LEIBNITZ
Indépendamment du haut rang auquel des talents variés et une instruction universelle ont placé justement Leibnitz parmi les hommes illustres qui ont paru durant le dix-huitième siècle , d'autres considérations m'ont encore engagé à joindre son nom à celui de Locke , pour déterminer l'époque où commence l'histoire dans laquelle je vais entrer. L'école dont Leibnitz est le fondateur , diffère d'une manière très-marquée de celle de Locke par l'esprit général de ses doctrines ; et c'est vers cette école qu'un trèsgrand nombre de métaphysiciens d'Allemagne , de Hollande , de France et d'Italie , ont toujours eu depuis un penchant décidé. Il est bien vrai que dans la question fondamentale relative à la source de nos connaissances , les philosophes du continent , si l'on en excepte les Allemands et un petit nombre d'hommes distingués dans d'autres pays , se sont en général
rangés du côté de Locke , ou plutôt du côté de Gassendi ; mais , dans la plupart des autres questions , on remarque , dans leurs recherches sur des sujets métaphysiques ou physiques , une partialité évidente et une déférence marquée pour les opinions et l'autorité de Leibnitz. De-là vient le contraste frappant qui existe entre les systèmes de philosophie sur le continent, et ceux qui se sont succédé en Angleterre. Malgré leur opposition de sentiments sur quelques points particuliers , la plus grande partie desécrivains les plus célèbres de l'Angleterre se sont attachés réellement , ou ont prétendu s'attacher à la méthode d'observation recommandée et suivie par Locke.
Mais ce qui m'a surtout déterminé à donner à Leibnitz un rang si distingué dans cet Essai historique , c'est la part extraordinaire qu'a eue son industrie et son zèle à unir , par une communication réciproque de lumières intellectuelles et de sympathies morales , les esprits les plus vastes et les plus influents disséminés dans toute la chrétienté. Wallis en Angleterre , et Mersenne en France , avaient bien déjà fait quelques pas pour amener une telle union . mais le commerce littéraire dont ils étaient le centre se bornait exclusivement aux mathématiques et à la physique ; tandis que la vaste correspondance de Leibnitz s'étendait à-la-fois sur tout ce qui pouvait intéresser l'homme , soit comme être réfléchissant , soit comme être actif. Aussi , depuis son temps , l'his-
toire de la philosophie embrasse-t-elle , plus qu'elle ne l'avait jamais fait, l'histoire générale de l'esprit humain; et , plus nous avancerons dans l'esquisse de ses progrès successifs , plus notre attention sera irrésistiblement forcée de renoncer à des détails locaux pour passer à un coup d'oeil plus vaste jeté sur le globe entier. Avant la mort de Leibnitz un changement bien remarquable s'était opéré, dans l'ouest de l'Europe , dans cet échange littéraire entre les nations ; mais , pendant tout le reste du dernier siècle , il continua à s'étendre avec une rapidité progressive sur toute la surface du monde civilisé. Une multitude de causes contribuèrent sans doute à produire cet effet , mais personne n'a plus de droits que Leibnitz à voir choisir son nom pour désiguer l'ère de ce changement (1).
Déjà , en traitant de la philosophie de Locke , j'en ai dit assez , et peut-être même plus qu'il ne fallait , sur l'opinion de Leibnitz relative à la source de nos
(1) Les maximes suivantes de Leibnitz méritent l'attention sérieuse de. tous ceux qui ont à cœur l'amélioration de l'homme.
<c On trouve dans le monde plusieurs personnes bien intentionnées ; mais le mal est qu'elles ne s'entendent point et ne travaillent point de concert. S'il y avait moyen de trouver une espèce de glu pour les réunir , on ferait quelque chose. Le mal est souvent que les gens de bien ont quelques caprices ou opinions particulières qui
font qu'ils sont contraires entre eux L'esprit sectaire consiste
proprement dans cette prétention de vouloir que les autres se règlent sur nos maximes , au lieu qu'on se devrait contenter de voir qu'on aille au but principal. » (Leibnitz, Op. , lom. I, pag. yio.)
connaissances. Quoiqu'il ait exprimé sou opinion dans des termes différents , elle rentre toutefois , par les points les plus essentiels , dans celle des cartésiens sur les idées innées ; mais elle a plus d'affinité encore avec les spéculations mystiques de Platon. La ressemblance parfaite entre les expressions de Leibnitz dans cette question , et celles de son contemporain Cudworth , dont l'esprit était , comme celui du premier , profondément imbu de la métaphysique platonicienne , a mérité d'être rapportée ici comme fait historique , et c'est la seule remarque sur cette partie de son système que j'ajouterai ici à celles que j'ai déjà émises.
« Les germes de nos connaissances acquises , dit Leibnitz , ou , en d'autres termes , de nos idées , et les vérités éternelles qui en résultent , sont contenues dans l'esprit lui-même ; et il n'y a rien en cela qui doive étonner , puisque nous savons , en interrogeant notre propre conscience , que nous possédons en nous-mêmes les idées à' existence , à! unité, de substance , dC action, et toutes les autres idées de la même nature. »
C'est ainsi que Cudworth nous dit que , « de même que le germe d'une plante contient en soi la plante ou l'arbre futur , l'esprit contient aussi intrinsèquement les notions générales de toutes choses , lesquelles notions se développent et se découvrent à mesure que l'occasion s'en présente et que les circonstances le demandent, n
Les théories métaphysiques , à l'établissement desquelles Leibnitz appliqua particulièrement la force de son génie , sont la doctrine de Y harmonie préétablie , et le plan d'optimisme tel qu'il l'avait refait. Je ne retiendrai pas long-temps l'attention du lecteur sur ces deux sujets.
I. Dans le système de Y harmonie préétablie, l'esprit humain et le corps humain sont deux machines indépendantes , mais constamment en correspondance. Elles sont réglées l'une sur l'autre comme le seraient deux horloges différentes , sans liaison entre elles , et seulement construites de manière que l'une indiquerait l'heure , tandis que l'autre la frapperait. Leibnitz lui-même , dans son Essai sur la théodicée , présente ainsi un aperçu sommaire et exact de ce système.
« Je ne puis m'empêcher de croire que Dieu , dès l'origine , créa Yame de manière à ce qu'elle représentât exactement dans l'intérieur d'elle-même toutes les variations successives qui s'opèrent dans le corps , et qu'il a fait aussi le corps de manière à ce qu'il exécutât de lui - même tout ce que l'ame veut ; de sorte que les lois par lesquelles les pensées de l'ame se suivent l'une l'autre avec un ordre régulier , doivent produire des images , et coïncident avec les impressions faites par les objets extérieurs sur nos organes de la sensation ; tandis que les lois d'après lesquelles les mouvements du corps se suivent l'un l'autre , sont en coïncidence semblable avec les pen-
sées de l'ame , et peuvent donner à nos volitiotis et à nos actions la même apparence que si les dernières étaient réellement des conséquences naturelles et nécessaires des premières.)) (Leibnitz , Op., t. I,p. 163. )
Dans une autre occasion il remarque que tout se passe dans l'ame comme s'il n'y avait pas de corps , et que tout se passe dans le corps comme s'il n'y avait point d'ame. (Ibid., t. II, p. 4-4.)
Afin de faire mieux comprendre encore son explication, Leibnitz emprunte à M. Jaquelot (î) une comparaison qui , si elle n'est pas bien juste , est du moins fort ingénieuse, « Supposons , dit-il , qu'une personne douée également de pouvoir et d'intelligence sache d'avance les moindres particularités des ordres que je donnerai demain à mon laquais , et exécute une machine qui ait une ressemblance parfaite avec mon laquais, et qui exécute ponctuellement pendant ce jour-là tout ce que je lui indiquerai. Dans cette supposition , ma volition , de laquelle sont émanés tous les ordres , n'est-elle pas placée à tous égards dans les mêmes circonstances où elle se trouvait auparavant ; et ce laquais-machine n'aura-t-il pas, en exécutant ses divers mouvements, l'air de n'obéir qu'à ce que je lui commande? » La conséquence à tirer de cette comparaison est que
(i) Auteur d'un ouvrage intitulé: Conformité de la foi avet la raison.
DE LA PHILOSOPHIE. *Ji>
les mouvements de mon corps ne sont pas dans une dépendance plus directe des volitions de mon ame , que les actions de ce laquais-machine ne le sont des mots qui sortent de ma bouche. Il en est ainsi , par induction, du rapport que les impressions faites sur mes sens ont avec les perceptions coexistantes manifestées dans mon esprit. Les impressions et les perceptions n'ont aucune connexité réciproque du genre de celle qui existe entre les causes physiques et leurs effets ; seulement Tune de ces séries d'événements correspond invariablement avec l'autre, en conséquence d'une éternelle harmonie préétablie entre elles par leur créateur commun. »
D'après cette esquisse du système de Vharmonie préétablie , on voit évidemment qu'il doit son origine à la même direction d'idées qui a produit la doctrine des causes accidentelles de Malebranche. Les auteurs de ces deux théories voyaient clairement l'impossibilité d'apercevoir le mode d'action de l'esprit sur le corps ou du corps sur l'esprit , et cette impossibilité les conduisit à conclure témérairement que la connexité ou union qui semblait exister entre eux n'était nullement réelle , mais apparente. Cependant les conséquences que tous deux tirèrent de ce principe commun étaient dans l'opposition la plus directe. Malebranche soutenait en effet que la communication entre l'esprit et le corps s'opérait à l'aide de l'agence immédiate et continuelle de la Divinité ; tandis que Leibnitz prétendait
que cette agence n'était employée que dans l'invention primitive et l'ajustement mutuel des deux machines, les phénomènes subséquents de chacune étant le résultat nécessaire de son mécanisme propre et indépendant , tandis qu'au même instant les chan gements progressifs opérés dans un plan qui embrassait tous les rapports mettaient en harmonie les lois de l'une avec les lois de l'autre.
De ces deux hypothèses opposées l'une à l'autre , celle de Leibnitz est incontestablement la plus antiphilosophique et la moins tenable. La grande objection contre la doctrine des causes accidentelles , c'est qu'elle décide souverainement dans une question sur laquelle la raison humaine n'a aucune compétence , attendu que notre ignorance du mode d'action de la matière sur l'esprit et de l'esprit sur la matière ne nous permet pas d'avoir l'ombre d'une preuve pour décider si en effet l'un n'agirait pas directement et immédiatement sur l'autre de quelque manière incompréhensible à nos facultés (1). Mais
(i) L'action réciproque, ou, comme on l'appelait dans les écoles, l'influence (influxus) réciproque del'ame sur le corps, a été jusqu'au temps de Descartes l'hypothèse favorite des savants aussi hien que du vulgaire. Si Descartes n'alla pas jusqu'à nier complètement cette influence , il la révoqua du moins en doute; quant à Malebranche et à Leibnitz, il la rejetèrent sans hésiter comme absurde et impossible. Gravesande, qui inclinait beaucoup vers les doctrines de Leibnitz, eut toutefois le bon sens d'apercevoir combien les arguments de ce dernier à cet égard étaient peu concluants , et il leur oppose les remarques suivantes aussi justes que décisives :
la doctrine de l'harmonie préétablie non-seulement n'offre aucun argument valide contre cette objection, mais a de plus le désavantage d'offrir une idée
<c Non concipio quomodo mens in corpus agere possit ; non ctiam video quomodo ex motu nervi perceptio sequatur : non tamen inde sequi mihi apparet omnem influxum esse rejiciendum.
» Substantiœ incognito sunt ;jam vidimus naturam mentis nos latere-,scimus hancesse aliquidquodideashabet has confert, etc., sed ignoramus quid sit subjectum cui hœ proprietates conveniant.
« Hoc idem de corpore dicimus : est extensum , impenetrabile , etc. ; sed quid est quod habet hasce proprietates ? nulla nobis via aperla est quâ ad hanc cognitionem pervenire possimus.
« Inde concludimus multa nos latere quœ proprietates mentis et corporis spectant.
(( Invictâ demonstrationc constat non mentem in corpus , neque hoc in illam agere, ut corpus in corpore agit ; sed mihi non videtur indè concludi posse, owmera influxum esse impossibilem.
a Motu suo corpus non agit in aliud corpus ; sine resistente; sed an non actio , omnino diversa, et cujus ideam non habcmus , in aliam substantiam dari possit , et ità tamen ut causa effectuirespondeat, in re adeo obscurâ, determinare non ausim. Difficile certè est, influxum negare , quando exacte perpendimus quomodo in minimis quœ mens percipit relatio detur cum agitationibus in corpore , et quomodo hujus motus cum mentis determi nationibus conveniant. Attendo ad illa quœ medici et anatomici nos de his docent.
a Nihil ergo de systemate influxûs determino , prœter hoc, mihi nondum hujus impossibilitatem clarè demonstratam esse videri.» (Introductio ad Philosophiam.) Voyez note G à la fin du volume.
A l'égard de la manière dont s'opère la communication entre l'esprit et la matière, M. Locke, dans la première édition de son
peu nette et tout-à-fait inexacte de la nature du mécanisme. L'inconséquence de ce système est du reste commune à tous les philosophes qui , en comparant l'univers à une machine , croient échapper à la nécessité d'admettre l'action constante de pouvoirs essentiellement différents, par leurs propriétés , des propriétés communes de la matière. Par le mot mécanisme on entend proprement une combinaison des pouvoirs naturels propre à produire certain effet. Lorsqu'une telle combinaison réussit , la machine , une fois mise en mouvement , continuera quelquefois à remplir pendant fort long-temps ses fonctions sans avoir besoin des soins de l'artiste ; de-
Essoi , a laissé échapper une assertion bien hasardée : « Ce que l'on doit considérer après cela , c'est la manière dont les corps produisent des idées en nous. Il est visible que c'est uniquement par impulsion, seule manière dont nous puissions concevoir que les corps opèrent.)) ( Essai, tom. Il , chap. 8 , § 1 1 . )
Dans le cours de ses controverses avec l'évêque de Worcester , Locke sentit ensuite cette faute majeure, et il eut la candeur d'en faire l'aveu dans les termes suivants : « J'ai dit, il est vrai , que les corps opéraient par impulsion et jamais autrement j je le croyais alors , et je ne puis encore concevoir leur opération d'aucune autre manière. Mais je me suis convaincu depuis, enlisant le livre incomparable du judicieux M. Newton, que c'est une présomption trop grande que de vouloir limiter le pouvoir de Dieu à cet égard , en lui donnant pour bornes nos étroites conceptions. . . . Aussi ai-je eu soin de rectifier ce passage dans les éditions suivantes de mon ouvrage *.»
* Voici comment Locke a adouci cette assertion : « U est visible , du moins autant que nous pouvons le concevoir, que c'est par impulsion , etc. »
là , par induction , on est amené à conclure qu'il pourrait bien en être de même à l'égard de l'univers , dès qu'une fois il a été mis en mouvement par la Divinité. Leibnitz poussa si loin cette idée, qu'il excluait toute action subséquente du premier moteur et inventeur , sauf le cas d'un miracle. Pour apercevoir l'erreur de cette analogie , il suffit de se rappeler que dans toute machine la force motrice se compose de quelque force naturelle, telle que la gravité ou l'élasticité , et que conséquemment l'idée de mécanisme suppose de fait l'existence de ces mêmes pouvoirs actifs dont le but déclaré d'une théorie mécanique de l'univers est de nous donner l'explication. Soit donc qu'avec Malebranche nous prétendions que tout effet quelconque est une action immédiate de la Divinité , soit qu'avec la majorité des newtoniens nous supposions que Dieu , pour accomplir ses desseins , se sert des causes secondes , nous sommes également forcés d'admettre avec Bacon non-seulement la nécessité d'un premier inventeur et moteur, mais son interposition médiate ou immédiate, et toujours constante et efficace , pour assurer l'exécution de ses desseins. Opus, dit Bacon, quod operatur Deus à primordio usque adfinem.
Dans tout ce que je viens de dire, je n'ai considéré l'idée de mécanisme que dans son application à l'univers matériel ; car j'avoue qu'il m'est impossible d'attacher aucun sens à ce mot, en l'appliquant, comme l'a fait Leibnitz, à l'esprit, qu'il ap-
pelle un automate spirituel. Je me dispenserai donc de faire aucune remarque sur cette partie de son système (1).
Ces recherches visionnaires de Leibnitz sont dans un contraste bien marqué et bien instructif avec la philosophie de Locke, dont l'objet principal est moins d'ajouter à nos connaissances que de nous donner la conviction de notre ignorance, ou, comme l'auteur l'exprime, d'amener l'esprit impatient de l'homme à n'entrer qu'avec beaucoup de précaution dans l'examen des choses qui passent son entendement , à s'arrêter lorsqu'il est au bout de sa chaîne , et à consentir de bon gré à ignorer les choses qu'il trouve , après un examen suffisant , au-delà de la portée de ses facultés.
ce Ma main droite , dit Locke dans une autre partie de son Essai, écrit tandis que ma main gauche reste sans rien faire. Qui peut produire le repos dans
(1) Quelque absurde que puisse paraître aujourd'hui l'hypothèse de Vharmonie préétablie , il y a encore peu d'années que c'était une idée dominante , universelle même, parmi les philosophes de l'Allemagne. « Il fut un temps, dit le célèbre Euler, où le système de l'harmonie préétablie était tellement en vogue dans toute l'Allemagne , que ceux qui en doutaient passaient pour des ignorants ou des esprits bornés. » (Lettres de M. Euler à une princesse d'Allemagne y 83e lettre. ) Ce serait un travail assez amusant que de récapituler tous les systèmes métaphysiques que cette nation savante observatrice et même profonde et inventive dans toutes les branches de la science où l'imagination n'a point d'influence sur le jugement, a successivement adoptés avec une foi entière.
l'une et le mouvement dans l'autre ? Rien autre chose que ma volonté , une pensée de mon esprit. Que ma pensée change , au même instant ma main droite va se reposer, et ma gauche se mettra en mouvement : c'est là un fait que personne ne saurait nier. Qu'on explique ce fait , et qu'on le rende intelligible , on n'aura plus qu'un pas à faire pour bien expliquer le Créateur.... Toutefois c'est nous estimer trop haut que de vouloir tout ramener à la mesure de nos capacités très-bornées , et de conclure qu'une chose est impossible , uniquement parce que la manière dont elle s'opère échappe à notre entendement Si nous ne pouvons comprendre les opérations de notre esprit limité , de cette chose , quelle qu'elle soit , qui pense en nous , pourquoi nous étonner de ne pouvoir comprendre les opérations de cet esprit éternel et infini qui a fait et gouverne toutes choses et que les cieux des cieux ne peuvent contenir (i). » (Vol. II, p. 249 et 250. )
(i) Pour se convaincre que c'est là une représentation parfaite du but de la philosophie de Locke , d'après les idées qu'il s'en faisait lui-même , on n'a qu'à se reporter aux deux épigraphes mises en tête de son Essai sur l'entendement humain.
L'une est un passage du livre àeVEcclésiaste (c. n,v. 4); et, d'après la place qu'il occupe en tête de l'ouvrage , on doit croire que Locke y trouvait la morale la plus essentielle qu'on pût tirer de ses recherches, u Comme tune sais pas quel est le chemin du vent ni comment se forment les os dans le ventre de celle qui est enceinte j ainsi tu ne connais pas l'œuvre de Dieu , qui a fait toutes choses. » L'autre épigraphe , tirée de Cicéron , exprime un sentiment
Dugald Stewart. — Tome IV. 8
Ce contraste entre le caractère philosophique de Locke et celui de Leibnitz est d'autant plus digne de remarque , qu'on y trouve quelques-uns des traits qui ont toujours continué depuis à distinguer les recherches métaphysiqnes des écoles anglaise et allemande. Cette assertion est sans doute soumise à plusieurs exceptions; mais ces exceptions sont de peu d'importance comparées au nombre considérable d'exemples qui confirment la vérité de son application générale.
La théorie de l'harmonie préétablie menait, par une transition naturelle et facile , à la doctrine de l'optimisme. En représentant à-la-fois tous les événements du monde physique et du monde moral comme les effets nécessaires d'un mécanisme originairement inventé et mis en mouvement par la Divinité , Leibnitz se trouvait réduit à l'alternative ou de mettre en doute le pouvoir, la sagesse et la bonté de Dieu , ou de prétendre que l'univers , créé par sa volonté toute-puissante , était créé d'après, le meilleur des systèmes possibles. Aussi n'hésita-t-il pas à embrasser avec ardeur cette dernière opinion , dont il a fait le sujet d'un ouvrage intitulé Théodicee, où
qui sera partagé par tout homme capable d'en juger, s'il veut comparer les citations précédentes tirées de Locke avec les doctrines des monades et de Vharmonie préétablie de Leibnitz. « Quàm hélium, est velle confteri potiùs nescire quod nescias quàm ista, effutientem nauseare , atque ipsum sibi displicere. » Voyez note II, à la fin du volume.
se trouvent réunies au plus haut degré la sagacité du logicien , l'imagination du poète , et l'obscurité impénétrable mais sublime du théologien métaphysique (1).
La modification de l'optimisme tel qu'il a été adopté par Leibnitz a cependant quelque chose de particulier. Il diffère de celui de Platon et de celui de quelques autres sages de l'antiquité , en ce qu'il représente l'esprit humain comme une machine spirituelle , et nie par conséquent très-positivement la liberté des actions humaines. Suivant Platon , tout est bien, tel qu'il est sorti des mains de Dieu; la création d'êtres doués du libre arbitre et sujets par conséquent aux fautes morales , et le gouvernement du monde d'après des lois générales qui doivent produire des maux accidentels , ne détruit en rien la perfection de l'univers; et si cette objection paraît avoir quelque importance , c'est qu'on ne fait point entrer en considération les vues partielles et étroites auxquelles nous restreignons nos facultés actuelles. Mais Platon soutenait en même temps que ,
(1) « La Théodicée seule, dit Fontenelle, suffirait pour faire connaître M. Leibnitz ; un savoir immense , des anecdotes curieuses sur les livres et les personnes , beaucoup d'équité et même de faveur pour tous les auteurs cités , fût-ce en les combattant , des vues sublimes et lumineuses , des raisonnements au fond desquels on sent toujours l'esprit géométrique , un style où la force domine , et où cependant sont admis les agréments d'une imagination heureuse. » ( Éloge de Leibnitz.)
quoique la tolérance du mal moral n'attaque en aucune manière la bonté de Dieu, ce n'en est pas moins, dans l'homme qui le commet, une faute pour laquelle il mérite d'être puni. Ce système , présenté sous diverses formes , a toujours été celui des meilleurs et des plus sages philosophes, qui, tout en voulant démontrer les perfections de Dieu, sentaient l'importance de développer leur doctrine de manière à ne pas blesser le libre arbitre de l'homme et son activité morale.
L'optimisme , tel qu'il est proposé par Leibnitz, est complètement subversif de ces vérités fondamentales. Ce grand et excellent auteur l'envisageait sans doute sous un point de vue bien différent ; mais les observateurs les plus impartiaux et les plus profonds ne peuvent s'empêcher d'avouer qu'il conduit par une marche courte et concluante à la destruction de toute distinction morale (i).
(1) <( La théorie de l'optimisme, dit le docteur Àkenside, a été depuis peu représentée partout : et spécialement sur le continent , de manière à détruire la liberté de toutes les actions humaines, tandis que Platon mettait au contraire tous ses soins à la conserver, et qu'il a été imité en cela par les plus sages de ses sectateurs. » ( Notes sur le second livre des Plaisirs de V imagination. )
Je sais parfaitement bien qu'on n'a pas toujours donné le même sens aux opinions de Platon sur ce sujet ; et je suis prêt à convenir que l'on pourrait trouver dans ses ouvrages plusieurs passages sur le destin et sur la nécessité qu'Userait bien difficile de faire rentrer dans un seul et même plan , quel qu'il fût. [Voyez les notes de Mosheim sur sa traduction latine du Système intellectuel de Cudworth, tom.I, pag. 10, 3io et suiv. Lugd. Batav., 1773)
Il importe d'autant plus de faire attention aux différences caractéristiques de ces deux systèmes , que , depuis peu , les écrivains sceptiques ont pris l'habi-
Sans pénétrer trop avant dans cette question, je m'autoriserai ici , pour être plus bref, du nom de Platon, afin de caractériser les modifications d'optimisme que j'ai opposées dans mon texte à l'optimisme de Leibnitz. La phrase suivante du 10e livre de la République me semble suffisante pour justifier cette liberté : A'ptT» $'«,$t<r-
îrorOK, T\v tijaùv X.OLÎ ccti/accÇwv , 7rX£OC *a.) IxarrOf àwrîi? 8|fci. A'/n'at
iXopivov. Oioç k>a.'tTioi. Virtus inviolctbiUs ac libéra, quam proùt honorabit quis aut negliget, ità plus aut minus ex eâpossidebit. Eligentis quidem culpa est omnis; Deus vero extra culpam.
Un extrait de l'allégorie par laquelle Leibnitz termine sa Théodicée donnera une idée plus claire de la tendance de l'ouvrage que je ne pourrais le faire par aucun commentaire métaphysique. Le fond de cette allégorie est tiré d'un dialogue sur le libre arbitre écrit par Laurentius Valla en opposition à Boèce. Dans ce dialogue, on suppose que Sextus, fils de Tarquin-le-Superbe, vient consulter les dieux sur sa destinée. Apollon lui prédit qu'il violera Lucrèce et sera un jour chassé de Rome avec sa famille *. Sextus se plaint de cette prédiction. Apollon lui répond qu'il ne doit pas l'en accuser, que toute sa science consiste à lire dans l'avenir **, que tout est réglé par Jupiter , et que c'est conséquemment à ce Dieu qu'il doit adresser ses réclamations. Ici finit le dialogue de Yalla, que Leibnitz continue ainsi d'après sa théorie :
u Conformément à l'avis de l'oracle , Sextus se rend à Dodone pour se plaindre à Jupiter du crime qu'il est destiné à commettre un jour. ((Pourquoi, dit-il, ô Jupiter, m'as-tu fait vicieux et misérable 5 ou change mon sort et ma volonté , ou déclare que ce n'est pas
* Exul inopsque cades, iralâ pulsus ab urbe. ** Futura novi, nonfacio.
tude de les confondre avec intention ensemble , afin de verser sur les deux systèmes le ridicule qui ne devrait tomber que sur le dernier.
à moi , mais à toi , que la faute doit être attribuée. » Jupiter lui répond : ((Renonce désormais à Rome et à ta couronne, sois sage et tu seras heureux. Si tu retournes à Rome , c'en est fait de toi. » SextuSj ne voulant pas se soumettre à un si grand sacrifice , quitte le temple et s'abandonne à sa destinée.
(( Après son départ , le grand-prêtre Théodore demande à Jupiter pourquoi il n'avait pas donné à Sextus une autre volonté. Jupiter envoie Théodore à Athènes pour proposer à Minerve la solution de oette question. La déesse lui montre le palais du Destin , où sont représentés tous les mondes possibles , chacun contenant un Sextus Tarquin avec une différente volonté qui le conduit à une fin plus ou moins heureuse. Dans le dernier et le meilleur des mondes , qui forme le sommet de la pyramide composée de tous les autres mondes , le grand-prêtre voit Sextus aller à Rome , jeter tout dans la confusion , et violer la femme de son ami. « Tu le vois, dit la déesse de la sagesse , ce n'est pas mon père qui a fait Sextus vicieux. Il était vicieux de toute éternité, et il l'a toujours été de son propre choix*. Jupiter n'a fait que lui accorder l'existence, qu'il ne pouvait lui refuser, dans le meilleur des mondes possibles. Il l'a transféré de la région des êtres possibles à celle des êtres actuels. Quels grands événements le crime de Sextus amène-t-il d'ailleurs après lui ! la liberté de Rome , la naissance d'un gouvernement fertile en vertus civiles et militaires , et d'un empire destiné à conquérir et à civiliser la terre. » Théodore remercie la déesse et reconnaît la justice de Jupiter. »
" Vides Sextum a pâtre meo non fuisse factura improbum : talis quippè ab omni œternitate fuit , et quidem semper libéré. Existere tantiim ei concessit Jupiter, quod ipsum profectà ej'us sapientia, riiundo in quo ille continebatur, denegare non poterat ; ergo, Sextum e regione possibilium ad rerum existentium classent transtulit.
C'est ce qui arrive en particulier à Voltaire , qui , dans beaucoup d'endroits de ses derniers ouvrages , et surtout dans Candide , sous prétexte de faire ressortir les extravagances de Leibnitz , s'est -abandonné à sa raillerie satirique contre l'ordre de l'univers. Le succès de son entreprise lui devint plus facile par l'exposé confus et inexact du système de l'optimisme qu'avaient récemment tracé divers écrivains , que leur zèle à venger les moyens de Dieu avait conduits à hasarder des principes plus dangereux dans leurs conséquences que les préjugés et les erreurs qu'ils se proposaient de corriger (i).
(1) Parmi ces écrivains , on doit ranger l'auteur de P Essai sur Vhomme, qui , par un défaut de précision dans ses idées métaphysiques , s'est servi à son insu de diverses expressions qui ne s'accordaient ni entre elles , ni avec les opinions professées par l'auteur.
Si , comme tu le crois , dans ses vastes desseins,
La nature doit tendre au bonheur des humains ,
La nature à son hut n'est pas toujours fidèle ;
L'homme sera-t-il donc plus infaillible qu'elle?
Le cœur dans ses désirs n'est pas toujours réglé;
Mais l'ordre des saisons n'est-il jamais troublé?
Toi qui voudrais trouver des cœurs exempts de crimes ,
Demande un ciel sans foudre et des champs sans abîmes ;
Toi qui veux voir partout d'équitables mortels,
Demande donc à Dieu des printemps éternels.
Son plan n'est point troublé par un affreux orage ;
Crois-tu qu'un Borgia le trouble davantage ?
L'ordre n'est point détruit par les feux de l'Etna;
Est-il plus renversé par un Catilina ?
Qui le sait , hors celui qui tonne sur nos têtes,
Qui déchaîne Alexandre et souffle les tempêtes ,
Le zèle de Leibnitz à propager le dogme de la nécessité ne s'accorde guère avec l'activité constante que j'ai déjà fait remarquer en lui, contre la doc-
Dans le cœur de César verse l'ambition , Fait mugir un volcan et fait naître Néron '!
. - Ce désordre est l'ordre le plus sage.
Du choc des éléments tout reçoit sa vigueur :
Les passions, voilà les éléments du cœur ;
Et pour la paix de l'homme et pour la paix du monde ,
Dieu nourrit de tous temps cette guerre féconde.
Pope, traduction deDelille, Épitrel.
C'est bien là à peu près l'optimisme de Leibnitz , et cela n'a rien de commun avec l'optimisme de Platon. Il est impossible aussi de faire concorder ce passage avec les sentiments que Pope exprime dans d'autres parties de son poëme.
Des lois de l'Eternel accusateur inique, Qu'est-ce qu'un mal moral, un désordre physique? -C'est de la volonté l'égarement pervers; C'est le renversement des lois de l'univers.
Pope , traduction de Delille , Épître IV
Dans ces vers Pope semble admettre , non-seulement que la volonté s'égare, mais que la nature peut dévier de l'ordre général, tandis que la doctrine de sa Prière universelle est que tandis que le monde matériel est soumis à des lois établies , l'homme reste l'arbitre de sa propre destinée :
Par toi je puis , du moins , dans cette nuit obscure , Voir le bien et le mal, choisir en liberté ; Aux arrêts du destin enchaînant la nature , Tu m'as laisse ma volonté.
Delille, Prière universelle.
trine du matérialisme , qui a tant de rapport à la première : le fait n'en est cependant pas moins vrai. L'histoire de la philosophie n'avait jusqu'alors présenté , je crois , aucun exemple de ce genre. Spinosa lui-même n'a pas poussé plus loin que ne l'a fait Leibnitz son argument en faveur de la nécessité. Les raisonnements de tous deux sont tout aussi concluants contre le libre arbitre de Dieu que contre le libre arbitre de l'homme , et aboutissent par conséquent à cette proposition , que dans tout l'univers aucun événement ne pouvait se passer autrement qu'il ne s'est passé (i). Ce qui distingue particulièrement cette branche du système de Leibnitz , c'est que les hobbistes et les spinosistes employaient tous leurs efforts à lier ensemble le matérialisme et la nécessité , comme des branches sorties du même tronc , Leibnitz parlait toujours de l'âme comme d'une machine
Dans la Dunciade , Pope associe le système de la nécessité à celui du matérialisme, comme une des doctrines favorites de la secte des libres penseurs :
« Ils ne doutent de rien tant que de notre raison ; ils ne doutent de rien tant que de l'âme et de la volonté ;
« Tandis que, dit Warburton qui professe ouvertement le sentiment de Pope , il n'y a rien d'aussi évident par soi-même que l'existence de notre ame et la liberté de la volonté. »
(1) Leibnitz croyait toutes les vérités physiques et morales liées si mathématiquement les unes avec les autres, qu'il nous représente le géomètre éternel incessamment occupé à la solution de ce problème : L'état d'une monade (ou atome élémentaire) étant donné , déterminer l'état présent, passé et futur de tout l'univers.
purement spirituelle ( i ) , et qui serait réglée aussi nécessairement par des lois préordonnées et immuables que le sont les mouvements d'une montre ou les révolutions des planètes. A le juger par ce langage , on serait tenté de croire qu'il représente l'homme sous
(1) « Cuncta itaque in homine certasunt, et inantecessum determinata , uti in cœteris rébus omnibus ; et anima humana est spirituale quoddara automatum. » ( Leibn., Op., t. I,p. i56.)
Dans une note sur cette phrase , l'éditeur cite un passage de Bilfinger, savant allemand, qui cherche à prouver la propriété de cette expression en renvoyant à l'étymologie du mot automaton. « Ce mot , nous dit-il , quand on le ramène à son acception primitive, exprime littéralement quelque chose qui contient en soi-même son principe d'action, et il s'applique par conséquent avec beaucoup plus de justesse à Y esprit qu'à, une machine. » Cette remarque est incontestablement fort juste sous le point de vue philologique ; mais n'est-il pas évident qu'elle mène à une conséquence directement opposée à celle que l'auteur prétend en tirer? Quelle qu'ait été dans l'origine la signification primitive de ce mot , il est appliqué aujourd'hui communément, ou plutôt universellement, et même parles écrivains scientifiques, à une machine matérielle qui se meut sans aucune impulsion étrangère j et il est évident que c'était là le sens que lui donnait Leibnitz , puisqu'il le distingue par l'épithète de spirituale , épithète qui eût été tout-à-fait superflue s'il eût prétendu y attacher le sens que lui attribue Bilfinger. On peut donc être certain que Leibnitz, en appliquant cette expression à l'esprit , n'avait aucune intention d'opposer l'esprit au corps , relativement à leurs principes de mouvement ou d'action , mais uniquement de mettre en opposition les substances dont ils se composent 5 en un mot , il les regardait tous deux comme des machines créées et montées par l'Être suprême , avec la seule différence que les ressorts étaient matériels dans l'un, et spirituels dans l'autre.
un point de vue moins dégradant que les autres nécessitairiens; mais, s'il est vrai de dire que les opinions spéculatives ont beaucoup d'effet sur la conduite des hommes , il est facile de voir que la tendance de ses doctrines n'est pas moins dangereuse que celle des systèmes les plus décriés de ses prédécesseurs (j).
Le système de la nécessité reçoit dans la Théodicée de Leibnitz un nouveau degré d'ornement et de sublimité de son imagination animée et formée à l'école de Platon. « Ne peut-il exister , dit-il dans un passage de la Théodicée , un espace immense audelà de la région des étoiles? et cet empyrée ne peut-il être rempli de bonheur et de gloire ? On pourrait le comparer à un océan où viennent se jeter les rivières de toutes les créatures destinées au bonheur , qui reprennent , à leur arrivée dans cette région étoilée, la perfection de leurs natures respectives (2). » (Leibnitz , Op. , tom. I, pag. 135.)
Quelquefois il s'élance de l'abîme profond et
(1) La remarque suivante faite par madame de Staël dans son intéressante et éloquente revue de la philosophie allemande porte un caractère de précipitation qui n'est point ordinaire à sa critique : « Les opinions de Leibnitz tendent surtout au perfectionnement moral , s'il est vrai , comme les philosophes allemands ont tâché de le prouver , que le libre arbitre repose sur la doctrine qui affranchit l'ame des objets extérieurs, et que la vertu ne puisse exister sans la parfaite indépendance au. vouloir. »
(2) Le célèbre Charles Bonnet , dans son ouvrage intitulé Contemplation de la nature , inspiré par cette conjecture de Leibnitz 1
comme sans espoir du fatalisme , pour embrasser d'un coup d'oeil élevé l'ensemble de l'univers , et revêt ainsi l'article de foi le plus dégradant de l'athéisme de toute la pompe du mysticisme platonicien. Son exemple paraît avoir beaucoup contribué à corrompre le goût et à égarer les spéculations de ses compatriotes allemands , et a fini par donner naissance à cette combinaison hétérogène de tout ce que le spinosisme renferme de pernicieux avec les bizarreries transcendantes d'une imagination échauffée et exaltée , mélange qui , depuis bon nombre d'années , a marqué d'une teinte si prononcée leur philosophie et leurs ouvrages de fiction (i).
s'est abandonné , à l'instar de Jacques Bohmc , aux rêves les plus fantastiques d'une imagination vagabonde.
« Mais , dit-il , l'échelle de la création ne se termine point aux plus élevés des mondes planétaires. Là commence un autre univers , dont l'étendue est peut-être à celle de l'univers des fixes ce qu'est l'espace du système solaire à la capacité d'une noix.
<( Là , comme des astres resplendissants , brillent les hiérarchies célestes.
« Là rayonnent de toutes parts les anges , les archanges , les séraphins , les chérubins , les trônes , les vertus , les principautés , les
DOMINATIONS, les PUISSANCES.
<( Au centre de ces augustes sphères , éclate le soeeie de justice , I'orient d'EN haut , dont tous les autres empruntent leurs lumières et leur splendeur. »
» La Thêodicèe de Leibnitz , dit-il dans un autre passage , est un de mes livres de dévotion. J'ai intitulé mon exemplaire, Manuel de philosophie chrétienne. »
(i) « Les désirs grossiers de l'amour, dit Gibbon, deviennent
L'influence de la Théodicée n'a pas été aussi défavorable pour d'autres parties de l'Europe. En France surtout son système a donné à ceux qui culplus dangereux quand le sentiment et la passion servent à les ennoblir ou plutôt à les déguiser. » Cette remarque s'applique d'une manière frappante aux romans et aux drames les plus populaires en Allemagne } et elle peut en quelque sorte s'appliquer aussi à ces extravagantes spéculations qui , dans les systèmes de philosophie allemande, sont ennoblis ou plutôt déguisés parle jargon imposant de l'enthousiasme moral.
Une des controverses de Leibnitz avec le docteur Clarke offre un passage qui peut jeter quelque jour sur ce goût des Allemands, nonseulement dans les objets scientifiques, mais aussi dans les œuvres d'imagination. « Du temps, dit Leibnitz, de M. Boyle et d'autres excellents hommes qui fleurissaient en Angleterre sous Charles II , on n'aurait pas osé nous débiter des notions si creuses. ( Les notions dont Leibnitz parle ici sont celles de Newton sur la loi de la gravitation.) J'espère que le bon temps reviendra sous un aussi bon gouvernement que celui d'à-présent. Le soin capital de M. Boyle était d'inculquer que tout se faisait mécaniquement dans la physique. Mais c'est un malheur des hommes de se dégoûter enfin de la raison même, et de s'ennuyer de la lumière. Les chimères commencent à revenir, et plaisent parce qu'elles ont quelque chose de merveilleux. Il arrive dans le pays philosophique ce qui est arrivé dans le pays poétique : on s'est lassé des romans raisonnables tels que la Clèlie française ou VArtamène allemand, et on est revenu depuis quelque temps aux contes des fées. » (Cinquième écrit de M. Leibnitz , pag. *66.)
Il semblerait , d'après ce passage , que Leibnitz espérait voir revenir une époque où aux rêves de la philosophie newtonienne succéderaient quelques-unes de ces théories mécaniques de l'univers usées depuis long-temps , et où les contes de fées, à la mode alors, et parmi lesquels il devait comprendre ceux du comte Antoine Hamilton , ce-
tivaient avec succès la science de l'esprit humain de nouvelles armes pour combattre le matérialisme des gassendistes et des hobbistes ; et en Angleterre nous lui devons les arguments irrésistibles par lesquels Clarke renverse les fondements sur lesquels reposait l'édifice entier du fatalisme (1).
deraient la place à des romans raisonnables tels que le Gfrand Cyrus. Il n'est pas probable que sa prédiction soit de long-temps accomplie.
Les écrivains allemands qui depuis peu ont acquis le plus de réputation parmi les hommes superficiels de l'Angleterre étaient moins redevables à la lumière nouvelle qu'ils auraient pu répandre sur quelques objets, qu'aux formes grotesques et inattendues sous lesquelles ils représentaient les matériaux qui leur étaient fournis par l'esprit inventif des siècles précédents et des autres nations. C'est cette combinaison de vrai et de faux dans leurs systèmes philosophiques , de bien ou de mal dans leurs ouvrages de fiction, qui les a mis en état d'embarrasser les entendements, et d'ébranler les principes de tant d'individus sur les questions de métaphysique et de morale. Quant à leur érudition aussi profonde qu'étendue, personne ne dispute aux savants de l'Allemagne leur antique supériorité sur le reste de l'Europe.
(1) On peut voir un détail fort intéressant des circonstances qui ont donné naissance à la Thèodicèe, dans une lettre écrite par Leibnitz à un Écossais , M. Burnet de Kemney , auquel il paraît s'être ouvert sans réserve sur toutes sortes de sujets :
(( Mon livre intitulé, Essai de Thèodicèe , sur la bonté de Dieu, la liberté de l'homme et l'origine dumal, serabientôt achevé. La plus grande partie de cet ouvrage avait été faite par lambeaux, quand je me trouvais chez la feue reine de Prusse, où ces matières étaient souvent agitées , à l'occasion du Dictionnaire et des autres ouvrages de M. Baylef, qu'on y lisait beaucoup. Après la mort de
Ce qui prouve les progrès de la raison et du bon sens parmi les métaphysiciens anglais depuis le temps de Leibnitz, c'est que les deux théories dont j'ai
cette grande princesse , j'ai rassemblé et augmenté ces pièces d'après les conseils des amis qui en étaient informés , et j'en ai fait l'ouvrage dont je viens de parler. Comme j'ai médité sur cette matière depuis ma jeunesse, je prétends l'avoir discutée à fond. )> (Leibnitz, Opéra, tom. VI, pag. 284.)
Dans une autre lettre adressée au même correspondant, il s'exprime ainsi :
« La plupart de mes sentiments ont été enfin arrêtés après une délibération de vingt ans ; car j'ai commencé bien jeune à méditer, et je n'avais pas encore quinze ans quand je me promenais des journées entières dans un bois , pour prendre parti entre Aristote et Démocrite. Cependant j'ai changé et rechangé sur de nouvelles lumières, et ce n'est que depuis environ douze ans que je me trouve satisfait, et que je suis arrivé à des démonstrations sur ces matières , qui n'en paraissent point capables : cependant de la manière que je m'y prends, ces démonstrations peuvent être sensibles comme celles des nombres, quoique le sujet passe l'imagination.» [Ibid. , pag. 258.)
La lettre d'où ce dernier paragraphe est extrait est datée de l'année 1697.
Ma principale raison pour citer ces extraits était de détruire un soupçon absurde qui a été appuyé par des écrivains très-respectables , par Leclerc entre autres , que les opinions énoncées par Leibnitz dans sa Thèodicèe n'étaient pas ses sentiments réels, et que sa profession de foi sur la plupart des questions les plus importantes qui y étaient discutées ne différait que fort peu de celle de Bayle. Gibbon a même été jusqu'à dire [Antiquités de la maison de Brunswick) qu'on le soupçonnait fort de s'être entendu secrètement avec son adversaire, dans la défense des attributs et de la providence de Dieu. Je ne sache pas qu'on ait jamais cité à l'appui de cette accu-
parlé , et qui , il n'y a pas plus de cent ans , ont reçu de Glarke l'honneur d'une réfutation , ne sont citées maintenant que comme des objets curieux dans l'histoire littéraire. Toutefois les arguments allégués en faveur de ces théories contiennent quelques prin-
sation improbable aucun autre passage que celui qui suit , tiré d'une lettre adressée à Pfaffius , professeur de théologie dans l'université de Tubingue :
« Ità prorsùs est, vir summe révérende, utiscrilis , de Theodicœâ meâ : rem acu tetigisti,etmiror nemincm hactenùs fuisse qui sensum hune meum senserit. Nequeenim philosophorum est rem serio semper agere , qui in fugiendis hypothesibus , uti benè mones , ingenii sui vires experiuntur. Tu , qui théologus , in refutandis erroribus theologum agis....»
Le savant éditeur des OEuvres de Leibnitz répond à cela qu'il est bien plus probable que Leibnitz ait pu s'exprimer ici d'une manière ironique et en jouant, que d'employer tant d'esprit et de connaissances pour soutenir une hypothèse à laquelle il n'eût ajouté aucune foi; surtout, aurait-il pu ajouter, quand les principes de sa philosophie se liaient systématiquement et selon lui mathématiquement à cette hypothèse. Il est bien difficile de croire que parmi tous ses innombrables correspondants, Leibnitz ait fait choix d'un professeur de théologie de Tubingue pour le rendre dépositaire d'un secret qu'il eût voulu cacher à tout le reste du monde.
Certes , un document isolé tel que celui-ci n'a aucune espèce de valeur quand on l'oppose aux passages cités dans cette note même ; sans compter qu'il est incompatible avec le caractère de Leibnitz et avec tout l'ensemble de ses écrits.
Pour moi , je ne puis m' empêcher de voir que le passage en question a bien plutôt l'air d'un persiflage attiré par la vanité de Pfaffius que d'un compliment sérieux à sa sagacité et à sa pénétration. Qu'on remarque encore que Leibnitz ne recommande pas même à son correspondant de lui garder le secret.
eipes logiques qui continuent toujours à avoir une grande autorité sur les raisonnements des savants , dans les questions les plus éloignées en apparence des questions métaphysiques. Les deux principaux sont le principe de la raison suffisante et la loi de la continuité, tous deux liés d'une manière si intime aux discussions les plus célèbres du dernier siècle , qu'il devient nécessaire de s'y arrêter plus long-temps qu'elles ne paraîtraient le mériter au premier coup d'œil.
I. Leibnitz rend lui-même très-succinctement compte du principe de la raison suffisante dans ce passage de sa controverse avec le docteur Clarke : « La base principale des mathématiques est le principe de la contradiction et de V identité ; c'est-à-dire qu'une proposition ne saurait être fausse et vraie en même temps. Mais si l'on veut procéder des mathématiques à la philosophie naturelle , on a , comme je l'ai remarqué dans la Théodicée , besoin d'un autre principe , je veux dire le principe de la raison suffisante ; ou , en d'autres ternies , il faut prouver que rien n'arrive sans une raison qui détermine que cela a dû être ainsi et non autrement. Aussi Archimède , dans son livre de V Équilibre, fut- il obligé de regarder comme démontré que dans une balance où tout serait égal des deux côtés, des poids égaux posés à chaque extrémité de la balance ne rompraient pas l'équilibre ; et cela , parce qu'il est impossible d'alléguer une raison qui démontre qu'un côté doive emporter l'autre. Or, par ce seul principe
Dugald Steward. — Tome IV. 9
delà raison suffisante , on peut démontrer l'existence de Dieu et toutes les autres parties de la métaphysique ou théologie naturelle. On peut même , à quelques égards , l'employer à la démonstration des vérités physiques qui sont indépendantes des mathématiques , telles que les principes de la dynamique ou principes des forces. »
Quelques-unes des conséquences tirées par Leibnitz de cette supposition presque gratuite sont si paradoxales, qu'on ne peut voir sans étonnement qu'il n'ait pas hésité un peu sur leur certitude. Nonseulement il en a conclu que l'esprit est nécessairement déterminé dans tous ses choix par l'influence des motifs, de telle sorte qu'il serait absolument impossible de faire un choix entre deux choses parfaitement semblables, mais il a eu la hardiesse d'étendre cette assertion jusqu'à limiter le pouvoir de la Divinité et à déclarer que la puissance divine elle-même ne saurait produire deux choses exactement semblables. Ce fut d'après ce principe qu'il rejeta le vide , sous le prétexte que par-là toutes les parties du monde seraient absolument égales entre elles ; qu'il refusa également d'admettre la supposition des atomes , ou particules semblables de matière , et donna à chaque particule de matière une monade, ou principe actif, qui la distinguait de toutes les autres particules (1). L'application de ce
(1) Voyez note /, à la tin du volume.
principe, dont il se félicitait surtout, l'amena au résultat dont j'ai déjà parlé, c'est-à-dire à vouloir démontrer l'impossibilité du libre arbitre , non-seule ment dans l'homme , mais dans tout autre être intelligent (1) : conséquence qui , sous quelque forme qu'elle se présente , n'en est pas moins soumise à toutes les objections que l'on peut faire valoir contre le spinosisme.
(i) Charles Bonnet, l'un des plus grands admirateurs de Leibnitz, a ainsi commenté cette partie de son système :
« Cette métaphysique transcendante deviendra un peu plus intelligible , si l'on fait attention qu'en vertu du principe de la raison suffisante y tout est nécessairement lié dans l'univers. Toutes les actions des êtres simples sont harmoniques , ou subordonnées les unes aux autres. L'exercice actuel de l'activité d'une monade donnée est déterminé par l'exercice actuel de l'activité des monades auxquelles elle correspond immédiatement. Cette correspondance continue d'un point quelconque de l'univers jusqu'à ses extrémités. Représentez-vous les ondes circulaires et concentriques qu'une pierre excite dans une eau dormante ; elles vont toujours en s'élargissant et en s'affaiblissant
« Mais l'état actuel d'une monade est nécessairement déterminé par son état antécédent j celui-ci , par un état qui a précédé , et ainsi en remontant jusqu'à l'instant de la création. . - .
<c Ainsi ,1e passé , le présent et le futur ne forment dans la même monade qu'une seule chaîne. Notre philosophe disait ingénieusement que le présent est toujours gros de V avenir.
« Il disait encore que l'éternel géomètre résolvait sans cesse ce problème : L'état d'une monade étant donné , déterminer fêtai passé, présent et futur de tout l'univers. » (Bonnet, t. XVIII, pag. 90, 91, 92, 93.)
Quant au principe d'où on déduit ces importantes conséquences , on doit observer que Leibiritz l'exprime dans des termes si généraux et si vagues, qu'on pourrait l'étendre à toutes les branches des sciences ; car il nous dit qu'il doit y avoir une raison suffisante pour toute existence, pour tout événement , pour toute vérité. Cet emploi du mot raison est si équivoque, qu'il est absolument impossible d'y attacher aucun sens précis. 11 suffit pour prouver ce que j'avance de citer l'application que Leibnitz en fait à des choses aussi différentes que les existences , les événements , et les vérités , puisque dans ces trois cas il- faut nécessairement qu'il ait trois sens différents. Il serait donc inutile de chercher à combattre cette maxime sous la forme qu'on lui donne ordinairement. Il serait également inutile de prétendre l'adopter ou la rejeter, sans avoir considéré particulièrement le degré de vérité qu'elle peut avoir dans chacune des circonstances où on l'emploie.
Les discussions nombreuses et variées , aussi bien physiques que métaphysiques (1), qui doivent néces-
(1) Depuis Leibnitz, le principe de la raison suffisante a été adopté par quelques mathématiciens comme une démonstration légitime dans la géométrie des plans. L'application qu'on en a faite à ce cas particulier a été en général juste et logique, en dépit de la manière vague et peu précise dont on s'exprimait. Son usage dans cette science ne saurait cependant être d'un bien grand avantage, excepté peut-être pour démontrer quelques vérités élémentaires , telles que
sairement se présenter dans un examen aussi minutieux , seraient aujourd'hui sans utilité et sans intérêt , lors même que ce serait ici le lieu convenable de les placer ; attendu que les opinions particulières de Leibnitz sur la plupart des questions relatives aux sciences sont tombées dans l'oubli le plus absolu. Mais comme les défenseurs modernes du système de la nécessité continuent encore à citer ce principe à leur appui , il n'est peut-être pas superflu de remarquer que dans son application aux changements qui ont lieu dans le monde matériel, il coïncide entièrement avec la maxime ordinaire que tout changement suppose l'opération d'une cause et que c'est en conséquence de son évidence intrinsèque , dans ce cas particulier, que tant de gens ont été amenés à y souscrire , sous la forme indéterminée que lui a donnée Leibnitz. Tout le monde conviendra que cette maxime n'est pas si évidente ni si incontestable quand on l'applique aux déterminations d'agents intelligents et moraux , que quand on l'applique aux changements qui s'opèrent dans les choses inanimées et purement passives.
Qu'est-ce donc, se dira-t-on, qui a pu engager Leibnitz à s'éloigner, dans l'expression de cette
les théorèmes 5 et 6- du premier livre d'Euclide, qu'on démontre communément par un procédé moins direct $ et même dans ce cas, on pourrait encore conserver l'esprit de ce raisonnement en l'exprimant d'une manière plus nette et moins ambiguë.
maxime , de la forme sous laquelle on Ta généralement présentée, et de substituer au mot cause le mot raison , qui est certainement le plus inusité, mais encore le plus ambigu des deux? N'était-ce pas évidemment la conviction où il était de l'impropriété de donner ce nom de causes de nos actions aux motifs qui nous font agir, ou au moins de Tincompatibilité de ce langage avec les idées et les sentiments ordinaires des hommes ? Le mot raison , dans ce sens , provoque moins aisément le soupçon et doit plutôt passer sans plus ample examen. Il était donc assez adroit à Leibnitz d'exprimer son principe général de manière à ce que son langage ne parût surtout impropre que dans le cas où la proposition est d'une évidence manifeste , et de l'adapter, dans sa forme la plus précise et la mieux définie, aux propositions qui sont exposées à un examen plus scrupuleux. A cet égard , il a mieux tiré parti de son argument que Collins , Edwards ou Hume , qui tous ont appliqué cette maxime à Yesprit en se servant des mêmes mots qu'on appliquait communément à la matière inanimée.
Mais j'aurai plus tard occasion de revenir sur cet article de la philosophie de Leibnitz , source de sa célèbre controverse avec Clarke , lorsque je viendrai à parler d'un autre antagoniste plus formidable encore , avec lequel Clarke eut à lutter pour la même cause. L'écrivain dont je veux parler est Collins , qu'on ne saurait certainement comparer à Leibnitz
quant à l'étendue de ses pouvoirs intellectuels , mais qui semble avoir étudié cette question avec la plus grande attention et la plus scrupuleuse exactitude, et qui, de l'avis de tous les critiques, a défendu ses opinions sur ce sujet d'une manière bien plus faite encore pour égarer les esprits de la multitude.
II. La même remarque qu'on vient de faire sur le principe de la raison suffisante peut s'étendre à celui de la loi de continuité'. Dans les deux cas , l'expression est si vague qu'on peut lui donner des significations essentiellement différentes; aussi estil tout-à-fait inutile de vouloir combattre aucun de ces deux principes sous la forme d'un théorème général, avant d'avoir examiné séparément et attentivement la multitude de cas spéciaux qu'ils embrassent. Dans les propositions dont la vérité se compose, comme ici , par induction de la vérité de faits particuliers , il est possible que , tout en restant démontrée dans quelques-unes de ses applications, cette proposition ne puisse cependant prétendre à V universalité qu'elle doit nécessairement avoir si on la présente comme un axiome mathématique renfermant en soi les preuves intrinsèques de sa certitude.
Il n'est peut-être guère possible de décider si en effet ce vague d'expression est un artifice de l'auteur , ou s'il ne vient réellement que du vague qui existait dans son esprit. Ce qu'il y a de positif, c'est que cela a puissamment contribué à ajouter à sa ré-
putation près d'une classe très-nombreuse de lecteurs. La vanité de beaucoup de gens n'est pas peu satisfaite de se voir en possession d'une maxime générale , sanctionnée par l'autorité d'un grand nom , et qui , comme celles des scolastiques , en dit plus qu'elle n'en semble dire ; et il est en même temps assez commode pour un homme qui dispute , que les maximes auxquelles il en doit appeler soient exprimées si vaguement, qu'ilpuisse , en se voyant presser sur un argument, se jeter à son gré sur un autre et changer ainsi le terrain du combat. C'est peut-être par suite de cette même faiblesse humaine que la philosophie de Rant est redevable de la grande popularité dont elle a joui récemment pendant quelques années parmi les compatriotes de Leibnitz , à l'aspect imposant de ses obscurs oracles , et à la facilité qu'elle offrait d'argumenter sans fin en faveur d'un système si incertain et si variable dans ses formes.
L'extension donnée à la loi de la continuité' dans les derniers ouvrages de Leibnitz , et plus encore dans ceux de quelques-uns de ses successeurs . a été cependant bien au-delà de ce que , dans le principe, s'était proposé l'auteur. Cette loi s'était offerte à son esprit dans le cours de ses discussions physiques , et lui avait probablement été suggérée par les beaux exemples qu'on en rencontre dans la géométrie pure. 11 ne paraît pas qu'alors il eût la moindre idée qu'elle fût susceptible d'application à des questions d'his-
toire naturelle , et bien moins encore à la succession des événements du monde intellectuel et moral. S'étant convaincu que la supposition de corps parfaitement durs ne pouvait se concilier avec deux de ses doctrines fondamentales, celle de l'existence constante de la même quantité de force dans l'univers , et celle de la proportion des forces avec le carré de leur vitesse , il se trouva forcé de déclarer que tous les changements sont produits par des gradations insensibles, de telle sorte qu'un corps ne peut passer de l'état de mouvement à l'état de repos, ou de l'état de repos à l'état de mouvement, sans passer par toutes les transitions intermédiaires de la vitesse, diminuée successivement dans un cas, et augmentée dans l'autre. De-là il tirait la conséquence assez ingénieuse que l'existence des atomes ou des corps parfaitement durs est impossible ; attendu que si deux atomes ou corps parfaitement durs se rencontraient dans un mouvement égal et opposé , ils devraient s'arrêter subitement et violeraient ainsi la loi de continuité'. Il eût peut-être été plus logique de conclure que , puisque cette loi était incompatible avec une hypothèse qui , vraie ou fausse , ne contenait cependant rien de contradictoire ou d'improbable , elle ne pouvait avoir l'universalité qu'il lui avait si gratuitement attribuée. Mais , comme cette inversion de son argument aurait sapé quelques-uns des principes fondamentaux de son système physique, il préféra se décider pour l'autre alternative , en dé-
12fi HISTOIRE ABRÉGÉE
clarant que la loi de continuité était une vérité métaphysique qui ne souffrait aucune exception. Il n'est pas aisé de se rendre compte de la facilité avec laquelle cette loi fut admise par tous les philosophes qui vinrent après lui , surtout quand on considère que beaucoup de ceux qui l'ont adoptée rejetaient les erreurs physiques en vertu desquelles Leibnitz avait été amené à l'établir.
Un des plus anciens et des plus illustres partisans et défenseurs de ce principe fut Jean Bernouilli. Son Discours sur le mouvement parut pour la première fois à Paris, en 1727; déjà ce discours avait été soumis en 1724 et 1726 à l'Académie royale des sciences (i ).
(i) a En effet, dit Bernouilli, un pareil principe de dureté (il entend parler de la supposition de corps parfaitement durs ) ne saurait exister. C'est une chimère qui répugne à cette loi générale que la nature observe constamment dans toutes ses opérations; je parle de cet ordre immuable et perpétuel établi depuis la création de l'univers, qu'on peut appeler loi de continuité, en vertu de laquelle tout ce qui s'exécute s'exécute par des degrés infiniment petits. Il semble que le bon sens dicte assez qu'aucun changement ne peut se faire par saut : natura non operaturper saltum; rien ne peut passer d'une extrémité à l'autre sans passer par tous les degrés du milieu, etc. »
La suite de ce passage, que je n'ai pas assez d'espace pour rapporter ici, est très-curieuse, et cite en preuve de la loi de continuité un argument tiré du principe de la raison suffisante.
Il est à remarquer que , quoique dans ce passage Bernouilli parle de la loi de continuité comme d'un arrangement arbitraire du Créateur, il représente, dans le paragraphe qui précède, l'idée de corps parfaitement durs comme impliquant une contradiction manifeste avec ce principe.
M. Maclaurin ,'dont le mémoire sur la percussion des corps obtint en 172-4 le prix fondé par l'Académie royale des sciences , continua depuis ce moment jusqu'à sa mort à s'opposer fermement à cette nouvelle loi. Dans son traité sur les fluxions , publié en 1742 , il remarque que l'existence de corps parfaitement durs et privés d'élasticité avait été rejetée en conséquence de ce qu'on appelait la loi de continuité, loi qu'on avait , disait-il , regardée , sans fondement suffisant, comme générale (i). Il s'exprime encore plus explicitement sur ce sujet dans son Analyse posthume des découvertes philosophiques de Newton. Il se plaint de ceux qui ont rejeté comme impossible l'existence de corps parfaitement durs, en.se fondant sur des considérations métaphysiques très-éloignées du but , et propose à ses adversaires cette question à laquelle on ne peut répliquer : D'après quels fondements regarde-t-on la loi de continuité comme la loi universelle de la nature (i) ?
(i) Maclaurin, Essaisur les fluxions, xol. II, p. 438.
(a) M . llobins , mathématicien et philosophe des plus distingués > s'explique à peu près dans le même sens. « M. Bernouilli, dit-il, désireux de prouver qu'il n'existe pas de corps parfaitement durs et sans élasticité , a , dans son Discours sur les lois de la communication de mouvement , posé comme une loi immuable de la nature qu'aucun corps ne peut passer tout-à-coup de l'état de mouvement à l'état de repos, et réciproquement, sans que sa vélocité soit graduellement altérée. M. Bernouilli se fonde, pour en faire une loi de la nature, sur ce principe, Naturanon operatur per saltum , et sur les inspirations du bon sens. Mais comment le bon sens seul
Dans les recherches mentionnées jusqu'ici , la loi de continuité n 'a été appliquée qu'à la succession des événements du monde matériel liés entre eux par les relations de cause et à' effet, et particulièrement aux changements qui s'opèrent dans l'état des corps à l'égard du mouvement et du repos. Mais Leibnitz , dans sa philosophie , a recours à cette même loi , comme à un principe incontestable , dans toutes ses différentes recherches physiques , métaphysiques et théologiques. Il l'applique avec la même confiance à l'esprit et à la matière , et l'oppose à Locke comme une preuve formelle que l'ame ne cesse jamais de penser dans le sommeil , ni même dans l'évanouissement (1) ; et va même jusqu'à en déduire l'impossi-
ou sans l'expérience peut-il déterminer une loi de la nature ? c'est là ce que je ne puis concevoir. Il eût été , selon moi, aussi raisonnable à M. Bernouilli, et tout aussi concluant, de renverser la proposition , et de soutenir qu'aucun corps ne pouvait passer tout-à-coup de l'état de mouvement à l'état de repos , attendu que l'élasticité des corps est une loi de la nature. » (Robins, vol. II, pag. i74, 175.)
Je ne prétends pas, en citant ces passages, contester l'universalité de la loi de continuité dans les pbénomènes des corps en mouvement} le sujet dont j'ai à m'occuper dans cette bistoire m'exempte de donner une opinion à cet égard : je me contenterai seulement de hasarder quelques remarques dans une note à la fin de l'ouvrage. ( Voyez note K, à la fin du volume. ) Tout ce que je veux prouver ici , c'est que la vérité de cette loi ne peut être démontrée que par une induction tirée de ces phénomènes , et qu'on n'a par conséquent pas le droit de dire qu'elle n'est sujette à aucune exception.
(1 ) (c Je tiens que l'ame et même le corps n'est jamais sans action,
bilité de la 7?rort, dans le sens littéral du mot, pour tout être animé (i). Il n'est nullement probable que lorsque Leibnitz introduisit pour la première fois ce principe dans sa théorie de mouvement , il se doutât jusqu'où il serait conduit dans ses recherches sur des questions d'une plus haute importance ; il ne paraît pas même que , long-temps encore après la mort de l'auteur , les savants aient Vu autre chose en cela qu'un nouvel axiome mécanique.
Charles Bonnet de Genève , homme aussi recommandable par ses talents que par la pureté de sa conduite, fut, autant que je puis le croire, le premier qui adopta pleinement les vues de Leibnitz, à cet égard. Il vit que la loi de continuité était , aussi bien que le principe de la raison suffisante , inséparablement rattachée à son plan d'enchaînement et de mécanisme universel ; et il en tira non-seulement tous les corollaires pleins de paradoxes qu'en avait déduits son auteur , mais quelques autres conséquences non moins hardies, que Leibnitz n'avait pas
et que l'ame n'est jamais sans perception : même en dormant on a quelque sentiment confus ou sombre du lieu où l'on est , et d'autres choses. Mais quand l'expérience ne le confirmerait pas , je crois qu'il y en a démonstration. C'est à peu près comme on ne saurait prouver par les expériences s'il n'y a point de vide dans l'espace , et s'il n'y a point de repos dans la matière : et cependant ces questions me paraissent, aussi bien qu'à M. Locke, décidées démonstrativement. » (Leibn., Op., t. Il , p. 220.) (1) Voyez note L, à la fin du volume.
aperçues lui-même dans tout leur développement, ou sur lesquelles le cours de ses recherches n'avait pas particulièrement appelé son attention. La plus remarquable de ces conséquences était que tous les différents êtres qui composent l'univers formaient une chaîne qui descendait sans aucun chaînon de moins, ou sans saltus, depuis la Divinité jusqu'aux formes les plus grossières de la matière brute (i) ;
(1) « Leibnitz admettait, comme un principe fondamental de sa sublime philosophie , qu'il n'y a jamais de sauts dans la nature , et que tout est continu ou nuancé dans le physique et dans le moral. C'était sa fameuse loi de continuité , qu'il croyait retrouver encore dans les mathématiques , et c'avait été cette loi qui lui avait inspiré la singulière prédiction dont je parlais *. Tous les êtres, disait-il, ne forment qu'une seule chaîne, dans laquelle les différentes classes , comme autant d'anneaux, tiennent si étroitement le9 unes aux autres , qu'il est impossible aux 9eus et à l'imagination de fixer précisément le point où quelqu'une commence ou finit. Toutes les espèces qui bordent ou qui occupent, pour ainsi dire , les régions d'inflexion et de rebroussement , devaient être équivoques et douées de caractères qui peuvent se rapporter aux espèces voisines également. Ainsi , l'existence des zoophytes , ou plantes-animaux n'a rien de monstrueux 5 mais il est même convenable à l'ordre de la nature qu'il y en ait. Et telle est la force du principe de continuité chez moi, que non-seulement je ne serais pas étonné d'apprendre qu'on eût trouvé des êtres qui , par rapport à plusieurs propriétés, par exemple celle de se nourrir ou de se multiplier , puissent passer pour des végétaux à aussi bon droit que pour des animaux .... J'en serais si peu étonné, dis-je, que même je suis convaincu qu'il doit y en avoir de tels , que l'histoire naturelle parviendra peut-être
* L* prédiction de la découverte des polypes.
proposition qui n'était pas nouvelle dans l'histoire de la philosophie , mais qu'il ne me semble pas qu'aucun écrivain avant Bonnet ait essayé d'établir comme une vérité métaphysique et nécessaire. M. G. Guvier (1) a parfaitement démontré avec combien d'importantes réserves et d'exceptions il fallait recevoir cette loi , même dans son application à l'anatomie comparée des animaux; et il est très-essentiel de remarquer que , quelque peu nombreuses que soient ces exceptions à un principe métaphysique , elles ne portent pas une moindre atteinte à sa certitude que si elles surpassaient en nombre les exemples cités à l'appui de la règle générale (2).
à connaître un jour; etc. {Contemplation de la nature,^. 34i ,342.) Dans la suite de ce passage, Bonnet voit dans les expressions de Leibnitz une prédiction de la découverte du polype, déduite du principe métaphysique de la loi de continuité. Mais ne serait-il pas plus philosophique de fonder cette découverte sur l'analogie de la nature, identifiée par l'expérience et l'observation?
(1) Leçons d'anatomie comparée.
(2) Tandis que Bonnet employait ainsi tout son talent à généraliser, encore plus que ses prédécesseurs ne l'avaient fait, la loi de continuité , un de ses compatriotes les plus distingués , lié , à ce qu'il semble , avec lui de l'amitié la plus intime et la plus communicative, le savant M. Le Sage, avait été amené par la série de ses recherches sur la cause physique de la gravitation , à nier l'existence de cette loi , même dans la déclinaison des corps célestes. Suivant lui , l'action de la gravité n'est pas continue, a En d'autres mots , dit-il, chacune de ses impressions est finie, et l'intervalle de temps qui la sépare <de l'impression suivante est aussi d'une durée finie, m 11 donne de cette durée une preuve qu'il regarde comme péremptoire,
Un peu plus tard , on essaya de rattaeher cette même loi de continuité à l'histoire du perfectionnement humain , et plus particulièrement aux progrès de l'esprit d'invention dans les sciences et dans les arts^Helvétius est le plus célèbre des écrivains parmi lesquels j'aie remarqué cette extension du principe de Leibnitz ; et je ne doute pas, à en juger d'après ses opinions connues , que quand ce principe s'offrit à son esprit il n'y vît un nouveau moyen de prouver le système de la nécessité et l'enchaînement mécanique de tous les phénomènes de la vie humaine. En argumentant sur son paradoxe favori de l'égalité primitive de tous les hommes en ce qui concerne leurs capacités intellectuelles, il représente les progrès
et en déduit le corollaire suivant, assez paradoxal, ainsi qu'on va le voir: « Les projectiles ne se meuvent pas dans une route curviligne , mais dans des polygones rectilignes. »
<t C'est ainsi, ajoute-t-il, qu'un pré qui, vu de près, se trouvecouvert de parties vertes réellement séparées , offre cependant aux personnes qui le regardent de loin , la sensation d'une verdure continue 5 et qu'un corps poli , auquel le microscope découvre mille solutions de continuité, paraît à l'œil posséder une continuité parfaite.
(i Généralement le simple bon sens , qui veut qu'on suspende son jugement sur ce qu'on ignore , et que l'on ne tranche pas hardiment sur la non-existence de ce qui échappe à nos sens , aurait dû empêcher des gens qui s'appelaient philosophes de décider si dogmatiquement la continuité réelle de ce qui avait une continuité apparente, et la non-existence des intervalles qu'ils n'apercevaient pas.» (Essai de chimie mécanique , couronné en 1758 par l'académie de Rouen , imprimé à Genève ? 1761 , pag. 94 , g5 , 96.)
successifs faits par différents individus dans la carrière des découvertes comme autant de pas imperceptibles et infiniment petits , chaque individu ne s'avançant au-delà de celui qui le précède que d'une distance infiniment petite , jusqu'à ce qu'enfin il arrive un nouvel homme dont les facultés naturelles ne sont pas supérieures à celles des autres, et qui combine en secret et tourne à son profit tous les travaux accumulés par les autres. Voici comment il s'exprime sur ce sujet :
u Tout inventeur dans un art ou une science qu'il tire, pour ainsi dire, du berceau, est toujours surpassé par l'homme d'esprit qui le suit dans la même carrière , et le second par un troisième ; ainsi de suite , jusqu'à ce que cet art ait fait certains progrès. En est-on au point où ce même art peut recevoir le dernier degré de perfection , ou du moins le degré nécessaire pour en constater la perfection chez un peuple : alors celui qui le lui donne obtient le ti* tre de génie sans avoir quelquefois avancé cet art dans une proportion plus grande que ne l'ont fait ceux qui l'ont précédé. Il ne suffit donc pas d'avoir du génie pour en avoir le titre.
«c Depuis les tragédies de la Passion jusqu'aux poètes Hardy et Rotrou , et jusqu'à la Marianne de Tristan , le théâtre français acquiert successivement une infinité de degrés de perfection. Corneille naît dans un moment où la perfection qu'il ajoute à cet art doit faire époque ; Corneille est un génie.
Dugald Stewart. — Tome IV. 1 0
« Je ne prétends nullement , ajoute Helvétius , par cette observation , diminuer la gfoire de ce grand poète , mais prouver seulement que la loi de continuité est toujours exactement observée, et qu'il n'y a point de sauts dans la nature. Aussi ^peut-on appliquer aux sciences l'observation faite sur l'art dramatique (i). » (De V Esprit, dise, iv, chap. i. )
(1) On pourra peut-être alléguer que cette allusion à la loi delà continuité n'avait d'autre but que d'éclaircir l'idée de l'auteur , et qu'il ne faut pas trop prendre ses expressions à la lettre ; mais ceux qui connaissent bien la philosophie d'Helvétius ne penseront pas ainsi.
Je dois ajouter qu'en choisissant Corneille comme point de comparaison dans sa théorie , Helvétius a fait un choix fort malheureux 'y car il était difficile de trouver un autre poète moderne dont les ouvrages, en les comparant à ceux de ses prédécesseurs immédiats, offrissent une violation plus remarquable de la loi de continuité *. « Corneille , dit un critique français fort judicieux , est pour ainsi dire de notre temps ; mais ses contemporains n'en sont pas. Le Cid , les Horaces , Cinna , Polyeucte , forment le com-
* « Helvétius sentait probablement la justesse de cette observation faite par M. Dugald Stewart ; aussi a-t-il ajouté un peu plus loin (même chapitre) la note suivante , qui doit particulièrement s'appliquer à Corneille, quoique son nom n'y soit pas prononcé, « Il est en ce genre mille sources d'illusions. Un homme sait parfaitement une langue étrangère; c'est, si l'on veut, l'espagnol : si les écrivains espagnols nous sont alors supérieurs dans le genre dramatique, l'auteur français qui profiterait de la lecture de leurs bons ouvrages, ne surpassât-il que de peu ses modèles, doit paraître un homme extraordinaire à des compatriotes ignorants. On ne doutera pas qu'il n'ait porté cet art à ce haut degré de perfection auquel il serait impossible que l'esprit humain pût d'abord l'élever. »
Il est d'autant plus facile à un lecteur superficiel de se laisser éblouir par cette extension de la loi de continuité et par celle de Bonnet, qu'il y a certainement un grand fonds de vérité dans toutes deux. L'erreur de ces ingénieux écrivains consiste en ce qu'ils poussent jusqu'à l'extrême une doctrine aussi solide qu'importante quand elle est restreinte dans les limites convenables. Cette manière de raisonner , qui peut être bonne et sûre dans les mathématiques pures , où les principes d'après lesquels on procède ne sont rien autre chose que des définitions , est une source constante d'erreurs dans toutes les autres sciences ; et quand on l'applique aux affaires pratiques de la vie , on peut la regarder comme le symptôme infaillible d'un entendement plus fait pour les disputes subtiles des écoles que pour les évaluations approximatives de ce qui convient dans la continuité des affaires et qui est un des éléments constitutifs de la sagacité politique et de la sagesse morale (i).
mencement de cette chaîne brillante qui réunit notre littérature actuelle à celle du règne de Richelieu et de la minorité de Louis XIV; mai» autour de ces points lumineux règne encore une nuit profonde. Leur éclat les rapproche en apparence de nos yeux j le reste , repoussé dans l7obsc*ité , semble bien loin de nous. Pour nous Corneille est moderne , et Rotrou ancien , etc. » ( Voyez , pour les preuves circonstanciées de cette assertion, une Esquisse historique , courte mais intéressante, du théâtre français, par M. Suard. )
(1) Locke a conçu une idée très-rapprochée de celle de Charles Bonnet sur V échelle des êtres ,• mais il s'est exprimé ayec beau-
Si on croyait que je me suis plus étendu qu'il n'était nécessaire de le faire sur ces deux célèbres principes de Leibnitzje prierais de se rappeler, 1° qu'ils
coup plus de précaution , en se contentant de la représenter comme une conséquence qu'on pourrait déduire d'observations particulières, et non comme le résultat d'un principe abstrait ou métaphysique. ( OEuvres de Locke, livre iv , chap. xvj, § 12.) Il est vrai qu'il se sert , en passant , d'une allusion qui , au premier aperçu , paraît favoriser l'application de la loi mathématique de continuité aux ouvrages de la création ; mais en examinant l'ensemble de son raisonnement, il devient évident qu'il ne citait cet exemple que pour éclaircir un fait d'histoire naturelle , et non comme l'énoncé rigoureux d'un théorème également applicable à toutes les vérités mathématiques , physiques et morales. Il parle de la règle d'analogie, et ajoute:
<( Ainsi , trouvant que dans toutes les parties de la création qui peuvent être le sujet des observations humaines, il y a une connexion graduelle de l'une à l'autre , sans aucun vide considérable ou visible entre deux , parmi toute cette grande diversité de choses que nous voyons dans le monde, qui sont si étroitement liées ensemble, qu'en divers rangs d'êtres il n'est pas facile de découvrir les bornes qui séparent les uns des autres , nous avons tout sujet de penser que les choses s'élèvent aussi vers la perfection peu à peu et par des degrés insensibles. Il est malaisé de dire où le sensible et le raisonnable commence, et où l'insensible et le déraisonnable finit 5 et qui est-ce, je vous prie, qui a l'esprit assez pénétrant pour déterminer précisément quel est le plus bas degré des choses vivantes, et quel est le premier de celles qui sont detf ituées de vie ? Les choses diminuent et augmentent , autant que nous sommes capables de le distinguer , tout ainsi que la quantité augmente ou diminue dans un cône régulier, où , quoiqu'il y ait différence visible entre la grandeur du diamètre à des distances éloignées , cependant la différence qui est entre le dessus et le dessous lorsqu'ils se touchent
sont d'un grand secours pour démontrer ce que Locke avait avancé avec tant de force contre le danger d'adopter, sur la foi de raisonnements à priori, des conclusions métaphysiques relatives aux lois d'après lesquelles l'univers est gouverné ; 2° qu'ils offrent une preuve évidente de la forte tendance que l'esprit humain , aujourd'hui même que les connaissances expérimentales sont si avancées , a encore à adopter des maximes générales sans examiner avec attention les bases sur lesquelles elles reposent , et de la tendance , moins fréquente mais tout aussi funeste , qui a conduit quelques-uns de nos mathématiciens les plus éminents à porter, dans des sciences qui n'ont d'autre fondement que l'observation des faits , des habitudes de penser contractées au milieu des abstractions hypothétiques de la géométrie pure ; 3° enfin qu'ils jettent un grand jour sur l'influence immense que , pendant plus d'un siècle , le nom et l'autorité de Leibnitz ont exercée sur les esprits les plus forts et les plus subtils des pays les plus éclairés de l'Europe.
Je ne puis terminer ces réflexions sur les recher-
Pun l'autre peut à peine être discernée. Il y a une différence excessive entre certains hommes et certains animaux brutes : mais si nous voulons comparer l'entendement et la capacité de certains hommes et de certaines bêtes, nous y trouverons si peu de différence qu'il sera bien malaisé d'assurer que l'entendement de l'homme soit plus net et plus étendu. » {Voy. quelques réflexions sur ces recherches de Locke dans le Spectateur, n° 5 19.)
ches philosophiques de Leibnitz sans dire quelques mots de ses pensées si ingénieuses et si neuves sur V étude de Vétymologie des langues , eonsidérée comme moyen d'investigation dans l'étude de l'origine et des migrations des diverses tribus humaines. Ces Pensées furent publiées en 1710 dans les Mémoires de l'académie de Berlin , et elles forment le premier article du pi : ; volume de cette collection si justement célèbre. Je ne me rappelle aucun auteur qui avant lui ait bien compris les conséquences importantes que pouvait amener cette investigation. Il n'y eut même que fort peu de progrès faits dans cette étude par les successeurs de Leibnitz*, jusque vers la fin du dernier siècle, où elle occupa toute l'attention de quelques-uns des hommes les plus savants et les plus ingénieux de France, d'Allemagne et d'Angleterre. Aujourd'hui que le commerce et les conquêtes ont tant ajouté à notre connaissance du globe et de ses habitants, aujourd'hui que l'on a fait tant de progrès dans des langues dont les noms mêmes étaient encore , il n'y a que fort peu de temps, inconnus dans notre partie du monde, on a toutes les raisons possibles pour s'attendre à une série de découvertes nouvelles , qui , par la multiplication de leurs points de contact, fortifieront successivement les preuves fournies par l'ensemble de leurs résultats. Ainsi se dissiperont peu à peu les ténèbres dans lesquelles s'enveloppe l'histoire primitive de la race humaine. On n'a encore exploite
qu'une petite partie de ce champ si vaste ; des trésors immenses sont encore sans doute renfermés dans son sein, et récompenseront tôt ou tard les recherches et le zèle de notre postérité (1).
Il n'entre pas dans le sujet dont je m'occupe actuellement de parler ni des essais mathématiques et physiques qui ont associé si étroitement le nom de Leibnitz avec celui de Newton dans l'histoire de la science chez les modernes , ni des trésors inépuisables de son érudition classique et scolastique , ni des travaux nombreux et variés par lesquels il a éclairci les antiquités germaniques et la jurisprudence romaine, ni enfin de ses controverses théologiques dans lesquelles il combattait d'une main les ennemis de la révélation , et défendait de l'autre l'orthodoxie de ses propres dogmes contre les attaques des théologiens les plus profonds et les plus savants de l'Europe. Je n'aurais pas même mentionné ici ces particularités , si je n'eusse voulu montrer , par un exemple unique, tout ce que peut accomplir, dans le court espace de la vie humaine , un génie vigoureux et varié , secondé par des habitudes d'industrie soutenues. Les distractions mêmes auxquelles il se livrait dans ses moments de loisir tenaient encore du caractère général de ses sérieuses occupations. Une habitude contractée dès sa jeunesse lui avait acquis une facilité singulière à composer des
(1) Voyez la note M, à la fin du volume.
140 HISTOIRE ABRÉGi;]
vers latins ; et il prenait plaisir à surcharger encore sa muse de nouvelles entraves de son invention, ajoutées aux fers que lui imposaient déjà les lois de la prosodie classique (1). Il avait de plus un nombre très-considérable de correspondants littéraires, composé de tout ce qu'il y avait de plus illustre en Enrope; et les riches matériaux disséminés çà et là dans ses lettres suffisent pour montrer que ses distractions consistaient plutôt à changer d'objets qu'à suspendre l'activité de son esprit. Cependant , tout en admirant les monuments extraordinaires de son énergie intellectuelle , nous ne devons pas oublier , ainsi que Gibbon en a fait l'observation , que ces puissantes facultés perdirent de leur efficacité par suite de la multiplicité des recherches auxquelles il les consacrait. Il entreprit plus qu'il ne pouvait finir: il projeta plus qu'il ne pouvait exécuter ; son imagination était trop aisément satisfaite après avoir jeté un coup d'œil rapide et hardi sur un sujet qu'il était bientôt impatient d'abandonner ; et on peut le comparer à ces héros qui ont perdu leur empire par leur ambition d'une conquête universelle (2).
(1) Il en rapporte dans une de ses lettres un exemple remarquable : Annos natus tredecim ? unâ die trecentos versus hexametros offudi,sine-elisione omnes, quod hoc fieri facile posse forte afjîrmâssem. ( Leibn. , Op., tom. Y, pag. 3o4. ) Il s'amusait parfois à écrire des vers allemands et des vers français.
(2) Je me hasarderai à avancer de plus que, quelque étonnantes et surnaturelles, pour ainsi dire, que fussent les facultés intcllec-
D'après quelques expressions échappées par hasard à Leibnitz , je ne serais pas éloigné de croire qu'il comprenait lui-même , en avançant en âge , que son temps aurait pu être employé d'une manière plus utile , s'il eût plus constamment rapporté ses études au but qu'il se proposait, u Si toute la terre , dit-il dans une occasion , eût continué à parler le même langage, on pourrait considérer la vie humaine comme étendue au-delà de son terme actuel , en y ajoutant tout le temps consacré à l'étude des langues mortes et des langues étrangères. Beaucoup d'autres branches de nos connaissances peuvent être classées à cet égard dans la catégorie des langues ; telles sont les lois positives , les cérémonies , l'étiquette des différentes cours , et une grande partie» de ce qu'on peut appeler Y érudition critique. L'opinion seule a fait attacher de l'utilité à ces études ; et dans tous les volumes écrits pour les rendre intelligibles , on n'en trouverait pas une centième partie qui contînt quelque chose dont on pût tirer quelque profit pour le bonheur ou le perfectionnement de la race humaine. »
La leçon la plus instructive , à tout prendre , qu'on
tuelles de Leibnitz , elles paraissent quelquefois comme affaissées et étouffées sous le poids de son érudition plus extraordinaire encore. L'influence de ses études scolastiques se fait surtout sentir à la fausse direction donnée à son jugement , et aux nuages répandus sur sa raison lorsqu'il se jette dans les discussions relatives à la théologie métaphysique.
puisse retirer de l'exemple de Leibnitz , c'est l'insuffisance des dons les plus brillants de l'intelligence pour aider efficacement les progrès des sciences métaphysiques et morales , lorsque ces dons ne sont point accompagnés de cet attachement religieux à la cause de la vérité , qu'on peut regarder , sinon comme la base , au moins comme l'un des éléments les plus indispensables du génie moral. Le plus grand attrait qu'offrît à son esprit l'étude de la philosophie était ce qu'un grand nombre de critiques regardent comme la principale source des plaisirs dans les arts d'imitation , le mérite de la difficulté vaincue. C'est probablement à ce trait de son caractère qu'il faisait allusion lorsqu'il disait, non sans un léger sentiment intérieur de vanité, que son intelligence était faite de telle sorte , que tout ce qui semblait facile aux autres lui paraissait difficile , et qu'au contraire il trouvait facile tout ce qui leur paraissait difficile (i). De-là cette indifférence qu'il manifeste dans ses écrits pour les observations les plus simples et les plus faciles de l'expérience et du sens commun ; de-là aussi ses efforts sans fin pour expliquer des mystères sur lesquels un voile impénétrable est placé. Scilicct sublime et erectum ingenium pulchritudinem ac speciem excelsœ magnœque gloriœ vehementiùs quhm
(1) Scntio paucos esse mei charact cris , et omnia faciha mihi diflicilia, omnia contra difficilia mihi facilia esse. (Leibnitz , Op., tom. VI, pag. 3o2.)
cautè appetebat (1). îl est à regretter que la suite de ce noble éloge ne lui soit pas également applicable : Mox mitigavit ratio et œtas ; retinuitque , quod est difficillimum , ex sapientiâ modum. Cette dernière expression peint avec beaucoup de bonheur la sagesse tempérée de Locke , en opposition avec cette ambition démesurée mais impuissante qui se manifeste dans les théories de Y optimisme et de V harmonie préétablie , et semble réaliser la fable de la^evolte des géants contre la souveraineté des dieux.
Ces deux grands hommes ont surtout en commun une faiblesse intellectuelle ; c'est la facilité à admettre des faits qui portent évidemment en eux-mêmes , ainsi qu'il nous semble aujourd'hui , des preuves intrinsèques contre leur réalité. On a souvent fait cette remarque en ce qui concerne Locke ; mais il serait difficile de trouver dans tous les ouvrages de Locke rien d'aussi absurde que l'histoire gravement transmise par Leibnitz à l'abbé de Saint-Pierre , et communiquée par ce dernier à l'Académie royale des sciences de Paris , d'un chien doué de la parole (2). On ne trouverait aujourd'hui , je le pense , dans aucun pays protestant , une seule personne libéralement élevée qui fût capable d'une telle crédulité. Je ne m'arrêterai pas à considérer ici les causes qui , dans le court espace d'un siècle , ont produit une
(1) Tacit. , Agricola.
(2) Voy. note N, à la fin du vol.
révolution si extraordinaire dans les esprits des hommes. L'honneur en est sans doute dû en grande partie à notre connaissance plus exacte de la nature , et particulièrement aux voyages scientifiques qui ont anéanti la prétendue existence de tant de prodiges qui avaient excité l'admiration et subjugué la raison de nos ancêtres. Mais de quelque manière qu'on explique cette révolution , il n'est pas douteux < piquette disposition , tous les jours croissante, à peser scrupuleusement la probabilité des faits, malgré le degré de confiance que l'on doit aux témoignages qui en attestent la réalité , et même , dans quelques cas , malgré la conviction apparente de nos propres sens , forme un des traits marquants essentiels de cet esprit ou disposition philosophique qui distingue si fortement le 18e siècle de tous les sièles précédents (i). Il est assurément bien consolant de penser que les intelligences les plus ordinaires sont aujourd'hui familiarisées avec telle maxime importante de bon sens , qui , il n'y a que fort peu de temps , ne pouvait agir sur les deux intelligences les mieux organisées de l'Europe.
En repassant en revue tous les paragraphes précédents , je suis presque tenté de rétracter une partie de ce que j'ai écrit, quand je réfléchis aux bienfaits que le monde a retirés des erreurs de Leibnitz. On a dit avec beaucoup de justesse que désigner ce qui
(1) Voy. note 0 , à la lin du vol,
nous manque , c'est déjà faire une importante /lécouverte ; et on peut ajouter que tout nouveau problème mis en avant , et plus encore toute tentative , quelque vaine qu'elle soit , pour en donner la solution , ouvre une nouvelle route qui , tôt ou tard , doit mener à la vérité. Si le problème est soluble , on en obtiendra la solution avec le temps ; s'il est insoluble , on y renoncera bientôt d'un consentement commun ; et le véritable champ des recherches scientifiques deviendra plus fertile à mesure qu'une inspection plus exacte de ses limites l'adaptera mieux aux ressources limitées de ceux qui le mettent en culture.
Sous ce point de vue , quel homme, dans les temps modernes , peut être comparé à Leibnitz ? Sur combien de recherches auxquelles se consacrent utilement aujourd'hui les talents et l'industrie des savants n'a-t-il pas appelé le premier l'attention ? à combien d'autres n'a-t-il pas ouvert une nouvelle route ? et sur combien d'autres enfin n'a-t-il pas averti les savants de ne pas perdre leur curiosité , par le spectacle des tentatives vaines et hardies qu'il avait faites lui-même pour briser les barrières d'un monde invisible.
Le plus bel éloge de Leibnitz c'est l'histoire littéraire du 18e siècle. Tout homme qui voudra prendre la peine de comparer cette histoire avec ses ouvrages et avec sa correspondance , pourra douter si en effet , à l'époque singulière où parut Leibnitz , il aurait plus accéléré les progrès des sciences en con-
centrant ses études , qu'il ne l'a fait par l'universalité de ses recherches , et s'il n'est pas du petit nombre de ceux auxquels on puisse appliquer littéralement l'expression du poète :
Si non errâsset 7 fecerat Me minus (1 ) (1) Voy. note P, à la fin du vol.
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