‹ Œuvre de Stewart Dugald (volume 2)Chapitre 2 sur 9 · LOCKE · texte numérisé non relu

LOCKE

Avant d'entamer le sujet de ce chapitre , il est à propos de prévenir que bien que mon dessein soit de traiter séparément l'histoire de la métaphysique , de la morale et de la politique , il sera impossible de ne pas mêler quelquefois ces sciences entre elles, dans le cours de mes réflexions. Elles se rapprochent toutes les trois l'une de l'autre, par des degrés insensibles ; et elles ont même été heureusement confondues dans les spéculations fécondes de quelques-uns des écrivains les plus distingués du dix-huitième siècle,

Le rapprochement entre la métaphysique et la morale est particulièrement frappant. Depuis Cudworth, la théorie delà morale a donné naissance à plusieurs questions des plus compliquées sur les principes généraux , soit intellectuels , soit actifs , de la constitution humaine. Il est cependant vrai de dire que l'affinité qui existe inséparablement entre les diverses branches de la philosophie de l'esprit humain, n'offre point un argument valide contre l'arrangement que j'ai adopté. Elle sert seulement à montrer qu'on ne peut pas le suivre rigoureusement dans toutes les circonstances. J'en dévierai aussi peu et aussi rarement qu'il est possible de le faire dans un ouvrage de la nature de celui-ci.

J. Locke qui , par son Essai sur l'entendement humain , commença une nouvelle ère dans l'histoire de la philosophie , naquit à Wrington dans le comté de Sommerset en 1632. Tout ce qu'on sait de particulier relativement à son père , c'est qu'il était capitaine de l'armée parlementaire pendant les guerres civiles , emploi que son fils , d'après ses opinions politiques, devait être bien éloigné de regarder comme une tache à sa mémoire.

Pendant la première partie de sa vie , Locke s'adonna pendant quelques années , avec une grande ardeur , à l'étude de la médecine , dont il ne fit pourtant jamais sa profession. Son amiLeclerc assure que ce fut la délicatesse de sa constitution qui l'empêcha de la pratiquer. En effet , il est du moins certain

qu'il avait une connaissance fort étendue de cette science. Le docteur Sydenham , dans la dédicace de ses Observations sur l'histoire et la guérison des maladies aiguës (i), se vante de l'approbation donnée à sa méthode par M. John Locke « qui , dit-il , l'a examinée à fond et dont l'approbation est d'autant plus flatteuse , qu'à considérer son génie et son jugement aussi pénétrant qu'exact, il ne le cède peut-être à personne aujourd'hui , et n'a que bien peu d'égaux. » Le mérite de cette méthode, regardée encore aujourd'hui comme un modèle par des juges très-habiles , peut même être attribué en partie à Locke (i) , et

(1) Publiées en 1676.

(2) Le feu docteur John Grégory, en parlant de Sydenham , dit que , « bien qu'il eût une affection particulière pour les raisonnements hypothétiques , cette habitude ne produisit pas sur son esprit son effet ordinaire , de faire négliger l'observation } qu'il semblait au contraire tellement détaché de ses hypothèses , qu'elles n'obtinrent jamais d'influence sur sa manière d'opérer, et qu'il savait même y renoncer aisément toutes les fois qu'elles ne s'accordaient point avec l'expérience. »

Telle est précisément l'idée de Locke sur la véritable utilité des hypothèses. « Les hypothèses bien faites , dit-il , sont au moins de grands points d'appui pour la mémoire , et peuvent mener souvent à d'utiles découvertes. » OEuvres de Locke, vol. III , pag. 85. Voyez aussi quelques remarques sur le même sujet dans une de ses lettres à M. Molyneux. (Les citations de l'édition de Locke, mentionnées dans le cours de- cette histoire, se rapportent, pour la pagination , à l'édition de Londres, 1812. 10 vol. in-8°. )

14 HISTOIRE ABREGEE

cette circonstance est une nouvelle preuve des arguments si ingénieux de Bacon, sur la dépendance dans laquelle toutes les sciences qui ont pour objet les phénomènes de la matière ou de l'intelligence se trouvent des règles et des principes émanés d'une plus haute philosophie? Aucune science , d'ailleurs ; n'était aussi propre que la médecine à préparer un esprit de la nature de celui de Locke , à l'habitude des recherches qui ont immortalisé son nom. Les phénomènes compliqués , fugitifs , et souvent même équivoques des maladies , demandent dans l'observateur une sagacité bien plus minutieuse et plus constante que ceux même de la physique, et ont, sous ce point de vue , beaucoup plus de ressemblance avec les phénomènes dont s'occupent la métaphysique , la morale et la politique.

Quand j'ai dit que l'étude de la médecine était une des meilleures études préparatoires à celle de l'esprit humain , j'ai ajouté : pour un esprit de la nature de celui de Locke ; et en effet , dans un esprit moins vaste et moins cultivé par une éducation libérale, cette étude pourrait bien amener les résultats qui se font remarquer dans les ouvrages d'Hartley , de Darwin et de Cabanis , auxquels on peut appliquer plus ou moins le bon mot de Cicéron sur le musicien Aristoxène, qui avait cherché à expliquer la nature de l'ame , en la comparant à une harmonie : hic ab artificio suo non recessit (i). On ne trouve

(i) 1 use. Quœst., lib. i.

rien au contraire dans Y Essai de Locke , qui vous reporte à l'amphithéâtre anatomique ou au laboratoire chimique.

En 1666, Locke, alors dans sa trente- cinquième année , se lia d'une amitié intime, avec lord Ashley, depuis comte deShaftesbury; et, dès ce moment, un changement complet s'opéra dans la direction de ses études et dans les habitudes de sa vie. Pour la première fois , à ce qu'il semble , son attention se porta sur les sujets politiques , et il quitta bientôt le séjour de l'université pour se fixer dans la capitale. Sa société à Londres devint bien différente (i) de celle parmi laquelle il avait vécu auparavant ; et les voyages qu'il fit de temps à autre sur le continent , lui donnèrent l'occasion de profiter de la connaissance des hommes les plus distingués de son siècle. Dans le cours de ses excursions, il visita la France, l'Allemagne et la Hollande; mais c'était surtout dans ce dernier pays qu'il aimait à prolonger sa résidence. Le bonheur dont jouissait le peuple hollandais, sous un gouvernement si favorable à la liberté civile et religieuse , était à ses yeux une compensation plus que suffisante de la tristesse du climat et de l'absence des beautés pittoresques. La ressemblance entre le goût de Locke et celui de Descartes, à cet égard, fait ressortir encore la bienveillance naturelle de leurs dispositions.

(1) Villiers, duc de Buckingham, et lord Halifax, sont cités particulièrement au nombre de ceux qui aimaient à le recevoir.

Le plan de Y Essai sur l'entendement humain avait été tracé , à ce qu'on assure , dès Tannée 1670 ; mais diverses occupations avaient empêché l'auteur d'en terminer l'exécution. Ce ne fut qu'en 1687 que son exil en Hollande lui procura un loisir dont il profita heureusement pour compléter ce travail médité depuis si long-temps. Il revint en Angleterre presque aussitôt après la révolution, et publia en 1690 , la première édition de son ouvrage. Les événements si multipliés et si divers , au milieu desquels cet ouvrage fut composé , ne contribuèrent sans doute pas moins que la retraite académique dans laquelle Locke avait passé sa jeunesse, à lui donner une empreinte tout-à-fait caractéristique.

Voici comment Locke lui-même nous rend compte d'une manière intéressante , dans son Epître au lecteur , des circonstances qui ont donné naissance à cette grande et mémorable entreprise.

« Cinq ou six amis se trouvant un jour chez moi à raisonner sur un sujet très-étranger à celui que je veux traiter , furent tout-à-coup arrêtés par des difficultés qui se présentèrent de chaque côté. Après nous être tourmentés long-temps , sans pouvoir résoudre les doutes qui nous embarrassaient, il m^int à l'esprit que nous nous y étions mal pris , et qu'avant d'entrer dans des recherches de cette nature , il était nécessaire d'examiner les moyens que nous avions pour y parvenir , et de voir quels étaient les objets sur lesquels pouvaient s'exercer notre enten-

dément , et quels étaient ceux qui lui échappaient. Je proposai cette question à la compagnie , qui se rendit à mon idée , et nous convînmes que ce devait être là le premier objet de notre examen. Quelques pensées recueillies à la hâte , et sans beaucoup de liaison, sur un sujet dont je ne m'étais jamais occupé auparavant , et que je mis par écrit pour notre première entrevue , devinrent la première occasion de ce traité commencé par hasard , continué pour obéir aux instances de mes amis , écrit par morceaux détachés et après de longs intervalles , repris ensuite selon que mon humeur ou l'occasion le permettait , et enfin mis dans l'ordre sous lequel je le présente aujourd'hui , pendant les loisirs que me donnait dans ma retraite, le besoin de soigner ma santé. »

Locke nous informe ensuite que , « quand il prit la plume pour la première fois , il s'imaginait que tout ce qu'il avait à dire sur cette matière était l'affaire d'une feuille, mais que plus il avançait, plus sa carrière s'agrandissait à ses yeux. De nouvelles découvertes l'engageaient toujours à persévérer, jusqu'à ce qu'enfin son ouvrage parvînt insensiblement à devenir ce qu'il est aujourd'hui. »

En cherchant dans YEssai sur l'entendement humain , la trace de son origine et de ses progrès , selon que nous les représente son auteur, il est assez curieux d'observer que le quatrième et dernier livre est le seul qui ait une relation directe avec le principal but que se proposait l'auteur en coramen-

çant. Il est digne de remarque aussi que ce livre n'offre que bien peu d'allusions aux livres précédents ; de telle manière qu'il aurait pu être publié séparément , sans être moins intelligible pour cela. Il ne serait donc pas déraisonnable de croire que la composition de ce livre a précédé celle des autres, et qu'il contient les pensées principales et fondamentales qui se sont présentées à l'esprit de l'auteur, lorsqu'il commença à réfléchir sur la conversation qui a donné lieu à ses recherches philosophiques. Les idées développées dans le premier et dans le second livre, sont d'une nature bien plus abstraite et bien plus scolastique que le reste de l'ouvrage. Ce sont sans doute celles qui s'offraient à son esprit à mesure qu'il étudiait son sujet avec une attention plus ferme et plus continue. Ces recherches se rapportent principalement à l'origine et à la classification technique de nos idées. Souvent même on y rencontre des discussions incidentes , de véritables digressions, sans beaucoup d'égard à la liaison ou à l'ordre des matières. La nature , l'usage et l'abus du langage sont développés avec beaucoup de clarté et de bonheur dans le troisième livre, qui est incontestablement le plus important de tous, et dont l'idée , d'après ce que Locke rapporte luimême, semble ne lui être venue que long-temps après. L'excellent chapitre sur Y association des idées , qui a contribué à lui seul autant que tout le reste de ses écrits , aux progrès de la philosophie

métaphysique dans les âges suivants , et le chapitre fort remarquable aussi sur l'enthousiasme, n'ont même été publiés pour la première fois qu'avec la quatrième édition de l'ouvrage.

Je ne prétends pas diminuer par-là la valeur des deux premiers livres. Tout ce que j'ai voulu en conclure , c'est que les sujets qui y sont traités , ne sont guère susceptibles d'une application pratique à la conduite de l'entendement ; et que l'auteur s'est quelquefois servi d'expressions nouvelles , pour désigner des choses qui eussent été bien plus claires , s'il n'eût employé que les expressions reçues. Mais bien qu'à considérer leur utilité , les deux premiers livres soient inférieurs aux deux derniers , cela ne doit pas faire méconnaître leur mérite réel , et l'utilité dont ils ont été dans la théorie de l'esprit humain. Je n'hésite pas même à les regarder comme la plus vaste collection de faits aussi bien observés que bien décrits, dont un seul individu ait jamais enrichi cette branche de la science. C'est incontestablement à cette source que depuis , et souvent sans en faire l'aveu, des philosophes ont puisé leurs déductions les plus ingénieuses sur les phénomènes intellectuels.

Après les détails donnés par Locke lui-même des circonstances dans lesquelles son Essai fut commencé et achevé, après surtout ce qu'il rapporte des interruptions fréquentes auxquelles sa composition était soumise au milieu des affaires et des incertitudes d'une vie agitée , on ne s'étonnera sans doute

ni de trouver si peu de méthode dans la disposition de ses matériaux , ni de voir ses opinions sur le même sujet différer quelquefois entre elles. A l'égard du dernier reproche cependant, je crois bien qu'en y faisant attention on se convaincra que ces variations ou fluctuations d'opinions sont plus apparentes que réelles. Il est rare qu'on puisse soupçonner un écrivain d'un esprit aussi vaste et aussi ferme que celui de Locke, d'avoir pmis sur le même sujet, des opinions tout-à-fait contradictoires. Il est plutôt à présumer que chacune de ces propositions contient un mélange de vérité , et que l'erreur consiste particulièrement dans la manière peu nette avec laquelle cette vérité est précisée. On doit se rappeler que pendant la chaleur de la composition on est aisément conduit à ne présenter qu'un aperçu partiel des objets , selon le point de vue où on s'est placé , et on pourrait même affirmer que la plupart des contradictions apparentes qui nous frappent dans les écrivains animés d'un amour sincère de la vérité , s'expliquent parfaitement en les attribuant aux différents aspects sous lesquels les objets se présentent à leur vue dans les différentes occasions. Lors donc que nous rencontrons dans de tels hommes , des expressions discordantes , au lieu de nous abandonner au plaisir malin d'une critique de mots, collationnons plutôt soigneusement et avec bonne foi les passages douteux, et cherchons par des modifications ou des corrections judicieuses à les rapprocher , de

manière à faire servir les omissions ou les erreurs de notre illustre guide à la plus grande exactitude de nos propres conclusions. Cette manière de procéder, n'est pas toujours, il faut l'avouer, très-facile à l'égard de Locke , attendu que ce n'est pas dans le développement des propositions les plus sujettes à contestation, mais dans des parties différentes et très-séparées de son Essai qu'il faut aller puiser , pour en connaître le but et les limites (i).

Dans un ouvrage composé ainsi comme à la dérobée, il lui était impossible de tracer une ligne exacte entre ses propres idées et celles dont il devait le germe à d'autres. Ceux qui sont familiers avec ses raisonnements , distinguent parfaitement qu'il avait étudié avec soin les ouvrages de métaphysique de Hobbes et de Gassendi , et qu'il n'était étranger ni aux Essais de Montaigne , ni aux écrit* philosophi-

(i) Locke lui-même sentait bien que quelques-unes de ses expressions avaient besoin d'explication , et désirait qu'on appréciât ses opinions , plutôt d'après l'esprit et l'ensemble de son ouvrage , que d'après quelques propositions isolées 5 c'est du moins ce qu'on pourrait conclure d'un passage d'une note consacrée à réfuter quelques-unes des animadversions du révérend Lowde, un de ses antagonistes, qui l'avait accusé de mettre en doute l'immutabilité des distinctions morales. « Mais, dit Locke, le brave homme a raison, et il sied en effet à sa vocation de se montrer ombrageux sur de tels points , et de prendre l'alarme sur des expressions qui , si elles étaient considérées isolément, pourraient être mal sonnantes et faire naître des soupçons. » {OEuvres de Locke , vol. II, pap. g3 ; note* )

Dugald Stewart. — Tome IV. 3

ques de Bacon , ni à la Recherche de la vérité de Malebranche (i). On peut présumer également qu'il connaissait parfaitement le système de Descartes , d'après ce que nous dit son biographe que ce fut cela même qui lui fit naître du dégoût pour le jargon des écoles, et le conduisit à la méthode de raisonnement qu'il suivit depuis avec tant de succès. Je ne me rappelle cependant pas qu'il ait cité dans son Essai le nom d'aucun de ces auteurs (2). Il est probable que quand il se mit sérieusement à écrire, le résultat des lectures de sa jeunesse était tellement identifié avec celui de ses propres réflexions , qu'il devenait impossible de les séparer l'un de l'autre ; et qu'il s'expose ainsi à confondre quelquefois les trésors de sa mémoire avec ceux de son invention. Ce qui contribuerait encore à démontrer cette vérité , c'est la con-

(1) Àddison a remarqué que Malebranche avait précédé Locke de plusieurs années dans ses notions sur la Durée. (Spectateur, n» 94.) On pourrait aisément citer quelques autres ressemblances non moins frappantes dans les opinions du philosophe anglais et du philosophe français.

(2) Le nom de Hobbes se trouve cité dans la Réplique de Locke àVèvêque de Worcester (Voyez les notes sur son Essai, liv. iv, chap. m.) Il est assez digne de remarque qu'il accolle Hobbes et Spinosa ensemble , comme des écrivains de la même trempe 5 et qu'il se défend d'une connaissance exacte des ouvrages de l'un et de l'autre. « Je n'ai pas assez lu Hobbes et Spinosa , dit-il , pour pouvoir dire précisément quelles étaient leurs opinions sur cette matière ; mais il peut se trouver des gens qui préfèrent l'autorité de Votre Éminence à celle de ces noms si justement décriés, etc., etc. >

texture particulière et originale de son style , qui , bien qu'en général trop négligé, a du moins toujours le mérite d'une marche non interrompue et d'une unité caractéristique, qui prouvent qu'en écrivant il s'imaginait ne tirer que de son propre fonds.

A l'égard de son style , on peut remarquer encore qu'il ressemble plutôt à celui d'un homme du monde instruit et bien élevé , qu'à celui d'un savant studieux , qui attache de l'importance à l'art de la composition. Il est semé partout d'expressions familières , qu'il avait probablement adoptées, pour les avoir entendues de la bouche d'hommes regardés comme des modèles d'élégante conversation. Il en résulte que quoique ce style ait un peu vieilli maintenant , et ne soit pas tout-à-fait en proportion avec la dignité du sujet, il a dû contribuer aussi au grand objet que se proposait l'auteur; celui d'appeler l'attention de ses contemporains sur les recherches logiques et métaphysiques. L'auteur des Caractères , Shaftesbury , qu'on n'accusera pas sans doute d'une trop grande partialité en faveur de Locke , se plaît à reconnaître dans les termes les plus péremptoires , l'accueil distingué fait à l'ouvrage de Locke par les plus hautes classes. « Je ne suis cependant pas fâché, dit Shaftesbury à un de ses correspondants (i) de vous avoir prêté l'Essai de Locke : c'est un livre qui peut aussi

(i) Voyez la première lettre de Shaftesbury à un membre de l'université.

bien préparer les hommes pour les affaires et le monde, que pour les sciences et l'université. Aucun livre n'a plus contribué à arracher la philosophie des sentiers de la barbarie , pour la façonner à l'usage et à la pratique du monde , et à l'introduire dans la société des gens comme il faut, qui eussent pu la méconnaître ou l'éviter sous tout autre appareil. Aucun n'a ouvert au raisonnement une route plus facile et plus sûre. »

Warburton cite comme un fait, dans une lettre à Hard , que j'ai eu occasion de rapporter dans la première partie de cette histoire, que « lorsque Locke publia la première édition de son Essai il n'avait ni partisans ni admirateurs et qu'il trouva à peine un seul approbateur. » Cette assertion me paraît fort douteuse à en juger non-seulement par les termes flatteurs dans lesquels Shaftesbury mentionne cet Essai et par les fréquentes allusions faites aux doctrines qu'il contient par Addison et les autres écrivains populaires de la même époque , mais aussi par le nombre extraordinaire d'exemplaires qui s'en sont vendus pendant les quatorze années qui s'écoulèrent entre la publication de ce livre et la mort de l'auteur. Quatre éditions se succédèrent dans l'espace de quatre ans , et trois autres dans les quatre années qui suivirent. L'auteur lui-même dans une Épître au lecteur rapportée dans toutes les éditions subséquentes, renvoie à la sixième édition. J'ai maintenant sous les yeux un exemplaire de la treizième édition, imprimée en 1748.

Cette circulation rapide et étendue d'un ouvrage dont le sujet est si peu à la portée des lecteurs ordinaires, est la meilleure preuve delà popularité du nom de l'auteur, et du respect porté à son talent et à ses opinions. V Essai sur l'entendement humain excita de vives alarmes dans l'université d'Oxford , et l'auteur devait bien s'y attendre d'après l'audace de ses réformes philosophiques , de son zèle" déclaré en faveur de la liberté civile et de la liberté religieuse , des soupçons conçus contre l'orthodoxie de sa croyance théologique , et , il faut le dire, d'après la coïncidence apparente de ses doctrines morales avec celles de Hobbes (1). Il est plus difficile d'expliquer la longue répugnance de cette illustre université contre la Logique de Locke, qui est incontestablement la partie la plus précieuse de son ouvrage, et sa partialité en faveur de la Logique d'Aristote, dont Locke* avait si bien fait sentir la futilité. Dans l'université de Cambridge au contraire, l'Essai sur l'entendement humain fut long-temps honoré d'un respect presque idolâtre ; ce fut aussi à l'autorité de quelques-uns des hommes les plus distingués de ce corps savant, qu'il

(i) Dans une réunion des chefs de collège de l'université d'Oxford, on proposa de censurer la lecture de l'Essai de Locke, et après de longs débats , il fut arrêté que chaque chef de collège chercherait à empêcher qu'on le lût dans son établissement . sans qu'on en vînt à une censure publique. ( Voyez la note de Desmaizeaux sur une lettre de Locke à Collius. OEuvres tk Locke , tome X , pag. 284.)

faut faire remonter l'origine de la plupart des extravagances que , sur la fin du dernier siècle, on vit les disciples d'Hartley, deLaw, de Priestley, de Tooke et de Darwin, enter sur les erreurs de Locke (i).

En lisant aujourd'hui cet ouvrage avec attention et impartialité, il est bien plus facile d'entrer dans les préjugés qui s'opposèrent dès l'origine à son succès complet, que de concevoir comment il ait pu acquérir aussi promptement sa juste célébrité. Je croirais assez que la réputation de Locke comme philosophe dut beaucoup à l'importance politique qu'il avait acquise auparavant, comme le champion de la tolérance religieuse , le grand apôtre de la révolution , et l'intrépide adversaire d'une tyrannie dont on ne faisait que de s'affranchir.

(i) Dans la première partie de cet ouvrage, j'ai parlé avec une estime méritée des recherches métaphysiques de John Smith , d'Henry More et de Ralph Cudworth, tous membres et ornements de l'université de Cambridge , vers le milieu du 1 7e siècle. Ces savants écrivains étaient profondément versés dans la philosophie platonicienne, et s'en servaient très-heureusement pour combattre les matérialistes et les nécessitairiens de leur temps. Il est peut-être vrai de dire que leurs notions platoniques allaient quelquefois jusqu'au mysticisme , et qu'ils ont pu préparer ainsi leurs successeurs académiques à se porter vers l'excès contraire. Burnet , dans son Histoire de son temps , donne des détails fort intéressants sur le caractère de ces hommes aimables et ingénieux, et sur l'esprit de leur philosophie.

On doit ajouter , à l'honneur de Smith et de More , qu'ils furent les premiers en Angl^rre à reconnaître le mérite de la métaphysique de Descartes.

En Ecosse où la constitution libérale des universités a toujours été extrêmement favorable à un esprit libre et éclairé de recherches , la philosophie de Locke semble avoir jeté de bonne heure de profondes et durables racines , dans un sol heureusement né. Le respect porté au nom de ce grand homme , ne fit pas adopter tout-à-fait toutes ses erreurs. Les ouvrages de Descartes continuèrent à être étudiés et admirés, et les systèmes combinés des métaphysiciens anglais et français, servirent dans beaucoup de cas à se corriger ou à se compléter l'un par l'autre. Quant à sa morale, on trouvait pour se mettre en garde contre ceux de ses principes qui approchaient trop du hobbisme, un auxiliaire puissant dans le traité de jure belli ac pacis } qui était alors considéré dans ce pays comme l'introduction la plus convenable qui eût encore paru, à l'étude de la science morale. Si l'Ecosse n'a produit à cette époque aucun auteur distingué dans cette branche , on ne doit l'attribuer ni au défaut d'érudition ou de talent, ni à l'incapacité d'esprit des habitants d'une région éloignée et isolée ; mais plutôt à la difficulté insurmontable de s'exprimer clans un dialecte qui imposait à-la-fois à un auteur la double tâche d'acquérir une nouvelle langue et d'oublier la sienne (i).

Le succès de l'Essai de Locke dans quelques au-

(1) Voy. note A à la fin du volume.

très parties de l'Europe n'est pas moins digne d'attention . et peut s'expliquer sans doute par la fidélité et la correction de la traduction française qu'en donna d'abord Coste, et par l'esprit de parti qui disposait les nombreux et savants réfugiés que la révocation de l'édit de Nantes avait forcés à rechercher un asile dans les pays protestants , à accueillir de la manière la plus favorable un ouvrage de l'auteur des Lettres sur la tolérance (i). En Hollande

(1) Le principe de la tolérance religieuse n'était alors que très-imparfaitement admis , même par les philosophes qui montraient le plus ferme attachement à la cause de la liberté civile. L'Écossais lord Stair , ce grand jurisconsulte et éminent homme d'état , philosophe distingué lui-même et ainsi que Locke ardent partisan de la révolution , semble regretter l'impunité avec laquelle Spinosa en Hollande et Hobhes en Angleterre , purent répandre leurs doctrines.

(( Execrabilis ille atheus Spinosa adco impudens est, ut affirmet omnia esse absolutè nec essarta , etnihil quodest, fuit , mit erit , aliter fieri potuisse, inquo omnes superiores qtheos excessit, apertè negans omnem Deitatem, nihilque prœter potentias naturœ agnoscens.

« Vaninus Deitatem non apertè negavit , sed causam illius prodidit , in tractatu quem edidit , argumenta pro Dei existentia tanquam futilia et vana rejiciens , adferendo contrarias omnes rationes per modum objectionum , easque prosequendo ut indissoluliles videantur ; posteà tamen larvam exuit , et atheismum clarè professus est } et justissimè in inclyta urbe

TIIOLOSA DAMNATUS EST ET CREMATUS. p

<( Horrendus Hohhesius tertius erat atheismi promotor, qui omnia principia moralia et politica subvertit , eorumque loco naturalem vim et humana pacta , ut prima principia morali-

où Locke était personnellement, connu des hommes les plus distingués dans la carrière' politique ou littéraire , son Essai fut étudié et vanté par le petit nombre des hommes éclairés, avec toute la bienveillance de l'amitié (i) ; mais il ne semble avoir été introduit dans l'enseignement public que fort longtemps après. Les doctrines de Descartes qui dans leur origine avaient rencontré dans ce pays une si

tatis , societatis , et politici regiminis substituit : Nec tamen

SpINOSA AUX HoBBESIUS , QUAMVIS IN REGIONIBUS REFORMAT» VIXERINT ET MORTUI SINT j NEDUM EXEMPLA FACTI SONT IN ATHEORUM TERROREM ,

ut ne vel bllam poenam sENSERiNT. » Physiol. nova experimentalis. (Lugd. Batav. 1666, pag. 16 et 17.)

(1) Parmi ceux dont Locke cultiva particulièrement l'amitié pendant son séjour en Hollanèe , se trouvait le célèbre Leclerc , auteur de la Bibliothèque universelle , de la Bibliothèque choisie et de beaucoup d'autres écrits savants et ingénieux. Il paraît avoir été sincèrement attaché à Locke , sans adopter pourtant les doctrines fondamentales de son Essai , autrement que sur une conviction réelle et non par une timide déférence à son autorité. Quoiqu'il eût fixé sa résidence à Amsterdam, où il enseignait la pbilosophie et les belles-lettres , c'était à Genève qu'il était né et qu'il avait reçu son éducation académique. C'est donc parmi les disciples suisses de Locke qu'il convient de le ranger. J'aurai plus loin occasion de parler de lui avec plus d'étendue lorsque j'en serai venu à sa controverse avec Bayle. Je me contenterai de remarquer à présent que son éloge de Locke a été publié dans le tome TI de la Bibliothèque choisie , année 17055 et que le tome XII du même ouvrage, année 1707 , renferme quelques observations assez importantes sur V Essai sttr l'Entendement humain , et particulièrement sur le chapitre puissance.

forte opposition , jouissaient alors d'une telle vogue aussi bien auprès* des philosophes que des théologiens (i) qu'il était extrêmement difficile à un nouveau réformateur de se faire écouter. Il en était à peu près de même en Allemagne où Leibnitz , qui n'a jamais parlé de l'Essai de Locke qu'avec beaucoup d'indifférence (2) , était alors regardé comme

(1) « Quamvis huic sectœ (cartesianœ) initio acriter se opponcrent theologi et philosophi lelgœ , in academiis tamen eorum hodie (1727 ) vix alia , quam cartesiana principia inculcantur. ( Heineccii Elem. Hist. philosoph. )

Dans VIntroductio ad philosophiam de Gravesande , publiée en 1736 , Le nom de Locke ne se trouve pas une seule fois. Il est probable que ce dernier écrivain était , en cela , influencé par son admiration pour Leibnitz«ru'il suivit servilement, même dans ses erreurs sur la physique.

(2) (( In Locko sunt quœdam particularia non maie exposita, sed in sum^nâ longé aberravit à januâ , nec naturam mentis veritatisque intellexit.» (Leibnitz, op. tom. 5 , pag. 355, éd. Dutens. )

« M. Locke avait de la subtilité et de l'adresse , et quelque espèce de métaphysique superficielle qu'il savait relever.» (Ibid. p. 11 et 12.)

Heineccius ( né en Saxe ) , dans son Esquisse historique de la philosophie, imprimée en 1728, ne place même pas le nom de Locke sur la liste qu'il donne des écrivains sur la métaphysique et la logique dans l'Europe moderne. Dans un passage de sa logique , où il traite du clair et de Yobscur , et des idées suffisantes et insuffisantes , matière sur laquelle Locke n'avait , il est vrai, rien dit de remarquable, Heineccius ajoute en note : « Debemus hanc doctrinam Leibnitio , eamque deinde secutus est illust. Wolfius. »

un oracle dans toutes les branches de connaissances. Ce fut, si je ne me trompe, en Suisse où, comme le remarque Gibbon , le mélange des sectes avait donné au clergé plus de science et de subtilité sur tout ce qui se rapportait à la controverse , que le véritable mérite de Locke commença à être apprécié hors de son pays avec une exacte impartialité. Dans la Logique de Crousaz , qui , si elle ne se fait pas distinguer par une grande originalité de génie, est au moins empreinte de la saine raison qui caractérisait son auteur, on rencontre à chaque pas des traces de l'influence des doctrines de Locke , tandis que , d'un autre côté , l'influence de la métaphysique cartésienne lui donne en même temps l'avantage de fixer des limites à ces expressions aventurées de Locke , si souvent mal interprétées par ses disciples (i). Les leçons académiques de Crou-

(1) Crousaz parle dans les termes suivants de l'Essai sur l'entendement humain : Clarissimi et mérita celebratissimi Lockii deintellectu hvmano eximium opus et auctore suo dignissimum , logicis utilissimis semper annumerabitur. (Prœfat.)

Si Pope eût lu ce traité , il n'eût jamais commis dans sa Dunciade l'erreur grossière de placer Crousaz parmi les antagonistes aristotéliciens de Locke. Ce qui valut probablement cette place à Crousaz , ce furent ses remarques pleines de sagacité sur les passages deYEssai sur l'homme, qui semblaient avoir le plus de tendance au fatalisme.

<( A la voix de la déesse, chapeaux à large bord , capuchons , bonnets carrés , se pressent autour d'elle comme un nuage épais. Leur multitude se grossit à chaque instant du concours de tous

saz ne furent pas moins utiles que ses écrits , à en juger par le nombre des disciples qui étudièrent

les disciples d'Àristote. Tes députés , Isis , furent exacts à l'appel , et s'échappèrent enfin de leur pédantesque retraite collégiale. Point d'obstiné polémique ferme comme roc , point de terrible logicien , constant dans sa proscription des principes de Locke , qui ne soit prêt à tout renverser, et qui pour arriver plus vite ne s'empresse de se frayer un passage pénible par-dessus l'allemand Crousaz et le hollandais Burgersdyck. » (Dunciade.)

Warburton n'a pas manqué d'injurier Crousaz comme il a coutume de le faire de tous les adversaires de Pope et des siens. Mais Gibbon qui semble avoir étudié les ouvrages de Crousaz avec beaucoup plus de soin que ne l'avait fait le très-révérend commentateur de la Dunciade , s'est exprimé d'une manière bien différente sur son compte.

<( M. de Crousaz , adversaire de Bayle et de Pope , ne se distingue pas sans doute par une grande vivacité d'imagination et une grande profondeur de réflexion. Même dans son pays , il a suffi de quelques années pour faire presque entièrement oublier son nom et ses écrits. Mais sa philosophie était formée à l'école de Locke, sa théologie à celle de Limborch et de Leclerc. Sa longue et laborieuse vie lui permit de former plusieurs générations de disciples, et de leur apprendre à penser et même à écrire. Grâce à ses leçons, l'académie de Lausanne se dépouilla de ses préjugés calvinistiques , et le libéralisme de ses principes pénétra même jusque dans le pays deVaud. )> (Mèm. de Gibbon).

Dans un autre passage , Gibbon dit : « La Logique de Crousaz m'avait préparé à l'étude de son maître Locke et de Bayle son antagoniste. Le premier de ces philosophes est un frein utile pour la curiosité d'un jeune philosophe que le dernier sait puissamment aiguillonner. » (Ibid.)

Les détails suivants, qui se rapportent aussi à Crousaz, me semblent d'ailleurs si intéressants en eux-mêmes, et sont un si puis-

ses excellents principes philosophiques. Un de ces disciples , M. Allamand , ami et correspondant de Gibbon , mérite une mention particulière ici pour ses deux lettres publiées dans les OEuvres posthumes de cet historien , et qui contiennent une critique si judicieuse et si parfaite du système des idées innées de Locke , que bien des logiciens des

sant témoignage en faveur des études logiques faites avec méthode que je ne puis me refuser à les transcrire.

« Décembre 1755. En finissant cette année, je vois qu'elle a été des plus favorables à mes études* Dans l'espace de huit mois j'ai appris les éléments du dessin ; je me suis rendu complètement maître des langues française et latine que je ne connaissais que trèssuperficiellement, et j'ai beaucoup écrit et traduit dans chacune. J'ai lu les Épîtres de Cicéron à ses amis , son Brutus, toutes ses Oraisons ? ses Dialogues de F Amitié et de la Vieillesse ; deux fois Tèrence et les Lettres de Pline. En français , V Histoire de Naples de Giannone , la Mythologie de l'abbé Bannier , et les Mémoires sur la Suisse de M. Rochat , et j'ai en outre écrit une relation très-étendue de mon voyage. J'ai aussi commencé l'étude du grec , et j'ai parcouru toute la grammaire. J'ai commencé à faire de vastes extraits et analyses de mes lectures ; mais ce dont je fais le plus de cas, c'est qu'après avoir parcouru et médité la Logique de Crousaz , je trouve que non-seulement je comprends parfaitement les principes de cette science, mais que j'ai en outre formé mon esprit à des habitudes de penser et de raisonner , dont je n'avais pas d'idée auparavant. » [Mémoires de Gibbon.)

Après tout , j'avouerai , si l'on veut , que la Logique de Crousaz n'est en effet que l'ouvrage d'un compilateur habile et éclairé , mérite assez grand encore , quand on se reporte à l'état où se trouvait la philosophie, lorsque cette Logique parut. « Le bons sens , dit Gibbon, n'est pas une qualité moins rare que le génie. 11

plus fameux de nos jours feraient fort bien d'en faire leur profit. Si j'eusse connu plus tôt ces lettres , je n'aurais pas tant attendu pour leur rendre une justice tardive (i).

Il n'est pas possible de déterminer d'une manière certaine l'époque à laquelle l'Essai de Locke commença à attirer l'attention publique en France. Dans une lettre à Horace Walpole , Voltaire déclare avoir été le premier qui fit connaître le nom de Locke à ses compatriotes (2). Mais je crois qu'il ne

(1) Voyez note B à la fin du volume, quelques remarques de M. Allamand, qui ont une grande affinité avec les objections de Reid contre la tMéorie des idées

Gibbon , dans son Journal , s'exprime ainsi sur cet bomme extraordinaire :

« C'est un ministre dans le pays de Vaud, et un des plus beaux génies que je connaisse. Il a voulu embrasser tous les genres , mais c'est la philosophie qu'il aie plus approfondi. Sur toutes les questions il s'est fait des systèmes , ou du moins des arguments toujours originaux et toujours ingénieux. Ses idées sont fines et lumineuses; son expression heureuse et facile. On lui reproche avec raison trop de raffinement et de subtilité dans l'esprit ; trop d'ambition et trop de -violence dans le caractère. Cet homme qui aurait pu éclairer ou troubler une nation, vit et mourra dans l'obscurité.»

C'est de la même personne que Gibbon disait en empruntant les mots de Vossius : « Est sacrificulus in pago} etrusticos decipit. »

(2) ( Les expressions de Voltaire ne sont pas tout-à-fait conformes à celles que lui attribue ici M. Dugald Stewart. Voici sa phrase telle que M. Dugald Stewart la rapporte lui-même en note. )

« Je peux vous assurer qu'avant moi, personne en France ne connaissait la poésie anglaise ; à peine avait-on entendu parler de Locke. J'ai été persécuté pendant trente ans par une nuée de fana-

faut admettre cette assertion qu'avec beaucoup de méfiance. Il serait difficile de croire que la ressemblance frappante entre quelques-unes des doctrines les plus célèbres de Locke et celles de Gassendi, aient échappé aux disciples et aux admirateurs dé ce dernier, surtout si l'on considère que la traduction de Coste avait fait généralement connaître Y Essai sur l'entendement humain, sur le continent, presqu'aussitôt après son apparition en Angleterre. Il faut se rappeler aussi que les Gassendistes formaient , même du vivant de leur maître , un parti très-formidable par les talents et le nombre de ses adhérents : tels entre autres que Molière (1), Cha-

tiques , pour avoir dit que Locke est l'Hercule de la métaphysique qui a posé les bornes de l'esprit humain. » Ferney , 1768.

Dans le passage suivant du Siècle de Louis XIV , le même célèbre écrivain prodigue avec tant d'irréflexion tous les genres d'éloge à Locke , qu'on serait tenté de croire qn'il n'a jamais lu les ouvrages qu'il élève si haut. « Locke seul a développé l'entendement humain , dans un livre où il n'y a que des vérités j et , ce qui reud l'ouvrage parfait, toutes ces vérités sont claires. »

(1) Molière était dans sa jeunesse si chaudement attaché à la théorie d'Epicure , qu'il avait projeté de traduire Lucrèce en français. Cette traduction était même, dit-on, assez avancée, lorsqu'un accident léger lui fit jeter son manuscrit au feu dans un moment de mauvaise humeur. Le plan qu'il avait adopté pour cette vaste entreprise , fait honneur à-la-fois à son jugement et à son goût , et me semble le seul propre à assurer la réussite d'une traduction de Lucrèce. Les morceaux purement didactiques devaient être traduits en prose, et les morceaux descriptifs traduits en vers. Chacune de ces deux divisions de l'ouvrage , n'eût pu que gagner

pelle (i), Bernier (2); tous si bien faits pour donner

beaucoup à une telle exécution ; car autant Lucrèce est admirable par la clarté et la précision de ses expressions , toutes les fois qu'il veut développer la philosophie de son maître , autant il sait charmer et séduire par sa diction heureusement figurée, et par la noble hardiesse de ses images, toutes les fois qu'il ne veut que captiver l'imagination de son lecteur. Quand il n'est que didactique, aucune langue moderne ne saurait revêtir même des apparences de la poésie , les théories d'Épicure; et on risquerait plutôt, en essayant à surmonter cette difficulté , de faire disparaître la précision rigoureuse et la simplicité de l'original.

On peut découvrir des traces des leçons de Gassendi dans plusieurs des comédies de Molière , particulièrement dans les F émîmes savantes, et dans une petite pièce qui a pour titre le Mariage forcé, et dans laquelle Molière représente un docteur aristotélicien et un docteur cartésien , avec les mêmes ridicules qu'il prodigue si abondamment dans d'autres pièces aux médecins de son temps.

(1) C'est celui qui écrivit de compagnie avec Bachaumont le Voyage en Provence, regardé encore aujourd'hui comme le plus parfait modèle de ce badinage léger, facile et gracieux, qui semble appartenir exclusivement à la poésie française. Gassendi, intime ami de son père, avait été tellement charmé, de sa vivacité pendant son enfance , qu'il n'avait pas dédaigné d'être son précepteur de philosophie , et qu'il avait en même temps admis à ses leçons deux autres illustres élèves , Molière et Bernier. Suivant les biographes, la vie de Chapelle formait un contraste parfait avec les mœurs simples et ascétiques de son maître ; mais il ne laissait cependant passer , nous dit-on, aucune occasion de répandre, autant qu'il était en lui , les principes spéculatifs dans lesquels il avait été élevé.

(( Il était fort éloquent dans l'ivresse. Il restait ordinairement le dernier à table , et se mettait à expliquer aux valets la philosophie d'Épicure.» [Biographie universelle, art. Chapelle, Paris, i8i3.) Il mourut en 1686.

(2) Auteur fort connu d'un des voyages les plus instructifs et

le ton , sur des questions douteuses de métaphysique , à cette nombreuse classe de Parisiens des deux sexes , que les leçons pratiques communément attribuées à Épicure ne devaient assurément pas disposer à recevoir plus mal ses principes spéculatifs. Des trois hommes distingués que je viens de nommer les deux derniers moururent quelques années seulement avant la publication de VEssai de Locke, et il est à croire qu'ils laissèrent après eux un assez grand nombre de jeunes élèves de la même école. Ce qu'il y a de certain, c'est que long-temps avant le milieu du siècle dernier, VEssai sur Ventende-

les plus intéressants. À son retour de TOrient , où il avait résidé douze ans à la cour du Grand-Mogcl , il publia à Lyon un excellent Abrégé de la philosophie de Gassendi en huit volumes in-12. Il en a publié plus tard une deuxième édition corrigée, en sept volumes. A cette seconde édition , que je n'ai jamais rencontrée, est ajouté un supplément , ayant pour titre : Doutes de M. Bemier sur quelques-uns des principaux chapitres de son Abrégé de la philosophie de Gassendi. C'est probablement à cet ouvrage que Leibnitz fait allusion dans le passage suivant d'une de ses lettres à Bernouilli. D'après la manière dont il s'exprime sur son contenu , il paraît que ce supplément était assez curieux. « Frustra quœsivi apud typographos librum cui titulus : Doutes de M. Bemier sur la philosophie, in Galliâ ante annos aliquol eàitum et mihi visum, sed nunc non repertum. V ellem auiem ideà iterum légère , quia ille Gassendistorum fait princeps ; sed paulb ante mortem f libello hoc edito ingénue professus est , in quibus nec Gassendus , nec Cartesius satisfaciant. {Leibnitii et Jo. Bernouilli commerc. -2 vol. in-4° , Lausannœ et Genevœ , 1745.) Bemier mourut en 1688.

Dugald Stcwart.—Tome IF. %

ment humain était lu par tous les Français éclairés, et qu'il l'était même de tous les gens du monde à Paris (i). Il n'est certainement pas facile de donner une raison bien valable de cette vogue de Locke ; mais ce fait ne peut du moins être contesté par aucun de ceux qui connaissent un peu la littérature française.

La vogue rapide et générale de cet ouvrage , et l'impression profonde qu'il produisit partout , par suite de son contraste aussi neuf que frappant avec la doctrine des écoles , amenèrent bientôt un changement remarquable dans les habitudes de penser relatives aux matières philosophiques. Je ne prétends pas dire toutefois quelles opinions des hommes subirent aucune altération soudaine en ce qui concernait les articles particuliers de leurs croyances anciennes ; je n'entends parler que de l'effet général qu'eurent les discussions de Locke pour préparer la partie pensante de ses lecteurs à un exercice de leur raison plus libre qu'on ne le connaissait alors. C'est là ce qui m'a toujours paru être le trait caractéristique de V Essai de Locke , et c'est à cela qu'il est redevable de son immense influence sur la philosophie du dix-huitième siècle. Il serait difficile de nommer un livre qui contînt autant de

(x) On en a une preuve décisive dans les allusions faites aux doctrines de Locke dans les pièces de théâtre représentées alors en France. {Voyez note C à la fin du volume.)

propositions contestables ; mais le ton de l'auteur est toujours si véritablement libéral ; la constance avec laquelle il en appelle toujours à la raison , comme l'autorité souveraine à laquelle nous devons avoir recours dans toutes les discussions , même religieuses , est si ferme et si mâle ; le zèle et la simplicité avec lesquels il procède en toute occasion à la recherche de la vérité sont si sincères , qu'on peut dire réellement que l'effet général de l'ensemble est le meilleur antidote propre a neutraliser les erreurs inhérentes à quelques-unes de ses conclusions (i).

Il serait évidemment incompatible avec le plan de cette esquisse historique d'essayer à présenter une revue générale des doctrines sanctionnées par le nom de Locke aussi bien que celles qu'on lui at-

(1) La maxime qu'il s'efforce constamment de faire prévaloir, est que «la raison doit être en tout notre dernier juge et notre guide. » (OEuvres de Locke , t. III, pag. i45.)

C'est dans le même but qu'il dit ailleurs : « Celui qui fait usage des lumières et des facultés que Dieu lui a départies et cherche sincèrement à découvrir la vérité , aura au moins la satisfaction d'avoir accompli le devoir qui lui est imposé en sa qualité de créature raisonnable} et quoique la vérité puisse lui échapper , il n'en recevra pas moins sa récompense. Car celui qui , dans quelque affaire que ce soit , obéit aux dictées de sa conscience, a fait de ses facultés l'usage convenable ; celui qui se comporte autrement manque à ses propres lumières , et pervertit des facultés qui ne lui ont été données que pour rechercher et suivre ce qui est plus nettement prouvé, ou qui offre les probabilités les plus évidentes. » {Ibid., pag. 125.)

tribue. Toutefois deux de ces doctrines ont acquis depuis une importance si fondamentale, et ont égaré un si grand nombre de ses successeurs , qu'il est nécessaire de faire précéder les détails historiques que nous en donnerons plus tard , de quelques remarques préliminaires relatives à cet objet. La première de ces doctrines se rapporte à V origine de nos idées ; la seconde à la faculté de nos perceptions morales et à X immutabilité des distinctions morales. Si je ne me trompe beaucoup, l'opinion réelle de Locke , sur ces deux questions , a été aussi mal conçue et aussi mal représentée jusqu'ici par ses disciples les plus fervents que par ses antagonistes les plus déclarés.

1. J'ai développé d'une manière si étendue , dans mes Essais philosophiques (1) , les objections qu'on peut élever contre la doctrine de Locke , sur l'origine de nos idées , ou , en d'autres termes , sur les sources de nos connaissances, que je crois inutile d'en parler ici. Il me suffira de remarquer l'extrême injustice qui a fait confondre cette doctrine, quelque imparfaite, pour ne pas dire plus, qu'elle soit d'ailleurs , avec celles de Gassendi, de Condillac , de Diderot et de Horne-Tooke. Je ne puis donner une plus juste idée des conséquences présentées par ces derniers écrivains, qu'en rapportant textuellement les' propres expressions de Gassendi leur maître à tous.

(i) Yoyez note D à la fin du volume.

« Deindè, dit-il dans une lettre à Des cartes (1), omnis nostra notitia videtur plané ducere originem à sensibus ; et quamvis tu neges quidquid est in intellectu prseesse débet in sensu , videtur id est nihilominiis verum , cum nisi sola incursione **7* «pfwWif ut loquuntur fiât', perficiatur tamen analogiâ, compositione , dwisione, ampliatione, œstimatione , aliisque similibus modis, quos commemorare nilul est necesse (2).

(1) Objectiones in meditationem secundam.

(2) Voici comment les judicieux auteurs de la Logique de Port- Royal expliquent avec beaucoup d'exactitude et de clarté cette doctrine de Gassendi.

« Un philosophe qui est estimé dans le monde, commence sa logique par cette proposition : Omnis idea orsum ducit à sensibus; toute idée tire son origine des sens. Il avoue néanmoins que toutes nos idées n'ont pas été dans nos sens telles qu'elles sont dans notre esprit : mais il prétend qu'elles ont au moins été formées de celles qui ont passé par nos sens, ou par composition , comme lorsque des images séparées de Tor et d'une montagne , on s'est fait une montagne d'or; ou par ampliation ou diminution, comme lorsque de l'image d'un homme d'une grandeur ordinaire , on s'en forme un géant ou un pygmée; ou par accommodation et proposition, comme lorsque de l'idée d'une maison qu'on a vue, on s'en forme l'image d'une maison qu'on n'a pas vue. Et ainsi, dit-il, nous concevons Dieu, qui ne peut tomber sous les sens, sous l'image d'un vénérable vieillard. Selon cette pensée , quoique nos idées ne fussent pas semblables à quelque corps particulier que nous ayons vu , ou qui ait frappé nos sens , elles seraient néanmoins toutes corporelles , et ne nous représenteraient rien qui ne fût entré dans nos sens , au moins par parties ; et ainsi nous ne concevrons rien que par des images semblables à celles qui se forment dans le cerveau,

Cette doctrine de Gassendi rentre exactement dans celle attribuée à Locke par Diderot et par

quand nous voyons , ou nous nous imaginons des corps. » (L'Art de penser , ire partie, chapitre i,pag. 5o.)

Je profite , en passant , de cette occasion qui se présente d'opposer les éclaircissements donnés par Gassendi sur l'idée de Dieu , à ceux donnés par Locke.

« Combien , dit Locke , trouverait-on de gens , même parmi nous, qui se représentent Dieu assis dans les cieux, sous la figure d'un Lomme, et qui s'en forment plusieurs autres idées absurdes, et toutà-fait indignes d'un être souverainement parfait? Il y a eu parmi les chrétiens , aussi bien que parmi les Turcs , des sectes entières qui ont soutenu fort sérieusement que Dieu était corporel et de forme humaine ; et quoique à présent on ne trouve guère de personnes parmi nous qui fassent profession ouverte d'être anthropomorphites (j'en ai pourtant vu qui me l'ont avoué ), je crois que qui voudrait s'appliquer à le rechercher, trouverait parmi les chrétiens ignorants et mal instruits , bien des gens de cette opinion (*). (Essai, v. I, pag. 67.)

« Que l'éducation ou l'habitude de la réflexion aient fortement réuni les idées d'être et de matière , quel raisonnement peut-on faire sur des esprits séparés, tant que ces deux idées sont encore com-

(*) Selon un très-savant et très-pieux théologien , le penchant à l'anthropomorphisme, blâmé si sévèrement dans ce passage, D'est pas borné aux chrétiens ignorants et mal instruits. «Si l'anthropomorphisme, dit le docteur Maclaine, était banni de la théologie, l'orthodoxie se verrait privée de ses phrases les plus saillantes , et nos professions de foi, aussi bien que nos doctrines, se trouveraient restreintes dans les limites les plus étroites. » (Note sur l' Histoire de l'Eglise, vol. IV , pag. 55o. )

Dans V Abrégé de la philosophie de Gassendi , par Bernier , on trouve (tom. III, p. i3 et suiv. ) une tentative pour concilier l'aperçu donné d'après la philosophie épicurienne de l'origine de nos connaissances , avec l'idée plus pure et plus élevée de la divinité , à laquelle

Horne-Tooke , et ne diffère que par F expression de l'assertion concise de Condillac, que nos idées ne

binées dans l'esprit? Que dès l'enfance on se soit habitué à joindre à l'idée de Dieu celle d'une forme ou figure , dans quelle absurdité l'esprit ne tomberait-il pas au sujet de la divinité?» (v. II, p. i44. )

Les auteurs de la Logique de Port-Royal s'expriment, à cet égard, dans le même sens que Locke, et ont développé leur argument avec même plus d'étendue et de force. ( Voyez la suite du passage cité plus haut. ) Quoique ces remarques soient tout-à-fait identiques dans leur substance avec celles de Locke , Brucker a conclu de quelques-unes de celles qui sont particulièrement dirigées contre Gassendi , qu'il fallait le ranger parmi les défenseurs des idées innées. (Brucker, Historia de ideis , page 271.) Semblable en cela à bien d'autres métaphysiciens modernes, ce savant et laborieux, mais peu subtil historien , ne voyait aucune séparation réelle entre la théorie des idées innées , telle qu'elle était enseignée par les cartésiens , et l'analyse de nos connaissances d'après le système d'Épicure, et telle qu'elle fut reproduite par Gassendi et Hobbes. Il se croyait en conséquence autorisé à conclure que tous ceux qui rejetaient l'une des opinions devaient nécessairement avoir adopté l'autre. On trouvera toutefois , en les examinant , que les doctrines de Locke et de son prédécesseur Arnauld , diffèrent essentiellement des deux premières.

Ceux qui ne sont pas parfaitement versés dans les recherches métaphysiques des deux derniers siècles s'imaginent d'abord qu'en disant que toutes les connaissances ont leur première origine dans les £hs, on ne veut rien dire autre chose , sinon que c'est l'impressionnes objets extérieurs sur nos organes de perception qui éveille en nc%s , pour la première fois , les facultés dormantes de l'en

parvient l'esprit humain par l'exercice de sa raison. Mais je doute fort (|iie Gassendi ait dans celte circonstance donné son assentiment au commentaire de son ingénieux disciple. {V, le 1er Vol. de cette Histoire).

44 HISTOIRE ABREGEE

sont rien autre chose que des sensations transfor~ niées. « Toute idée, dit Diderot ( t. VI.) lorsqu'on la décompose en ses parties les plus simples se résout en une représentation sensible ou peinture ; et puis-

tendement. En comparant cette citation que je viens de faire de Gassendi, avec celles que je vais rapporter de Diderot et de Cons dorcet, on pourra, je l'espère, ne pas tomber dans l'erreur communément adoptée ; puisqu'il résulte explicitement de toutes ces citations que les sens extérieurs nous fournissent non-seulement les occasions qui excitent et développent nos facultés intellectuelles , mais aussi les matériaux sur lesquels s'exerce l'activité de la pensée ) ou, en d'autres termes , qu'il nous est impossible de concevoir une idée qui ne soit pas, ou une image sensible, ouïe résultat d'images sensibles combinées ensemble et réduites à de nouvelles formes par une sorte de cbimie logique. Tous les philosophes admettent aujourd'hui , comme une proposition évidente , que , sans l'action des choses extérieures sur l'organisation matérielle de l'homme , les facultés de l'entendement ne pourraient être éveillées. M. Harris lui-même , et lord Monboddo,les deux plus zélés aussi bien que les deux plus savants adversaires de Locke en Angleterre , ont sanctionné la vérité de cette doctrine par le consentement le plus formel.

« La première classe d'idées , dit lord Monboddo, comprend les idées qui nous viennent par les sens : la seconde classe doit sa naissance aux opérations de l'esprit sur ces premiers matériaux. Car je ne prétends pas nier que , dans notre manière d'être actuelle Routes nos idées , toutes nos connaissances n'aient pour premièrM>rigine les sens et la matière.» (v. I , pag. 44 , 2e édit.)

M. Harris tient précisément le même langage , et marque mêrile , avec plus de précision encore , la différence essentielle entre sa phir losophie et celle de Hobbes. « Bien que les objets sensibles , dit-il dans son Hermès] soient le médium nécessaire destiné à mettre

que tout ce qui est dans notre entendement y a été introduit par le canal de la sensation , tout ce qui procède de l'entendement ne peut être que chimérique ou doit , en reprenant la même route , aller se rattacher à son archétype sensible. De-là vient cette importante règle en philosophie, que toute assertion qui ne peut se rattacher à un objet sensible et extétérieur, avec lequel elle puisse ainsi établir son affinité , ne saurait avoir aucun sens. »

Tel est le compte rendu par Diderot de ce qu'on regarde en France comme la grande et capitale découverte de Locke.

C'est encore ainsi que Gondorcet nous dit dans son Esquisse historique des progrès de l'esprit humain que Locke fut le premier qui prouva que toutes nos idées étaient composées de sensations.

Si telle était en effet l'opinion véritable de Locke, il s'ensuivrait qu'il n'a pas fait un seul pas au-delà de Gassendi et de Hobbes, qui tous les deux se sont exprimés à différentes reprises dans les mêmes mots à

en action l'énergie dormante de l'entendement humain , cette énergie toutefois n'est pas plus contenue dans les sens que l'explosion d'un canon ne l'est dans l'étincelle qui lui a communiqué le feu. {Voyez sur ce sujet les Eléments de la philosophie de V esprit hu-main, vol. I , chap. i. sept, 4.)

Je ne doute pas que Descartes lui-même n'eût donné son assentiment à cette doctrine, bien que ses adversaires aient prétendu voir dans l'ensemble de sa théorie des idées innées la preuve d'une opinion contraire. On trouvera dans la note E , à la fin du volume l'explication des motifs qui me font penser ainsi.

peu près que Diderot et Gondorcet. Mais , quoiqu'on puisse jusqu'à un certain point alléguer en faveur de cette représentation de son opinion certains passages détachés de ses ouvrages qui au premier abord semblent justifier leurs commentaires, ces passages perdent bientôt toute leur autorité quand on les rapproche de ce qu'il a dit d'une manière si positive sur la réflexion , qu'il regarde comme une autre source première de nos idées, et bien différente de la sensation.

» L'autre source d'où l'entendement vient à recevoir des idées , c'est la perception des opérations de notre ame sur les idées qu'elle a reçues par les sens ; opérations qui , devenant l'objet des réflexions de l'ame , produisent dans l'entendement une autre espèce d'idées que les objets extérieurs n'auraient pu lui fournir : telles sont les idées de ce qu'on appelle percevoir, penser, clouter, croire, raisonner, connaître, vouloir, et toutes les différentes actions de notre ame, de l'existence desquelles étant pleinement convaincus , parce que nous les trouvons en nous-mêmes , nous recevons par leur moyen des idées aussi distinctes que celles que les corps produisent en nous lorsqu'ils viennent à frapper nos sens. C'est là une source d'idées que chaque homme a toujours en luimême ; et quoique cette faculté ne soit pas un sens , parce qu'elle n'a rien à faire avec les objets extérieurs, elle en approche beaucoup, et le nom de sens intérieur ne lui conviendrait pas mal. Mais comme

j'appelle l'autre source de nos idées sensation, je nommerai celle-ci réflexion, parce que l'ame ne reçoit par son moyen que les idées qu'elle acquiert en réfléchissant sur ses propres opérations. » (Locke , t. II. p. 178 , liv. il. ch. i. de l'Essai.)

« L'entendement ne me paraît avoir absolument aucune idée qui ne lui vienne de l'une de ces deux sources. Les objets extérieurs fournissent a V esprit les idées des qualités sensibles, c'est-à-dire toutes ces différentes perceptions que ces qualités produisent en nous ; et V esprit fournit à l'entendement les idées de ses propres opérations. » ( Id. , p. 180. )

Dans une autre partie du même chapitre , Locke s'exprime ainsi : « Les hommes reçoivent de dehors plus ou moins d'idées simples, selon que les objets qui se présentent à eux leur en fournissent une diversité plus ou moins grande ; comme ils en reçoivent aussi des opérations intérieures de leur esprit , selon qu'ils y réfléchissent plus ou moins ; car , quoique celui qui examine les opérations de son esprit ne puisse qu'en avoir des idées claires et distinctes , il est pourtant certain que , s'il ne tourne pas ses pensées de ce côté-là , pour faire une attention particulière à ce qui se passe dans son arae, il sera aussi éloigné d'avoir des idées distinctes de toutes les opérations de son esprit , que celui qui prétendrait avoir toutes les idées particulières qu'on peut avoir d'un certain paysage ou des parties et des divers mouvements d'une horloge, sans avoir jamais jeté les yexn

sur le paysage ou sur cette horloge pour en considérer exactement toutes les parties. L'horloge ou le tableau peuvent être placés d'une telle manière, quoiqu'ils se rencontrent tous les jours sur son chemin , qu'il n'aura que des idées confuses de toutes leurs parties , jusqu'à ce qu'il se soit appliqué avec attention à les considérer chacune en particulier.

« Etde-là nous voyons pourquoi il se passe bien du temps avant que la plupart des enfants aient des idées des opérations de leur propre esprit , et pourquoi certaines personnes n'en connaissent ni fort clairement ni fort parfaitement la plus grande partie pendant tout le cours de leur vie. La raison de cela est que , quoique ces opérations soient continuellement excitées dans l'ame, elles n'y paraissent que comme des visions flottantes, et n'y font pas d'assez fortes impressions pour en laisser dans l'ame des idées claires , distinctes et durables, jusqu'à ce que l'entendement vienne à se replier, pour ainsi dire , sur soi-même, à réfléchir sur ses propres opérations, et à en faire l'objet de ses propres contemplations. Les enfants ne sont pas plus tôt au monde qu'ils se trouvent environnés d'une infinité de choses nouvelles, qui, par l'impression continuelle qu'elles font sur leurs sens, s'attirent l'attention de ces petites créatures, que leur penchant porte à connaître tout ce qui leur est nouveau , et à prendre du plaisir à la diversité des objets qui les frappent en tant de différentes manières. Ainsi, les enfants emploient ordinairement leurs premières années à

voir et à observer ce qui se passe au dehors, de sorte que , continuant à s'attacher constamment à tout ce qui frappe les sens, ils font rarement aucune sérieuse réflexion sur ce qui se passe au-dedans d'eux-mêmes, jusqu'à ce qu'ils soient parvenus à un âge plus avancé, et il s'en trouve qui, devenus hommes, n'y pensent presque jamais. » (Ibid. p. 183 etsuiv. )

Je prie mes lecteurs de remarquer surtout le passage suivant :

«c Si on demande , quand c'est que Vhomme commence d'avoir des idées, je crois que la véritable réponse qu'on puisse faire , c'est de dire , dès qu'il a quelque sensation. Car, puisqu'il ne paraît aucune idée dans l'ame avant que les sens y en aient introduit, je conçois que l'entendement commence à recevoir des idées justement dans le temps qu'il vient à recevoir des sensations ; et par conséquent que les idées commencent d'y être produites dans le même temps que la sensation , qui est une impression , ou un mouvement excité dans quelque partie du corps, qui produit quelque perception dans l'entendement. C'est sur ces impressions , faites par les objets extérieurs sur nos sens , que l'esprit semble d'abord s'exercer lui-même dans les opérations que nous appelons perception , souvenir, considération, raisonnement, etc.

u Avec le temps , l'esprit vient à réfléchir sur ses propres opérations au sujet des idées acquises par sensation, et, par ce moyen, il amasse une nouvelle

provision d'idées que j'appelle idées de réflexion. Celles-ci sont des impressions qui sont faites sur nos sens par les objets de dehors et qui sont externes à l'esprit , et ses propres opérations résultant de pouvoirs internes qui lui appartiennent exclusivement; lesquelles , quand il y a réfléchi par lui-même , devenant aussi les objets de sa contemplation , sont , comme je l'ai dit, la source de toute connaissance (i). » (Ibid., p. 217.)

(1) L'idée que Locke, dans ce passage, attache au mot réflexion est aussi claire que précise. Mais il n'y adhère pas toujours exactement dans la suite de ses recherches. Souvent il l'emploie dans une acception plus populaire et plus étendue , sous laquelle ce mot désigne l'action de considérer attentivement et à dessein un objet sur lequel s'exerce la pensée , soit qu'il se rapporte au monde extérieur ou intérieur. C'est dans ce dernier sens qu'il l'emploie , quand il applique à la réflexion nos idées de cause et d'effet , d'identité et de diversité , et de toutes autres relations qui, dit-il ( liv. n , chap. xxv , § 9), se terminent toutes à des idées simples qui tirent leur origine de la sensation ou de la réflexion.

D'après cette explication , il semblerait que Locke croyait prouver suffisamment la vérité de son système sur l'origine de nos connaissances , en montrant que nos idées se terminent toutes à des idées simples qui tirent leur origine delà sensation ou de la réflexion. Ce commentaire rend assez facile la tâche de répondre à toutes les objections que l'on pourrait élever contre son principe fondamental des deux sources de nos idées.

Il y a sans doute un défaut d'exactitude logique dans cette définition d'un principe si étroitement combiné avec tout l'ensemble de sa philosophie , et la même remarque peut s'appliquer à l'emploi vague et indéfini qu'il fait quelquefois du mot réflexion, mot qui exprime la différence particulière et caractéristique entre son sys-

Quelques autres phrases recueillies de différentes parties de Y Essai de Locke , jetteront un plus grand jour sur le point en litige.

u Je sais que certaines gens dont les pensées sont, pour ainsi dire , enfoncées dans la matière , et qui ont si fort asservi leur esprit à leurs sens qu'ils élèvent rarement leurs pensées au-delà , sont portés à dire qu'ils ne sauraient concevoir une chose qui pense; ce qui est peut-être fort véritable; mais je soutiens que, s'ils y songent bien, ils trouveront qu'ils ne peuvent pas mieux concevoir une chose étendue.

tème et celui des gassendistes et des hobbistes. Tout cela cependant ne sert qu'à prouver d'une manière plus évidente combien son opinion véritable à cet égard est éloignée de celle que lui attribuent les commentateurs français et allemands. Quant à moi, en dépit des expressions accidentelles qui semblent prêter un appui à l'opinion contraire, je ne pense pas que Locke eût hésité un seul instant à admettre avec Cudworth et Price que V entendement est à lui seul une source d'idées nouvelles. N'a-t-il pas dit et répété souvent que c'était par la réflexion , mot qui , d'après la définition qu'il en donne , ne signifie rien autre cbose que l'action de V entendement sur les phénomènes intérieurs, que nous avions toutes nos idées de mémoire, d'imagination, de raisonnement et de toutes les autres facultés intellectuelles ? et n'est-il pas trop évident qu'on doive tirer de ce principe la conséquence nécessaire que toutes les idées simples, nécessairement comprises dans nos opérations intellectuelles, se rapportent à la même source, pour supposer raisonnablement qu'un philosophe doué d'autant de pénétration que l'était Locke , ait admis l'une de ces deux propositions en refusant en même temps d'adopter l'autre ?

52 HISTOIRE ABREGEE

« Si quelqu'un dit, à ce propos, qu'il ne sait ce que c'est qui pense en lui , il entend par-là qu'il ne sait quelle est la substance de cet être pensant : mais, répondrai-je , il ne connaît pas non plus quelle est la substance d'une chose solide. Et , s'il ajoute qu'il ne sait point comment il pense , je répliquerai qu'il ne sait pas non plus comment il est étendu , ou comment les parties solides du corps sont unies ou attachées ensemble pour faire un tout étendu. » ( v. 111 , p. 343 , 1. n , c. xxm , § 22 et §23.)

« Les idées que nous avons de l'esprit sont , je pense , en aussi grand nombre et aussi claires que celles que nous avons du corps , puisque la substance de l'un et de l'autre nous est également inconnue : car l'idée de la pensée, que nous trouvons dans l'esprit , nous paraît aussi claire que celle de l'étendue , que nous remarquons dans le corps ; et la communication du mouvement qui se fait par la pensée et que nous attribuons à l'esprit est aussi évidente que celle qui se fait par impulsion, et que nous attribuons au corps. Une constante expérience nous fait voir ces deux communications d'une manière sensible , quoique la faible capacité de notre entendement ne puisse les comprendre ni l'une ni l'autre.

<; Pour conclure ; la sensation nous fait connaître évidemment qu'il y a des substances solides et étendues ; et la réflexion qu'il y a des substances qui

pensent. L'expérience nous persuade de l'existence de ces deux sortes d'êtres , et que l'un a la puissance de mouvoir le corps par impulsion , et l'autre par la pensée ; c'est de quoi nous ne saurions douter. L'expérience , dis-je , nous fournit à tout moment des idées claires de l'un et de l'autre ; mais nos facultés ne peuvent rien ajouter à ces idées , au-delà de ce que nous y découvrons par la sensation ou par la réflexion. Que si nous voulons rechercher, outre cela , leur nature , leurs causes , etc., nous apercevons hientôt que la nature de l'étendue ne nous est pas plus nettement connue que celle de la pensée ; si, dis-je, nous voulons les expliquer plus particulièrement , la facilité est égale des deux côtés , je veux dire que nous ne trouvons pas plus de difficulté à concevoir comment une substance que nous ne connaissons pas , peut , par la pensée , mettre un corps en mouvement, qu'à comprendre comment une substance que nous ne connaissons pas non plus, peut remuer un corps par voie d'impulsion. » ( Ibid. p. 353 , 1. ii , c. xxin , § 28 et § 29. )

Le passage de Locke, qui, au premier aperçu semble donner plus de prise à l'opinion qu'un si grand nombre de ses sectateurs lui attribue sur l'origine de nos connaissances , est selon moi celui-ci (liv. m, c. i, §5. ):

« Une autre chose qui nous peut approcher un peu plus de l'origine de toutes nos notions et connaissances , c'est d'observer combien les mots dont

Dugald Steward. — Tome IF. 5

nous nous servons dépendent des idées sensibles , et comment ceux qu'on emploie pour signifier des actions et des notions tout-à-fait éloignées des sens , tirent leur origine de ces mêmes idées sensibles , d'où ils sont transférés à des significations plus abstraites pour exprimer des idées qui ne tombent point sous les sens. Ainsi, les mots suivants, imaginer, comprendre, s'attacher, concevoir, instiller, dégoutter, trouble, tranquillité, sont tous empruntés des opérations de choses sensibles et appliqués à certains modes de penser. Le mot esprit, dans sa première signification , c'est le souffle, et celui d'ange signifie messager. Et je ne doute point que , si nous pouvions conduire tous les mots jusqu'à leur source, nous ne trouvassions que dans toutes les langues , les mots qu'on emploie pour signifier des choses qui ne tombent pas sous les sens, ont tire' leur première origine d'idées sensibles. D'où nous pouvons conjecturer quelle sorte de notions avaient ceux qui les premiers parlèrent ces langues-là , d'où elles leur venaient dans l'esprit, et comment la nature suggéra inopinément aux hommes l'origine et le principe de toutes leurs connaissances , par les noms mêmes qu'ils donnaient aux choses. »

Jusque-là les expressions de Locke rentrent d'aussi près que possible , et on pourrait même dire parfaitement, dans les doctrines de Hobbes et de Gassendi; et je ne doute pas que ce ne soit une interprétation erronée de la phrase que j'ai désignée

par des lettres italiques qui ait fourni le germe des prétendues découvertes contenues dans YEvma. «-1 epo «/!<*( i ) . Si toutefois M. Horne Tooke eût étudié avec attention ce qui suit immédiatement , il aurait aperçu à l'instant combien l'opinion réelle de Locke sur ce sujet différait de celle qu'il lui attribue.

m Puisque, pour trouver des noms qui pussent faire connaître aux autres les opérations qu'ils sentaient en eux-mêmes , ou quelque autre idée qui ne tombât pas sous les sens, ils furent obligés d'emprunter leurs mots , des idées de sensation les plus connues , afin de concevoir par-là plus aisément les opérations qu'ils éprouvaient en eux-mêmes , et qui ne pouvaient être représentées par des apparences sensibles et extérieures. » (1. i, c. ni , § 5.)

D'après les passages que je viens de citer, il est évident que dans ces remarques sur l'étymologië matérielle des mots consacrés à exprimer les diverses parties et les diverses fonctions de l'intelligence, Locke n'avait pas la moindre intention d'identifier les images sensibles que les mots de cette science présentent à l'imagination , avec les notions métaphysiques qu'ils désignent au figuré. Dans tout le cours de son Essai, il ne manque jamais à représenter la sensation et la réflexion comme deux sources très-distinctes de nos connaissances ; et il n'est pas douteux qu'il ne regardât comme aussi antiphi-

(i) Titre d'un ouvrage de M. Horne-Tooke.

losophique de chercher à expliquer les phénomènes de l'esprit par analogie avec ceux de la matière , que ceux de la matière par analogie avec ceux de l'esprit. A ce principe fondamental sur l'origine de nos idées, il ajoute dans le passage rapporté plus haut que , « comme les phénomènes de l'esprit ne nous sont connus que postérieurement aux phénomènes de la matière , puisque pendant les premières années de notre vie nous ne nous occupons que des objets sensibles , il n'est pas surprenant que , pour trouver des noms qui pussent faire connaître aux autres les opérations qu'ils sentaient en eux-mêmes , ou quelque autre idée qui ne tombât pas sous les sens , les hom- ,mes aient été obligés d'emprunter les mots aux idées de sensation les plus connues , afin de faire concevoir par-là plus aisément les opérations qu'ils éprouvaient en eux-mêmes et qui ne pouvaient être représentées par des apparences sensibles et extérieures.» On voit donc que l'emploi de ces mots empruntés ou métaphoriques n'avait pas pour but, comme M. Tooke le croyait , d'expliquer la nature des opérations , mais d'appeler l'attention de l'auditeur sur le monde intérieur, dont il ne peut apprendre à connaître les phénomènes que par l'exercice de sa propre réflexion. Si Locke n'a déclaré nulle part aussi explicitement que l'avait fait son prédécesseur Descartes , que « rien de ce qui est du domaine de l'imagination ne peut servir à expliquer les opérations de la pensée, » c'est parce qu'il croyait s'être

fait assez comprendre en présentant la réflexion comme la source unique de toutes nos idées relatives aux phénomènes de l'esprit, et en expliquant combien nos premières habitudes de confondre les idées d'esprit et de matière devaient apporter d'obstacles à l'exercice libre de cette faculté.

La fausse idée si généralement répandue sur le continent, relativement à la doctrine de Locke sur cette question métaphysique des plus importantes , était déjà accréditée pendant sa vie , et reçut même la sanction de l'illustre Leibnitz, qui représente toujours Locke comme un des partisans de la maxime scolastique , Nihil est in intellectu quod nonfuerit in sensu. Nempè, dit Leibnitz en répliquant à cette maxime , nihil est in intellectu quod non fuerit in sensu, nisi ipse intellectus (i). {Opéra, t. VI,

(1) Le passage suivant prouve que la même erreur est encore répandue hors de l'Angleterre parmi les écrivains les plus distingués.

« Leibnitz a combattu avec une force de dialectique admirable le système de Locke qui attribue toutes nos idées à nos sensations. On avait mis en avant cet axiome si connu, qu'il n'y avait rien dans l'intelligence qui n'eût été d'abord dans les sensations ; et Leibnitz y ajoute cette sublime restriction , si ce nest l'intelligence ellemême. De ce principe dérive toute la philosophie nouvelle qui exerce tant d'influence sur les esprits en Allemagne. » (Madame de Staël, de l'Allemagne, tome III, pag. 65.)

J'ai fait remarquer dans la première partie de cette histoire que cette sublime restriction à laquelle les disciples de l'école allemande attachent tant de prix, n'est rien autre chose que la traduction de cette phrase d'Aristole : Ka< ocvro? ît v«vç voviroç Ifrtv.

p. 358, 359.) Cette remarque est excellente et fait honneur à la sagacité du critique. Mais il n'est pas aisé de concevoir comment on a pu attribuer une opinion

lî><T 7rif> rcc voyitcc. Riri [Aiv ycip tûv ctviv vKv\ç , ro oculo tçri to cooïïc *<*,« Kooû/xti'ov. (Del'ame, Ht. m, chap. v. )

Pour en revenir à Locke , les écrivains de son pays ont été coupables envers lui de la même injustice, dès la publication de son ouvrage. Un mathématicien assez célèbre, dans un essai imprimé en 1697, représente l'auteur de V Essai sur l'entendement humain, comme partageant les opinions de Gassendi sur l'origine des idées.

Ideœ nomine communi sensu utor ; earum originem an es sensibus solùm , ut Gassendo et Lockio nostratîs , cœterisque plurimis visum est ; an aliundè , hujus loci non est inquirere, {De spatio reali, seu ente infnito conamen mathematico-metapbysicum. Auctore Josepho Raphson }rea. soc. socio.Cet essai est annexé à la seconde édition d'un ouvrage intitulé , Analysis œquationum univer salis. Londres, 1702.)

Afin de mettre le lecteur en état de prononcer avec plus de certitude sur ce que je viens d'avancer dans le texte , je dois rappeler encore une fois la distinction entre les gassendistes et les cartésiens. Les premiers déclarent que, comme toutes nos idées sont tirées des sens extérieurs, les phénomènes intellectuels ne peuveut s'expliquer que par des analogies avec le monde matériel. Les autres rejettent complètement ces analogies comme autant de lumières trompeuses dans l'étude de l'esprit, et prétendent que ce n'est que par la faculté réflective qu'on pourra parvenir à la connaissance de ses opérations. Tous les métaphysiciens du dernier siècle peuvent être rangés dans l'une de ces deux classes, et aujourd'hui encore, la question fondamentale qui divisait les disciples de Gassendi d'avec ceux de Descartes , je veux dire , la question sur la méthode logique la plus convenable dans l'étude de l'esprit humain ,

semblable à un auteur qui a soutenu si souvent et d'une manière si préremptoire que la reflexion était la source d'une classe d'idées essentiellement diffé-

continue à être la base sur laquelle roulent les plus importantes discussions relatives au monde intérieur.

Sui\ant cette distinction, Locke appartient incontestablement à la classe des cartésiens , si on veut bien passer sous silence quelques erreurs accidentelles de sa plume; il en est de même du petit nombre de ses disciples qui ont bien compris l'esprit de sa philosophie. Mais c'est dans la classe des gassendistes qu'on devra ranger les métaphysiciens français qui , tout en prétendant suivre les traces de Locke , ne connaissent V Essai sur l'entendement humain que par ce qu'ils en ont lu dans les ouvrages de Condillac. A la même classe appartiennent encore les commentateurs de Locke sortis de l'école de l'évêque Law j aussi bien que les écrivains plus modernes, tels que Priestley, Darwin, Beddoes et surtout Horne- Tooke avec ses nombreux sectateurs.

Les opinions de Hobbes sur cette question importante coïncidaient parfaitement avec celles de Gassendi ; aussi n'est-il pas rare aujourd'hui de voir les disciples de Hobbes attribuer à leur maître tout le mérite du système de l'origine de nos connaissances , système que , par une étrange erreur , on a prétendu que Locke avait revendiqué comme de son invention. Mais où donc, demanderat-on , Hobbes a-t-il dit un seul mot de l'origine de ses idées que Locke fait dériver de la faculté réflective ? Les nombreuses observations faites par Locke sur cette faculté qui est la source des idées identiques à sa nature , ne peuvent-elles pas d'ailleurs être regardées comme une réfutation de la théorie qui ramène aux sensations comme éléments primaires tous les objets de nos connaissances ? Concevoir un tel système , ce n'était pas seulement aller plus loin que Hobbes j c'était corriger une erreur qui se confond avec la base du système de Hobbes , erreur que partagent malheureusement encore , il faut l'avouer , tous les apologistes de Hobbes.

rentes de celles qui tirent leur origine de la sensation. Quant à moi , il me semble que l'expression de Leibnitz n'est rien autre chose que la substance de

Je me vois même forcé de déclarer qu'un grand nombre des écrivains anglais qui prennent le nom de lockistes , et qui , je n'en doute pas, se croient tels en effet, ne sont au fond que des gassendistes ou des hobbistes , en ce qui concerne du moins leurs opinions métaphysiques. En quoi les observations suivantes diffèrent-elles de la tbéorie épicurienne sur l'origine de nos connaissances, telle qu'elle est exposée par Gassendi ? « Les idées apportées par notre vue et par nos autres sens , n'ont pas plus tôt pénétré dans l'esprit , qu'elles s'amalgament, s'unissent , se séparent, se soumettent à diverses combinaisons et arrangements , et produisent ainsi de nouvelles idées de réflexion dans toute la rigueur du terme. Telles sont les idées de comparaison , de division , de destruction , d'abstraction , de relation , et tant d'autres , qui toutes demeurent en nous-mêmes pour servir au besoin . » Je ne connais rien dans Helvétius ou Diderot , de plus décisif en faveur du système de la métaphysique épicurienne, que Locke et Descartes se proposaient avant tout de détruire.

Le même auteur , en cherchant à expliquer la nature de nos idées, l'emporte de beaucoup en extravagance sur tous les métaphysiciens de l'école française. « De quelle nature sont les substances ? De quoi nos idées sont-elles des modifications? Font-elles partie .de l'esprit comme les membres font partie de notre corps, ou y sont-elles contenues comme des pains à cacheter dans une lotte , ou enveloppées comme le poisson l'est par Peau qui l'entoure? sont-elles d'une nature spirituelle, corporelle, ou mixte? c'est ce que je n'ai pas besoin de décider. Il me suffit de poser en fait en ce moment , que dans tout exercice de l'entendement , ce qui discerne est numériquement et substantiellement distinct de ce qui est discerné ; et qu'un acte de l'entendement n'est pas tant un acte qui nous soit propre, qu'un acte de quelque chose qui opère sur nous. »

la doctrine de Locke sous une forme plus concise et plus épigrammatique. Y a-t-il rien dans cette phrase

J'aurais cru fort inutile de citer ces passages , si la doctrine contenue dans l'ouvrage d'où ils sont tirés , n'eût reçu une sanction des plus formelles de la haute autorité du docteur Paley.wll existe, dit-il , un ouvrage auquel je suis si redevable , qu'il y aurait de l'ingratitude à ne pas avouer mes obligations. Je veux parler des écrits de feu Abraham Tucker , dont une partie a été publiée par lui, et dont l'autre partie a paru après sa mort , sous le titre d1 Investigation sur les lumières de la nature, par Edouard Searcb. J'ai trouvé dans cet écrivain plus de pensées et d' observations originales sur les divers sujets traités par lui, que dans aucun autre écrivain, pour ne pas dire que dans tous les autres écrivains ensemble.Il n'a point de rival dans l'art de jeter de la lumière sur un sujet. Malheureusement ses pensées sont disséminées dans un ouvrage long, varié, et sans régularité. Je croirai avoir beaucoup fait, si je suis parvenu à disposer quelquefois avec plus de méthode, à classer en articles et en chapitres , à recueillir en une masse compacte et visible, tous les excellents matériaux qui occupent trop de surface dans cet ouvrage.» {Principes de philosophie morale et politique, parPaley. Préface, pag. 25, 26.)

Il serait sans doute aussi absurde que présomptueux de nier le mérite d'un auteur honoré par Paley d'un aussi brillant éloge. Je ne prétends pas non plus rien enlever à la gloire de penseur et observateur original qu'on lui attribue. Je suis même prêt à convenir de son talent à éclaircir un sujet , quoiqu'il soit vrai de dire que dans ses développements , tantôt il monte jusqu'à l'enflure , tantôt il descend jusqu'à labouffonnerie. Il a recherché consciencieusmeent les vérités morales et religieuses , et ses intentions méritent l'approbation la plus formelle. Mais je dois avouer aussi, qu'à le juger comme métaphysicien, il a plus d'imagination que de solidité 5 et qu'il est à-la-fois si vagabond, si verbeux , si impatient de tout frein, qu'il est beaucoup plus propre à ébranler qu'à consolider les principes de ses lecteurs.

que Locke n'ait développé plus clairement et avec plus d'étendue dans la phrase suivante : r Les objets extérieurs fournissent à l'esprit les idées des qualités sensibles , c'est-à-dire toutes les différentes perceptions que ces qualités produisent en nous ; et l'esprit fournit à l'entendement les idées de ses propres opérations. »

Le zèle extraordinaire que Locke , dès le début même de son ouvrage, déploie contre l'hypothèse des idées innées , peut servir en partie à expliquer l'erreur où sont tombés ses commentateurs dans l'interprétation de son système sur l'origine de nos connaissances. On ne devrait cependant jamais perdre de vue, en lisant ses arguments sur ce sujet, qu'il a pour objet de combattre la théorie cartésienne des idées innées, d'après laquelle, suivant du moins l'opinion que s'en faisait Locke, une idée innée serait quelque chose de coexistant avec l'esprit dans lequel elle se manifeste , et qui se ferait percevoir de l'entendement avant que les sens extérieurs aient commencé à agir. L'étroite affinité qui existe entre cette théorie et quelques-unes des doctrines de l'école platonicienne , aura probablement empêché Leibnitz de juger avec son impartialité accoutumée des arguments dont Locke se sert pour le réfuter , et lui aura fait conclure trop promptement que l'opposition de Locke au système de Descartes avait pour origine des vues qui rentraient entièrement dans celles de Gassendi et de ses autres antagonistes

épicuriens. Les nombreux passages de Locke que j'ai textuellement rapportés doivent amplement suffire pour prouver le peu de fondement de cette opinion.

Plus tard , quand nous passerons en revue les discussions métaphysiques des temps modernes , nous dirons en quoi le système de Locke sur l'origine de nos idées, s'écarte de la vérité. Nous en avons assez dit pour montrer combien étaient fausses les assertions non-seulement de ses adversaires , mais de ses admirateurs les plus dévoués. Cette erreur si générale , et en même temps si opposée à l'ensemble de X Essai, prouve à n'en pas douter que si cet ouvrage célèbre a eu beaucoup d'acheteurs et de panégyristes, il n'a été lu que par un bien petit nombre d'hommes capables de le comprendre. Exemple nouveau et bien remarquable de la folie qu'il y a , en fait d'histoire littéraire , à se fier aux jugements de tradition que tous les critiques et commentateurs copient les uns sur les autres, au lieu d'employer le moyen si facile d'avoir recours aux sources originales (1) !

(1) Je dois dire à l'honneur du docteur Hartley que, quoique son système sur l'origine de nos idées soit précisément le même que ceux de Gassendi , de Hobbes et de Condillac , puisqu'un de ses principes fondamentaux, est que les idées de sensation, sont les éléments dont toutes les autres idées se composent (Hartley , sur l'homme , 4e èdit. pag. 2 . de V introduction) , il n'a cependant pas mis en avant le nom de I ocke pour assurer à sa théorie la faveur de

IL Une autre erreur non moins répandue que la première à l'égard des opinions philosophiques de Locke , a pour objet la faculté de la perception

seslecteurs, ainsi que l'ont fait les gassendistes modernes. Il s'est au contraire attaché à distinguer avec autant de candeur que de clarté la différence essentielle et remarquable entre les deux opinions, (c II n'est pas hors de propos, dit-il, ( pag. 36o de son wttroduction) de remarquer ici combien, logiquement parlant, la théorie développée dans mes Essais diffère de celle contenue dans l'excellent Essai sur l' entendement humain de M. Locke, qui a si puissamment contribué à neutraliser les obstacles, à dissiper les préjugés , et à seconder les progrès de toutes les connaissances réelles et utiles. Il me semble d'abord que nos idées les plus complexes , tirent leur origine de la sensation , et que la réflexion n'est pas , comme le dit M. Locke , une source distincte d'idées. »

Hartley semble considérer cette dernière proposition comme une amélioration neuve et importante qu'il faisait à la logique de Locke , tandis qu'en effet il ne faisait que retomber dans l'ancienne hypothèse épicuriennne que Locke s'était principalement proposé de combattre dans son Essai.

Je ne me serais pas étendu avec tant de détails sur cette partie du système de Locke, si l'erreur que je me suis efforcé de relever, n'avait servi de base à toute la partie métaphysique de VEncyclopèdie française. Partout les rédacteurs de cet ouvrage posent comme une vérité démontrée , que toutes nos connaissances nous viennent par l'intermédiaire des sens extérieurs j et partout on donne le mérite de cette démonstration à Locke qui, nous dit-on , fut le premier à développer pleinement et à établir solidement une vérité que ses prédécesseurs n'avaient fait qu'entrevoir imparfaitement. A ce propos-là, Laharpe dans son Lycée ajustement critiqué le langage métaphysique de V Encyclopédie , comme tendant à dégrader

morale et l'immutabilité des distinctions morales. On pourrait penser, au premier abord , que l'examen de semblables questions est plutôt du domaine

la nature intellectuelle de l'homme ; tandis que d'un autre côté , par une inconséquence étrange , il prodigue sans mesure ses éloges à Condillac. Il ne se doutait guère, en écrivant ce qui suit, que les raisonnements de son logicien favori , avaient surtout préparé la voie aux arguments et aux conséquences qu'il relève avec tant d'âcreté dans Diderot et dans d'Alembert.

« La gloire de Condillac est d'avoir été le premier disciple de Locke 5 mais si Condillac eut un maître, il mérita d'en servir à tous les autres 5 il répandit même une plus grande lumière sur les découvertes du philosophe anglais ; il les rendit , pour ainsi dire sensibles , et c'est grâces à lui qu'elles sont devenues communes et familières. En un mot, la saine métaphysique ne date en France que des ouvrages de Condillac , et à ce titre , il doit être compté dans le petit nombre d'hommes qui ont avancé la science qu'ils ont cultivée. » {Lycée, tom. XV, pages i36, 137.)

Laharpe continue sur ce ton son panégyrique pendant plus de 7 o pages , et termine ainsi : <c Le style de Condillac est clair et pur comme ses conceptions 5 c'est, en général, l'esprit le plus juste et le plus lumineux qui ait contribué , dans ce siècle , aux progrès de la bonne philosophie.» (Ibid. page 21 4.)

L'opinion de Laharpe sur la faculté de la réflexion, est un supplément qui s'adapte parfaitement à son commentaire de Condillac. n L'impression sentie des objets se nomme perception ; l'action de l'ame qui les considère, se nomme réflexion. Ce mot, il est vrai, exprime un mouvement physique , celui de se replier sur soi-même ou sur quelque chose ; mais toutes nos idées venant des sens , nous sommes souvent obligés de nous servir de termes physiques pour exprimer les opérations de l'ame. » ( Ibid. page i58.)

Dans un autre passage, il définit ainsi la réflexion. « La faculté de réflexion, c'est-à-dire le pouvoir qu'a notre ame de comparer,

d'une histoire de la morale que d'une histoire de la métaphysique; mais j'alléguerai, pour ma justification , que je ne fais en cela que suivre l'exemple

d'assembler, de combiner les perceptions. » (Ibid. page i83.) Cette définition de la réflexion diffère assurément du tout au tout de celle donnée par Locke, et s'accorde exactement avec l'explication qu'en fournit la philosophie de Gassendi, de Hobbes et de Diderot. Dans un ouvrage récent intitulé de la Littérature française pendant le 18e siècle; ouvrage auquel le goût et le talent de l'auteur, comme écrivain, ont donné plus de réputation que ne lui en ont acquis sa profondeur et son discernement philosophique, on rencontre quelques remarques extrêmement ingénieuses , et selon moi , très-solides sur la tendance morale du système métaphysique que Condillac a rendu si populaire et si célèbre. Je citerai quelques-uns des traits qui ont le plus de rapport avec les opinions que j'ai énoncées.

(c Autrefois , négligeant d'examiner tout ce mécanisme des sens , tous ces rapports directs des corps avec les objets, les philosophes ne s'occupaient que de ce qui se passe au-dedans de l'homme. La science de l'ame, telle a été la noble étude de Descartes, de Pascal, de Malebranche, de Leibnitz {Pourquoi le nom de Locke se

trouve-t-il omis ici?) Peut-être se perdaient-ils quelquefois

dans les nuages des hautes régions où ils avaient pris leur vol; peut-être leurs travaux étaient-ils sans application directe j mais du moins ils suivaient une direction élevée, leur doctrine était en rapport avec les pensées qui nous agitent , quand nous réfléchissons profondément sur nous-mêmes. Cette route conduisait nécessairement aux plus nobles des sciences , à la religion et à la morale. Elle supposait dans ceux qui la cultivaient un génie élevé et de vastes méditations.

(( On se lassa de les suivre } on traita de vaines subtilités, on flétrit du titre de rêveries scolastiques les travaux de ces grands esprits. Oh se jeta dans la science des sensations, espérant qu'elle

de Locke lui-même, qui les a développées avec beaucoup d'étendue dans ses arguments contre la théorie des idées innées. Il était sans doute assez étrange de commencer un ouvrage sur l'entendement humain par des recherches sur un sujet moral de cette sorte ; mais Locke se proposait d'en tirer une conséquence purement métaphysique ; et quand on compare cette conséquence avec les prémisses d'où elle est déduite , on se convainc d'autant mieux de la nécessité de séparer complètement, en traçant les progrès de ces deux sciences , l'histoire de l'une de celle de l'autre.

9erait plus à la portée de l'intelligence humaine... On s'occupa de plus en plus des rapports mécaniques de l'homme avec les ohjets , et de l'influence de son organisation physique ; de cette sorte , la métaphysique alla toujours se rabaissant , au point que maintenant , pour quelques personnes, elle se confond presque avec la physiologie

<( Le 1 8e siècle a voulu faire , de cette manière d'envisager l'homme, un de ses principaux titres de gloire

«Condillac est le chef de cette école. C'est dans ses ouvrages

que cette métaphysique exerce toutes les séductions de la méthode et de la lucidité ; d'autant plus claire , qu'elle est moins profonde. Peu d'écrivains ont obtenu plus de succès. Il réduisit à la portée du vulgaire , la science de la pensée , en retranchant tout ce qu'elle avait d'élevé. Chacun fut surpris et glorieux de pouvoir philosopher si facilement ; et l'on eut une grande reconnaissance pour celui à qui l'on devait ce bienfait. On ne s'aperçut pas qu'il avait rabaissé la science , au lieu de rendre les disciples capables d'y atteindre. » ( De la Littérature française, pendant le 18e siècle, pàg. n4, n5, n6et 117.)

Si l'on veut avoir une preuve de plus du sens que Ton donnait aux raisonnements de Locke sur les idées innées, on n'a qu'à lire le passage suivant d'un auteur qui n'avait certainement pas l'intention de mal représenter les idées du philosophe anglais.

<( Le premier livre de Y Essai sur l'entendement humain, qui me semble, dit le docteur Beattie,le plus mauvais de tout l'ouvrage, tend à établir la doctrine dangereuse que l'esprit humain , avant d'être modelé par l'éducation ou l'habitude, est aussi susceptible d'une impression que d'une autre. Cette doctrine, si elle était vraie, tendrait à prouver que la vérité et la vertu ne sont rien autre chose que des inventions humaines, ou du moins qu'elles n'ont rien de fixe dans leur nature , et qu'elles sont aussi variables que les inclinations et les capacités des hommes.!» Le docteur Beattie ajoute toutefois avec beaucoup dejugementet de candeur : « Ce ne sont certainement pas là les doctrines que Locke voulait établir ; mais il a été emporté par son zèle contre les idées et les principes innés , et il a accordé trop peu à l'instinct par crainte de lui accorder trop. »

Je suis parfaitement d'accord avec le docteur Beattie sur la vérité de cette dernière remarque , quoique je sache bien qu'un très-grand nombre des disciples de Locke , en Angleterre , se sont plu , nonseulement à donner à ce premier livre de Y Essai le sens qui semblait à Beattie d'une tendance si funeste, mais ont avoué cette doctrine de Locke ainsi inter-

prêtée comme leur propre profession de foi morale. Dans ce nombre se trouve , il faut l'avouer , le respectable docteur Paley (1).

Il est heureux , pour la réputation de Locke , que dans d'autres parties de son Essai il ait désavoué , dans les termes les plus positifs, les dangereuses conséquences que semble trop propre à amener le ton général de son premier livre. « Quiconque, dit-il dans une autre occasion, a l'idée d'un être intelligent , mais frêle et faible , créé par un autre être , tout-puissant, parfaitement sage, parfaitement bon, et sous la dépendance duquel il demeure toujours , ne peut pas plus se refuser à croire que l'homme , cet être faible et intelligent , doit honorer , craindre Dieu , cet être tout-puissant et parfaitement sage , et lui obéir en tout, qu'il ne pourrait se refuser à croire que le soleil brille quand il le voit. Il doit être tout aussi convaincu de cette vérité, qu'il le sera dans une belle matinée que le soleil est levé, s'il ouvre les yeux et les tourne de ce côté. Mais, quelque certaines , quelque claires que soient ces vérités , il peut ignorer les unes aussi bien que les autres , s'il ne prend pas la peine d'employer ses facultés comme il devrait le faire pour s'en assurer. » C'est dans la même intention que Locke dit ailleurs : « Il y a une

(1) Voyez ses Principes de philosophie morale et politique , Ht. i , chap. v , dans lesquels l'auteur discute la question du sentiment moral.

Duga/d Steward.— Tome IF. 6

loi naturelle aussi intelligible à la créature rationnelle qui l'étudié , que le sont les lois positives des républiques. » Il y a plus , c'est que par avance il a désavoué de la manière la plus formelleçles conséquences dangereuses que le but principal de son chapitre d'introduction était , disait-on , d'établir.

h Du reste (dit-il, liv. i, ch. n, § 13), de ce que je nie qu'il y ait aucune loi innée, on aurait tort d'en conclure que je crois qu'il n'y a que des lois positives : ce serait prendre tout-à-fait mal ma pensée. Il y a une grande différence entre une loi innée et une loi de nature, entre une vérité gravée originairement dans l'ame et une vérité que nous ignorons, mais dont nous pouvons acquérir la connaissance en nous servant comme il faut des facultés que nous avons reçues de la nature. Et, pour moi, je crois que ceux qui donnent dans les extrémités opposées , se trompent également, je veux dire ceux qui posent une loi innée , et ceux qui nient qu'il y ait aucune loi qui puisse être connue par la lumière delà nature, c'està-dire sans le secours d'une révélation positive. »

Locke n'ignorait pas combien les doctrines spéculatives sur ces questions de métaphysique et de morale ont d'influence sur la vie des hommes. Il s'est exprimé ainsi sur cette particularité , qui suffit à elle seule pour donner de l'intérêt à des discussions liées de si près avec le bonheur de l'homme. « Qu'on admette une fois, dit-il , (liv. iv , chap. h , § h) pour certain et incontestable ce principe de quelques phi-

losophes, que tout est matière, etqu il n'y arien autre chose que de la matière , et il est aisé de voir , à en juger par les écrits de ceux qui ont ressuscité cette doctrine de nos jours , quelles conséquences on en tirera.... Rien n'est si dangereux que d'admettre ainsi des principes sans une discussion ou un examen suffisant , et surtout si ce sont de ces principes qui doivent influer sur la vie des hommes et contribuer à diriger leurs actions. Celui qui, à l'exemple à'Arche'laiis , posera en fait que le bien et le mal , l'honnête et le déshonnête, sont déterminés par les lois positives et non par les lois naturelles , aura certainement une autre manière de prononcer sur la justice et la bonté morale, que ceux qui reconnaissent que nous sommes liés sur ce sujetpar des obligations antérieures àtoutes les institutions humaines. » Ce passage entier ne s'adresse-t-il pas évidemment à ceux qui adoptent les maximes épicuriennes de Hobbes et de Gassendi ( i ) ?

(i) A cette citation de Locke, il faut ajouter la suivante : <( Tant que des réunions d'hommes feront entrer de force leurs opinions individuelles dans la tête des hommes qu'ils pourront soumettre à leur autorité , sans leur permettre d'examiner si elles sont fondées ou non en vérité ; tant qu'ils ne permettront pas à la vérité de se faire jour par elle-même , et qu'ils ne laisseront pas les autres hommes libres de la rechercher à leur manière , quelle amélioration pourra-ton attendre ? quelle lumière nouvelle pourra-t-on verser sur les sciences morales ? Il vaudrait presque autant que la partie de l'humanité ainsi soumise à l'autre, se résignât à une obscurité égyptienne , retenue , comme elle l'est déjà , dans une servitude égyptienne , si Dieu n'avait placé lui-même sa pure lumière dans

Lord Shaftesbury fut un des premiers qui sonnèrent l'alarme contre la tendance présumée de cette philosophie qui nie l'existence des principes innés. On trouve dans ses Caractères , et particulièrement dans le traité intitulé Avis à un auteur, plusieurs observations à ce sujet. Mais la plus directe de ses attaques contre Locke est contenue dans la huitième lettre adressée à un membre de l'université. 11 remarque dans cette lettre que tous ceux qui , de son temps, s'étaient donné le titre de libres penseurs avaient adopté les principes introduits peu de temps auparavant par Hobbes.

« Quoique j'honore, ajoute-t-il, et que je respecte infiniment les autres écrits de M. Locke (sur le gouvernement , la politique , le commerce , les monnaies, l'éducation, la tolérance, etc.), et quoique je le connaisse personnellement et que je puisse répondre du zèle sincère de sa croyance au christianisme , je suis toutefois forcé d'avouer qu'il a marché dans la même route et qu'il y a été suivi par les Tindall et autres libres penseurs de notre époque. Ce fut même, le dirai-je? M. Locke, qui frappa le grand coup. Car le caractère connu de M. Hobbes et ses principes bas et serviles de gouvernement, en discréditant sa philosophie , lui étaient tout son poison. Mais M. Locke frappa l'édifice dans sa base,

les esprits , à l'abri de toute atteinte et de toute flétrissure de quelque pouvoir que ce fût. » (vol. II, pag. 343 et 344.)

bannit tout ordre et toute vertu du monde , représenta comme hors de la nature des idées qui se confondent avec l'idée de la divinité elle-même, et avança qu'elles n'avaient point de fondement dans notre esprit. Il s'amuse à jouer sans mesure sur le mot inné y comme s'il ne savait pas que ce mot est mis là pour le mot inusité conaturel , ( aussi ancien que la nature ). Car qu'a de commun la naissance ou la croissance du fœtus sorti du sein de la mère , avec la question en litige ? Il ne s'agit pas ici de l'époque précise où les idées pénètrent dans l'esprit , ni du moment où un corps sort de l'autre ; il s'agit de déterminer si la constitution de l'homme est telle que dès qu'il sera grand et adulte ( i ) , alors et non plus tôt (il importe peu à quel âge ce soit), l'idée et le sentiment de Y ordre, de Y administration, de la divinité', ne naîtront pas infailliblement, inévitablement, nécessairement en lui. »

Shaftesbury me paraît avoir placé ici la question des idées innées sous son unique et véritable point de vue philosophique; et avoir donné la clef des arguments un peu confus de Locke contre leur existence. Le morceau qui suit celui que nous venons de citer est tout aussi bien raisonné et digne de remarque , mais je me refuse au plaisir de faire de plus longs extraits. Il me suffit d'avoir montré la

(1) Lord Shaftesbury aurait dû dire, « dès qu'il sera en possession de l'exercice de ses facultés rationnelles. »

coïncidence parfaite qui existe entre l'opinion de Shaftesbury telle qu'elle est présentée ici par luimême et l'opinion présentée plus haut avec les propres expressions de Locke. On verra par-là l'injustice qu'il y avait à conclure de quelques expressions échappées au dernier, qu'il ne pouvait manquer d'y avoir une différence essentielle et fondamentale dans leurs sentiments réels (i).

Sous le titre d'écrits métaphysiques ou, pour parler avec plus de précision , d'écrits logiques de Locke , on peut aussi classer ses traités sur l'éduca-

(1) Je dois en même temps répéter que les faits et les raisonnements contenus dans l'introduction de V Essai, expliquent en grande partie la sévérité de la critique de lord Shaftesbury sur cette partie de l'ouvrage. Sir Isaac Newton lui-même, ami intime de Locke, semble, à en juger d'après une lettre de sa main, que j'ai lue, avoir été à cet égard, du même avis que l'auteur des Caractères. Telles avaient été du moins ses premières impressions. Mais plus tard, avec une candeur et une humilité dignes de son beau caractère, il demanda excuse à Locke, de l'injustice qu'il lui avait faite. « Je vous demande pardon , (ce sont les expressions d'une de ses lettres) d'avoir dit que vous aviez sapé toute morale dans sa base, en émettant an principe que vous aviez avancé dans votre premier livre des idées , et sur le développement duquel vous annonciez devoir vous étendre dans un autre livre ; ce qui m'avait engagé à vous prendre pour un hobbiste. » Dans la même lettre , Newton fait allusion à certains soupçons mal fondés, qu'il avait conçus contre la conduite de Locke dans leur commerce intime ; et il ajoute avec une simplicité ingénue et presque enfantine : « J'avais été , lui dit-il , tellement affecté de vos procédés , que quand quelqu'un vint me rapporter que vous étiez fort malade et que vous aviez peu de temps à "vivre , j'allai jusqu'à répondre qu'il vaudrait mieux que vous fussiez

don et sur la conduite de l'entendement. Ces traités ont tous un but pratique et sont évidemment destinés à une classe plus nombreuse de lecteurs que ne l'est

mort. Pardonnez-moi , je vous prie, ce défaut de charité. » La lettre est signée, votre très-humble et très-infortuné serviteur, Isaac Newton (*).

Le brouillon de la réponse de M. Locke à cette lettre d'excuse, m'a été obligeamment communiqué par un ami, il y a quelques années. Cette réponse est écrite avec la magnanimité d'un philosophe , et avec la bienveillance de bon ton d'un homme du monde. Elle respire partout la vénération la plus tendre et la plus franche pour les bonnes et les grandes qualités de l'excellent homme à qui elle est adressée , et prouve à-la-fois la conscience que Locke avait de son innocence, et la supériorité avec laquelle son esprit savait se préserver de l'irritation des petites passions. Je ne connais rien de lui qui fasse plus d'honneur à sa modération et à son caractère 5 et je la place ici avec d'autant plus de plaisir , qu'elle se lie avec tous les arguments que l'amour de la vérité exigeait de moi en défense de cette partie de son système, qui , aux yeux des moralistes , avait le plus besoin d'explication et d'apologie.

Lettre de Locke à Newton.

Oates , 5 octobre 1693.

Monsieur,

a Depuis que je vous connais , j'ai toujours été si fermement et si sincèrement votre ami, et je vous croyais si bien le mien , que si toute autre personne m'eût dit de vous ce que vous m'en dites vousmême , j'aurais refusé d'y ajouter foi. Et quoique je ne puisse voir sans beaucoup de peine que vous ayez conçu sur mon compte tant

(*) Elle est datée de l'auberge du Taureau , quartier de Shoreditcb , Londres , septembre 1693 , et l'adresse est à John Locke, écuyer, chez sir Francis Masham , baronnet, à Oates , comté d'Essex.

son Essai ; mais tous portent l'empreinte d'un zèle actif et persévérant à étendre l'empire de la vérité et de la raison , et peuvent être regardés comme des

d'idées mauvaises et injustes , j'avouerai cependant que s'il m'eût été plus agréable de recevoir de vous un échange des bons offices que ma sincère affection pour vous m'a constamment porté à vous rendre , cet aveu que vous me faites de vos torts , est le plus grand service que vous eussiez pu me rendre , puisqu'il me donne la consolation de n'avoir pas perdu une amitié dont je faisais tant de cas. D'après ce que vous me dites dans votre lettre , je n'ai plus besoin de rien ajouter pour me justifier envers vous. Il suffira toujours à ma justification , que vous réfléchissiez sur ma conduite envers vous et envers tous les autres hommes. Mais d'ailleurs, permettez-moi de vous dire que je mets plus d'intérêt à me rendre promptement à vos excuses , que vous n'en pourriez mettre à les faire 5 et je m'y rends si sincèrement et si entièrement , que je ne désire rien autre chose qu'une occasion de vous convaincre de toute mon amitié et de toute mon estime, et de vous prouver que je suis le même à votre égard que si rien de ce que vous me dites ne fût arrivé. Afin même de vous en donner une preuve plus complète , je vous prierai de me fixer un lieu où je puisse vous voir ; je désire d'autant plus vivement une entrevue , que la conclusion de votre lettre me fait penser que je pourrais bien ne pas vous être tont-à-fait inutile. Je serai toujours prêt à vous servir de tous mes efforts , de la manière qui vous conviendra le mieux. Je n'attendrai là-dessus que vos ordres ou votre permission.

« La seconde édition de mon livre s'imprime en ce moment, et quoique je puisse répondre delà pureté d'intention avec laquelle je l'ai écrit, toutefois, puisque vous m'avez informé si à propos de ce que vous en avez dit, je regarderais comme une faveur extrême que vous voulussiez bien me désigner les endroits qui ont donné lieu à votre censure, afin que je puisse m'expliquer plus clairement , et éviter ainsi d'être mal compris par d'autres , ou de porter le moindre

parties détachées du même plan (i). On a souvent répété que ces deux ouvrages déployaient moins de vues originales qu'on eût dû en attendre de la part d'un penseur aussi profond et aussi hardi 5 aussi ontpréjudice à la cause de la vérité et de la vertu. Je vous connais pour si attaché à toutes deux, que je ne sais que lors même que vous ne seriez pas d'ailleurs mon ami, vous n'hésiteriez pas à me rendre ce service. Mais je suis bien certain que vous feriez bien davantage encore pour un homme qui après tout vous porte comme moi tout l'intérêt d'un ami, vous souhaite toutes sortes de prospérités , et se dit sans compliment, etc. »

Le public doit la conservation de ce précieux monument de Locke, aux descendants de son ami et parent le chancelier King, auquel il avait légué ses papiers et sa bibliothèque. L'original est encore entre les mains du chef de cette famille , et je lui sais d'autant plus de gré de m'avoir si obligeamment permis d'enrichir mon ouvrage de ces intéressants extraits, que je n'ai pas l'honneur d'être personnellement connu de lui.

(1) M. Locke avait, à ce qu'il semble, conçu d'abord le projet de faire de ses Pensées sur la conduite de V entendement , un chapitre complémentaire de son Essai sur l'entendement humain. « J'ai eu depuis peu , dit-il dans une lettre à M. Molyneux , quelques moments de loisir qui m'ont permis d'ajouter quelque chose à mon livre dans la prochaine édition, et depuis quelques jours j'ai conçu une idée dont je n'aperçois pas encore exactement toute la portée. J'ai déjà écrit quelques pages sur ce sujet, mais plus je vais, plus il s'agrandit à mes yeux, de sorte que je n'en puis apercevoir les limites. Le titre de ce chapitre sera, de la Conduite de V entendement. Si je poursuis ce sujet aussi loin qu'il peut aller et aussi loin qu'il le mérite , je ne doute pas qu'il ne devienne le plus long chapitre de mon Essai. » (OEuvres de Locke , tom. IX , page 407.)

ils été fort négligés tous les deux. On aurait dû se rappeler cependant que ce n'est pas aujourd'hui qu'il faut s'attendre à trouver des idées nouvelles sur les points les plus importants qui y sont traités , et que le principal objet du lecteur devait être non pas d'apprendre quelque chose qui n'ait jamais été dit , mais de savoir quels sont , parmi un si grand nombre de préceptes différents et même parfois opposés, quels sont ceux approuvés par Locke et quels sont ceux qu'il rejette. Il y a dans les idées franches et consciencieuses d'un tel écrivain , sur des matières aussi importantes que le sont l'éducation et la culture des facultés intellectuelles, une valeur intrinsèque qu'elles ne sauraient perdre pour avoir été souvent répétées. Elles servent non-seulement à jeter un grand jour sur le caractère et les idées particulières de l'auteur, mais , considérées sous un point de vue pratique , elles offrent en leur faveur une puissante recommandation , celle de sa vaste expérience. A les considérer ainsi, les deux essais en question et surtout celui sur la Conduite de V entendement, seront toujours des manuels extrêmement intéressants aux yeux de ceux qui sont en état d'apprécier l'esprit dont ils émanent (i).

(1) On peut appliquer la même remarque à une lettre de Locke à son ami Samuel Bold , qui se plaignait de9 inconvénients auxquels l'exposait l'affaiblissement de sa mémoire. Elle ne contient rien de bien saillant j mais ce qui en fait surtout l'intérêt , c'est que c'est

De ce que plusieurs remarques de Locke paraissent communes à la génération présente, Une faudrait cependant pas en conclure que ses contemporains en dussent juger ainsi. Leibnitz cite au contraire le Traité sur l'éducation comme un ouvrage d'un mérite plus distingué encore que l'Essai sur l'entendement humain (i). Et cette opinion ne paraîtra pas surprenante à ceux qui voudront bien faire abstraction des habitudes de penser dans lesquelles ils ont été élevés , pour se reporter par l'imagination à ce qu'était l'Europe il y a cent ans. Les avis donnés aux parents de veiller à préserver leurs enfants de ces associations d'idées sur lesquelles se fonde la crainte des esprits pendant l'obscurité , nous paraissent aujourd'hui bien ridicules et bien pauvres ;

un commentaire de Locke sur un aperçu de Bacon. ( OEuvres de Locke , tom. X,pag. 317.)

Shenstone a dit avec beaucoup de justesse , que quelque triviale que soit une observation faite par un homme de génie , on doit la regarder comme ayant de l'importance, parce que l'homme de génie parle d'après ses propres impressions, tandis que , lorsque les esprits médiocres publient des choses communes , ce n'est souvent qu'après les avoir glanées dans des ouvrages d'auteurs non moins frivoles. Je connais peu d'auteurs auxquels cette remarque s'applique avec autant de force et autant de bonheur qu'à Locke, quand il vient à parler de la culture des facultés intellectuelles. Ses préceptes ne sont pas sans doute tous parfaitement fondés en raison , mais ils contiennent du moins en général quelque chose de vrai, et peu vent fournir à un esprit spéculatif ample matière à d'utiles méditations.

(1) Leibnitzii opéra, tom. VI, pag. 2 2>6.

mais il en était tout autrement , même dans les pays protestants , à cette époque et même dans un temps très-rapproohé de nous.

J'ai déjà, dans une autre occasion , fait remarquer les progrès lents mais sûrs qu'a faits la vérité depuis l'invention de l'imprimerie. Les découvertes , disais-je alors, qui dans un siècle sont réservées à un petit nombre de gens studieux et éclairés , deviennent dans le siècle suivant le patrimoine de tous les gens instruits , et finissent , dans la génération d'après , par devenir une partie nécessaire des premiers principes de l'éducation ; en même temps que l'harmonie qui existe entre les vérités de toute espèce, tend perpétuellement à les fondre en une masse commune et à augmenter ainsi l'influence de l'ensemble. Les tributs apportés par chaque individu à cette masse ressemblent , suivant l'élégante allusion de Middleton , à ces gouttes de pluie qui tombant séparément dans l'eau , finissent par se confondre avec le courant et ajoutent à sa rapidité. De-là vient l'ambition si naturelle aux esprits faibles de se distinguer par des opinions paradoxales et extravagantes ; car , comme de telles opinions ne peuvent jamais se fondre dans les trésors communs de la raison pour ajouter à ses progrès , ceux qui les mettent en avant ont bien plus de chances d'immortaliser leur originalité et de fournir des sujets de merveille aux compilateurs fertiles des histoires littéraires. Cette ambition est d'autant plus générale qu'il faut moins

de génie pour la satisfaire. La vérité , a dit fort bien Hume, est une, mais les circuits peuvent être innombrables. De-là aussi, aurait-il pu ajouter , naît la difficulté de saisir la première et la facilité d'augmenter le nombre des derniers (i).

Après m être étendu si longuement sur l'apologie du mérite philosophique de Locke , et avoir réfuté les accusations générales contre ses principes métaphysiques et moraux, il ne me reste plus qu'à expliquer une ou deux faiblesses de son caractère intellectuel , qui forment un contraste bien saillant avec la vigueur ordinaire de ses facultés mentales.

L'une de ses faiblesses les plus caractéristiques est la facilité avec laquelle il s'attache à une preuve historique toutes les fois qu'elle favorise ses propres

(1) Descartes a eu à peu près les mêmes idées , mais ses remarques s'appliquent bien mieux aux écrits de Locke qu'aux siens propres.

<( L'expérience m'apprit que , quoique mes opinions surprennent d'abord parce qu'elles sont fort différentes des vulgaires , cependant , après qu'on les a comprises , on les. trouve si simples et si conformes au sens commun qu'on cesse entièrement de les admirer , et par-là même d'en faire cas : parce que tel est le naturel des hommes , qu'ils n'estiment que les choses qui leur laissent de l'admiration et qu'ils ne possèdent pas tout-à-fait. C'est ainsi que quoique la santé soit le plus grand de tous les biens qui concernent le corps , c'est pourtant celui auquel nous faisons le moins de réflexion et que nous goûtons le moins. Or , la connaissance de la vérité est comme la santé de l'ame, lorsqu'on la possède on n'y pense plus. » {Lettres, tom. I, lettre 43.)

raisonnements. On pourrait en trouver plusieurs exemples dans ses arguments longs et confus, un peu à la manière de Montaigne , contre l'existence des principes pratiques innés. On peut y ajouter la confiance parfaite qu'il semblait avoir dans la vérité des contes populaires relatifs aux sirènes , et dans l'histoire ridicule du perroquet raisonnable et intelligent du prince Maurice. Il est étrange de voir que le même homme qui, dans tout ce qui concerne le raisonnement , s'était dépouillé , presque jusqu'à l'excès , de tout respect pour les opinions des autres , ne se soit pas aperçu que, de toutes les sources de Terreur , une des plus abondantes et des plus funestes est l'adoption irréfléchie du témoignage des hommes.

Le peu d'égards de Locke pour la sagesse de l'antiquité , est un autre de ces préjugés qui a souvent donné une fausse direction à son jugement. Le respect idolâtre de ses prédécesseurs immédiats pour les écrivains grecs et romains peut, avec son caractère d'indépendance reconnu , servir à expliquer cette faiblesse ; mais rien ne saurait excuser un homme d'une intelligence aussi profonde et aussi parfaite de s'y être abandonné sans mesure. « Locke, nous dit Warburton , affectait de déprécier les anciens. Ce qui, ajoute-t-il, amenait, ainsi que je le sais de très-bonne part , un mécontentement continuel et des discussions sans fin entre lui et lord Shaftesbury son pupille, qui, dans beaucoup d'end roi ts

de ses Caractères , a versé le ridicule sur la philosophie de Locke, et a cherché à le représenter comme un disciple de Hobbes. » Ceux qui savent combien les principes de Hobbes , de Montaigne , de Gassendi et des autres philosophes de moyen ordre, avec lesquels Locke semble, à son insu, avoir fait cause commune , sont en opposition directe avec les principes de Socrate , de Platon , de Gicéroa et des autres moralistes les plus purs , tant anciens que modernes , trouveront dans cette anecdote une explication capable de pallier un peu l'acrimonie avec laquelle Shaftesbury s'emporte quelquefois contre les paradoxes moraux de Locke (i).

A cette disposition de Locke à déprécier les anciens se rattache étroitement le mépris qu'il montre en toute occasion pour l'étude de l'éloquence et le défaut de goût qui lui faisait regarder Blackmore comme un des plus grands poètes de l'Angleterre (2). Le coloris plein de charmes et de vie qu'il répand souvent sur son style , montre assez que son imagination n'est ni stérile ni lente ; mais il ne semble

(1) Plebeii philosopha, dit Cicéron, qui a Platone et Socrate et ab eâ familiâ dissident.

(2) « Tous nos poètes anglais, à l'exception de Milton, n'ont été, dit M. Molyneux dans une lettre adressée à M. Locke , que des faiseurs de Pont-Neuf, si on les compare à sir Richard Blackmore. » A quoi Locke répond : u Je vois avec un grand plaisir qu'il existe le plus parfait accord entre toutes vos idées et les miennes. » (Locke, OEuvres, t. IX, p. 423-426.)

jamais considérer l'imagination que d'un œil jaloux et défiant, se plaisant toujours à ne voir que les erreurs accidentelles auxquelles elle expose le jugement, et passant sous silence l'importance du résultat qu'on arrive , par son secours , à produire sur la constitution intellectuelle et morale de l'homme. Delà vient dans tous ses écrits une inattention extrême à ces points de vue séduisants sous lesquels se présente l'esprit humain , et dont l'étude , ainsi que le remarque Burke avec tant de justesse , communique à-lafois au goût une sorte de solidité philosophique , et peut réfléchir sur les sciences plus graves quelque chose de cette grâce et de cette élégance sans lesquelles la plus profonde instruction aura toujours quelque apparence de rudesse ou d'illibéralité.

On pourrait attribuer en partie à une certaine austérité de caractère , apanage assez ordinaire des âmes insensibles aux charmes de la poésie et de l'éloquence, la sévérité et la rigidité de quelques-unes des maximes contenues dans V Essai sur l'éducation^). Ses parents l'avaient sans doute traité avec peu d'indulgence , et le respect filial qu'il témoigna toujours

(1) Telle est par exemple cette maxime : « Il ne faut jamais accorder à un enfant ce qu'il sollicite vivement , ni même tout-à-fait ce (ju'il demande, et beaucoup moins encore s'il le demande en criant. » Maxime qui, comme le remarque M. Molyneux, son correspondant , frappe à-la-fois la susceptibilité délicate des enfants et Paffection si naturelle aux parents. {OEuvres de Locke , tom. IX , pag. 3 19.)

à leur mémoire aura pu le porter à attribuer aux premières habitudes d'abstinence qui lui étaient imposées par leur système ascétique de morale, l'existence des qualités qu'il ne devait en effet qu'à rimfluence combinée de sa raison et de ses dispositions naturelles , et qui , avec plus de ménagements et de douceur, auraient pu se montrer sous une forme plus engageante encore. Son père, qui avait servi dans l'armée du parlement, paraît avoir conservé pendant toute sa vie l'austérité de manières qui distinguait ses associés puritains ; et quelque chose de ce levain héréditaire continua, si je ne me trompe, à opérer sur un grand nombre de ses opinions et de ses habitudes de penser , quelle qu'ait été d'ailleurs la supériorité que lui donnaient l'étendue et la culture plus soignée de son esprit. Si on a pu l'accuser , avec quelque apparence , d'avoir , dans sa Conduite de l'entendement humain , attribué trop d'empire à la nature , tandis qu'il n'en accordait pas assez aux règles logiques , il est pourtant vrai de dire qu'il est tombé dans l'erreur opposée dans tout ce qui se rapporte à la culture du cœur ; car , sur ce point , il ne se fiait plus à la nature et plaçait sa seule confiance dans une discipline vigilante et systématique. On croirait d'abord que le plus simple raisonnement suffit pour indiquer que le grand objet de l'éducation n'est point d'arrêter ni de gêner , mais d'apercevoir et de faciliter la tendance des facultés de l'homme et leur développement ; et cependant ce n'est que Dugald Stewart. — Tome IV. 7

depuis bien peu de temps que cette méthode a commencé à être en crédit parmi les philosophes. Il faut dire à l'honneur de J.-J. Rousseau que le zèle et l'éloquence avec lesquels il a fait valoir cette vérité compensent bien la tendance pernicieuse de quelques-unes de ses autres doctrines. .

C'est probablement par le même motif que , dans sa Conduite de l'entendement, Locke a tiré si peu de parti de sa doctrine favorite sur l'association des idées. Il est vrai qu'il avait fait bien des efforts pour convaincre les parents et les tuteurs des conséquences funestes que pourrait amener cette partie de notre constitution , si dès l'enfance on n'y donnait pas l'attention suffisante. Mais il a aussi beaucoup trop négligé , ce me semble , les ressources réelles et immenses qu'on en peut tirer dans la culture et l'amélioration de nos facultés intellectuelles et morales, soit lorsqu'il s'agit de fortifier, par des habitudes précoces de raisonnement, l'autorité de la raison et de la conscience , soit pour confondre et marier ensemble les sentiments les plus purs avec la noble sympathie du bon goût et de l'imagination ; soit lorsqu'on veut enfin identifier dans un ensemble délicieux les premiers élans de l'imagination avec ces nobles idées sur l'ordre de l'univers , si essentiellement nécessaires au bonheur de l'homme. Ce n'est pas sans doute en vain qu'a été donnée à l'homme cette loi de la nature , d'un effet si puissant et si étendu. Elle a malheureusement offert trop de

prise et d'avantages aux hommes d'état machiavélistes et aux sectaires religieux et politiques ; elle a trop favorisé leur conspiration réunie contre le bienêtre progressif de notre espèce , pour qu'on puisse révoquer en doute les nombreux et salutaires effets qu'elle pourrait avoir entre les mains d'hommes éclairés et d'intentions droites , disposés à seconder avec toute la simplicité de leur cœur les vues claires et infaillibles de la sagesse divine.

J'aurai occasion plus tard de dire quelques mots des écrits de Locke sur les monnaies et le commerce , et sur les principes de gouvernement. Ces écrits me semblent liés d'une manière moins naturelle et moins intime avec l'histoire littéraire du temps où ils furent publiés , qu'avec les idées systématiques présentées , cinquante ans plus tard , sur le même sujet, par quelques observateurs politiques de France et d'Angleterre. Je remettrai donc toutes les remarques que j'ai à faire sur ce sujet jusqu'au moment où j'entrerai dans l'examen des ouvrages de ces derniers. Ce fut alors que ces questions commencèrent à attirer de toutes parts l'attention du monde savant, et à être discutées d'après les principes généraux de convenance et d'équité qui forment la base de la science moderne de l'économie politique. Quant à son mérite comme réformateur en logique et en métaphysique, j'en ai assez dit dans cette première section qui n'est en quelque sorte qu'une introduction, et j'aurai d'ailleurs plus d'une fois occasion d'y

revenir par la suite lorsque je passerai en revue les théories modernes, dont on peut déjà entrevoir le germe et le rudiment dans ses ouvrages , et dont il doit par conséquent partager l'honneur (i) avec ceux de ses successeurs qui ont amené à maturité les fruits féconds semés par sa main.

(1) Et cependant avec quelle modestie Locke ne parle-t-il pas de ses prétentions à la philosophie !

<( Dans un siècle qui produit d'aussi grands maîtres que l'illustre Huygens et l'incomparable M. Newton , avec quelques autres esprits du même ordre , c'est un assez grand honneur que d'être employé en qualité de simple ouvrier à nettoyer un peu le terrain , et à écarter une partie des décombres qui se rencontrent sur le chemin de la science. » [Essai sur l'entendement humain, préface.)

Voyez note F ', à la fin du volume.

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