LETTRE PREMIÈRE
A M. Abeille.
Toulon , le 6 décembre 1 7G6'.
J E suis ici depuis trois jours , mon cher ami. M. Hurson , intendant de la marine , le commandant du port et tous les officiers voudraient nous y retenir tout l'hiver, qui n'en est pas un ici. Je retourne cependant demain à Marseille; peut-être revieudrai-je encore ici , d'où je partirai pour Antibes, ou je m'embarquerai pour Gènes. Je vous écrirai des difl'érens séjours. Nous avons partout reçu le plus grand accueil.
;a8 LETTRES.
Huit jours après vous , nous savons tout ce qui se passe à Paris. Voilà doue M. de La Chalotâis à la Bastille ! il n'y aura que les accuses qui sauveront leur honneur de celle effroyable affaire. J'ai le plus grand désir que vous m'envoyiez le journal que je vous ai demandé , lorsque je serai en état de vous donner une adresse. On parle ici avec de justes éloges de M. de Montigni et de M. de Montron : je n'en suis pas surpris. Yoici ma seconde lettre (i) ; marquez-moi le nombre que vous en aurez reçu, pour que je sache si tout vous parvient. Je ne vous répéterai plus les complimens et amitiés dont je vous chargeais dans ma première : cela soit dit une fois pour toutes : Trale et me ama.
Au même.
Gènes, le 22 décembre i'jGG.
J F. suis ici depuis plusieurs jours , mon cher ami , et j'en pars aujourd'hui pour Rome , où je serai avant que vous receviez ma lettre. Vous pouvez donc m'adresser actuellement, par la voie de M. Jeannel , tout ce que vous voudrez. Mon adresse peut être indifféremment, ou chez notre ambassadeur, ou chez le directeur de la poste à Rome, au choix de M. Jeannel : je veillerai à l'un et à l'autre entrepôt. Je n'ai pu me dispenser de m'arrêler ici huit jours, par l'accueil qu'on m'y a fait. Notre ministre ne voulait pas que j'eusse d'autre maison que son hôtel ; et M. de Lomellini, ancien doge , m'a reçu comme un frère. Nous avons bu ensemble à nos amis de Paris. D'Alembert pense bien qu'il n'a pas été ou* blié. Faites-lui , je vous |>rie, grande mention de moi , et bien des amiliés pour celle qu'il me fait lui-même de tenir notre froid registre. Ne m'oubliez pas auprès de mademoiselle Qumault , la bonne Olympe , toute votre famille et du Tartre, qui se chargera de tous ceux de mes amis que vous ne connaissez pas. Il sait à quel degré j'en suis avec chacun.
Vous devez avoir le journal de M. de La Chalotâis. Je ne vous demande point de me l'envover ; mais gardez-m'en un, et m'en dites votre avis et son effet. Si vous voyez actuellement sa respectable fille, mettez-moi à ses pieds. Ou m'avait recommande , en parlant, la prudence sur cette affaire. Mais j'ai peu de vocation pour cette vertu-là : j'ai préféré le courage de l'amitié. J'ai parlé comme je pense , à tout ce que j'ai rencontré, et j'ai eu la satisfaction de plaire à tous les questionneurs. Bon jour . mon cher ami. J'aie iterùm et me mua.
(1) L;i première n'est poini parvenue
LETTi; - LETTRE III.
Au même.
Rome, 28 janvier 17G7.
J F. ne vous demande , mon cher ami , d'autres nouvelles de France que sur nos amis et nos sociétés. A quinze jours lires, je suis aussi bien instruit que vous , et quelquefois mieux, grâces à la confiance dont m'iiouore notre ambassadeur. Je ne saurais trop m'en louer; il nie dit hier que je réussissais très-bien dans Rome, et qu'il l'avait mandé en France aux ministres et à d'autres; cependant je me mets aussi à l'aise ici à table et ailleurs qu'à Paris.
Il m'est impossible d'être de retour plus tôt qu'en juin. Si j'écrivais mon voyage , il ne ressemblerait à aucun autre, et n'en vaudrait pas moins : je remets cet ariicle-là pour nos dîners du samedi. Rome e-t certainement digne de curiosité , et même d'un examen réfléchi : mais, pour se fixer, Paris l'emporte supérieurement , et à tous égards , sur l'Italie , l'Angleterre , etc. Je me porte à merveille ; el la saison s'adoucissant journellement , j'espère me sauver des rhumes auxquels je suis sujet l'hiver, puisque je me suis tiré de l'Apennin, où j'ai éprouvé le plus grand froid que j'aie éprouvé de ma \ie. Je vous parlerai, à mon retour , du physique et du moral de ce pays-ci. Je voudrais que les états durassent six mois , pour trouver à Paris notre ami Bellangerais. Il me semble que les lettres- patentes sont des lettres de grâce accordées aux accusateurs. Mandez-moi s'il y a d'autres exilés, et oii ils sont. Qu'est devenu Le Boucher? Au diable le papier sur lequel j'écris ! Il n'a pas plus d'àme que les gens du pavs.
Je reçois dans ce moment une lettre de la comtesse d'Oxford . qui veut que je loge chez elle à Naples ; et , quelque goût de préférence que j'aie pour les auberges , je serai peut-être obligé d'accepter , attendu le déluge d'étrangers qui inondent Naples . par l'interdiction du carnaval et des spectacles à Rome. Cela peut être d'un saint pape ; mais cela est sûrement d'un sot prince. Je vous parais un peu léger en style. Rassurez-vous : le peuple crie hautement contre celui dont il reçoit la bénédiction à genoux dans la rue et dans la boue. Vous croyez bien que les gens propres , el je le suis beaucoup, évitent sa rencontre . quand il pleut. La semaine sainte ramènera ici tous les déserteurs. L'afïluencey sera si grande que je garde mon logement pendant mon absence , pour en être sûr. A propos de logement , on m'en destine un à l'inquisition de Civita-Vecchia. Si j'y vais , raturez-vous encore : le père dominicain , premier in-
73o LETTRES.
quisiteur , nia pris en affection sur ce qu'on lui a tlit de moi, et veut me loger , comme il a déjà fait à l'égard de quelqu'un qui me ressemblait beaucoup : ce qui n'empêche pas que je ne sois fort bien venu ici , au collège romain , chez les jésuites ; car eux et les dominicains non contentur. J'ajouterai qu'à quelques petites et honnêtes discrétions près , je ne me suis masqué nulle part. En voilà bien assez pour un écrivain ennemi de l'écriture. Je n'ose m'informer de l'état de notre malheureuse et respectable mademoiselle de La Chalotais. Mais , si vous avez par vous ou par d'autres quelque correspondance avec elle , soyez l'interprète de mes sentimens que vous connaissez. Taie iterùm.
Ma mère me fait mander que , dans les circonstances présentes , elle approuve fort mon voyage : cela n'est pas d'une tête centenaire. Quel plaisir j'aurai à la revoir !
Donnez-moi des nouvelles de tous nos amis, et longuement , en cahier. On me mande qu'on dit à Paris que je suis exilé.
Au même.
Rome, le 4 janvier 1767.
vjroyez-vous donc que ce soit aux exilés à écrire ? Je n'ai encore reçu qu'une seule lettre de vous. Je ne vous demande aucune nouvelle de gazette, ni même des états, dont nous recevons ici un journal aussi exact que celui de notre ami. Je veux que vous me parliez de nos sociétés et de mille riens si agréables à trois cents lieues.
Après les pluies abondantes des premiers jours de janvier , nous avons eu quelques petites gelées les matins , et depuis huit jours le plus beau mois de mai. J'en profite pour parcourir les ruines. Si monsieur votre frère était ici , la tête lui en tournerait ; il se joindrait sans doute aux dessinateurs qu'on rencontre dans les places, les débris des temples et les vignes, sans que le peuple y fasse seulement attention , tant il y e^t fait.
Je fus, hier , présenté au pape avec qui je m'entretins plus d'une demi-heure aussi à mon aise qu'avec l'intendant de Bretagne. Il finit par se faire apporter un chapelet qu'il me donna , et que je reçus en lui baisant la main , ce qui le fit rire en regardant les assistais : j'appris, en sortant, que c'était de ma familiarité , attendu qu'il n'y a que les cardinaux qui aient ce privilège ; tout autre ne bai»>e que sa mule, ce que j'avais fait en entrant. M. l'ambassadeur me dit que le saint père m'avait donné une marque de distinction. En effet, de tous les présentés.
je suis le seul depuis deux mois à qui il ait donné le chapelet : c'est qu'il connaît bien ses ouailles. La présidente de Langle en sera peut-être jalouse ; car il y a eu bien des intrigues pour le sien.
Sachez un peu de d'Alembert pourquoi Thomas n'est pas encore reçu.
Au même.
Naples , le i4 février 17G;.
epuis le départ de votre lettre , mon cher ami , vous devez en avoir reçu deux de moi : daus la dernière , je vous parlais de ma présentation au pape , et vous faisais des reproches de votre silence. Voilà l'inconvénient d'une correspondance éloignée. Quoi qu'il en soit , écrivez-moi toujours à Rome par la voie de M. Jeannel ; j'y serai de retour avant votre réponse à celle-ci.
Je ne puis vous peindre la beauté de la position de jNaples, la douceur du climat et la fécondité du sol. A peine quelques jours du commencement de janvier diflerent-ils d'un beau mois de mai de France ; et le mouvement de la mer tempère, m'at-on dit , les chaleurs de l'été que la beauté de l'hiver me faisait supposer. Ver ibi peryelmim. Nous avons ici tous les légumes et les fleurs de l'été. Pour surcroit d'agrément , j'ai trouvé une Anglaise de ma connaissance, riche, et que la beauté du climat a engagée à s'y fixer; elle n'a jamais voulu me laisser à l'auberge : son hôtel ou palais domine le port et la ville , et l'appartement qu'elle m'a forcé d'occuper est en face du Vésuve et de Portici que je vois aussi distinctement que s'il n'était qu'a mille toises ; il est cependant à deux lieues et demie ; mais n'avant que la mer entre le volcan et mes fenêtres , je crois y toucher : il fume le jour, et jette quelques feux que je n'aperçois que la nuit. Depuis huit jours cela augmente , et l'on croit qu'il se prépare une éruption : je le voudrais ; comme mon Anglaise a sa maison de plaisance à Portici , au pied du Vésuve , elle compte m'y mener, et je ferai alors votre commission sur la Ia\e.
L'affaiblissement de ma mère , dont vous me parlez , me fait tout craindre ; et , quoique son âge doive me préparer à l'événement , je me flatte toujours de la voir encore une fois. Je vous embrasse de tout mon cœur. Quelque plaisir que j'aie à vous écrire, c'est pourtant avec humeur que je pense que je n'aurai votre réponse que dans cinq semaines révolues. Envoyez à UeJvétius la lettre que je lui écris sur Ja mort de sa mère.
in
73a LETTRES.
Au même.
Na>>les , le 28 février 1767.
Je suis dans la plus horrible inquiétude , mon cher ami ; jugezen : c'est par les gazettes étrangères que j'apprends la mort de ma mère ; les complimens de M. de Nivernois , du chevalier de Rochefort, et d'autres, me la confirment, le tout par la voie de M. Jeannel ; et de vous et de ma sœur , pas un mot. Cependant, dans le même paquet où se trouvent toutes ces lettres du 24 janvier , il y en a une de vous du 20 : vous m'y parlez du dépérissement de ma mère; vous et les autres pouviez le 20 ne pas savoir sa mort ; mais vous avez dû l'apprendre aussitôt que ceux qui m'ont écrit le 24 1 et m'en écrire en même temps. Je connais votre exactitude : cependant deux ordinaires se passent depuis ; je reçois d'autres lettres de Paris , et de vous et de ma sœur , pas un mot. Vous connaissez mon caractère, les circonstances où je me trouve; imaginez la violence de mon agitation. Je ne puis croire que je ne reçoive d'un jour à l'autre quelque lettre de vous , qui débrouille cette énigme. Quoi qu'il en soit , que vous m'ayez déjà écrit ou non , répondez-moi , je vous en conjure , à celle-ci ; elle partira de Rome , le mercredi 4 mars , arrivera à Paris le 19 ou 20. Vous avez tout le temps de me répondre par l'ordinaire de Rome du mardi 24 mars. Envoyez plutôt votre réponse , et ce que vous aurez de ma sœur le 23 , à M. Jeannel , en lui recommandant le tout , comme pour un homme qui est dans des convulsions d'impatience. Je recevrai ce paquet le 6 ou 7 avril.
Je n'écris pas à ma sœur jusqu'à ce que j'aie reçu une lettre d'elle : l'impatience que je lui témoignerais ne ferait que la mettre elle-même sur les épines. Je reçois ici le journal des états , et le dernier est daté de Rennes : quelque intérêt que j'y prisse dans tout autre temps , vous croyez bien que j'aimerai.s mieux une lettre de vous ; comme je ne puis vous supposer en faute , je vous embrasse.