres , la disette des grains s'est fait assez souvent sentir par la mauvaise administration , qui est à cet égard à Naples comme à Rome , ou le gouvernement s'établit marchand de blé. La circulation est tellement gênée , même dans l'intérieur du royaume , par des lois gothiques et absurdes , qu'une province est dans la disette , dans le temps qu'une autre est surchargée de grains. On a vu les Hollandais en foornir à la Terre de Labour, la plus fertile de l'Europe, et qui aurait pii être approvisionnée par d'autres provinces , si le gouvernement avait plus d'intelligence. La nature donne les vivres , et les hommes font la famine. Il n'y en a peut-être jamais eu qui n'ait été factice, et, pour les trois quarts, l'ouvrage du gouvernement. I! en sera toujours ainsi dans un Etat où le ministère ne comprendra pas que la meilleure et la seule administration du commerce des grains , comme de tout autre , est de ne s'en point mêler.
Le marquis Tanucci, principal minière, de Naples, est bien loin de soupçonner les vrais principes de l'administration. Ne d'une famille honnête dans la bourgeoisie , il était professeur de droit à Pise, dans le temps que don Carlos , aujourd'hui roi d'Espagne, était en Toscane, lu criminel s'étant réfugié dans un couvent, on n'o^a \ioler l'asile; mais on le fit bloquer de manière que les moines, ne pouvant recevoir aucune provision, furent obligés de livrer le prisonnier. Ils crièrent au scandale , et tous leurs pareils faisant chorus, on voulut faire examiner la nature du droit d'asile, et l'on chargea de cette commission le professeur Tanucci. Il y a des droits que l'examen seul devrait anéantir , et M. Tanucci n'eut pas de peine à prouver l'abus de de celui des moines. Don Carlos fut si content de l'ouvrage sur les asiles , que, passant sur le trône de Naples , il emmena l'auteur avec lui , et en fit son ministre. Etant depuis monté sur le trône d'Espagne , en 17^9, en cédant à son fils celui de Naples , il y a laissé M. Tanucci chargé de toute l'administration; de orte que jusqu'ici, en 1767 , rien ne se fait à Naples que par les ordres de l'Espagne, sur les conseils du même ministre. Je le crois un honnête homme , avec les meilleures intentions ; mais je doute fort qu'il ait les talens du ministère. Il pourrait bien n'être qu'un légiste: et l'expérience prouve que ceux qui n'ont
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chargé leur mémoire et occupé leur esprit que du positif des lois , sont de tous les hommes les moins propres au gouvernement.
On peut lui reprocher la mauvaise éducation cpi'il fait donner au jeune roi. Son gouverneur, le prince Sainl-Nicandre, l'homme le plus borné de la cour, le fait élever dans la plus grossière ignorance. 11 semble même que ce soit le plan qu'on s'est fait. On lui ôta un jour des mains , comme un livre dangereux, les .Mémoires de Sully , qu'un honnête imprudent lui avait procurés , et qui en fut réprimandé. C'était un jésuite allemand qui lui enseignait le français ; ainsi du reste. Ce jeune prince ne parle encore que l'italien du peuple , par l'habitude d'entendre plus souvent que d'autres les valets qui le servent. Or , le napolitain est mélangé de quantité d'expressions des différens peuples qui ont occupé cet Etat.
Quand je fus présenté au roi , je ne lui trouvai qu'un air de bonté , avec l'embarras d'un enfant ; car il ne me dit pas un mot. J'avais reçu un autre accueil du roi et de la reine d'Angleterre, qui, chaque fois que je leur faisais ma cour, me faisaient l'honneur de m 'adresser la parole sur ce qui m'était personnel. Il est vrai qu'ils n'avaient pas été élevés par le prince de Saint- Nicandre.
Le roi de Naples a montré, par plusieurs traits, qu'il était susceptible d'une autre éducation que celle qu'il a reçue. Dans la dernière disette qu'il y eut, ayant ouï parler de la misère du peuple , il proposa à son gouverneur de vendre ses tableaux et ses bijoux , pour en donner le prix aux pauvres. Le prudent gouverneur remontra , avec beaucoup de dignité , à son élève qu'il ne devait pas disposer ainsi de ce qui appartenait à la couronne , et ce fut tout ce qu'il crut devoir lui dire dans cette occasion. Le jeune prince a déjà senti et fait connaître ce qu'il pense du peu de soin qu'on a eu de l'instruire. L'empereur et le grand-duc étant à Naples avec la reine, leur sœur , et la conversation ayant tourné sur l'histoire et d'autres matières, le roi , étonné d'entendre sa femme et ses beaux-frères traiter des sujets qu'il ne comprenait pas plus que s'ils eussent parlé une langue étrangère , se tourna vers le prince de Saint-Nicandre. Il faut , lui dit-il , (jucvous m'aj-ez bien mal élevé , pour que je ne sois pas en étal de converser avec des princes et même une princesse de mon âge. Les pensions ont été conservées au gouverneur en le renvoyant, et c'est avec raison : il y a des gens dont il faut plutôt payer l'inaction que les services.
Ma présentation' au roi donna lieu à une tracasserie. Nous n'avions alors, à Naples, ni ambassadeur ni secrétaire d'ambas-
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sade. Le consul de France , M. Astier , homme de mérite, était seul chargé de nos affaires, incaricato , et, en celte qualité, traitait avec le ministère napolitain. Le roi passait le carnaval à Cazerte, à six lieues de Naples, ou il revenait quelquefois pour voir l'opéra , où je l'avais vu suffisamment le jour de mon arrivée ; je ne pensais donc point à faire le voyage de Cazerte pour lui être présenté. Cependant le cardinal Orsini, protecteur par intérim des églises de France, depuis la mort du cardinal Sciarra Colonne, et qui se trouvait alors à Naples, me fit dire par milady Orfort , qu'ayant déjà présenté des Français au roi, il m'offrait la même faveur. Je priai milady de le remercier de ses bontés pour moi , et de lui dire que je ne croyais pas devoir en profiter , ni me faire présenter par tout autre que le ministre de ma nation. Le cardinal me fit l'honneur d'insister sur ce que nous n'avions point d'ambassadeur; à quoi je répondis que Yincaricato, étant accrédité pour les affaires, était plus que suffisant pour une aussi petite fonction, que celle de présenter un simple voyageur français , et si peu important. Le même jour M. Astier vint me trouver et me demander que ce fût lui qui me présentât. Je lui dis que j'avais prévenu l'offre qu'il voulait bien me faire , et ce qui venait de se passer à l'égard du cardinal Orsini. En conséquence il écrivit au prince Saint-Nicandre , pour le prévenir que nous nous rendrions à Cazerte le jour ou le roi reçoit les ambassadeurs et les personnes qui doivent lui être présentées. Milady Orfort, amie du marquis Tanucci , et qui voulait aller le voir, m'offrit de me mener à Cazerte ; mais je la priai de me permettre de m'y rendre avec M. Astier, puisqu'il devait être mon conducteur, chez le roi , d'où j'irais, après ma présentation, la trouver chez le ministre qui m'avait invité à dîner avec elle. Nous partîmes donc en même temps , elle dans son carrosse et nous dans le nôtre. Mon premier soin, en arrivant au château , fut d'aller, avec M. Astier, à l'appartement du prince Saint- Nicandre , faire la visite d'usage en pareille occasion. Nous ne le trouvâmes point, ou il se fit celer; ce qui se passa me le persuade. Cependant, pour ne manquer à rien, nous laissâmes un billet dans lequel nous lui marquions le sujet de notre visite. De là , nous nous rendîmes au dîner du roi , à qui l'on est présenté quand il se lève de table. Les ambassadeurs y assistaient, j'étais connu de tous, et particulièrement du comte de Kaumtz, ministre de l'empereur, et de M. Tïamilton, ministre d'Angleterre , qui, prévenus de ce qui m'amenait , me firent placer près d'eux avec M. Astier, en face du roi. L',n moment après, le prince Saint- Nicandre, tirant à part M. Astier , lui dit qu'un simple chargé d'affaires n'avait pas le droit de présenter, et que , si je voulais
être présenté , oc devait être par un des ambassadeurs qui étaient là. Je n'entendis rien de cette discussion ; mais M. Astier, se rapprochant de nous, me la redit, et ajouta que c'était un dégoût qu'on voulait lui donner comme consul , et auquel je n'avais aucune part. MM. de Kaunitz et Hamilton qui l'entendirent, m'offrirent à l'instant d'être mes présentateurs. Je regardais je ne pourrais pas m'échapper ; mais il n'y avait pas moyen , sans faire une sorte d'éclat. J'avais derrière moi deux ou trois cercles de courtisans ; le roi , pendant son dîner , m'avait remarqué; ne pouvait pas douter, eu voyant un inconnu à côté des ministres , que ce ne fut une présentation ; et , comme dans ce moment il se levait de table , MM. de Kaunitz et Hamilton me présentèrent.
Au sortir de cbez le roi, j'allai cbez un homme plus puissant que lui , son ministre, le marquis Tauucci , qui, prévenu de ma visite, me fit l'accueil le plus poli , et me retint à dîner, ainsi que M. Astier : milady Orfort y était déjà. Les ministres étrangers et beaucoup de courtisans arrivèrent successivement ; de sorte qu'il y avait plusieurs tables. M. Tanucci me plaça à la sienne qui était de douze couverts. Je m'y trouvai avec milady, précisément à côté du cardinal Orsini. Deux jours avant de partir pour Cazerte , j'avais passé à son palais pour le remercier de ses olïres, et lui expliquer moi-même les motifs qui m'empêchaient de profiter de l'honneur qu'il voulait me faire. Ne l'ayant pas trouvé chez lui , je lui réitérai, avant de nous mettre à table , et dès le moment que je l'aperçus , lesremercîmens que je lui axais fait faire. Il me parut satisfait de mes raisons et me combla de bontés. Le dîner fut fort bon et servi en gras, quoique nous fussions en carême; le P. Déodat , capucin de Parme, et 1p meilleur prédicateur de l'Italie, le prêchait alors devant le roi de Naples. C'est un homme d'esprit , de très-bonne compagnie , gai et même gaillard , et, ce qui prouve son mérite, aimé et estime de M. du Tillot, ministre de Parme. Je l'avais connu à Rome oii je dînais quelquefois avec lui chez le bailli de Breteuil , et nous nous étions pris de goût l'un pour l'autre. L'ayant rencontré dans les rues de Naples , il fit arrêter mon carrosse , pour me dire, en termes gais , mais très-énergiques , le peu de cas qu'il faisait des Napolitains. On sait que les capucins sont , par leur institut , obligés de ne voyager qu'à pied, à moins qu'ils ne rencontrent quelques voitures à vide où l'on veut bien les recevoir: or M. du Tillot avait toujours soin d'en faire trouver une que le P. Déodat rencontrait à la porte de la ville, et qui était Mijiposéc retourner à vide au lieu où il avait affaire.
Pour revenir à M. Tanucci, il me fit mille politesses pendant
le dîner, et porta ses attentions jusqu'à ordonner qu'on ne me donnât que du vin de France , croyant que je n'aimerais pas ceux du pays. Quand on se leva de table, ce ministre, au lieu de s'échapper , comme les nôtres font depuis quelques anne'es , par un escalier dérobé , resta au milieu de la compagnie qui avait dîné chez lui , pour donner audience à ceux qui avaient quelque chose à lui communiquer. Youlant retourner le jour même à Naples , et avoir beaucoup de témoins de ce que je me proposais de lui dire, je m'empressai de lui faire mes remercîmens de l'accueil qu'il m'avait fait, et ajoutai, d'un ton à être entendu de tout ce qui était présent , qu'à l'égard de M. le prince de Saint-ISicandre, il ne me trouverait plus écrit chez lui ; mais que je ne répondais pas qu'il ne. se trouvât écrit chez moi, c'est-à-dire sur mes papiers, attendu que je faisais des observations sur tout ce qui me paraissait le mériter , et que M. de Saint-Nicandre n'était pas fait pour être oublié. M. Astier fut assez content de ce propos. L'assemblée et INI. Tanucci même ne purent s'empêcher de sourire, ce qui me fit voir qu'on avait généralement la même opinion dudit prince de Saint-ISicandre. M. Astier ne manqua pas de mander à notre cour la mauvaise difficulté qu'on lui avait faite sur les présentations, et il a été décidé que tout homme accrédité pour les affaires ferait aussi toutes les autres fonctions dans l'absence de notre vrai ministre. M. Astier devait d'autant plus être étonné du peu de considération qu'on lui témoignait, qu'il en avait eu beaucoup en Hollande , oii il était consul avant de venir à Naples en cette qualité. Tel est l'effet de la différence des mœurs et des gouvernemens. En Hollande le commerce est en honneur, et l'àme de la république : un consul doit donc être considéré. A Naples , où il y a peu de commerce , ou les princes , ducs , comtes et marquis font un peuple, un consul y est regardé comme un marchand. Un prince napolitain ne soupçonne pas qu'il y ait à Londres et à Amsterdam des commerçans qui ne feraient aucune comparaison de leur état avec celui de certains Italiens décorés de titres de princes. Un de ces petits seigneurs , qui , en arrivant à la bourse d'Amsterdam, n'eût pas excité la moindre attention pour lui , aurait été fort étonné d'entendre en même temps tous les vaisseaux marchands , de différens pavillons et de toutes nations , saluer de leurs canons le commerçant Legendre de Colandre qui entrait dans le port, comme ils auraient fait pour le stathouder. Ce Legendre était père des Colandre, Berville et Megremont , morts lieutenans généraux de nos armées. Autre pay< , autremœurs. J'ai observé celles de Naples autant qu'un étranger le doit et le peut faire chez un peuple oii il ne passera pas sa vie.
J'ai connu parmi les grands des hommes fort estimables; mais ceux qui m'ont paru les plus instruits sont les gens de palais , qu'on nomme le-; Paillettes , à cause de leurs chapeaux de paille.
A l'égard <\u bas peuple , la crapule , la fainéantise , l'ordure , la filouterie forment son caractère. Je ne parle point de sa superstition , parce qu'elle est nationale , et se trouve plus ou moins dans toutes les classes. Il est pourtant remarquable que, dans un état feudataire de Rome, l'inquisition soit dans une telle horreur, qu'il serait aussi dangereux de tenter de l'établir à Naple^ qu'à Londres. Il y a même un tribunal chargé de veiller à ce qu'il ne s'introduise, dans tout autre , aucune forme de procédure qui tînt de celle de l'inquisition. C'est une arme de moins entre les mains des gens d'église, qui ne peuvent joindre la terreur à la séduction, dont ils tirent assez d'avantages; car ils n'ont pas moins de crédit à Naples qu'à Rome sur les esprits. Les jésuites, avant leur expulsion, y étaient aussi puissans qu'ailleurs. Il y a peu d'années qu'un certain père Pépé , un des grand» fripons de sa compagnie, avait pris un tel ascendant sur l'esprit du peuple, qu'il balançait l'autorité du roi, et pouvait souvent l'obliger de fléchir. Il avait l'insolence de se laisser baiser la main par don Carlos. Les femmes du plus haut rang ont , en Espagne, cette bassesse pour des moines; mais aucun n'avait jamais été assez impudent pour l'espérer d'une tète couronnée. La. duchesse de Saint-Pierre, française, dame d'honneur de la reine d'Eqiagne, m'a dit, qu'en sortant un jour avec la reine d'un ofiiee de chez les dominicains ,1e prieur vint conduire cette princesse ; que toutes les dames du palais baisèrent respectueusement la manche de ce moine, qui, voyant que la duchesse ne les imitait pas, s'avança vers elle, en lui présentant la manche; qu'elle le regarda, le repoussant, avec le mépris qu'il méritait; et que , là-dessus, il eut l'insolence de la traiter de .lie.
Le père Pépé avait , sur le peuple , un pouvoir plus absolu que le roi. Les ministres conseillèrent à ce prince de l'éloigner de Naples , en le chargeant de quelque commission honorable pour la cour de Madrid , oii l'on pourrait ensuite le retenir. Le jésuite n'en fut pas la dupe , et ne voulut pas quitter une ville où il régnait. Il feignit cependant de recevoir la proposition avec reconnaissance ; monta en chaire , au sortir du palais , sous prétexte de faire ses adieux. Il les fit si pathétiques , que tout l'auditoire fondit en larmes. Il saisit ce moment pour s'écrier : Puisque vous me perdez avec tant de regrets, mes en fan s , qui d'entre vous consent à me suivre ? Ce ne fut qu'un cri dans l'assemblée. Tous le supplièrent de ne les pas abandonner, ou jurèrent de le
suivre. Il les assura qu'il était si sensible à leur attachement, qu'il allait supplier le roi d'honorer tout autre de la commission pour 1 Espagne , et qu'il ne partirait pas sans un ordre absolu. Le coquin de moine vint, d'un air affligé et d'un ton hypocrite . rendre compte au roi de ce qui se passait, et le supplier d'attendre du moins que cette fermentation fût calmée, parce que , disait-il, elle pourrait être dangereuse. Le droit du jeu était de jeter le jésuite par les fenêtres ; mais ce jeu-là n'est pas permis dans un tel pays ; de sorte que le roi fut obligé de prendre pour bonnes les excuses du fourbe, qui resta maître du champ de bataille.
Le père Pépé était un grand thaumaturge ; il annonçait tous les jours quelque miracle de sa façon. 11 vendait au peuple et aux paysans de petits papiers bénis de sa main , dont la vertu était de faire pondre les poules , qui auraient très-bien pondu sans cela, et auxquelles on les faisait avaler ; mais par là chaque œuf devenait un miracle , sans ceux qu'il faisait d'ailleurs. Si cela ne prouvait pas un fripon fort ingénieirx, cela marquait un peuple bien imbécile. Cependant il en tirait tant d'argent , qu'il enavait fait élever une pyramide du plus beau marbre et du plus mauvais goût. Il eut un chagrin quelque temps avant sa mort , qui en fut peut-être la suite ; ce fut de voir tomber ou partager son crédit par un fripon du même acabit, mais de robe différente : le père Roch , dominicain. Il est bien humiliant pour des princes d'être obligés de compter avec de tels sujets , dont la plupart porteraient leurs livrées , s'ils n'avaient pas pris celles de moine. J'en ai rencontré àNaples,chez les plus grands seigneurs, oii ds donnaient le ton. Cela ne se verrait pas à Paris , où je n'ai jamais trouvé de moines mendians dans aucune maison , pas même chez la bonne bourgeoisie. J'en excepte les jésuites , qui , ayant le confessionnal du Roi , et chargés de l'éducation de la principale noblesse , étaient reçus partout. Mais je suis persuadé que, sans être chassés du royaume, s'ils eussent seulement perdu le confessionnal du Roi et les collèges , réduits à leur état de mendians , comme ils le sont par leur institut , ils ne se seraient pas plus facilement recrutés que les autres , et n'auraient pas clé plus considérés.
Les religieux rentes en France sortent communément d'une honnête bourgeoisie , paraissent peu dans le monde , et sont , malgré beaucoup de plates déclamations , plus utiles à l'Etat qu'on ne le pense. Ce serait la matière d'un bon mémoire économique. Je suis étonné qu'aucun d'eux ne se soit avisé de le faire. Je m'en occuperai peut-être un jour.
Cette classe de religieux n'a pas, en Italie, sur le peuple, le
même ascendant, et dans les affaires la même influence que les mendiants, quoique la plupart , m'a-t-on dit , soient, du moins dans le royaume de Naples , des cadets de noblesse. Peut-être la grandeur des établissemens a-t-elle préservé de l'esprit d'intrigue des religieux qui jouissent d'une solide opulence. Il était naturel que le besoin fût le premier aiguillon des moines mendians, les mît en action, et que l'habitude de séduire pour le nécessaire leur ait inspiré l'ambition de travailler plus en grand. Ils ont si bien réussi qu'ils influaient autrefois dans toutes les affaires des Etats catholiques , entraient dans les négociations , sont encore aujourd'hui un des appuis de la cour de Rome , et y sont considérés. Ils l'ont aussi beaucoup été jadis en France, oii ils ne peuvent, depuis long-temps, intriguer que dans le peuple.
La superstition ayant toujours été le grand ressort de leur politique , il doit agir en raison de leur crédit , et avoir plus de force en Italie qu'ailleurs. Mais ce n'est pas dans les couvens seuls qu'on entretient la superstition. C'est dans la cathédrale de Naples , entre les mains de l'archevêque , à la grande satisfaction des petits et des grands, que s'opère, deux fois l'an , la prétendue liquéfaction du sang de S. Janvier. Il serait difficile d'établir dans la cathédrale de Paris ce miracle périodique , à l'égard du chef de. S. Denis, dont la légende est à peu près pareille à celle de S. Janvier. On a mis plus de merveilleux dans les circonstances du martyre de S. Denis ; mais dans ces légendes, le plus ou le moins n'est pas fort important ; d'ailleurs le miracle n'est qu'en récit, et l'on ne risquerait pas aux yeux des Français de la capitale un miracle à répétition, qui serait sûrement uu sujet de scandale pour les sages, et de dérision pour les autres.
11 n'en est pas ainsi à Naples. La consternation y serait trèsgrande et presque générale , si la liquéfaction ne s'opérait pas. Aussi est-il très-rare qu'elle manque , et cela n'est arrivé que lorsqu'on a eu intérêt de ne pas le vouloir. Par exemple, lorsque, dans la guerre de la succession, nous étions maîtres de Naples , et que M. d'Avaray y commandait , la saison du miracle arriva. Les Napolitains coururent à l'église par dévotion , les Français par curiosité ; et M. d'Avaray s'y transporta pour maintenir l'ordre et contenir l'indiscrétion française. Il savait que les Napolitains ne nous aimaient pas , nous voyaient avec peine maîtres chez eux, et que l'archevêque était tout dévoué à la maison d'Autriche. Il le prouva dans cette occasion. La fiole du sang de S. Janvier était déjà entre ses mains, etil l'agitait depuis un quart d'heure , sans que la liquéfaction voulût se faire. Le peuple , après avoir prié Dieu d'intercéder auprès de S. Janvier pour en obtenir ce miracle , sans qu'il ie fit 7 commençait à murmu-
rer, et en accusait les Français, comme hérétiques, dont la présence était un obstacle aux faveurs du ciel. Cette fermentation , croissant par degrés , pouvait avoir des suites violentes. Les troupes étaient peu nombreuses en comparaison des habitans. Un grenadier, en toute autre circonstance, en aurait imposé à cent bourgeois; mais, si le fanatisme venait à enflammer les esprits , le dernier du peuple aurait affronté cent grenadiers. M. d'Avaray , prenant un parti prompt , envoya un de ses gens dire à l'oreille de l'archevêque qu'il eût à faire sur-le-champ le miracle, sinon qu'on le ferait faire par un autre, et que lui archevêque serait aussitôt "pendu ; et le miracle se fit.
La superstition , la débauche , la crapule , régnent assez généralement parmi le peuple de Naples. Il est assez plaisant de voir sur la place un bateleur rassembler auprès de ses tréteaux une foule de badauds , et à quelque distance de là un moine qui , monté sur une escabelle , un crucifix en main, prêche une pareille assemblée; de sorte que les deux orateurs s'enlèvent alternativement le même auditoire, suivantle degréde leuréloquence. La quantité de gens de palais qui vivent à Naples , me ferait croire que la chicane n'y est pas aussi ignorée que les bons principes d'administration. Les calculs les plus modérés portent de vingt-cinq à trente mille le nombre de ceux que la justice ou la chicane fait vivre à Naples. Ou n'en sera pas étonné , quand on saura que tous les tribunaux du royaume, et même de la Sicile, ressortissent au premier tribunal de justice de Naples , où toutes les causes peuvent se porter par appel.
On ne prendrait pas une idée fort avantageuse de la justice civile , si on en jugeait par la manière dont s'exerce la justice criminelle. J'y ai vu beaucoupde galériens, dont la plupartauraientétépendus ailleurs. Je suis fort loin d'approuver les rigueurs dont on use ailleurs , oh il semble que le code des lois pénales n'ait été rédigé que par lespuissans et les riches; mais je n'adopterais pas tous les principes du traité des Délits et des Peines, et je l'ai dit à l'auteur même, le marquis de Beccaria. Peut-être n'y aurait-il aucuns supplices à proscrire ; il suffirait qu'ils fussent en proportion avec les délits, qu'il y eût plus de gradations , et qu'on distinguât les fautes et les crimes.
On ne taxera pas de trop de sévérité la justice de Naples ; les prisons sont communément pleines de malfaiteurs ; il y a souvent jusqu'à deux mille prisonniers , et l'on voit peu d'exécutions à mort. 11 fallut, il y a peu d'années, le cri public pour faire pendre un fils qui a\ait tué son père , et qui fut un an en prison avant qu'op songeât sérieusement à instruire son procès. Un scé- 1 irai s'étant introduit chez an joaillier . parle moyen d'une ser-
EN ITALIE. Got
\aule avec laquelle il couchait , saisit le temps de l'absence du mailie pour égorger celte lille , avec qui il avait passé la nuit, et emporta les plus précieux effets de la maison. On l'en avait vu sortir le matin ; on l'arrêta, les bijoux se trouvèrent chez lui. Son procès n'eût pas duré quatre jours en France , et lorsque j'étais à Naples, il y avait déjà huit mois qu'il était en prison. Sur l'élonnement que j'en témoignais à un homme fort instruit des mœurs et des coutumes de Naples, il me dit que ce scélérat pourrait bien rester en prison tant que lui , ou sa famille, pourrait, en payant, >u>pendreles poursuites. Le joaillier avait recouvré ses effets , et le public oubliait l'affaire qui n'intéressait plus personne. Naples aurait besoin d'un duc d'Ossone , qui , pour établir l'ordre et la police dans ce royaume, faisait pendre des coquins , et trancher des tête-, nobles.
Pour peu qu'on examine le caractère général du peuple napolitain , on n'est plus étonné delà fainéantise delà canaille dont la ville est pleine. Les légumes , les fruits , le poisson commun , et ordinairement le pain ,y sont à si bas prix, qu'il est facile d'y subsister. Les salaires, à la vérité, y sont, comme partout , en proportion avec les vivres ; mais le peuple est si sobre, que trois journées de travail le font vivre pendant huit jours sans rien faire ; et les distributions aux portes des couvens font encore un supplément. Je n'ai vu aucun pays ou les vivres et la main-d'œuvre fussent à si bon marché.
Comme les gages des domestiques sont partout une mesure assez juste du prix des vivres, on peut les prendre pour règle , quand on n'a pas le temps d'entrer dans un examen détaillé. Or , les valets n'ont par mois, pour gages et nourriture, que six ducats valant vingt-quatre livres de France, dans les meilleures maisons de Naples ; et il y en a beaucoup au-dessous de ce prix-là (i).
Étant resté à Naples plus de temps que je ne me le proposais
(i) La livre de compte de Naples vaut deux carlins , le carlin dix grains monnaie de cuivre , et il faut vingt-quatre grains pour faire la livre tournoi.^ de France. Le ducat, monnaie de compte , vaut dix carlins.
La livre de poids de Naples est de douze onces, qui n'en font que dix et demie de Fiance, poids de marc; ainsi cent livres de France font cinquantedeux livres de Naples.
L'once , monnaie d'or de Naples , vaut trente carlins ou douze livres de France, à huit sous le carlin.
Le seqnin romain vaut, à Naples, vingt-cinq carlins, le florentin vingiaix , et le vénitien vingt-sept.
La mesure d'étendue est la canne, qui est de huit palmes , et quatre palme* et demie font Faune de Paris ; cinquante-six palmes un quart font cent aunes.
La mesure la plus ordinaire des liquides est le baril , qui contient soixante trois caraffes du pays, faisant quarante pintes de Paris. Le meilleur vin , celui du \ csuve, coûte ciuq à six ducats,- monnaie de compte de Naples
en v arrivant, j'arrêtai une chaise pour retourner à Rome par la tnême voie que j'avais prise pour venir à Naples. Mais , avant de partir, je voulus employer quelques jours à voir et remercier les personnes dont j'avais reçu le plus d'accueil, tels que M. Hamilton , le comte de Kaunitz et autres. J'allai chez le comte de Kaunitz le jour de son assemhlêe , et, dès que la comtesse m'aperçut , elle vint au-devant de moi avec toutes les marques de honte dont elle m'honorait , en me disant , comme une nouvelle tort agréable , que l'abbé de Caveirac était arrivé à Naples', et l'était venu voir. Comment , lui dis-je, madame ! Esl-ce qu'un tel maraud est venu chezv > ire excellence ? Pourquoi non ? me dit-elle, un peu embarrassée ? C'est, répondis-je, qu'il vient d'être chassé de Rome , après s'être enfui de France pour éviter h- carcan. Ce début de ma part ayant attiré l'attention de la compagnie , j'expliquai ce qu'était l'abbé de Caveirac. Né avec de l'esprit et un caractère souple , il écrit avec facilité ; et , n'ayant aucuns principes , il adopte aisément ceux qui peuvent lui convenir , suivant les circonstances. Les premiers essais de sa plume furent dans l'affaire du père Girard et de la Cadière. Les rieurs n'étant pas pour les jésuites , Caveirac se décida contre eux , et fit san* mission des faclums extrajudiciaires en faveur de la Cadière pour amuser les plaians. Voyant ensuite que le parti opposé aux jésuites et a la constitution neproduiraitpas graud'ehose, il se retourna de leur coté. Les déserteurs d'un parti étant toujours bien reçus dan-. l'autre, il est bientôt devenu un apôtrechez les constitutionnaires.
A l'égard de son ouvrage sur la Saiut-Barthélemi , on ne peut pas dire absolument que c'en soit une apologie. L'auteur serait trop maladroit. Son objet est d'en rejeter l'horreur sur l'ambition des princes, et d'en disculper les ecclésiastiques. Le premier article peut être vrai ; mais le second est trop démenti par les faits, et par le caractère connu de ceux qu'il voudrait justifier. Aujourd'hui même que le fanatisme est bien diminué , il est rare d'entendre un ecclésiastique s'élever contre la Saint-Barthélemi, qui pourrait un jour faire autorité.
Caveirac s'étant fait agent des jésuites, de l'archevêque et du parti, il hasarda, coutre l'arrêt d'expulsion des jésuites, quelques brochures qui déplurent au parlement ; et , aussi prudent que Crispin , qui n'aime pas les affaires avec la justice , il sortit de France , et se réfugia à Home. C'était là qu'il avait établi son bureau de correspondance avec les évêques ultramontains de
le ducat est de dix carHns, «râlant quatre livres de France. Le baril du lac/yma Christi revient donc de vingt à vingt-quatre livres.
L'argent est à Naples à quatre ponr cent, et le Mont-de-Picte prête a six.
France. Associé avec le prélat Giacomelli , secrétaire des breft aux princes , il en fournissait la matière : Giaconielli les mettait en latin, et ils partageaient ensemble l'argent que leur envoyaient ceux de nos évêques qui voulaient être honorés de ces bref.. L'union de ces deux honnêtes gens fut un jour altérée sur la part que chacun prétendait aux gratifications. Us donnèrent une scène publique , et se traitèrent réciproquement de fripons^ sans être contredits par aucun des assistans. L'intérêt les avait désunis ; l'intérêt les réunit. Ils virent qu'ils avaient besoin l'un de l'autre pour leurs opérations, et ne s'estimant ni plus ni moins qu'avant leur brouillerie, ils se réunirent et travaillèrent ensemble de plu» belle à fomenter le schisme en France. Us avaient pour antagoniste un abbé Dufour, aussi honnête homme qu'eux, lequel concourait au même but, en servant le parti contraire.il était l'agent des jansénistes. Ces trois boute-feux en firent tant, que notre ministre en fut instruit , et demanda au pape de chasser de Rome les abbés de Caveirac et Dufour. Tous deux en conséquence reçurent, le même jour, l'ordre de partir ; mais le premier, ayant des amis au palais , en fut secrètement prévenu assez tôt pour avoir le temps de faire une collecte chez les zélés de son parti , dont il tira une somme considérable.
Pour l'abbé Dufour, agent des jansénistes, il ne fut averti que le jour même oiiil fallait partir ; et , quand il l'aurait été plus tôt, je ne crois pas qu'il eût obtenu grand'chose des jansénistes. Ce n'est pas qu'il n'y en ait à Rome ; mais ce ne sont pas , comme en France , des jansénistes parlementaires , opposés aux prétentions papales. Personne , à Rom , ne contredit l'infaillibilité du pape, et ne jjarait douter de l'excellence de la constitution ; mais les jésuites et leurs amis traitent de jansénistes leurs adversaires, et tâchent de les faire passer pour hérétiques. L'abbé Dufour n'était pas stipendié par ceux-ci, et ne recevait rien que des jansénistes parlementaires de France. Ces deux boute-feux, chassés de Rome le même jour, auraient pu prendre ensemble la même route ; mais Caveirac n'avait garde d'approcher de France. Il se rendit à Civita-Vecchia , demanda et obtint la permission d'y rester jusqu'à ce que la mer fut praticable ; c'était en décembre. Pendant ce temps-là, il fit agir les dévotes de France auprès de nos ministres , pour qu'il lui fût permis d'aller à Naples; ce qui ne lui fut pas difficile à obtenir. Il était libre de se retirer oii il voudrait , pourvu qu'il sortît de l'Etat ecclésiastique ; c'était obtenir , comme M. de Sotenville, la permission de faire le voyage d'outre-mer, puisque notre ministre n'avait aucun droit de l'envoyer à Naples , ni ailleurs, chez une puissance étrangère. Le seul but de Caveirac était donc de gagner du temps et d'obtenir,
à force d'intrigues, de rentrer da n« Rome. Il écrivit une lettre encyclique à ses dévotes de France. Tout le j.arti fut en l'air , et le pape vivement sollicité pour rappeler ce saint apôtre. Il semblait que ce fùtS. Gyprien chasse de Cartilage. Le nonce Colonne, qui arrivait de France , et qui , recevant le chapeau , avait pris le nom de cardinal Pamphile , fut employé dans cette négociation , et y mit , contre son caractère, tant de chaleur , que le pape, excédé de cette persécution, dit, en parlant de Pamphile : Cet indolent ne s'est jamais remué que cette fois-ci , et c'est pour une sottise. Le saint père ne se laissa point séduire : Caveirac partitpour Naples, en vertu de la permission qu'il avaitdemandée, et qu'il appelait un ordre.
Tel fut le compte que je rendis du caractère et de la conduite de Caveirac , à la comtesse de Kaunitz , en présence de l'assemblée. La comtesse, qui apparemment tenait un peu au parti, mais sans chaleur, me pria de ne plus parler de Caveirac, et m'invita à diner pour le lendemain. Comme j'avais à peu près dit l'essentiel , il ne me fut pas difficile de lui promettre de n'eu plus parler ; et je me contentai, en acceptant le dîner, d'ajouter que je me flattais du moins que l'abbé de Caveirac n'en serait pas ; à quoi elle consentit en souriant.
Depuis mon retour en France, j'ai su que le ministère de Naples avait obligé Caveirac d'en sortir, et qu'il s'est retiré à Livourne, ou ses talens lui sont assez inutiles.
N'ayant plus rien qui m'arrêtât à Naples , j'en partis le samedi 21 mars, suivant la même route que j'avais prise pour y venir, et faisant exactement les mêmes journées. J'arrivai à Rome le mercredi 25 , jour de l'Annonciation , avant midi , par le plus beau temps. Je marque cette petite circonstance , parce que la beauté du jour ajoutait beaucoup à celle de la cérémonie qui se faisait. C'était l'assemblée d'environ deux cents filles qui, vêtues de serge blanche , et couronnées de fleurs , se rendaient processionnellement à une église oii le pape et les cardinaux assistaient à une messe , après laquelle on distribua des dots de trois cents livres à. ces filles du peuple, soit pour aider à les marier, soit pour les faire religieuses; avec cette différence, que la dot est double pour celles qui prennent le parti du cloître. Plusieurs confréries ou associati<ms font , de temps en temps , les mêmes charités , avec autant d'ostentation et avec aussi peu d'intelligence politique , dans un pays ou la dépopulation est frappante. Un bon gouvernement dirigerait bien différemment les charités, en supprimant les dots destinées au cloître, pour en augmenter celles des mariages. N'y a-t-il pas assez de célibataires par état, dans un peuple ou toutes les dignités sont ecclé-
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Mastiques? L'ambition d'y parvenir mine sourdement les familli • nobles. Cette espèce de castration, destructive de tous les peuples catholiques par le monachisme , l'est encore plus dans l'Etat ecclésiastique que dans les autres, puisqu'elle y est honorée et une condition nécessaire des honneurs et des dignités.
Quoique j'eusse, sinon épuisé, du moins satisfait ma curiosité sur Rome, il y aurait eu de la singularité à la quitter aux approches de la semaine sainte , temps où les cérémonies , qu'on appelle jonctions , y attirent un grand concours d'étrangers. J'ai tant vu de fêtes et de cérémonies civiles ou ecclésiastiques, que je ne dois pas en être fort touché. J'ai cependant trouvé beaucoup de pompe et de dignité dans celles dont on a le spectacle à Rome , et surtout à Saint-Pierre. Je fus principalement curieux d'assister à la fonction du Jeudi-Saint. Ce jour-là, 16 avril, fut un des plus beaux du printemps. Les troupes de la garde du pape, infanterie et cavalerie, bien vêtues, formaient, dans la place , une enceinte dont le milieu était remp'i de peuple. Après avoir vu les cérémonies de l'église , je me rendis sur la place , au-dessous du balcon sur lequel on porte le pape. Le chevalier de Modène , commandant de la garde avignonaise , m'ayant mis auprès de lui , je découvrais la multitude qui inondait la place , et j'étais à portée d'entendre la lecture de la bulle In cœnd Doinini , et de voir les formalités de l'excommunication que fulmine le pape , en jetant , du haut de son balcon , un cierge qui s'éteint en tombant sur le perron. Le pontife donne , aussitôt après, au bruit du canon, des tambours, des trompettes, et des acclamations des troupes et du peuple à genoux, sa bénédiction, et une absolution consolante, aux fidèles coupables et repentaus des cas énoncés dans la bulle. Il y en a tant, que je ne crois pas qu'il y ait qui que ce soit qui, de manière ou d'autre , n'ait encouru l'excommunication. Le pape , lui-même , en s'examinant bien sur le passé, pourrait n'en avoir pas toujours été exempt. La lecture de la bulle se fait en latin , par un cardinal diacre ; en italien , par un prélat qui , je crois, est un auditeur de rote , à si haute et intelligible voix , que l'élévation de la tribune n'empêche pas qu'un très-grand nombre , dont j'étais , au-dessous , près du péristyle , ne puisse l'entendre. Le bon Clément XIII , en donnant sa bénédiction , ne put retenir ses larmes ; j'en remarquai beaucoup dont les yeux se mouillaient ; et l'émotion d'une grande assemblée est si contagieuse, qu'il y a peu de gens , quel que soit leur sentiment sur le fond de la chose , qui ne se sentent émus dans ces occasions. Cela me rappelle qu'étant en Hollande, à une assemblée de quakers , avec un Français d'une imagination rive, aussitôt que le tremblement les eut saisis , je le vis sortir :
je le suivis pour en savoir la raison ; il me dit que s'étant aperçu que le tremblement des quakers allait le gagner lui-même , comme le bâillement d'un seul se communique à toute une compagnie , il était sorti pour n'y pas succomber.
La bulle In cœnâ Domini tire son nom du jour où elle se lit . le Jeudi-Saiut , qui est la célébration de la cène, et non des premiers mots de cette bulle , comme on le croit vulgairement , parce que les autres reçoivent ainsi leur dénomination ; telles que les bulles Clericis laicos , Unam sanctam , In eminenti , J^ineam Domini, Sabaoth ■. , Lnigenitus , etc.; et celle dite //i cœnâ Domini , est la réunion de plusieurs données par différens papes , dont aucune ne commence par les mots sous lesquels on la désigne. Paul II (Barbo), Vénitien , en donna une en 1469, qui commence ainsi : Consueverunt prœdecessores nostri romani pontifîces annis singuh's in die cœnâ Domini , etc. , termes qui supposent que l'usage n'était pas nouveau. Cette bulle ne contient que des excommunications vagues contre ceux qui étaient coupables de grands crimes. Les papes suivans insérèrent , dans cette bulle annuelle , différens articles relatifs à leurs prétentions ; et , dès i5io, le concile de Tours déclara qu'elle ne pouvait être admise en France.
La première de cette espèce qui ait été apportée en France, ou elle fut imprimée , pour la première fois , dans la Pratique bénêficiale de RebuJJe , est celle de Paul III (Farnèse), en i536.
Elle commence encore par ces mots : Consueverunt romani pontifîces , et contient vingt-quatre articles. Celle de Paul V ( Borghèse) , en 161 o, commence par ces mots : Pasloralis ponlifîcis romani vigilantia , et contient trente articles, qui, en rappelant les causes d'excommunication de la première , y en ajoutent encore d'autres. Urbain VIII (Barberin ) , en 1627, commence , comme Paul V : Pastoralis , etc. , avec autant d'articles. Ces trois bulles, dont chacune aggrave la précédente, finissent toujours par menacer les contrevenans de l'indignation de Dieu , et réservent l'absolution au pape seul.
On est étonné que les papes aient osé les hasarder dans des tempssi peu reculés, et aussi impunément qu'ils l'auraient fait dans le onzième siècle. Mais on est indigné que , même depuis le concile de Tours, des évêques français aient eu, en i5So, la témérité de publier celle de Paul III : ce qui donna lieu à un autre concile, commencé à Tours, et fini à Angers en i583 , de la proscrire de nouveau. Cependant un archevêque d'Aix eut encore, eu 161 2, l'insolence de publier la bulle de Paul V, plus forte que les premières.
Si les princes catholiques souffrent encore , sans rompre avec
Rome, qu'on y publie annuellement cette bulle, ce ne peut être que par mépris ; et le pape devrait, aujourd'hui, s'abstenir de jouer une pareille comédie. Il y a en effet des articles si ridicules, qu'un homme censé ne peut les entendre sans rire ; et la pompe de la cérémonie , loin d'en prévenir la dérision , y ajoute encore. Par exemple , le second paragraphe excommunie les pirates qui infestent les mers de l'Etat ecclésiastique : Qui mare nostrum discurrere prtesumunt , etc. Comment peut-on retrancher de la communion de l'église des gens qui n'en sont point? Aussi n'y a-t-il jamais eu ni Saletin, ni Algérien qui soit allé se faire absoudre à Rome.
Je ne m'arrête pas sur les autres cérémonies de la semaine sainte, qui ont de la majesté, mais qui sont décrites partout. Je remarquerai seulement que Rome m'a rappelé , dans ce temps de redoublement de pratiques dévotieuses , l'idée que je m'étais formée de la cour et de Paris , sous le règne de Henri III; c'est-à-dire, que dans Rome, où le libertinage, disons mieux , la débauche et la crapule font partie des mœurs nationales , la dévotion , ou ce qu'on nomme ainsi , s'allie à tout. Si l'on excepte la valeur militaire , que rien n'altérait parmi nous , et qui ne fait pas le caractère de la Rome moderne , ses habitans sont les Français du règne de Henri III. On ne voit à Pvome , dans la semaine sainte , que des processions de pénitens , pieds nus, et couverts d'un sac, qui vont en stations d'une extrémité de la ville à l'autre, à travers les boues , sur un pavé inégal , et souvent par un très-mauvais temps , et assez froid pour que plusieurs en rapportent des fluxions de poitrine. Les variations de température , dans la saison où se trouve la semaine sainte, sont si fréquentes , qu'un jour ne répond pas à l'autre. Nous en avions un d'été le Jeudi-Saint , et le vendredi nous eûmes pluie, grêle et un vent glacial. Ce n'est pas, comme ailleurs, le bas peuple seul qui forme ces processions de va-nu-pieds; les plus grands de Rome sont attachés à quelques confréries, et en remplissent les devoirs. Un jeune homme de la plus grande espérance, et l'unique héritier de sa maison , revint d'une de ces dévotes caravanes avec une fièvre qui le mit au tombeau.
Un spectacle du même genre est celui des caravites , dévotion imaginée par un jésuite nommé Caravita. Une grande chapelle, appartenant aux jésuites, est le lieu de la scène : c'est là que tous les vendredis , aux approches de la nuit, se rend une troupe de flagellans. La chapelle n'étant éclairée que par deux cierges placés sur l'autel , on n'a de lumière que ce qu'il en faut pour ne se pas heurter les uns contre les autres. Au pied de l'autel est un grand crucifix couché à terre, que chacun va baiser en entrant ,
avant d'aller se placer dans une des files, qui se forment à mesure que les dévots arrivent. Quand l'assemblée est complète, un homme , portant une corbeille remplie de disciplines , en distribue clans tous les rangs qu'il parcourt , comme on le pratique pour le pain bénit dans nos paroisses. Dès que tout est en armes, iiii jésuite fait une exbortation sur le mérite de la pieuse flagellation qui va se faire ; il cache ensuite , sous l'autel , les deux cierges, et les ténèbres régnent dans la chapelle. Bientôt après on entend , pendant l'espace d'un miserere , un bruit pareil à celui d'un ouragan mêlé de vent et de grêle, par les coups redoublés de tant de flagellans. Un silence de quelques minutes succède à cet orage, pour leur donner le temps de se r'habiller , si toutefois ils se sont réellement mis à nu ; car il ne m'a pas paru que les deux temps qu'on donne, l'un avant, l'autre après la flagellation , fussent assez longs pour se dépouiller ou pour se revêtir. Je soupçonne que les plus fanatiques se rendent à la chapelle les épaules nues sous leurs manteaux, qu'ils peuvent quitter ou reprendre en un moment, et que les moins sots viennent par hypocrisie s'y faire voir, et profiter de l'obscurité pour se frapper sur le manteau. Aussitôt que le jésuite a fait reparaître la lumière , le distributeur des disciplines va les reprendre de rang en rang, et chacun se relire édifié, battu et content. Garrick , le Roscius de l'Angleterre , et si excellent pantomime , à son retour d'Italie, et avant mon voyage , m'avait fait juu tableau si plaisant de cette farce dévote , que j'eus la curiosité de la voir. J'y allai deux fois : la première, je m'adressai à un jésuite qui, sachant qui j'étais, et, ne me jugeant pas propre à être un des acteurs de la scène , me plaça fort honnêtement dans une tribune, pour en être spectateur. La seconde fois fut le S endredi-Saint , jour oii il de\ait v avoir un redoublement de dévotion et de coups de discipline. ^Nous y allâmes ensemble sept a huit Français, et nous nous plaçâmes au dernier rang, au bas de la chapelle, avec l'humilité qui convenait à des profanes «fiiinie nous; car les Italiens n'ont pas une grande idée de la religion des Français , et ils ne pouvaient pas nous méconnaître , attendu que nous étions tous eu grand deuil avec pleureuses , pour la mort de madame la daupliinc. Cependant on nous présenta, connue aux autres , des disciplines , dont on supposait bien que nous ne ferions pas d'usage; mais c'était toujours une galanterie qu'on nous faisait, et nous la reçûmes poliment. Quand on vint, après l'expédition, recueillir les disciplines; au lieu de rendre les nôtres an distributeur , nous les gardâmes; mais nous !m donnâmes chacun un paole, dont il fut aussi content qu'édifié. 11 y a dans la semaine sainte \\n jour destiné aux femmes ,
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pour cette fustigation, avec la différence qu'elles font sur leurs fesses ce que les hommes exécutent sur leurs épaules. J'ignore quels péchés elles prétendent expier par là ; mais ce ne doit pas être un préservatif contre l'aiguillon de la chair, si l'on en croit fauteur du traité , De usu flogri in re venereâ.
Il est singulier que dans toutes les religions il y ait eu des associations de fanatiques , qui se soient imaginé qu'il y eût d'autres moyens de plaire à la divinité que la pratique des vertus , et qui se persuadent que , le suicide étant un crime , se détruire en détail soit un acte méritoire. Il me semble qu'une idée plus noble et plus juste de Dieu est de croire qu'il nous donne les hiens pour en user sans ahus. Je dis sans abus , parce qu'on ne peut abuser sans nuire à sa conservation , et que celle de notre être et les moyens de notre bien-être , sans donner atteinte à celui d'autrui , sont dans les vues de Dieu. Ainsi, les macérations, la castration physique ou religieuse, les flagellalions, etc., sont des absurdités, et seraient des crimes, si ce n'étaient pas des folies.
M. us je m'aperçois que je m'érige en prédicateur ou antiprédicateur, ce qui revient au même. Pour en avoir moins d'occasion , sortons de Rome. J'en partis le mardi d'après Pâques , 21 avril , par le plus beau jour du printemps , dans une chaise de voiturin , mon domestique à côté de moi , et muni de provisions de bouche , attendu la connaissance que j'avais des auberges. J'avais cependant fait mon marché pour le souper , que le voiturin devait me fournir; mais ce n'était que pour réassurer du gîte, et je le quittais toujours de sa bonne chère. Trois autres chaises étaient occupées par des prieurs dominicains, qui se rendaient à un chapitre à Bologne, et faisaient la même route que moi. Comme nous entrions dans la belle saison, je préférai le voiturin à la poste. Voyageant ainsi à petites journées de dix à douze lieues, je jouissais du plaisir de voir mieux la campagne, d'en examiner les diiférentes cultures , et de mettre de temps en temps pied à terre , pour marcher dans les plus beaux endroits , et me délasser d'être assis. De plus , étant déjà assez avancés dans les grands jours , nous partions si matin , que nous arrivions de bonne heure à la couchée ; ajoutez une halle de deux heures pour diner : le voyage n'est , dans le printemps , ni fatigant ni désagréable. Le seul avantage de la poste est d'éviter quelques mauvais gîtes ; mais , étant muni de provisions, je ne me trouvais point mal. J'étais même utile à mes compagnons de voyage, qui étaient d'assez bonnes gens, par d'excellente huile d'Aix que je leur donnais pour des salades et des omelettes; car on n.A trouve souvent dans les auberges de route , excepté
dans les villes, que des œufs frais et des herbages, avec de l'huile détestable. Au^si Milady Orfort et M. d'Aubeterre m'avaient-ils obligé d'en recevoir de la leur à Naples et à Rome. Dans les \illes principales, nos ministres et autres, tels que le comte Durazzo, ambassadeur de l'empereur à Venise, le comte d'Ericeyra , ministre de Portugal , ont toujours garni ma chaise de quelques provisions qu'ils savaient devoir mètre utiles , et me rendaient agréable à mes compagnons de voyage , à qui j'en faisais part.
La route de Rome à Florence est de cinquante lieues , et se fait par les voiturius en cinq jours. Les lieux ou l'on s'arrête, soit pour dîner ou se rafraîchir, soit pour coucher , sont Monterose , Ronciglione , Viterbe, Montefiascone , où je fis, comme à mon premier passage , honneur au muscatello .
En partant de Montefiascone, on côtoie, pendant trois lieues, le lac de Bolzène , qui en a sept de tour , et de forme presque ronde. Ses flots sont quelquefois aussi agités que ceux de la mer, au point que la navigation y est dangereuse. Je l'avais vu dans cet état en allant à Rome. H y a deux îles vers le milieu : Bisenfina et Martana. C'est dans celle-ci que Théodat fit trans-> porter et étrangla, dit-on, lui-même, Amalazonte, reine des Goths , sa cousine-germaine , fille de Théodoric , et à qui il devait la couronne. Cette princesse, mariée à Eulharic, et devenue veuve avant la mort de Thédoric , régna pendant huit ans avec gloire , sous le nom de son fils Athalaric. Celui-ci étant mort , t;lle épousa Théodat, son cousin , avec qui elle comptait partager du moins l'autorité, et qui la sacrifia à l'ambition de régner seul. 11 fut , à son tour , la victime de Vitigès , général de ses armées, qui le fit périr, et s'empara du trône.
Deux lieues au delà de Bolzène, on trouve Aquapendente, dernière ville de l'Etat ecclésiastique en revenant de Rome. Quelque petite qu'elle soit , elle n'en est pas moins épiscopale. Il est vrai que les évêchés sont fort multipliés en Italie , puisqu'on y en compte deux cent cinquante-huit , et quarante métropoles , qui font deux cent quatre-\ingt-dix-huit sièges ou diocèses. Le seul royaume de \aples en a cent vingt-huit ; les Etats du pape, dans l'Italie moyenne, cinquante-trois, dont trois métropoles ; les Elats de Ravenne , Ferrare et Bologne , Parme et Modène, dix-fruit; l'Etat Vénitien, vingt- trois ; la Toscane , dix-sept; le Milanais dix-huit; le Piémont , cinq; Gênes, six; la Sicile, onze; la Sardaigne, six; la Corse, cinq ; Lucques, un. Le pape nomme à presque tous les archevêchés et évêchés de l'Italie; il y en a peu dont les ;ouverains aient la nomination. Le roi de ISaple>, sur cent vingt-huit , ne nomme qu'à vingl-cinq,
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et à aucun de la Sicile. Le roi de Sardaigne nomme les six de cette île. Le grand-duc de Toscane présente trois sujets pour chaque siège, et le pope choisit. Tous les autres sont à la nomination du pontife.
Les évêques étant en si grand nombre en Italie , il est aisé d'en conclure qu'il y en a beaucoup d'un revenu médiocre , et d'un territoire fort borné. Aussi la plupart ne valent-ils pas nos cures du premier ni même du second ordre. On pourrait , en comparant, ces prélats aux nôtres , les appeler évêques à portion congrue. Ils ne sortent guère de leurs diocèses ; c'est le corps le plus régulier de la prélature italienne. Je veux bien croire que leur résidence vient principalement de l'amour du devoir ; mais je n'eu soupçonne pas moins que la médiocrité de leur fortune y contribue aussi. ISous ne voyons point nos curés augmenter par leurs équipages les embarras de Paris.
Je partis heureusement très-matin d'Aquapendente, sans quoi j'aurais pu être arrêté long-temps par un torrent, au pied de la montagne de Radicofani , une des plus hautes de l'Apennin. Le lit en était à sec quand j'y arrivai, et je le traversai en chaise; il y avait quelques flaques d'eau dans les endroits les plus bas, ce qui n'empêchait pas des gens de pied de passer, au moyen de petits détours. Mais comme l'espace que remplit le torrent, dans sa force , est fort large , je les voyais se presser , et ce n'était pas !*aus raison. Les nuages noirs qui s'assemblaient, embrassèrent bientôt tout l'horizon , et à peine fûmes-nous passés, qu'il tomba un déluge avec des coups de tonnerre , tels qu'on les entend dans ces montagnes et entre des rochers qui réfléchissent et propagent la détonation. J'avais, en allant à Rome, éprouvé le froid le plus vif sur Radicofani , et à mon retour j'y essuyai le plus violent orage , qui dura tout le temps que nous mîmes à monter la montagne. Les éclairs effrayaient nos chevaux , et la pluie était si abondante , que nous étions comme dans un nuage épais , qui nous laissait à peine voir quatre pas en avant. Le ciel enfin s'éclaircit , et nous fîmes halte à une auberge isolée , un peu au delà du point où l'on commence à descendre.
De Rome à Florence on ne trouve de ville considérable que wSieune , propre et bien bâtie ; mais sa population ne répond pas à son étendue , ce qui prouve qu'elle a été plus florissante qu'elle ne l'est aujourd'hui. La société y est, dit-on , fort aimable; on y parle aussi purement l'italien qu'à Florence , et sans l'àpreté et l'accent guttural du Florentin. J'ai même observé que les villageois des environs s'exprimaient mieux qu'ailleurs.
J'arrivai de très-bonne heure à Florence le samedi, i5 avril. Après avoir pris mou logement dans une maison très-propre, sur
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le bord de l'Arno, j'allai voir le marquis de Barbantanne , notre inii)istre , avec qui je passai les trois jours que je restai à Florence. Je le; employai, par le plus beau temps, à voir ce qui mérite d'être vu, et surtout la galerie, où l'on pourrait rester buit jours de suite sans les regretter, et d'où l'on ne sort qu'avec le désir d'y retourner. Il y a des détails imprimés d'une partie des eboses qu'on y voit ; et, comme je crois l'avoir dit , je n'ai aucun dessein de copier ce qu'on lit ailleurs ; j'y recours moimême quand je veux me rappeler ce que j'ai vu , et je ne fais ce journal de mon voyage que pour ma satisfaction particulière et non pour l'impression.
M. d'Aubeterre avait écrit en ma faveur à M. de Rosamberg, son ami, premier ministre du grand-duc; mais, quand j'arrivai, j'appris qu'il était parti depuis deux jours , avec le prince, pour Irois semaines. J'en fus très-fâché, car j'avais principalement dessein de voir le grand-duc, dont j'avais entendu des éloges qui ne m'étaient passuspects. La plus grande des curiosités pour moi , c'est un prince digne de l'être. Il y en a assez de loués par des courtisans et des poètes : le grand-duc l'est par le peuple et les paysans; voilà les vrais panégyristes. Il vient d'affranebir les campagnes de la tyrannie de la chasse ; les laboureurs ne verront plus leurs moissons dévorées par les bêtes fauves ; in exultalione mêlent , et ailleurs, seminant in lacrymis.
Les spectacles n'ayant pas encore cessé à Florence , j'y vis l'opéra-bouffon , dont la musique est agréable , et les pièces mi- - Tables. Je n'en ai guère vu d'autres en Italie. Goldom est le premier et le seul qui ait commencé à imiter le théâtre français dans la comédie.
Je jjartis de Florence le mardi 22 avril , pour me rendre à Bologne , oii je séjournai jusqu'au lundi au soir , 4 de mai. J'avais remarqué , en passant les montagnes par où l'on arrive à Pictra-Mala , des preuves visibles d'anciens volcans , dont les l imputions sont antérieures à toutes les histoires ; et il en est aiiiM d'une grande partie de l'Italie. Un voyageur instruit , et tant soit peu attentif, en voit partout des vestiges , tels que des pierres pouces, des pyrites, des laves durcies, qu'on a prises pour des pierres de carrière ordinaire.
Bologne e^t dans un des plateaux de la plus belle culture et de la plus forte végétation ; et la campagne était alors dans son état le plus brillant. La saison et le temps engageaient à la parcourir; et j'en goûtai le plaisir. A l'égard du temps que j'ai passé >!;ms la ville, je L'employai exactement en homme de lettres. Ma première \ isile fut chez le vieux Zanotti , secrétaire de l'institut, • lui me reçut en confrère ; il me présenta ù tous les professeurs ,
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qui me comblèrent d'honnêtetés. L'un d'entre eux , nommé Pozzi, professeur de chimie, élève de Rouelle, m'offrit d'être mon cicérone dans Bologne , dont il me fit voir tout ce qui est digne de curiosité. L'institut seul suffirait pour honorer la capitale d'un Etat. C'est un palais qui renferme tout ce qui concerne 1rs sciences et les arts : astronomie , mécanique , physique , anatoinie , peinture , sculpture , bibliothèque , etc. , rien n'y est oublié en leçons et en modèles. La salle destinée à l'instruction des sages-femmes est un établissement qui devrait se faire dans toutes les villes qui peuvent entretenir un démonstrateur dans cette partie si nécessaire de l'art d'opérer. On voit dans une des salles de l'institut des modèles en cire, de grandeur naturelle , de toutes les manières dont l'enfant peut se présenter pour sortir de la matrice, et le professeur donne en conséquence des leçons sur la conduite que doit tenir la sage-femme dans tous les cas possibles. Les femmes étant admises dans les académies d'Italie , Laura Bassi occupe à Bologne la chaire de physique. Elle parle le français , et c'est en latin qu'elle donne ses leçons. Il y a peu d'années que la signora Agnèse , de Milan , professait les mathématiques avec éclat. Elle s'est depuis retirée dans un couvent d'un ordre très-austère. Le comte de Marsigli est le fondateur de l'institut, qui est lié à l'université et aux anciennes académies. Il y consacra sa fortune, et l'illustra par ses connaissances en tous genres. Le pape Benoit XIV , natif de Bologne, a donné à l'institut un nouvel éclat par ses bienfaits, et une protection éclairée. On sait que Bologne , quoique dépendant du pape qui y tient un légat , conserve une image de liberté et de république. Elle a un ambassadeur à Rome , et un auditeur de rote ; elle fait battre de la monnaie sur laquelle on lit : Bolonia docet ; témoignage public de son amour pour les sciences.
Le docteur Pozzi ne se contenta pas de me faire voir le palais, il me présenta aux personnes les plus considérables. Il y avait alors à Bologne un homme ou plutôt un personnage qui avait joué un grand et triste rôle à la cour d'Espagne ; c'était le castrat Farinelli, ce chanteur célèbre. Après avoir fait connaître son talent dans les principales cours de l'Europe, il s'était arrêté à celle d'Espagne. Le roi Ferdinand et sa femme s'étaient tellement passionnés pour lui , que sa faveur éclipsait le crédit des ministres. Aussi lous les princes qui avaient à négocier à cette cour s'adressaient-ils à lui , le comblaient de présens , lui écrivaient des lettres telles qu'ils en auraient adressées aux Ximenès et aux Ohvarès. Farinelli , assiégé par les courtisans , recherché par les ministres, décoré de l'ordre de Calât rava , ne négligea
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pas sa fortune ; mais, ce qui est sans exemple , il ne se laissa pas enivrer de la fumée de la faveur , parut toujours modeste , et respecta même les grands qui réclamaient sa protection. Un d'entre eux lui demandant un jour ses bontés : Voilà , dit-il , des expressions bien fortes pour les plaisirs que je puis faire : je vais , si vous le desirez, vous chanter une ariette ; c'est tout ce qu'un seigneur comme vous peut attendre de quelqu'un comme moi. Il disait quelquefois qu'il regrettait la vie libre et vagabonde qu'il avait menée avec ses camarades , et que des chaînes d'or n'en étaient pas moins pesantes. Cette façon de pen>er est d'autant plus étonnante , que ces êtres dégradés ont la plus haute opinion de l'importance de leur talent. La nature semble leur avoir donné , par compassion et pour consolation , la vanité la plus folle. Cafarielli dirait, en parlant de Farinelli , qu'il avait été premier ministre en Espagne, et ajoutait : 77 le méritait bien ; car c'est une voix admirable. La manière dont on traite les plus distingués de ces castrats doit aussi leur tourner la tête. La seconde daupbine ayant le goût de la musique italienne , on fit venir à Versailles Cafarielli , à qui l'on entretint , pendant son séjour , un carrosse et une table de six couverts, traitement exactement pareil à celui du confesseur du roi. Il ne ebanta qu'une fois en public : ce fut un oratorio , dans la chapelle du Louvre , le jour de la Saint-Louis , en présence de l'Académie Française , et son paiement fut une bourse de cent jetons. Sa fatuité , en fait des bonnes fortunes , était une chose curieuse. On ne pouvait s'empêcher de rire du contraste de ses prétentions et de son état , qui pourtant n'était pas méprisé par certaines femmes. Une observation à faire par un philosophe , est que de la multitude de ces castrats, voués et livrés uniquement à la musique dès l'enfance , il n'en sort point de bons compositeurs. On en doit inférer que ce dont on les prive , a de grandes influences sur les facultés de l'âme.
Farinelli , dans l'opulence, tient à Bologne une bonne maison , qui ne le sauve pas de la mélancolie. Affranchi de la cour à la mort de Ferdinand , il paraît aujourd'hui en regretter l'esclavage, comme il y regrettait sa liberté. Il prouve , comme Bussi Rabutin , que, m la cour ne rend pas heureux, elle empêche, après une longue habitude , qu'on ne le soit ailleurs.
On me proposa de me mener chez lui; mais, quoique j'aie autant de pitié pour les ministres disgraciés qui prennent si vivement leur état , (pie d'éloignement pour ceux qui sont enivrés de leur place , je ne crus pas devoir aller m'attrister avec Farinelli.
Je trouvai à Bologne un homme plus à plaindre qu'un vieux
castrat blasé. C'était le marquis de Govea, oncle du duc d'Aveiro exécuté avec une partie de sa famille , pour l'attentat commis sur le roi de Portugal. Quoique le marquis de Govea voyageât chez l'étranger lors du crime , il a été compris dans le châtiment par la perte de ses biens, et s'est fixé à Bologne , où il vil d'une modique pension que le roi d'Espagne lui fait , m'a-t-on dit, par compassion pour uu innocent qui a le malheur de tenir de trop près à une famille coupable , pour pouvoir jamais rentrer dans sa patrie. Je l'avais remarqué dans un café de la place du Palais , où s'assemblent , comme à Paris, lés nouvellistes et les désœuvrés de la ville , et où j'allais le matin prendre du thé , entendre discourir, et me mêler de temps en temps à la conversation. J'y repassais le soir , après avoir employé la journée à voir ce qui le méritait, les savans et les personnes les plus distinguées. Il y avait toujours dans les différentes salles de ce café un monde considérable. Le hasard m'ayant fait asseoir auprès du marquis de Govea , je vis qu'il avait l'ordre du Christ , et que ses habits n'annonçaient pas l'opulence. Je m'informai tout bas de son nom et de ce qu'il était. L'ayant su , je lui fis politesse , et liai conversation avec lui. Il y parut sensible; car, ayant appris que j'allais à Venise , il me donna , le lendemain , une lettre pour un particulier de cette ville , dont il avait tenu un enfant avant sa disgrâce , et chez qui je serais mieux qu'à l'auberge , dans le concours d'étrangers qui se rendaient à Venise pour le carnaval de l'Ascension.
Avant de quitter Bologne , je voulus faire une visite aux dominicains avec qui j'avais voyagé. Leur couvent peut être regardé comme le chef-lieu, la métropole'de l'ordre, puisque c'est là que leur saint Dominique est mort, et non enterré; car on comprend bien que tout fondateur d'ordre doit être canonisé et avoir son autel et non son tombeau, depuis saint Lldaric , première canonisation par Jean X^ I dans le dixième siècle, jusqu'à notre mère de Chantai, sur qui je pourrais parler, si je n'avais pas des amies à la Visitation. Je ne fus point tenté de brûler un cierge devant le fondateur de l'inquisition , patron des incendiaires : mais j'admirai sa chapelle , et entendis d'assez bonne musique. A propos d'inquisition , on prétend qu'à Toulouse les dominicains continuent de donner à l'un de leurs moines le litre d'inquisiteur. Si cela est, il n'y a rien de si étonnant que leur impudence, si ce n'est l'indulgence du parlement qui le souffre. Mais l'exemple des Calas prouve que ce tribunal est aussi fanatique qu'un moine ultramontain. Mes compagnons de voyage me firent le plus grand accueil , et me montrèrent les beautés de leur maison. Je les priai de me conduire à leur bibliothèque,
qui est assez nombreuse et dans un très-beau vaisseau. J'y remarquai beaucoup de bons livres. Mais le plus grand nombre est , comme dans tous les couvens , une armée de théologiens , de scholastiques, de mystiques, et de pareilles compilations. Je ne tirai aucun de ceux-là des tablettes ; mais j'en ouvris plusieurs de différentes classes , et je remarquai l'attention de mes conducteurs sur ce qui attirait la mienne.
De la bibliothèque nous allâmes à un lieu plus intéressant pour les moines , au réfectoire. Ils me firent voir ensuite leur cellier ; je n'en ai jamais vu de plus grand, ni de mieux garni. Je fus étonné d'une si grande quantité de vin chez une nation oii je ne crois pas avoir vu un homme ivre. Il y avait, dans une enfilade de caves, de quoi abreuver tous les chapitres d'Allemagne. On m'offrit de déjeuner; mais, devant partir le jour même, et n'ayant que le temps de faire préparer mes malles , je les remerciai , et allai à mon auherge , où j'avais ordonné mon dîner.
J'avais dessein de connaître toutes les façons de voyager en Italie ; et, quand ce n'eût été que pour me délasser des cahots de la route de terre , je voulus prendre place dans la barque du courrier qui part toutes les semaines pour Venise. Je m'y embarquai donc le lundi 4 mai , à huit heures du soir. Cette voiture n'est pas chère; trois sequins furent le prix qu'on me demanda, et que je donnai à ce courrier. On vogue toute la nuit sur différens canaux; car on passe de l'un à l'autre , et l'on change trois fois de barque jusqu'à Ferrare , oii l'on arrive le matin. J'eus le temps , avant de dîner , de parcourir la ville, et rentrai , vers trois [heures après midi , dans une barque qu'on remorque jusqu'à cinq milles de Ferrare. Là on s'embarque sur le Pô, dans une espèce de gabare pontée, où l'on passe la nuit ; el , le mercredi 6, nous arrivâmes, vers quatre heures après midi , à la vue de Venise. ?sous étions près d'entrer dans les lagunes , lorsqu'un \iolent ouragan nous força de jeter l'ancre; et, dès qu'd fut calmé , j'entrai avec le courrier dans un canot , et quatre bons rameurs nous firent bientôt arriver dans la ville. Je pris une gondole , qui me conduisit à la maison que le comte de Govea m'avait indiquée. Le maître, à qui je remis la lettre du comte, me parut avoir conservé pour lui le respect dû à la naissance et au malheur. Il me reçut très-bien, et j'y fus mieux que je n'aurais été ailleurs, toutes les auberges étant pleines d'étrangers qui se rendaient au carnaval de l'Ascension.
La barque du courrier étant entrée pendant la nuit, j'eus, dès le matin, tout ce que j'y avais laissé. Je me rendis chez M. Le Blond, consul de France, qui me fit toutes les offres possibles de M'niccs. J'allai do là nu palais de France . où il n'y
avait alors que M. Adam, secrétaire de l'ambassade, qui en usa avec moi aussi honnêtement que M. Le Blond. Le marquis de Paulmy , notre ambassadeur, était alors en France par congé. Mon dessein n'étant pas de faire des liaisons avec des Vénitiens «pie je ne devais jamais revoir, mais de satisfaire ma curiosité* sur le matériel d'une ville unique dans son genre, j'en trouvai toutes les facilités. Le comte Durazzo, que j'avais fort connu à Paris, se trouvait alors ambassadeur de l'empereur à Venise. Ayant su, par quelques Français , que je devais arriver , je ne fus pas plus tôt descendu à mon logement, que j'en reçus uii message jîour me faire compliment , et m'imiter à venir souper avec lui. Je voulus ni' excuser sur ce que j'étais en habit de voyage, et ne pouvais, en cet état, me présenter devant madame l'ambassadrice, dont je n'avais pas l'honneur d'être connu, et que le lendemain je me rendrais à leur palais. Je reçus un second message de la comtesse, qui iue fit dire qu'en quelque état que je fusse , elle me priait de venir. Je m'y rendis, et, dès ce moment, M. Durazzo fut mon principal guide pour parcourir Venise. Son palais , sur le grand canal , est magnifique , et meublé du meilleur goût. Il tient une excellente maisou , dont il fait parfaitement les honneurs, et dont l'ambassadrice, grande, belle et bien faite, est le principal ornement. Il a de plus , sur la place Saint-Marc , un casin meublé avec élégance , oii il se renferme les soirs avec sa société particulière , et ou il m'admit. Les Vénitiens les plus opuleus, et hommes de plaisir , ont aussi leurs canins , qui répondent à ce que nos gens à la mode appellent leurs petites maisons.
Quand j'aurais voulu former quelque liaison avec des Vénitiens , il suffisait de connaître leurs lois et leurs mœurs , pour juger que cela n'eût pas été possible, après celle que j'avais formée avec des ministres étrangers que j'avais trouvés chez \c comte Durazzo. J'en ai cependant vu de la première classe de la république, et en ai même reçu beaucoup d'accueil; mais ils étaient dans ce moment en nombre considérable à une fêle qu'ils donnaient au duc de Wurtemberg, et où je fus présenté. San-> celte circonstance, aucun de ces nobles ne m'aurait parlé tête à tête.
On sait combien le gouvernement vénitien est soupçonneux, et combien chaque citoyen, noble et citadin , craint de lui être suspect. Nul gouvernement n'est si despotique ni si sévère que cette aristocratie. La noblesse forme collectivement un despote, dont chaque noble, faisant une petite portion intégrante, est individuellement esclave. Il n'y a point de sultan plus redoutable qu'un despote immortel. Sans troupes, sans garde appa-
renie , l'ordre subsiste dans Venise sous l'aile de la crainte de l'inquisition d'Etat. Tout e^t fait pour l'inspirer. Les procuracies offrent de toutes parts des troncs sous la forme de masques de lion, avec des inscriptions qui, sous le titre de denoncie secrète , invitent les passans à dénoncer ténébreusement , et sans crainte de recherches , ce qu'ils savent , ou croient , ou veulent faire croire de contraire au gouvernement. Tous les sujets de délation sont articulés sur diflerens marbres. La première idée d'un étranger est qu'on doit être dans une inquiétude continuelle , au milieu d'un foule d'espions contre-espionnés. Cependant le peuple, proprement dit, n'est, ou ne se peut croire en aucun lieu, plus libre qu'à Venise. On conviendra, je crois, que l'être le plus libre est celui qui peut, sans la moindre contrainte, satisfaire tous ses désirs. Voilà exactement l'état du peuple , et surtout celui du bas peuple vénitien. Ses jouissances sont en proportion avec ses désirs , et ses désirs avec ses moyens. Borné aux seuls besoins physiques , ses idées ne vont pas plus loin. Il ne désire que ce qu'il fait, et fait tout ce qu'il désire. Il peut se livrer à tout ce qu'une police plus sévère sur les mœurs peut défendre ou modérer ailleurs. Le gouvernement a grand soin que la ville soit abondamment pourvue de vivres, et à un prix proportionné aux salaires. Le peuple a , de plus , une opinion de lui qui affermit son attachement et son obéissance au sénat , et dont son imagination est flattée : il se regarde comme l'appui et le défenseur de ses maîtres.
J'eus bientôt la preuve qu'un étranger , dès son entrée dans Venise , sans être contraint sur ses plaisirs , n'en est pas moins observé par le gouvernement. Peu de jours après mon arrivée, je fus présenté au duc de Wurtemberg, qui m'invita aux fêtes qu'on lui donnait; et , dès le soir, j'allai à une des assemblées , dont plusieurs des principaux nobles faisaient les honneurs. La conversation s'engagea entre eux et moi , et je vis qu'ils savaient déjà les lieux que j'avais parcourus , tels que les procuracies , l'arsenal, etc. Ils me demandèrent si je ne séjournerais pas tout, le temps du carneval d'été , pour voir la régate , fête qui se donne rarement , et dont on préparait le spectacle pour le prince. Cette régate est une course de gondoles sur le grand canal , avec des prix pour les vainqueurs. Des femmes et des filles sont admises à les disputer ; et j'en vis, sur de petits radeaux de planches, étroits , allongés et à fleur d'eau , parcourir en peu de minutes toute l'étendue du canal. Les concurrens pour les prix s'exerçaient journellement, et j'en avais si souvent été témoin , que je ne devais pas être fort curieux du vrai concours. Ma curiosité sur des objets plus importans étant satisfaite, je ne comptais pas
m'arrêter pour de simples spectacles. Je répondis à ceux des nobles qui me pressaient de rester que , mon congé de voyage étant limité, j'étais obligé de retourner en France. Sur quoi un d'entre eux. me dit. obligeamment, qu'il était tenté de me dénoncer aux inquisiteurs d'Etat, pour nie faire prolonger mon séjour.
Le duc de Wurtemberg était depuis quelques mois à Venise , et se proposait de s'y arrêter encore. Son goût pour les fêtes, les spectacles et les autres dissipations de cette nature, l'avait engagé dans de si prodigieuses dépenses , que les administrateurs de ses Etats travaillaient alors à le mettre dans une espèce de tutelle. A l'égard de son séjour à Venise , il ne lui était pas fort onéreux.
Lorsque des princes d'un certain rang se trouvent à Venise sans garder l'incognito , le sénat nomme quelques uns de ses membres pour les accompagner et subvenir à la dépense. Telle est la politique de cette aristocratie , qu'elle cliarge des postes et des emplois les plus onéreux ceux de ses membres qu'une opulence marquée peut rendre suspects de vouloir se distinguer trop de leurs égaux. Ceux à qui elle confie des gouvernemens , regimenti, leurs ambassadeurs même dans les différentes cours, ne reçoivent rien, ou reçoivent peu de la république. Elle a, de plus , l'attention de consulter à la fuis et la capacité et la fortune de ceux qu'elle cliarge d'une fonction. Si la longue durée de la constitution d'un Etat était la preuve de sa meilleure forme d'administration pour le bonheur des sujets, Venise l'emporterait sur tous les autres. Cette question serait un problème politique à résoudre.
11 n'était pas naturel qu'étant personnellement attaché au roi par ma place , je n'allasse pas à Parme faire ma cour à son petitfils. Je partis , dans ce dessein , de Venise, à minuit, le samedi 16 mai, par la barque de Modène. Les cahots qui m'avaient fatigué sur plusieurs routes, me faisaient préférer les voitures par eau, où j'avais la faculté de lire et d'observer, aussi bien que par terre, les pays que je traversais. On change de barque à la Polesine , ou l'on soupe pendant le déménagement. Le patron me fournissait un matelas ; de façon que je me trouvais encore mieux dans la chambre de la barque, que dans les lits dégoûlans des auberges de Rome à Naples. .Nous dînâmes, le dimanche, dans une auberge, sur le bord du canal. On arrive le lundi , vers cinq heures du malin , à Pontelago , où le courrier s'arrête quelque temps pour laisser ou prendre des envois. On passe, vers onze heures , du Pô dans le Panaro, et l'on dîne dans la barque. On arrive, vers dix heures du soir, au Final . dans le Modénais.
7oo VOYAGE
On y passe la nuit , et le mardi matin , un commis vient , moins faire la visite de la barque et des malles , que recevoir quelques paoles , que le courrier m'avertit de donner , et que je lui fis donner, sans même le regarder, l'argent étant la seule politesse que ces sortes de gens exigent. Quatre lieues avant d'arriver au Final , à Bondino, j'avais remarqué un pont de trois arches , nouvellement construit. Les culées , la base des deux piles , et les parois extérieures des ceintres sont de pierre ; le reste est en brique. Ce pont, fait et très-bien fait, l'a été en trois mois, par économie, aux frais des communes des environs, et n'a coûté que quarante-cinq mille écus romains , qui font à peu près quatre-vingt mille livres de notre monnaie. Cette légère dépense, une fois faite , en épargne au pays une infinité d'autres de détails journaliers, dont la masse était plus onéreuse, sans compter les embarras et les longueurs dans la circulation du commerce, et la communicationdes denrées. On ne voit, nullepart, exécuter aussi promptement et à si peu de frais qu'en Italie, des entreprises, soit de constructions solides, soit de décoration. Le théâtre de St. -Charles, à Naples, dont la cage et les escaliers sont en pierre, a été construit en moins d'un an, et celui de Paris en a exigé dix.
Le mardi, 19, je dînai , soupai et passai la nuit dans la barque; mais, dans le cours du voyage , j'en sortais pour me promener , en la côtoyant, dans les lieux où le paysage et la vue étaient les plus agréables dans cette belle saison. Il fallait que le patron fût content de moi, et que je ne lui fusse pas onéreux; car il me donna toujours du café après mon dîner; ce qui n'était pas du marché. Il n'y avait avec moi, de passagers, qu'un marchand de Parme , avec sa femme , et un enfant de six mois qu'elle allaitait. Elle était grande, d'une taille dégagée, jeune et assez jolie. Le mari , d'environ trente ans , était bien de figure, et avait eu de l'éducation; car il connaissait passablement les auteurs latms. Une mère tendre, jeune et allaitant son enfant, dont elle prenait le plus grand soin, était pour moi un tableau intéressant. Je lui fis cependant quelques représentations sur la manière dont elle soignait son enfant. Cette pauvre petite créature, emprisonnée dans son maillot, criait souvent. La mère n'y savait autre
liose que de lui présenter le téton, ou de lui donner de la théliaque. Je lui en vis prendre le premier jour près d'une demiboîte Cela me fit penser que cet électuaire n'est pas aussi échauffant qu'on le suppose, sans quoi l'enfant aurait eu les entrailles brûlées par un si fréquent usage; mais cela ne nie persuada pas que ce fût un bon régime. Je dis à la mère de le dé-
ager de son maillot; et, attendu la douceur du temps, d'essayej
de le laisser nu , avec toute la liberté de ses petits membres. Elle le fit, et l'enfant ne cria plus. Elle et le mari , d'après l'expérience, me remercièrent du conseil. Je crois que, dans la suite , la mère aura supprimé la thériaque et les entraves; et que, dans les temps moins doux, elle se sera bornée à couvrir et envelopper son enfant, sans l'emmaillotter. Je désire qu'elle ait indiqué à d'autres une méthode si simple.
Le mercredi 20, nous arrivâmes à Modène à portes ouvrantes par le plus beau temps, et très-chaud. La ville me parut riante et assez propre. Sans vouloir contredire ceux qui la qualifient de fangeuse , je me contenterai, à ce sujet, d'une réflexion que les voyageurs m'ont fait faire. Ils décident communément du climat , de la température , du beau ou du mauvais temps , suivant celui qu'il faisait quand ils passaient en différens lieux, et en font l'état habituel. Malheur aux villes qu'ils ont traversées par la neige , la pluie ou la grêle !
Depuis six heures du matin jusqu'à cinq heures du soir que je restai à Modène , si j'en excepte le temps du déjeuner et du dîner, le reste fut consumé dans les tracasseries des douanes d'entrée et de sortie. On s'en tire avec des paoles ; mais cela n'en est pas moins incommode , et c'est un des désagrémens du voyage d'Italie, par la multiplicité des petits Etats dont on peut quelquefois traverser deux ou trois dans le même jour.
Après avoir laissé passer le fort de la chaleur , nous prîmes , mes compagnons de voyage , mon domestique et moi , une voiture à quatre, qui nous mena coucher à Reggio, où nous fûmes assez bien traités. Nous en partîmes le lendemain , à la pointe du jour, et entrâmes dans Parme vers huit heures du matin. Aussitôt que j'eus pris un logement à la poste, j'allai chez le baron de La Houze , ministre de France, que je trouvai prévenu de mon arrivée, et dont , sans être personnellement connu , je reçus l'accueil qu'il aurait pu faire à un ami. Il envoya, sur-lechamp , chez le premier gentilhomme de l'infant, savoir quand je pourrais être présenté. Sur la réponse que je pouvais venir sur l'heure , je n'eus que le temps de m'habiller. Le baron vint me prendre dans son carrosse, et me conduisit au palais. Je fus donc présenté à l'infant , comme il se mettait à table. Il me retint pendant son dîner, et engagea la conversation, m'adressant souvent la parole. Plusieurs dames assistaient à son dîner : c'était le seul temps oii elles pouvaient lui faire leur cour jusqu'à ce qu'il fût marié. Je ne me retirai que lorsqu'il fut levé de table , et j'allai , avec le baron de La Houze , dîner chez lui , ou je trouvai très-bonne compagnie, et entre autres les pères Jacquier et Le Sueur, minime-, français - les meilleurs physiciens de l'Italie,
qui étaient venus de Rome passer quelque temps auprès de l'infant , et lui donner des leçons. L'abbé Frugoni , homme de beaucoup d'esprit, et quelques gentilshommes distingués étaient aussi du dîner.
L'après-dînée j'allai me promener dans les jardins du palais , où l'infant, m'ayant aperçu, me fit appeler. Il était entre son premier gentilhomme , son capitaine des gardes, et le chevalier de Kéralio, son gouverneur, gentilhomme breton, et du plus grand mérite pour élever un prince. L'abbé de Condillac , son précepteur , était aussi le meilleur choix qu'on pût faire. Le temps de ses fonctions étant fini , il était alors retourné en France , où il est entré depuis à l'Académie Française. Si l'on préjuge ce que sera le prince par ceux qui l'ont élevé , on n'en peut tirer qu'un favorable augure. Ils ont d'abord eu besoin , avant d'édifier , de détruire , dans leur élève , l'ouvrage des femmes , auxquelles son enfance avait été confiée , et dont il avait reçu les premières impressions. Ces espèces de gouvernantes sont , à peu près , les mêmes dans toutes les cours. On ne devrait les charger que du physique; et la vraie éducation doit se commencer presque à la naissance. Quoi qu'il en soit , j'ai trouvé dans l'infant beaucoup pins de connaissance des belles-lettres et des sciences, que dans nos seigneurs d'un âge plus avancé , et qu'on suppose les mieux élevés , si j'en excepte un Gisors , un Montmirail , un La Rochefoucault , les jeunes Noailles , et très-peu d'autres. Je cherche à m'en rappeler, et il ne s'en présente point dans ce moment à ma mémoire; j'en trouverais peut-être encore un peu, en cherchant beaucoup. Je ne serais pas si embarrassé s'il fallait nommer leurs contrastes. A l'égard du caractère de l'infant , les lettres que INI. de Lomellini en avait reçues, et qu'il m'avait communiquées à Gênes, durent me prévenir favorablement ; et je ne remarquai rien dans ce prince , en lui faisant ma cour, qui ne fortifiât mon opinion. J'ajouterai que l'infant , ayant su ce que j'avais dit de lui à la cour, à mon arrivée en France , écrivit une lettre que j'ai vue, et dans laquelle il mandait qu'il était très-sensible au bien que j'en disais, et qu'il espérait se conduire toujours si bien que je n'en écrirais point de mal comme historiographe. Jele désire ; car, en fait d'éloges les plus justes donnés à des princes , il faut prendre des dates, et fixer les époques. Pendant la promenade, où il nie permit de l'accompagner, nous voyions, de sa terrasse, le champ de bataille de Parme , qu'il raconta très-bien, détaillant les positions et les mouvemens des armées , comme il l'avait appris de son gouverneur , qui s'était trouvé à cette affaire. Lorsqu'il rentra dans sou appartement , il voulut que je l'y suivisse. J'y
restai à m'entretenir des affaires de France avec le chevalier de Krralio, pendant que le prince jouait une partie avec son premier gentilhomme et le baron de La Houze.
Un homme plus curieux à voir que beaucoup de princes , et sûrement plus rare , est le ministre de Parme , M. du Tillot. C'est un homme de la plus exacte probité , de la physionomie la plus ouverte , et qui , chargé de toute l'administration , a le travail le plus facile. Né d'une famille honnête , il fut d'abord premier valet de chambre du feu infant , gendre du roi. Ce prince, en ayant senti le prix, en fit son ministre, et se reposa absolument de tout sur lui. Il le fit marquis de Felino : et depuis le mariage du jeune infant , le roi l'a décoré du grand cordon de Saint-Louis. Le marquis de Felino ne devant sou élévation qu'à son mérite , il ne croit pas devoir être important , comme ceux qui doivent tout à la fortune. Les affaires ni les honneurs ne l'ont rendu ni triste ni fat. Il m'invita à dîner le lendemain de ma présentation à l'infant. Lorsqu'on fut levé de table , j'engageai la conversation avec lui sur ses opérations économiques , et l'on ne peut être plus content que je le fus de ses lumières et de sa facilité à les communiquer. Je lui dis , en le quittant , que j'étais charmé d'avoir vu et entendu le grand ministre d'un petit Etat. On pourrait souvent dire le contraire ailleurs. Plût à Dieu que l'infant le prêtât pour quelque temps à. . . ! Rien n'égale l'ordre que M. du Tillot a mis dans les finances. Tous les fonds assignés sont appliqués à leur objet , et rien n'est dû à la fin de chaque mois. Comme j'en parlais , à mon retour, avec éloge , un de ces hommes qui se piquent de voir tout en grand , et qu'on ne voit pas sous le même aspect, me dit qu'il y avait une grande différence entre l'administration des finances d'un Etat puissant et celles d'un petit. Ainsi , ajoutait-il , celui qui fait bien manœuvrer deux mille hommes ne commanderait pas une armée. Mais s'il va de la différence entre un grand et un petit Etat, il n'y en a pas moins entre les deux objets de comparaison de la finance et du militaire.
L'art de la guerre a bien des parties qui se perfectionnent par l'exercice, sans quoi il ne serait pas un art. Mais il exige de plus un génie particulier dans le général , pour préparer , saisir les circonstances, et varier les ressorts. Il n'y a point d'opération où les cas fortuits soient si fréquens , et qui exigent un parti plus prompt , souvent opposé au premier plan. Il fallait à Condé . dans ces occasions , ce coup d'œil d'aigle qu'on lui reconnaissait. Turenne , son rival de gloire, avait besoin de cette sagacité voilée par le flegme , qui lui faisait prévoir et s'asservir les événemens : c'était la poudre cachée qui ne se manifeste que par son explo-
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sion. 11 fallait qu'un homme si peu avantageux fût bien sûr de son plan pour dire , en parlant de Montécuculli : Pour aujourd'hui , je le liens. Le coup de canon , qui dans le moment enleva ce grand homme, emporta aussi son secret. Aucun officier ne put l'imaginer. C'est que , pour le deviner , il fallait le génie qui l'avait trouvé.
11 n'en est pas ainsi de l'administration économique. Probité , vigilance , esprit d'ordre et désintéressement personnel dans l'administration , plus de raison que d'imagination systématique : avec ces qualités , on gouvernera les finances de quelque Etat que ce soit ; il ne s'agit que de trouver , et on trouve quand on le cherche, un Sully , ou un du Tillot ; joignez-y un prince qui les laisse maîtres de leurs opérations. Il ne faut pas plus ni d'autres ressorts pour donner le mouvement à trois cents millions qu'à trois millions. Quand le fardeau est lourd , il ne s'agit plus pour le mouvoir que d'allonger le levier ; mais c'est toujours le même principe de force. Du Tillot eût été Sully en France ; Sullv n'eût été que du Tillot à Parme. Un autre genre déloge , et dont je ne connais point d'exemple dans l'histoire , c'est le soin qu'il prend d'instruire son jeune prince dans l'art de gouverner lui-même. On pourrait dire du ministre parmesan , qu'il travaille continuellement à se rendre inutile : bien différent de ces ministres qui ne s'occupent que du soin de perpétuer l'enfance ou l'inapplication des princes dont ils ont la confiance. Tous les matins , le premier travail de M. du Tillot est d'avoir avec l'infant une conférence dans laquelle il lui expose l'état des affaires, le parti qu'on doit prendre, et le pourquoi.
Pour faire mieux connaître l'intelligence de ce ministre , il faut considérer avec quel revenu il suffit à toutes les dépenses, et même à la magnificence de la cour. Les Etats de l'infant peuvent avoir quatre cents lieues carrées , dont la population passe cinq cent mille âmes. Ses revenus sont de trois à quatre millions, en y comprenant sept cent vingt mille livres que lui donnent , moitié par moitié , la France et l'Espagne.
L'archiduchesse Amélie, qu'il vient d'épouser , jouit, sur ces revenus, de trois cent cinquante mille livres de domaine. Le mariage s'est fait avec un genre de magnificence peut-être unique. On a fourni un habit de gala à tous ceux qui forment la cour, à chacun suivant son rang et son état, sans surcharger le peuple. Je ne douto pas (pie le futur mariage du dauphin ne coûte des millions, sans un acte de noblesse. Les dépenses seront folles , et le peuple paiera pour tous. En voilà beaucoup à l'occasion du ministre d'un petit Etat ; je serais plus court suv ceux d'un grand , en fait d'éloges.
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Le vendredi , je dînai chez ce ministre , en très-bonne compagnie ; il me mena ensuite voir les plans du nouveau palais qu'il fait construire pour l'infant. On ne peut employer plus d'intelligence et d'économie, sans nuire à la magnificence. De là , le comte Rezzonico , parent du pape , et gouverneur de la citadelle, m'y conduisit, et m'en fit voir toutes les parties.
Le samedi , je dinai chez le baron de La Houze , avec les pères Jacquier, Le Sueur et Pacciaudi. Ce dernier est théatin et bibliothécaire de l'infant. C'est un homme d'une grande érudition et de goût dans les lettres. J'appris de lui-même, qu'à la mort du cardinal Fabroni , il avait acheté quelques uns des livres de cette éminence, dans l'un desquels il avait trouvé la lettre originale du père Le Tellier , qui marquait au pape, qu'ayant assuré le roi qu'il y avait dans les Réflexions morales plus de cent propositions répréhensibles , il en fallait absolument condamner plus de cent , et que , pour cet effet, il en condamnait cent trois. Le pape ne pouvait donc pas faire moins que d'en donner une au delà de la centaine , sans quoi le père Le Tellier eût fait une assertion hasardée. On ne peut pas tirer plus juste. La lettre fut remise au cardinal Passionei , ennemi ouvert des jésuites , qui n'en garda pas le secret.
Le baron de La Houze voulut encore que je dînasse le lendemain chez lui, où il se trouva, comme la veille , quinze ou vingt personnes. M. de Leyre , secrétaire des commandemens de l'infant , homme de mérite , à qui l'on doit l'analyse de Bacon , m'invita pour le jour suivant ; mais je m'étais déjà engagé avec M. Kéralio. L'infant vint nous y voir pendant que nous étions à table , et entra dans la conversation tant que dura le dîner. Je revins encore le soir lui faire ma cour à son souper, et partis le lendemain matin , mardi 26. Je passai l'après-midi à Plaisance, où je couchai. La ville est assez belle, mais n'est pas fort peuplée. Parmi les choses remarquables qu'on y voit , les statues équestres d'Alexandre et de Rauuce Farnèse l'emportent sur toutes celles qu'on admire en ce genre.
Le mercredi , je me rendis à Milan , où je n'avais d'autre connaissance que le père Frisi , théatin , professeur de mathématiques. Je l'avais vu à Paris , où il avait reçu des gens de lettres l'accueil qu'il méritait , et il usa de représailles à mon égard, et voulut me présenter aux personnes les plus considérables de Milan , en commençant par le comte de Firmian , grand d'Espagne et gouverneur du Milanais, pour qui j'avais d'ailleurs une lettre de recommandation , la seule que j'aie acceptée dans tout le cours de mon voyage. Partout où nous avions des ministres, je n'avais besoin que d'eux .; et à Milan , je vis .
par la considération où le père Frisi y- était, que lui seul m'aurait suffi. La veille de mon départ de Parme , le comte Piezzonico était venu me voir et nie donner deux lettres , l'une pour le comte de Firmian , et l'autre pour une tante du pape. Je m'étais, en arrivant , logé au Pozzo, la meilleure auberge de Milan.
Le lendemain, jour de l'Ascension, j'allai chez le comte de Firmian , dont le palais , sur le bord du canal , est très-beau et meublé avec autant de goût que de magnificence. Je le trouvai au milieu d'une cour aussi brillante que nombreuse , et lui présentai ma lettre- Il la reçut poliment, et, plus obligeamment encore , la mit dans sa poche sans l'ouvrir, en médisant: Ces sortes de lettres ne sont pas faites pour vous : nous étions prévenus de votre arrivée. ; vous n'avez aucun besoin de recommandation ; f 'espère que vous voudrez bien dîner avec moi. 11 ajouta que M. le duc de Modène était absent ; mais que s'il eût été à Milan , il m'aurait vu avec plaisir , me connaissant de réputatation. Il n'v eut point de bontés dont il ne me comblât. Comme on ne devait se mettre à table que dans une heure ou deux, j'eus le temps de voir ses appartemens , et surtout sa bibliothèque, en très-bon ordre et fournie des meilleurs livres, tant anciens que nouveaux. Quand on \intnou:> avertir qu'on allait servir, je me rendis auprès du comte, qui avait retenu une vingtaine de ceux qui étaient venus lui faire leur cour. Après un excellent dîner, il y eut une heure de conversation générale, et, le comte s'étant retiré pour faire ses dépêches , deux des convives, le marquis Carpani et le père Frisi, me proposèrent d'aller voir le dôme ( c'est ainsi qu'on nomme la cathédrale) , édifice surchargé de figures et d'ornemens , dont l'ensemble m'a paru d'assez mauvais goût. Le jour suivant , je vis le château , la bibliothèque ambroisienne , le lazaret , etc.
Le marquis Beccaria, auteur de l'ouvrage dei Delitti e délie Pêne, que je comptais aller voir, me prévint, et nous eûmes ensemble une conversation au sujet de son livre. Après lui avoir fait compliment sur le caractère d'humanité qui l'avait inspiré , je ne lui dissimulai point que je n'étais pas de son sentiment >ur la conclusion qui tend à proscrire la peine de mort, pour quelque crime que ce puisse être. Je lui dis qu'il n'avait été frappé que de l'horreur des supplices , sans porter sa vue , en rétrogradant, sur l'énormité de certains crimps qu'on ne peut punir que de mort, et quelquefois d'uue mort terrible , suivant les cas. Je convins de la séVérité , à certains égards, de nos lois criminelles, telle que la question préparatoire j mais j'ajoutai, et je pense que, sans proscrire aucun genre de mort , il n'y aurait, pour la réforme de notre code criminel , qu'à fixer une
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gradation de peines , comme une gradation de délits. Il y aurait, sans doute , des délits qui ne seraient pas punis de mort , ainsi qu'iU le sont actuellement, mais il y a des crimes qui ne peuvent l'être d'une mort trop effrayante. La rigueur du châtiment est , dans certaines circonstances, un acte d'humanité pour la société en corps. J'entrai dans quelques explications , et je finis par donner à l'auteur les éloges que mérite son projet , qui peut être l'occasion d'une réforme dans le code criminel. Je crois cependant qu'on l'a trop exalté. Mais l'excès est l'esprit du siècle , et peut-être l'a— t— il toujours été du Français.
Ou est revenu , depuis quelque temps , de beaucoup de préjugés , mais on s'accoutume trop à regarder comme tels tout ce qui est admis. Dès qu'un auteur produit une idée nouvelle , elle est aussitôt reçue comme vraie ; la nouveauté seule en est le passeport. Je voudrais pourtant un peu d'examen et de discussion avant le jugement. Doit -on enseigner des erreurs aux hommes? La réponse sera courte. Jamais.
Doit-on les détromper de toutes? Ce serait la matière d'un problème qu'on ne résoudrait pas sans faire des distinctions. Il faudrait d'abord s'assurer si ce qu'on prend pour des erreurs en sont en effet ; et ensuite si ces prétendues erreurs sont utiles ou nuisibles à la société.
Je partis de Milan , le samedi 3o mai , dans un carrosse coupé, mou domestique à côté de moi. Le voiturin ne me demanda , porté et nourri , que cinq sequins vénitiens , que je lui donnai. Il est vrai que je lui faisais grâce du souper , que je ne stipulai jamais que pour assurer le gîte ; ce qui faisait que les voiturins, étant contens de moi, n'en agissaient que mieux. Cette façon de voyager à petites journées , dans les plus grands jours de la plus belle saison , et par un très-beau temps , me plaisait assez. Je n'avais, jusqu'à Turin , qu'à traverser des lieux qui ne méritent pas que j'y reste, et je jouissais de l'aspect de campagnes bien cultivées et dans le primevert.
Je vins, en sortant de Milan , diner à Bufalore, dans une ;iuLcrge au bord d'un canal navigable , et d'une eau si limpide qu'on distinguerait au fond une épingle. Je couchai à Novare , dînai le lendemain à Yerceil , couchai à Ligourne , et, le jour suivant , passant par Chivas , j'arrivai à Turin à la meilleure auberge , et à l'heure où l'on allait se mettre à une table d'hôte pour diner. J'y pris place avec douze ou quinze officiers et autres. Après le repas, qui fut assez bon, je profitai de la beauté du jour pour une promenade sur les remparts et à la citadelle. En rentrant le soir . j'envoyai chez M. le baron de Choiseul pour savoir à quelle heure il serait visible le lendemain. Pour
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réponse , il m'envoya un valet de chambre m'inviter à souper chez lui avec le marquis de Paulmy, qui venait d'arriver de France , retournant à l'ambassade de Venise , le même jour que j'arrivais aussi à Turin pour retourner en France. J'étais dfjà déshabillé , et chargeai le valet de chambre de mes excuses pour M. de Choiseul, et de lui dire que j'irais le lendemain lui rendre mes devoirs. Je n'y manquai pas; j'y trouvai M. de Paulmy ; et, comme il était de très-bonne heure, nous laissâmes, après une courte visite, M. de Choiseul à ses affaires, et employâmes la matinée à voir le palais et les appartemens du roi. Nous revînmes dîner chez M. de Choiseul. Notre aprèsdînée fut consacrée au muséum, à l'université; nous allâmes de là aux archives , qui sont dans le plus grand ordre. C'est dans une des pièces qui les renferment , que nous vîmes la table isiaque , si connue par les gravures qui en ont été faites.
Le jour suivant, nous fîmes, M. de Paulmy et moi , différentes courses dans la ville , et revînmes dîner chez M. de Choiseul, comme le jour précédent , avec plus de vingt personnes , hommes ou femmes , de la principale noblesse. Nous allâmes , après dîner, au château de Stupinigi.
Le roi était alors à la Vénerie , et je devais lui être présenté. Mais il était malade ; et , ne prévoyant pas quand on pourrait le voir, je ne voulais pas, dans cette incertitude, m'arrêter long-temps à Turin. Un voyageur qui a satisfait les principaux et les vrais objets de sa curiosité, et qui revient dans sa patrie, e-^t un peu impatient d'y arriver , et un Français l'est peut-être plus qu'un autre, surtout si ce Français revient à Paris , que la plupart des étrangers quittent avec peine. Il faut que le séjour en soit bien séduisant, puisqu'il guérit de la maladie du pays , c'est-à-dire du désir naturel de retourner vivre ou mourir dans le lieu de sa naissance, ceux même qui y seraient avec le plus d'avantages. Je crois cependant, si j'en juge par moi-même , qu'il y a peu de provinciaux fixés , par état et avec agrément à Paris , qui ne soupirent quelquefois après le pays natal. Le paysan le plus malheureux est si attaché à la terre où il est né, qu'il ne la quitte qu'avec désespoir. Les émigrations sont les plus fortes preuves de la misère d'un État.
Ne voulant pas prolonger mon séjour à Turin , j'arrêtai une chaise de voiturin pour partir le jeudi , 4 jnin . après dîner , parce que j'étais convenu avec M. de Paulmy d'aller le malin voir la Superga , à une demi-lieue de Turin, sur une montagne couverte du bas jusqu'au haut de vignes, de bosquets , d'arbres et d'arbustes , et assez escarpée pour qu'on n'y puisse arriver que par un chemin tracé en zigzag. Nous y allâmes avec plu—
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sieurs officiers, qui offrirent de nous accompagner. Quoique nos carrosses fussent à six chevaux , nous fûmes une heure à monter. Mais les cochers et les postillons , voulant apparemment briller à la descente, eux et leurs chevaux , nous ramenèrent avec une telle rapidité, qu'une roue sortit de l'essieu d'un des carrosses, qui fut renversé et traîné quelque temps sur le côté. Heureusement, ni maîtres ni valets ne furent blessés. Par un autre bonheur, cet accident arriva à la voiture qui nous suivait ; car si elle nous eût précédés, la nôtre nous eût emportés dessus : les deux se seraient brisées ensemble , et nous aurions tou^ couru les plus grands risques.
La Superga consiste en une église desservie par un chapitre noble , et un corps de bàtimens; le tout élevé avec une magnificence royale. C'est l'accomplissement d'un vœu que fit le roi Victor, en 1706, lorsqu'assiégé dans Turin , il se voyait près de perdre ses Etats par la prise de sa capitale. Dans la consternation où il était , il promit à une madone qui avait une petite chapelle sur la montagne, de la loger mieux si elle le délivrait des Français. La vierge l'exauça, et il lui tint parole. A juger de ses alarmes par la magnificence de la fondation, elles n'étaient ni médiocres ni mal fondées.
Si le duc d'Orléans, général de l'armée en apparence, mais en tutelle sous La Feuillade , gendre du ministre Chamillard , eût été maître des opérations , il aurait pu rendre le vœu nid. Toute la France est encore persuadée que La Feuillade avait promis à la duchesse de Bourgogne , fille de Victor , de faire échouer l'entreprise. D'une autre part , le peuple de Turin croit fermement , et raconte encore aujourd'hui volontiers à ceux qui écoutent , avec autant ou plus de foi que moi , les récits merveilleux , que la vierge , depuis la promesse de Victor , parait et renvoyait de la main , dans le camp des Français , tous les boulets de canon tirés contre la ville. C'est convenir qu'on ne pouvait la sauver sans miracle, et je le crois ; reste à savoir qui l'a fait.
Le maréchal de Villars, général de l'armée de France, dans la guerre de 1733, étant à Turin, alla voir la Superga. Le supérieur de la maison qui le conduisit dans l'église, lui montrant la belle figure en marbre de la vierge, à qui il attribuait le salut de la ville : Elle ressemble parfaitement , dit le maréchal , à la duchesse de Bourgogne. Le mot était plaisant ; mais ce qui me le parut autant , fut que le supérieur actuel , avec qui je voyais cette vierge, me parla lui-même de cette ressemblance; à quoi je répondis, en souriant , que tous les Français en jugeaient ainsi.
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On sait que le maréchal mourut, en 1734, à Turin; et l'on prétend qu'un moment avant d'expirer, apprenant que le maréchal de Berwick venait d'être tué d'un coup de canon au siège de Philisbourg, il dit: Cet homme-là a toujours été heureux. Le mot est bien dans le caractère de Villars, qui mourait dans son lit à la tête d'une armée ; mais je doute qu'il ait pu le dire. Il n'est guère possible qu'il ait appris à Turin , le 17 juin, jour de sa mort, celle de Berwick , tué le 12 en Allemagne. Il est très-commun qu'en toutes circonstances le Français laisse échapper des traits qu'on attribue à ceux à qui ils conviennent le mieux. Nous avons , à cet égard , fait une perle dans la duchesse d'Orléans (Conti). Comme elle disait quelquefois des mets plaisans et hardis , on lui en attribuait aussi plusieurs qu'elle voulait bien adopter, parce qu'ils auraient été dangereux dans toute autre bouche que la sienne .
Je ne dois pas oublier que le corps du maréchal de Villar.est encore eu dépôt à Turin , sans que sa famille ait eu le cœur de le faire transporter en France , quoiqu'elle ait eu la plus riche succession , et qu'elle en tire toute sa gloire.
La Superga étant, comme l'Escurial , l'accomplissement d'un vœu, a eu aussi la même destination. Philippe II , en mémoire de la bataille de Saint-Quentin , gagnée sur les Français le jour de S. Laurent, i55~ , fit bâtir l'Escurial , dont la distribution des édifices et des cours est dans la forme d'un gril. L'église des hiéronymites , qui en représente le manche , est le lieu de la sépulture des rois d'Espagne.
Le roi Yictor destina pareillement la Superga à sa sépulture et à celle de ses successeurs. Son corps y est en dépôt dans une chapelle , en attendant qu'on élève son mausolée , dont les marbres sont rassemblés , façonnés , sculptés et prêts à être réunis et mis en œuvre.
La population de tous les Etats du roi de Sardaigne est d'environ quatre millions d'âmes : savoir , trois pour le Piémont et la partie d'Alexandrie, quatre cent mille pour la Savoie , et autant pour la Sardaigne. Les revenus de l'Etat montent à vingt-cinq millions de notre monnaie. Tout le Piémont est cultivé comme un jardin , et le paysan m'a paru logé, vêtu et nourri ; ce qui est toujours ma règle pour juger d'une bonne administration. On voit , dans les montagnes de la Savoie , quel parti un peuple laborieux peut tirer du sol le plus ingrat.
L'état militaire est actuellement de vingt mille hommes, presque tous d'infanterie; et on le porte jusqu'à cinquante mille en temps de guerre.
A l'égard du gouvernement , le roi y tient lui-même le timon
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de l'El at. Il donne audience à quiconque a des plainte- à lui porter, et rend justice, même contre ses ministres, qui ne sont que ce qu'ils devraient être partout , exécuteurs exacts des ordres du souverain. Ou n'entend point là, comme ailleurs, dire : Ah ! si le roi le savait ! On peut tout lui apprendre , et l'on est sur de n'obéir qu'à lui. Lu homme opprimé par un ministre , sousministre , intendant, commis, etc. , n'est point obligé de se consumer eu frais de courses , de séjour , d'argent , de patience, et quelquefois d'humiliations, pour obtenir , je ne dis pas justice , mais audience. Les ministres ne sont pas à Turin , tels que certains des nôtres à Versailles et à Paris , invisibles comme Dieu, et sourds et muets comme des idoles. La bureaucratie , déjà ancienne parmi nous , serait un mot barbare à Turin. Le roi de Sardaigne , homme d'un très-grand sens , aurait de la peine à le comprendre , et encore plus à souffrir qu'il signifiât quelque chose chez lui.
Si sa manière de gouverner nous paraissait extraordinaire , sa cour ne le paraîtrait pas moins à ceux qui habitent la nôtre. Ils ne concevraient pas qu'on fût obligé d'avoir ou de montrer des mœurs , de cacher des intrigues , au lieu de les afficher. Ils trouveraient peu de dignité dans une cour qu'ils regarderaient comme un couvent. Le roi mange avec sa famille , et ne croit pas devoir multiplier , dans le même château, des maisons don!; il faut toujours que le peuple paie l'entretien. Les charges à cette cour sont peu lucratives, et n'en sont pas moins recherchées. Il sulfit auxcontendans qu'elles soient honorables. Toutes les dépenses du roi de Sardaigne sont appliquées aux vrais besoins de l'Etat ; et ce n'est qu'ainsi qu'on fait refluer dans le peuple tout l'argent qu'on y a puisé , et qu'il peut de nouveau payer les impositions.
rSous dînâmes, au retour de la Superga , chez M. de Choiseul, en aussi nombreuse compagnie que les jours précédens. J'y trouvai entre autres le comte d'Ericeiro , ambassadeur de Portugal , petit— fils de celui qui traduisit en vers portugais l'Art poétique de Boileau. Je l'avais fort connu à Paris, où je le voyais souvent chez la belle princesse de Rouan , dont il était parent. Vvaut su (jue je partais au sortir de table, il envoya, pendant le dîner, garnir ma chaise de vin de Sétubal et de Marasquin. Jl était assez tard quand le dîner finit , et je ne pus aller coucher qu'à Sl.-Anibroi-e. Je remarquai, dès le soir, et la suite du voyage m'a confirmé, que les voiturins de Turin à Lyon traitent mieux les voyageurs que ne font ceux qui parcourent l'Italie. Peut-être cela vient-il de l'ordre qui règne dans l'administration
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du roi de Sardaigne. Quand les premiers ressorts d'un Etat sont bien réglés , cela s'étend de proche en proche sur les objets mêmes qui n'attirent pas l'attention du gouvernement. Le vendredi , 5 juin , je tarversai Suze , et allai dîner à la Novalèze. C'est là qu'on démonte les voitures pour les transporter à dos de mulets à Lanebourg, au delà du Mont-Cénis. La même opération se fait à Lanebourg , pour ceux qui vont de France en Italie. On a le choix, pour ce passage , d'un mulet, ou d'une chaise de paille portée sur deux bâtons. Le trajet de la Novalèze à Lanebourg , qui est de cinq lieues , se fait en quatre à cinq heures ; et mes porteurs qui se relayaient souvent sans s'arrêter , marchaient aussi lestement à la montée et à la descente, qu'ils l'auraient pu faire dans les rues de Paris. Ils ne font, dans tout le trajet, que trois ou quatre pauses assez courtes. On monte l'espace de deux lieues. Le plateau qu'on traverse ensuite en a à peu près autant dans sa longueur , et la descente à Lanebourg , n'étant que d'une lieue , est si rapide, que, dans le temps où toute la montagne est couverte de neige , on descend en moins d'un quart-d'heure , sur un traîneau , d'une hauteur où l'on ne parvient en montant qu'en deux heures de marche. Il s'en faut bien qu'après celte descente on soit à Lanebourg au niveau commun des terres ; car, à quelques inégalités près, on continue de descendre jusqu'à ce que l'on soit sorti de la Savoie. Quelque élevé que soit le plateau du Mont-Cénis , il n'est pas étonnant qu'étant dominé par des montagnes très-hautes , toujours couvertes de neige , il s'y soit formé un lac. Il peut avoir une lieue de circonférence ; il est de la plus belle eau , et trèsprofond vers le milieu. Je m'arrêtai à considérer ces lieux qui offrent le tableau des ruines du monde, pendant que je faisais rafraîchir mes porteurs à une espèce d'auberge. L'hôte vient en prendre possession vers la fin du printemps , lorsque la fonle des neiges a découvert la verdure. Ce n'est pas qu'il n'y fit encore assez froid , quoique ce fût au mois de juin , et que le ciel fût sans nuages. Les cavités qui se trouvent dans plusieurs endroits du plateau étaient pleines de neige , et mon domestique me fit remarquer de la glace où il passait sur son mulet sans la rompre. La température est en effet sur les monts très-différente de celle de la plaine. En partant de la Novalèze à midi , qui n'est nulle part le moment le plus chaud du jour, nous éprouvions un froid très-vif; et entre une et deux heures, ce qui est partout le paroxisme de la chaleur, le froid se faisait sentir par degrés à mesure que nous montions, au point que je fus obligé de prendre ma redingote. Comme on m'avait parlé de la bonté
des truites qu'on pèche dans le lac <lu Mont-Cénis , j'en fis prendre et apporter pour mon souper à Lanebourg , et les trouvai telles qu'on me l'avait dit.
Le passage du Mont-Cénis , dont tant de voyageurs parleur comme d'une entreprise , n'est ni dangereux ni effrayant. Il y aurait , sant doute , du péril à le passer pendant que les neiges tombent , ou dans les grandes fontes , quand on peut craindre les lavanges; mais tous ces dangers sont communément prévus par les gens du pays. Ils en préviennent les voyageurs , et les porteurs ne s'exposeraient pas. Il n'y est guère arrivé de malheur que par une imprudence volontaire , et l'on ne doit pas supposer de danger à faire ce que font journellement tant de gens naturellement timides. La corniche qui fait partie du chemin de Savone à Gênes , bordée de précipices , est plus effrayante à la vue que le passage du Mont-Cénis.
Le samedi six , nous couchâmes à Saint-Michel , après avoir fait une halte en chemin. Le dimanche, 7, jour de la Pentecôte , nous passâmes à Saint-Jean-de-Maurienne , dînâmes à la Chambre, et allâmes coucher à Aiguebelle. Nous en partîmes le lundi, 8, pour aller dîner à la vue de Montmélian , à un hameau ou nous fûmes très-bien traités. La couchée fut à Chambéri. Un banquier de Rome m'avait joint à Aiguebelle, et nous fîmes route ensemble jusqu'à Paris. Le mardi , g, passant aux Echelles, je dînai au Pont-de-Beauvoisin , gardé, du côté où l'on sort de la Savoie, par des soldats piémontais , et de celui où l'on entre en France , par des Français. Les commis de cette douane frontière , qui sont très-attentifs à tout ce qui se passe . arrêtèrent ma chaise, et commençaient à détacher mon bagage. Le chef ayant, par hasard ou par curiosité, jeté les yeux sur mon passeport que je déployais pour le montrer au commandant de la place , dit à ses commis de rattacher les malles qui étaient encore derrière la chaise , et ajouta , en s'adressant à moi , que mon nom lui était connu , et que , s'il l'avait su d'abord , on ne se serait pas mis en devoir de me visiter. Je le remerciai fort de <es politesses , et remontai en chaise. En traversant la place . j'aperçus , au milieu d'une troupe d'officiers , un homme que je jugeai être le commandant et qui l'était en effet. Je remis pied à terre , et lui présentai mon passeport signé du duc de Choiseul, ministre de la guerre et des affaires étrangères. A ce nom , tout militaire fléchit le genou ; aussi le commandant, l'ayant lu et le trouvant conçu eu ternies assez obligeans pour moi , me h rendit avec des compliment qui ne l'étaient pas moins. Après diner, nous allâmes coucher à la Tour du Pin. Le lendemain .
mercredi 10 , nous allâmes dîner à la Verpillière, et j'arrivai
à Lyon vers cinq heures.
A peine étais-je arrivé à l'hôtel garni du Palais-Royal , que j'y reçus la visite de l'intendant, M. Bâillon. J'allai ensuite en faire une à l'archevêque, mon confrère à l'Académie Française. Il voulait me loger à l'archevêché , et envoyer chercher mes malles à l'auberge ; et j'eus peine à obtenir qu'il m'y laissât pour le peu de séjour que je devais faire à Lyon. Je restai à souper avec lui : le lendemain j'y dînai ; le jour suivant , chez l'intendant. Le samedi, i3, je partis de Lyon par la diligence , et arrivai à Paris le mercredi , 17 , veille de la Fête-Dieu.
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