SECTION III
Des Recherches métaphysiques de Newton et de Clarke. — Digression sur le Système de Spinosa. — Collins et Jonathan Edwards. — Efforts de ces deux philosophes pour concilier le système de
la nécessité avec l'agence morale de l'homme.
Comment quelques-uns des necessitairiens modernes s'éloignent de leurs vues (i).
Cette revue des écrits philosophiques de Locke et de Leibnitz conduit naturellement notre attention sur ceux de nos deux illustres compatriotes Newton et Clarke. Le premier , dans ses Principes et son Optique , a donné le plus parfait exemple encore
(1) Conformément au plan que j'ai annoncé dans ma préface , je bornerai mon examen aux écrivains qui ont eu une influence générale et marquée sur l'histoire de la philosophie, et je passerai sous silence une multitude d'autres noms bien dignes toutefois d'obtenir une mention spéciale dans les annales de la métaphysique. Parmi ces derniers je me contenterai de rappeler le nom de Boyle, à qui le monde est redevable, non-seulement de remarques trèsfines et d'éclaircissements aussi neufs qu'ingénieux sur des ques-
connu de cette logique prudente recommandée par Bacon et par Locke ; tandis que l'autre , en défendant contre les attaques de Leibnitz les principes métaphysiques d'après lesquels procède la philosophie newtonienne, a eu occasion en même temps de faire valoir l'autorité de plusieurs autres vérités d'une importance plus grande encore et d'un intérêt plus universel.
Les principaux sujets de dispute entre Leibnitz et
tions métaphysiques du plus haut intérêt, mais encore de ces arguments philosophiques en défense de la religion qui ont ajouté tant d'éclat à la réputation de Derhamet de Bentley et surtout d'un « homme hien au-dessus d'eux , à celle de Clarke*. On trouve les remarques et éclaircissements dont je veux parler dans son Examen des notions vulgaires sur la nature , et dans son Essai pour déterminer si un naturaliste doit considérer les causes finales, et comment il doit les considérer. Dans ces deux ouvrages , Boyle déploie un talent qui aurait pu l'élever au rang.de Descartes et de Locke, si son goût et son inclination ne l'eussent point entraîné fortement vers des recherches d'un autre genre. Il me semble que ces deux ouvrages ne sont pas aussi connus qu'ils le mériteraient. Je ne me rappelle même avoir lu nulle part que quelques-uns des passages les plus beaux et les plus' frappants qu'on rencontre dans les sermons p'rêchés au cours fondé par Boyle, relativement au dessein suivi dans l'ordre du monde matériel, sont empruntés aux ouvrages du fondateur **.
* Il s'agit ici des sermons prêches au cours fondé par l'honorable Robert Boyle.
« Ce sont particulièrement les exemples tirés de la structure analomiquedes animaux, et de l'application de leur perception aux habitudes de l'existence à laquelle ils sont destinés.
Clarke , quant à ce qui concerne du moins les principes de la philosophie newtonienne , sont depuis long-temps réglés à l'entière satisfaction du monde savant. Les monades , le plein et Y harmonie préétablie de Leibnitz sont aussi usés aux yeux du public que les tourbillons de Descartes et la nature plastique de Cudworth , tandis que la théorie de la gravitation est au contraire admise partout , et , selon la remarque de M. Smith , s'est acquis l'empire le plus universel qui ait jamais existé dans le monde philosophique. A cet égard, je me contente de renvoyer mes lecteurs à la collection de tout ce qui se rapporte à cette controverse de Clarke et de Leibnitz pendant les années 1715 et 1716, collection publiée par le docteur Clarke en 1717. Cette correspondance est aussi curieuse qu'instructive , et il est bien à regretter que la mort de Leibnitz , en 1716 , en ait arrêté la continuation (i).
(i) D'après une lettre de Leibnitz à M. Rémond de Montmort , il paraît que c'était Newton et non Clarke qu'il regardait comme son véritable antagoniste dans cette controverse. <c M. Clarke , ou plutôt M. Newton , dont M. Clarke soutient les dogmes , est en dispute avec moi sur la pbilosopbie. » (Leibnitz, Op., tom. V, pag. 33.) Une autre lettre adressée au même correspondant nous apprend que Leibnitz ne visait à rien moins qu'ail renversement complet de la philosophie newtonienne , et que c'était sur son grand principe delà raison suffisante qu'il comptait surtout pour arriver à ce but. <( J'ai , dit-il , réduit l'état de notre dispute à ce grand axiome , que rien n'existe ou n'arrive sans qu'il y ait une raison suffisante pourquoi il en est plutôt ainsi qu'autrement. S'il continue à me le Dugald Steward. — Tome IV. 11
Quoique Newton ne semble pas avoir beaucoup consacré de son temps à des recherches métaphysiques, l'esprit général de ses investigations physiques a toutefois eu une grande influence sur les études métaphysiques de ses successeurs. M. Hume remarque avec beaucoup de justesse et de profondeur que, tandis que Newton ne paraissait qu'écarter le voile de quelques-uns des mystères de la nature , il montrait en même temps l'imperfection de la philosophie mécanique , et faisait ainsi rentrer ses secrets les plus intimes dans l'obscurité où ils ont toujours été et seront toujours ensevelis. Aussi ses découvertes ontelles puissamment coopéré avec les raisonnements de Leibnitz pour convaincre généralement de l'inefficacité de nos facultés , quand il s'agit d'interpréter ces sublimes énigmes dans l'explication desquelles Descartes , Malebranche et Leibnitz avaient si récemment consumé leurs forces , et que l'antiquité regardait comme le seul objet digne de la curiosité des philosophes. C'est aussi surtout depuis Newton qu'on a abandonné l'ontologie et la pneumatologie du moyen âge , pour se livrer à des recherches fondées sur la base solide de l'expérience et de l'analogie , et que les philosophes , enhardis par ses découvertes merveilleuses sur les parties les plus éloignées du monde
nier, où sera sa sincérité ? S'il me l'accorde , adieu le vide , les atomes, et toute la philosophie de M. Newton. » [Ibid.) Voyez aussi une lettre de Leibnitz à M. des Maizeaux, même volume de ses œuvres, p. 7>ç,.
matériel , ont osé argumenter du connu à l'inconnu dans le monde moral. Ainsi s'est complètement vérifiée la prédiction hasardée par lui-même sous une forme dubitative à la fin de son Optique: « Savoir si, en supposant que la physique naturelle continuât à faire des progrès dans ses différentes branches , les limites de la philosophie morale s'aggrandiraient aussi ? »
Nous avons trop peu de données pour décider jusqu'à quel point le caractère du génie de Newton pouvait le mettre en état de suivre avec succès l'étude de l'esprit humain. Mais telle était l'admiration qu'avaient fait naître ses facultés transcendantes comme mathématicien et comme physicien , qu'on s'est empressé de saisir avec avidité la moindre de ses insinuations sur d'autres sujets, comme autant' d'axiomes incontestables , bien qu'elles n'eussent guère quelquefois d'autre argument en leur faveur que la sanction supposée de son autorité (1). Ce qui m'a particulièrement décidé à lier son nom à celui de Clarke , c'est un passage d'une scolie annexée à ses Principes {i) et que l'on peut considérer comme
(1) La Théorie physiologique de l'esprit, de Hartley, par exemple , est fondée sur une question de Newton dans son Optique : telles sont encore un grand nombre de théories médicales , qui n'ont point d'autre origine qu'une insinuation faite en passant par Newton sous la forme d'une modeste conjecture.
(2) Il est à remarquer que cette scolie parut pour la première fois à la fin de la seconde édition des Principia } imprimée à Cambridge
le germe du célèbre argument à priori en faveur de l'existence de Dieu , qui est regardé communément et injustement , selon moi , comme la plus importante des découvertes ajoutées par Clarke à la philosophie métaphysique. Je citerai le passage dans les mots mêmes de Newton, aussi concis qu'un oracle antique : «sEternus est iiifinitus, omnipotens et omnisciens ; id est, durât ab œterno in œternum, et adest ah infi-
nito in infinitum Non est œ terni tas et infini tas ;
sed œternus et infinitus. Non est duratio et spatium ; sed durât et adest. Durât semper et adest ubique ; et existendo , semper et ubique durationem et spatium constituit. »
en 1713. La première édition, publiée à Londres en 1687 , ne contenait pas la scolie. Cependant, d'après un passage d'une lettre de Newton au docteur Bentley datée de 1692, il paraît probable que déjà à cette époque il songeait à établir une preuve à priori de l'existence de Dieu. Après quelques éclaircissements assez neufs et puisés dans ses propres découvertes sur l'argument ordinaire tiré des causes finales, il termine ainsi : u II y a encore un autre argument en faveur de la Divinité , que je regarde comme très-concluant ; mais je crois convenable de ne pas le mettre en avant , jusqu'à ce que les principes sur lesquels il est fondé soient plus généralement reçus. » ( Quatre lettres de sir Isaac Newton au docteur Bentley , p. 11. Londres; Dodeley, 1756.)
Il paraît , d'après ce passage , que Newton n'avait pas l'intention de remplacer, comme l'avait fait son prédécesseur Descartes, l'argument ordinaire en faveur de Dieu tiré de ses causes finales par un autre argument de son invention. Rien n'est donc moins mérité que le ridicule que Pope cherche à verser sur ses deux compatriotes en leur reproebant une tentative qui les honore.
Conformément à ces principes , le docteur Clarke prétendait que puisque l'immensité et l'éternité , qu'on est forcé , en dépit de soi , de regarder comme des existences nécessaires , ou , en d'autres termes , comme des existences dont l'anéantissement est impossible , étaient , non pas des substances , mais bien des attributs, il s'ensuivait que l'être immense et éternel dont elles sont les attributs doit nécessairement exister aussi. L'existence de Dieu est donc , suivant Clarke , une vérité qui se déduit nécessairement des idées d'espace et de temps , inséparables de l'esprit humain. « Ce sont là , dit le docteur Reid, des spéculations d'hommes d'un génie supérieur ; mais je serais fort embarrassé de décider si elles sont aussi solides que sublimes , ou si ce ne sont que les élans vagabonds de l'imagination dans une région située au-delà des limites de l'entendement humain. » Après cet aveu si naïf du docteur Reid , je ne dois pas rougir d'avouer mes doutes sur la même question (i).
Mais quoique cet argument , tel qu'il est présenté , par Clarke , ne porte pas une conviction entière dans mon esprit , je dois avouer cependant qu'à mon avis
(1) Cudworth a présenté, (Tune manière fort distincte, un essai d'argument , semblable en substance à celui-ci , pour démontrer l'existence de Dieu. (Système intellectuel , chap. v, sect. 3 et 4.) 11 en est de même du docteur Henry More, Enchir. métaph. , ebap. vin, sect. 8. Voyez Mosheim, traduct. de Cudworth , t. II, p. 356.
ces idées d'immensité et d'éternité renferment en elles quelque chose de merveilleux et d'accablant qu'il nous est aussi impossible d'éloigner de notre pensée que la conviction intérieure de notre propre existence. J'ajouterai même que ces idées me semblent très-intimement liées avec les principes fondamentaux de la religion naturelle. Car, une fois l'existence d'une cause intelligente et puissante établie , d'après les preuves du plan sublime qui se manifeste partout à nos yeux , nous sommes inévitablement conduits à appliquer à cette cause nos idées dïramensité et à' éternité, et à concevoir un Dieu qui remplit l'étendue infinie de toutes deux de sa présence et de son pouvoir. De-là , l'habitude d'associer à l'idée de Dieu les sublimes impressions que produit nécessairement en nous l'idée d'un espace infini, et peut-être encore plus celle d'une durée infinie. Ce n'est pas tout : c'est originairement de l'immensité de l'espace qu'on tire la notion de l'infinité , et voilà comment nous transportons ensuite, par une sorte de métaphore , cette expression à d'autres sujets. Lors donc que nous parlons d'un pouvoir infini, d'une sagesse infinie , d'une bonté infinie , nos notions sont, sinon empruntées tout entières à l'espace, au moins dirigées en grande partie par cette analogie. Ainsi , si les idées d'immensité et d'éternité ne démontrent pas à elles seules l'existence de Dieu , elles entrent nécessairement dans les idées que nous nous formons de sa nature et de ses attributs.
A toutes ces considérations on peut ajouter que la notion d'existence nécessaire , qui nous devient familière par l'examen de l'espace et du temps , fait que quand on applique cette même notion à l'Etre suprême , elle devient bien plus facile à comprendre qu'elle ne l'eût été sans cela.
Il n'est donc pas surprenant que Newton et Clarke se soient laissé encourager par cette première idée à essayer une démonstration de l'existence de Dieu d'après nos notions d'immensité et d'éternité; et il est moins surprenant encore qu'en suivant ce sublime argument , ils aient pris un essor si élevé qu'ils se sont perdus dans les nuages.
J'ai dit plus haut que la démonstration de Clarke semble lui avoir été suggérée par un passage de la scolie de Newton. Il est cependant plus probable que lui-même aura pu, dès sa première jeunesse, rencontrer quelque idée à peu près semblable. L'anecdote suivante de son enfance est rapportée , d'après sa propre autorité , par M. Whiston son biographe , écrivain savant et consciencieux, mais souvent faible et visionnaire. Elle donne un exemple intéressant d'un développement extraordinaire des facultés de la réflexion et de l'abstraction à un âge où l'attention ne s'exerce communément que sur les objets sensibles. Cette inversion de la marche constante de la nature dans le développement qu'elle fait successivement de nos différentes facultés , est peut-être un des phénomènes les plus rares du monde intellectuel et
toutes les fois qu'il se présente , on peut le regarder comme un indice très-puissant de l'existence de quelque chose de très-particulier et de très-prononcé dans le caractère philosophique de l'individu.
<c Un de ses parents , dit Whiston , lui demanda un jour, dans son extrême jeunesse, si Dieu pouvait tout faire : il répondit que oui. Il lui demanda ensuite si Dieu pouvait faire un mensonge : il répondit que non. Il entendait répondre par-là que c'était là la seule chose impossible à Dieu; car, jeune comme il était , il n'osait pas dire qu'il pensait qu'il y eût autre chose impossible à Dieu , quoiqu'il se soit rappelé dans la suite qu'il avait à cette époque une parfaite conviction intérieure qu'il y avait une chose que Dieu ne pouvait faire; c'était de détruire V espace qui était dans la chambre oà ils se trouvaient (i). »
(1) La question relative à l'existence nécessaire de l'espace et du temps formait un des principaux sujets de la discussion entre Glarke et Leibnitz. Suivant le premier , l'espace et le temps sont tous les deux infinis, immuables et indestructibles j suivant son antagoniste , l'espace n'est rien que l'ordre des cboses coexistantes , et le temps l'ordre des cboses successives. Il regarde la notion d'un espace absolu réel et particulier comme une pure chimère , fruit d'une imagination superficielle, et il la range au nombre de celles que Bacon nomme idola tribus. (Voyez son 4e Essai } § i4. )
Il a toujours été inexplicable pour moi de voir une grande majorité des philosophes de l'Allemagne et de la France se prononcer sur cette question en faveur de Leibnitz. D'Alembert lui-même , qui raisonne avec tant de profondeur et de justesse sur la plupart des questions métaphysiques , a été entraîné ici par l'opinion générale ,
Avec cette impression profonde, faite de bonne heure sur son esprit , il est aisé de concevoir comment la scolie de Newton aura pu encourager Clarke
ou, pour parler plus juste, par la phraséologie à la mode chez ses compatriotes.
« Y aurait-il , dit ce philosophe , un espace s'il n'y avait point de corps, et une durée s'il n'y avait rien? Ces questions viennent , ce me semble, de ce qu'on suppose au temps et à l'espace plus de réa
lité qu'ils n'en ont Les enfants, qui disent que le vide n'est
rien, ont raison, parce qu'ils s'en tiennent aux simples notions du sens commun ; et les philosophes qui veulent réaliser le vide se perdent dans leurs spéculations. Le vide a été enfanté par les abstractions , et voilà l'abus d'une méthode si utile à bien des égards. S'il n'y avait point de corps et de succession , l'espace et le temps seraient possibles , mais ils n'existeraient pas. [Mélanges, t. V?
Bailly, qui n'était nullement favorable à d'Alembert, cite ces observations en leur donnant son approbation entière, et y ajoute sa propre opinion sur le mérite de cette partie de la controverse entre Clarke et Leibnitz.
ce La notion du temps et de l'espace, dit-il, est un des points sur lesquels Leibnitz a combattu contre Clarke; mais il nous semble que l'Anglais n'a rien opposé de satisfaisant aux raisons de Leibnitz. » (Eloge de Leibnitz. )
Quant au point en discussion , je dois avouer que je n'y vois pas matière à argumentation. Je ne puis même me former une idée nette de la proposition soutenue par Leibnitz. Le point de vue sous lequel Clarke envisagea cette question dans son enfance est celui sous lequel je crois devoir l'envisager maintenant, ou, pour mieux dire , est celui sous lequel je l'envisagerai toujours tant que mon intelligence ne sera point altérée. Quelles données pourrait donc avoir la raison humaine pour prétendre combattre des vérités , en mettant en avant des opinions contraires , qu'il est , je ne dirai pas impos-
à revenir sur les rêveries de son enfance , relatives à l'existence nécessaire de l'espace; et à suivre, aussi loin qu'il le pouvait , sa liaison avec les principes de la théologie naturelle. Mais l'anecdote citée plus haut montre toujours avec quelle force ses pensées habituelles l'avaient préparé à l'adoption d'une idée métaphysique si identique à celle qui fait le fondement de la scolie.
Il est inutile de s'arrêter plus long-temps sur l'histoire de ces recherches. Quelque prix qu'elles aient aux yeux des personnes accoutumées à des raisonnements profonds et abstraits , elles ne s'adaptent certainement pas parfaitement aux intelligences ordinaires et dépourvues de toute culture. Une telle considération suffirait à elle seule pour faire présumer qu'elles n'étaient pas destinées à devenir l'intermédiaire au moyen duquel la masse des hommes pouvait parvenir à la connaissance de vérités si utiles au bonheur de l'humanité ; et ce fut là le motif qui engagea l'évêque Butler et le docteur Francis Hutcheson à chercher une route différente et d'un accès plus facile , afin d'établir les principes fondamentaux de la religion et de la morale. Ces deux
sible de prouver, mais même d'exprimer d'une manière intelligible à notre entendement?
Voyez dans la note /du premier volume de cette esquisse historique quelques remarques sur les controverses scolastiques relatives à V espace et au temps. Voyez aussi V Essai de Locke , liv. u , chap. xin ,§16,17,18.
écrivains communiquèrent , à ce qu'il semble , pendant leur première jeunesse , leurs doutes et leurs objections au docteur Clarke, et entrevirent dèslors le germe des recherches qui devaient les conduire un jour à donner une direction si nouvelle et si heureuse aux études morales de leurs compatriotes. Il suffit de remarquer ici que cette circonstance fut un grand pas de fait dans l'avancement de la philosophie morale; les éclaircissements ultérieurs appartiennent proprement à une autre partie de mon ouvrage. Le plus grand mérite de Clarke, comme métaphysicien , c'est de s'être placé avec audace et habileté sur la brèche pour s'opposer aux nécessitairiens et aux fatalistes de son temps. Avec un esprit trèsinférieur à celui de Locke , en étendue , en originalité et en invention, il était plus prudent et plus adroit que lui dans la controverse , et possédait à un très-haut degré l'art de prévoir les conséquences les plus éloignées ; ce qui le préserva des concessions hasardées dans lesquelles Locke était souvent entraîné par la chaleur de son caractère et la vivacité de son imagination. Cette prévoyance logique, résultat naturel de ses habitudes et de ses études mathématiques , le rendait très-propre à lutter avec ses adversaires , à défendre les points où on pouvait l'attaquer, et à tirer avantage des parties vulnérables de ses antagonistes ; mais cette qualité donnait en même temps à son style une marche unie et monotone, et une uniformité de coloris
qu'on ne retrouve jamais dans les essais faciles et animés, bien que non finis et inégaux, de Locke. Voltaire a dit quelque part de lui que c'était un moulin à raisonnement. Mais quoique cette remarque soit énoncée dans un sens trop général , elle a peut-être plus de justesse que Voltaire ne le croyait luimême (i).
(i) La vaste érudition de Clarke , la pureté de son goût , la profondeur de ses connaissances scientifiques , lui donnaient sur Locke des avantages incontestables, auxquels il en joignait un autre non moins important, je veux dire la persévérance systématique avec laquelle l'état indépendant de sa fortune et ses nombreux loisirs lui permirent de s'adonner pendant toute sa vie à ses recherches favorites.
A l'égard du libre arbitre , il y a dans Locke moins de clarté , de décision, de logique qu'on aurait pu en attendre delà rare fécondité de son intelligence appliquée à une question de cette importance. Cette obscurité s'explique peut-être par la lutte établie dans son esprit entre son attachement prononcé pour la liberté morale de l'homme , combattue par l'impression profonde que les écrits de Hobbes avaient laissée sur ses croyances philosophiques , et par sa déférence pour les talents de son intime ami , Antoine Collins *. Il est facile de se convaincre , par plusieurs expressions employées par Locke dans le chapitre sur la puissance, qu'il se regardait comme le défenseur du libre arbitre ; et cependant, dans ce chapitre même, il fait à ses adversaires un assez grand nombre de concessions , et semble céder à toutes les assertions de Hobbes et de Collins. Aussi Priestley le range-t-il , avec quelque apparence de vérité , parmi ceux qui , tout en s'opposant verbalement au système de la nécessité , l'adoptaient en substance , sans se douter de leur erreur.
Dans une lettre à M. Molyneux, Locke exprime , dans les termes
* Voyez note Q , à la fin du volume.
J'ai déjà parlé de la défense de la liberté morale faite par Clarke , en opposition à celle de Leibnitz. Cette controverse avait à peine été terminée par la
les plus forts, sa conviction du libre arbitre del'homme , en basant uniquement sa conviction sur notre connaissance intime de ce fait. Je regarde cette déclaration de Locke comme tout-à-fait digne d'attention dans cet argument sur le libre arbitre ; car, quoique l'autorité des grands noms ne soit d'aucune valeur sur des questions de pure observation , à moins que leur décision ne soit appuyée sur des raisonnements solides , il en est tout autrement dans les faits relatifs aux phénomènes de l'esprit humain. La patience attentive avec laquelle M. Locke avait étudié ces subtils phénomènes durant le cours d'une longue vie donne aux résultats de son expérience métaphysique une valeur identique en son genre , bien que très-supérieure en effet, à celle que nous donnerions à une expérience difficile en chimie, appuyée de l'autorité d'un Black ou d'un Davy. Chacun doit après tout en appeler à sa propre conviction ; mais , quand d'un côté on a l'expérience de Locke , et de l'autre celle de Priestley et de Belsham , ce contre-poids suffit sans doute pour engager tout observateur prudent à examiner de nouveau avant de se décider pour les assertions des derniers de préférence à celles du premier.
Il peut être utile de rapporter ici , pour l'instruction de quelquesuns de mes lecteurs , que depuis peu une certaine classe de métaphysiciens s'est fait un point d'honneur d'affirmer que leur conviction intime était décidément favorable au système de la nécessité.
Mais revenons à M. Locke. La seule considération qui semble l'avoir arrêté sur ce sujet, c'est la difficulté de concilier cette opinion avec la prescience de la Divinité. Je ne dirai rien pour le moment de cette difficulté théologique. La seule question qui ait une importance réelle, c'est le fait en lui-même; et il est impossible d'être plus clair et plus péremptoire là-dessus que ne l'a été Locke. En examinant ses expressions avec un peu d'attention , on se con-
mort de son antagoniste, qu'il eut à reprendre Je même argument en réponse à son compatriote Antoine Collins , qui , suivant les traces de Hobbes avec des talents logiques qui ne le cédaient point à ceux de son maître , et avec une autorité de caractère à laquelle Hobbes n'avait aucunes prétentions (i), avait donné à la cause qu'il avait si chaudement embrassée un degré de crédit dont elle n'avait jamais joui en Angleterre auprès des observateurs calmes et attentifs. J'ai donc réservé , pour les dévaincra que la déclaration de Locke n'est pas , comme l'affirme Priestley , en faveur de la liberté de spontanéité , mais bien en faveur de la liberté d'indifférence ; car il n'y aurait nulle difficulté à concilier la première avec la prescience de Dieu.
« Je vous avoue franchement, dit-il dans cette lettre, la faiblesse de mon entendement. Quoiqu'il soit hors de doute que l'omnipotence et l'omniscience soient des attributs de Dieu notre créateur, et quoiqu'il soit pour moi de la dernière évidence que je suis un être libre , cependant , tout convaincu que je suis de ces deux choses , autant qu'on peut l'être d'aucune vérité , je ne puis toutefois concilier la liberté de l'homme avec l'omnipotence et l'omniscience de Dieu. Aussi ai-je cessé depuis long-temps de méditer sur cette question ,' et je me borne à cette courte conclusion : S'il est possible à Dieu de faire un agent libre , V homme doit être libre , quoique je ne sache pas comment. »
(1) Quand je parle avec autant de mépris du caractère personnel de Hobbes , je n'entends faire allusion qu'à la basse servilité de ses principes politiques et à la souplesse honteuse avec laquelle il les fit cadrer avec les intérêts opposés des trois gouvernements qui se succédèrent pendant le cours de sa vie littéraire. Je sais que ses vertus privées ont reçu le plus honorable témoignage de ses amis comme de ses ennemis.
velopper ici , le petit nombre de réflexions générales que je donnerai sur' ce sujet de discussion sans fin. En les présentant , je m'attacherai d'autant moins à trop condenser mes pensées , que ce sera la dernière fois que je reviendrai là-dessus dans le cours de cette esquisse historique. Le fait est que je ne connais rien qui ait été avancé par les écrivains des derniers temps à l'appui du système de la nécessité, sans qu'on n'en puisse trouver le germe dans les recherches de Gollins.
Afin de rendre un compte plus complet des motifs qui engagèrent Clarke à prendre avec tant de chaleur un parti décidé dans la discussion sur le libre arbitre, il devient nécessaire de jeter un coup d'œil en arrière sur le système de Spinosa , sur les opinions particulières duquel j'ai jusqu'ici évité d'appeler l'attention de mes lecteurs. Il ne paraît pas avoir fait beaucoup de prosélytes à l'époque de la première publication de ses ouvrages. Les conséquences extravagantes et pernicieuses auxquelles conduisait son système servirent d'antidote pour en .préserver quelques personnes. Clarke fut probablement le premier qui aperçut distinctement l'exactitude logique de ses raisonnements , et qui vit que si une fois on admettait ses principes il était impossible de repousser les conséquences qu'il en tire ( 1 ).
(i) L'opinion du docteur Reid sur ce sujet rentre exactement dans celle de Clarke. Voyez ses Essais sur tes facultés actives de
Leibnitz et Collins semblent s'être proposé de combattre la force de cet argument indirect contre le système de la nécessité , en essayant de le concilier avec l'agence libre de l'homme ; essai dont le dernier s'acquitte avec beaucoup plus de talent et d'apparence de raison que le premier. Convaincu d'une autre part que Spinosa avait tiré de ses prémisses des conséquences bien plus rigoureuses que Collins et Leibnitz , Clarke appliqua toutes les forces de son esprit à démontrer la fausseté de ces prémisses ; et en même temps à préserver les raisonneurs imprudents de la séduction des sophismes de leurs antagonistes , en leur montrant qu'il fallait de toute nécessité ou admettre le libre arbitre de l'homme, ou adopter les monstrueuses absurdités inhérentes au système de Spinosa.
Spinosa (1) était un juif d'Amsterdam, d'extrac-
Vhommc (pag. 289, édit. in-4°). Il y déclare que de tous les systèmes de nécessité , celui de Spinosa est le plus clair et le plus tenable.
(1) Né en 1 632 , mort en 1677. Bayle remarque que quoique Spinosa ait été le premier qui ait réduit l'athéisme en système, et en ait formé un corps de doctrine d'après la méthode des géomètres , ses opinions ne sont cependant pas nouvelles , et qu'on en retrouve la substance dans plusieurs autres philosophes anciens et modernes , européens et orientaux. Voyez son Dictionnaire , article Spinosa , et les autorités citées dans la note A.
Un auteur allemand récent prétend que Spinosa n'est que fort peu connu en Angleterre , qu'il ne l'est pas du tout en France , et qu'il n'a été bien défendu ou attaqué que par les Allemands. Le même
tion portugaise. Afin sans doute d'assurer un accueil plus favorable à ses dogmes philosophiques , il renonça à la secte dans laquelle il avait été élevé , et depuis vécut surtout dans la société des chrétiens (1), sans faire toutefois aucune profession publique du christianisme , et sans se soumettre même à la cérémonie du baptême. Il commença par embrasser en philosophie le système de Descartes , et le début de sa, carrière littéraire fut la publication de l'ouvrage intitulé , Renati Descartes Principiorum philosophiœ pars prima et secunda , more geometrico demonstrata , 1663. Il ne s'accordait guère avec Descartes que sur ses principes de physique; car jamais deux philosophes ne différèrent plus complètement dans leur croyance métaphysique et théologique. Fontenelle appelle son système un cartésianisme outre. Quoique cette expression soit loin de donner
écrivain veut bien aussi nous apprendre que la philosophie de Leibnitz n'a été que très-peu étudiée en France , et ne l'a pas été du tout en Angleterre. (Histoire de la littérature ancienne et moderne, par Frèd. Schlegel , v. II.) Est- il donc possible qu'un écrivain qui prononce si dogmatiquement sur la philosophie en Angleterre n'ait jamais entendu prononcer le nom du docteur Clarke ?
(1) La synagogue fut si indignée de son apostasie qu'elle prononça contre lui sa plus terrible sentence d'excommunication appelée schammata. On peut trouver cette formule dans le traité de Selden , De jure natures et gentium , liv. iv, chap. vu. C'est un document assez curieux; il perdra peu à la comparaison avec la formule d'excommunication des papistes rapportée par Sterne. Voyez quelques autres particularités sur Spinosa dans la note R, à la fin du volume.
Dugald Steward. — Tome IF. 12
une idée exacte et suffisante de l'ensemble de ses doctrines, elle caractérise assez heureusement la persévérance et la hardiesse avec lesquelles il poursuivit ses principes avoués jusque dans les conséquences les plus paradoxales qui lui paraissaient en dériver. Aussi la réputation de ses écrits est-elle entièrement tombée partout , excepté peut-être en Allemagne et en Hollande , avec la philosophie sur laquelle ils étaient entés; seulement de temps en temps on aperçoit encore quelques-unes de ses opinions les plus dangereuses remises au jour, mais déguisées sous une nouvelle forme et sous une phraséologie moins révoltante pour le goût moderne.
Spinosa ne se donne dans aucune partie de ses ouvrages comme athée ; mais ceux qui comprennent toute la portée de ses raisonnements ne contesteront pas un instant que , quant à la tendance pratique , l'athéisme et le spinosisme ne soient une seule et même chose. On peut à cet égard appliquer à Spinosa et même à Vanini ce que Cicéron disait d'Épicure : Verbis reliquit deos , re sustidit ; remarque qui coïncide exactement avec une expression de Newton dans la scolie qui termine ses Principes : « Deus sine dominio, providentiâ et causis finalibus , nihil aliud est quanifcitum et natura(i). »
(i) La réfutation la plus ingénieuse et la mieux travaillée qui ait été faite du spinosisme se trouve dans le Dictionnaire de Bayle , qui l'appelle le système le plus monstrueux qu'on puisse imaginer , et
Parmi plusieurs autres doctrines de religion naturelle et révélée que Spinosa affecte d'embrasser , était celle de l'omniprésence divine ; doctrine qui , combinée avec le plein de Descartes , l'amena par un raisonnement très-simple et très-plausible à faire revivre la théorie antique qui représentait Dieu comme Vame du monde, ou plutôt à identifier la Divinité avec l'univers matériel, ce qui me semble encore plus conforme à l'idée de Spinosa (i). J'atta-
en même temps le plus diamétralement opposé aux notions les plus claires de l'esprit. Le même auteur dit ailleurs qu'il a été complètement renversé même par le plus faible de ses adversaires. M. Maclaurin s'exprime aussi de cette manière à ce sujet : « II ne paraît pas possible d'inventer un système aussi absurde. Se réduit-il en effet à autre cbose qu'à dire qu'il n'y a dans l'univers qu'une seule substance douée d'attributs infinis , tels que l'étendue et la pensée infinies ; que cette substance produit tout ce qui est nécessaire à ses modifications 5 et que seule, dans tous les événements physiques et moraux, elle est à-la- fois la cause et l'effet, active et passive. » (Coup d'œilsnr les découvertes de Newton, liv. 1, chap. iv.)
(1) Spinosa suppose que Dieu renferme en lui deux propriétés éternelles ,1a pensée et l'étendue 5 et comme il soutenait avec Descartes que l'étendue était l'essence de la matière , il devait nécessairement faire de la matérialité un attribut essentiel de Dieu : « Per corpus intelligo modum qui Dei essentiam , quatenùs utres extensa consideratur , certo et determinato modo exprimit.» (Ethica ordine geometrico dtmonstrata, pars 11, defin. 1 . Voy . aussi Eihicu, pars i,prop. i4.) Quant aux autres attributs de Dieu, il prétendait que Dieu était la cause de toutes choses ; mais qu'il agissait , non pas par choix , mais bien par nécessité ; et qu'il était conséquemment l'auteur du bien et du inal , de la vertu et du vice qu'on remarquait dans la vie humaine : « Res nullo alio modo neque alto
che d'autant plus d'importance à appeler l'attention de mes lecteurs sur cette partie de son système, qu'il me semble avoir été très-généralement mal re-
ordine à Deo produci potuerunt , quàm productœ sunt. » (Ibid. , pars t, prop. 33. ) Dans une de ses lettres à M. Oldenburgh (lettre 2 i), il reconnaît que ses idées sur Dieu et la nature étaient trèsdifférentes de celles'qu'en avaient les chrétiens moeternes; et il ajoute cette explication : a Deum rerum omnium vausam immanentem , non verb transuntem , statuo ; » expression qui, selon moi, ne veut rien dire autre chose , sinon que Dieu est inséparablement et essentiellement uni à ses œuvres , et qu'ils ne forment ensemble qu'un seul et même être.
La diversité des opinions sur la nature du spinosisme est due surtout à ce que quelques-uns ont formé leurs idées d'après les ouvrages que Spinosa avait publiés pendant sa vie , et les autres d'après ses ouvrages posthumes. Ce n'est que dans les derniers, et particulièrement dans son EtJiica y qu'on retrouve son système sans déguisement et sans voile. Dans les premiers , aussi bien que dans les lettres adressées à ses amis, il cherche à temporiser, et s'accommode parfois à ce qu'il regardait comme les préjugés du monde. En preuve de cette assertion on n'a qu'à consulter son Tractatus theologico-politicus , et sa correspondance avec ses amis, passim, et particulièrement sa lettre à un jeune ami qui avait abjuré le protestantisme pour le catholicisme. Cette lettre est adressée Nobilissimojuveni, Alberto Burgh. (Spinosa, Op. , t. II , p. 6g5.)
L'édition des OEuvres de Spinosa à laquelle se rapportent mes citations est l'édition exacte et complète publiée à Jéna en 1802 par Henr. Eherh. Gottlob Paulus, qui signe, docteur et professeur en théologie.
Ce savant théologien ne se donne pas la peine de déguiser son admiration pour le caractère et les talents de son auteur ; il ne paraît pas même qu'il ait de très-fortes objections à faire contre le spinosisme, tel qu'il est développé dans l'ouvrage posthume de Spi-
présenté jusqu'à présent , ou du moins très-généralement mal compris, ce qui doit peu étonner, attendu l'oubli dans lequel sont tombés depuis long-
nosa sur la morale ; ouvrage qui , de l'aveu de l'éditeur , contient la seule exposition authentique de la croyance de Spinosa : Sedes systematis quod sibi condidit in Ethica est. (Prœf. iteratœ editionis , p. 9.) Il n'est pas facile de deviner comment ce savant théologien peut concilier ses leçons sur la théologie avec la doctrine de la religion naturelle ou de la religion révélée. Il est peut-être du nombre de ceux auxquels s'adresse cette remarque de Clarke : « Trop croire et trop peu croire se rencontrent souvent assez heureusement ensemble, semblables à deux choses qui se meuvent en sens opposé dans le même cercle. » (3e lettre à Dodwell.)
Un écrivain allemand moderne, Fr. Schlegel, qui certes ne croit pas avoir de penchant pour le spinosisme , prodigue les éloges les plus ardents à la tendance morale des écrits de Spinosa.
'( La morale de Spinosa , dit-il , n'est sans doute pas celle du christianisme, puisque lui-même n'était pas chrétien ; mais c'est une morale pure et noble, assez semblable à celle des anciens stoïques , et l'emportant peut-être sur ce système. Ce qui rend Spinosa si fort quand il est en opposition avec des adversaires qui ne sentent pas ou ne comprennent pas sa profondeur, ou avec ceux qui, à leur insu , tombent dans des erreurs assez rapprochées des siennes, ce n'est pas seulement la clarté scientifique et la décision de son caractère , mais plus encore la bonne foi , l'ardeur bienveillante et la conviction intime avec lesquelles tout ce qu'il dit semble s'échapper avec abondance de son cœur et de son ame, comme d'un même jet. » ( Cours de littérature ancienne et moderne fait à Vienne en 1812 , parFr. Schlegel , t. II , p. 235.) Le reste de ce passage qui contient une sorte d'apologie du système de Spinosa, est encore plus curieux.
[Le Cours de littérature de Fr. Schlegel n'ayant jamais été traduit en français , nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en leur
temps ses ouvrages. Ce n'est que par ce moyen que je puis expliquer l'emploi fréquent fait très-injustement du terme spinosisme , pour flétrir ou décrédi-
offrant la traduction de ce passage allemand auquel M. Dugald Stewart renvoie les Anglais. M. Fr. Schlegel est du nombre des écrivains de sa nation qui laissent le plus à désirer sous le rapport de la clarté. Bien différent de son frère M. Wilhem Schlegel , professeur si distingué de l'université de Bonn , M. Fr. Schlegel a consacré ses talents au triomphe des doctrines préconisées par Hobbes , mais qu'il cherche à déguiser , pour la sainte liberté de l'intelligence. M. Fr. Schlegel ne compte pas M. Destutt de Tracy parmi les gens qui ont écrit depuis peu en France sur les matières philosophiques ; mais en récompense il fait grand cas d'aussi profonds métaphysiciens que M. le comte de Maistre, M. de Bonald, M. de La M ennuis! Voici la fin de son article sur Spinosa, mentionné par M. Dugald Stewart.
« On ne peut donnera cet épanchementle nom d'inspiration naturelle , telle que la sentent le poète , l'artiste ou le naturaliste ; encore moins d'enthousiasme religieux ou de dévotion , car comment concilier de telles qualités avec l'absence de la foi et de la croyance en un Dieu réel ? Mais c'est un sentiment intime de l'infini qui accompagne toujours et domine toutes ses pensées, et l'élève bien audessus du monde des sens. Toute erreur décisive qui se fait sentir dans l'ensemble est bien au fond dangereuse également ; et on pourrait croire qu'à cet égard toutes les erreurs se ressemblent. Cependant si nous comparons cette erreur du spinosisme avec l'athéisme du 18e siècle, on trouvera entre eux une immense différence. Cette philosophie matérielle, si le nom de philosophie peut être prodigué ainsi , qui explique tout par le corps et ramène tout à la sensasation comme point de départ , est une erreur au-dessous même de l'humanité. Aussi, quelque probable qu'il soit qu'une nation ou une génération n'auront pas plus tôt entrevu dans toute leur étendue hs conséquences morales de cette philosophie des sens, qu'elles
ter quelques doctrines ou plutôt quelques manières de parler sanctionnées non-seulement par les plus sages parmi les anciens , mais encore par les noms
s'en éloigneront avec horreur, on ne saurait toutefois guère espérer un retour semblable de la part des individus qui sont une fois tombés dans cet abîme ; tandis qu'au contraire le subtil spiritualisme de cette autre erreur dans laquelle Spinosa est tombé offre aux individus qui cherchent à approfondir davantage plus de moyens et de ressources pour remonter à la vérité. On objectera sans doute qu'une erreur est d'autant plus dangereuse qu'elle est plus propre à s'emparer des esprits les plus nobles et les plus élevés } que , bien que les conséquences immédiates n'en fussent pas aussi sensibles dans la pratique , la corruption ne s'en enracinait que plus profondément en secret, et, se manifestant tôt ou tard, détruisait ainsi toute une nation ou une génération tout entière ; semblable dans ses effets à ceux produits sur les corps humains par une maladie qui a attaqué les plus nobles parties vitales. N'est-ce pas aussi , ajouterat-on , une maladie morale qui a pénétré profondément jusqu'au centre de la vie , que ce panthéisme plus raffiné qui , sous les formes les plus variées , domine en Allemagne , et qui , tantôt favorisant l'abandon enchanteur d'une imagination créatrice , tantôt pesant avec critique et mesurant toutes les probabilités , et connaissant au moins le caractère extérieur de chaque partie séparée , sans toutefois saisir jamais l'ensemble, rappelle çà et là le vide idéal et les subtilités dialectiques d'anciennes erreurs depuis long-temps usées ? Ainsi l'on parvient à la longue à ensevelir , à étouffer le sentiment du vrai , à enlever à l'homme toute faculté de connaître et de saisir un positif divin , à enlever à la vie aussi bien qu'à l'intelligence toute stabilité intérieure, et à les menacer d'une ruine universelle. A tant de vague on ne pouvait sans doute opposer que la philosophie véritablement chrétienne dont l'idée et le plan se développèrent alors de la manière la plus claire dans Leibnitz , que l'on peut considérer comme le chef de cette antique école européenne et gé-
les plus respectables dans la littérature et la philosophie anglaise, et qui , justes ou non , n'ont pas la moindre affinité avec la croyance absurde avec la-
nérale d'une philosophie nouvelle qui n'appartient exclusivement à aucune nation , et dont quatre grands auteurs , Bacon , Descartes Spinosa et surtout Leibnitz, désignent la circonférence. Il eût été à désirer que la même route eût été constamment suivie et agrandie: car Leibnitz a laissé lui-même l'idée de sa philosophie tout incomplète ; aussi, en dépit de tous ses efforts pour combattre dans son germe un mal dont il pressentait déjà la funeste influence , ne put-il point réussir à le neutraliser et à en délivrer sa doctrine. » ( p. 235-2 38. ) Voici le texte allemand de tout le morceau, pour ceux qui voudront juger d'après eux-mêmes :
» Spinosa's Sittenlehre ist zwar, so wie er selbst kein Christ war , u nicht die christliche, wohl aber ist sie so edel und rein, vvie « etwa die der Stoiker im Alterthum , ja sie hat vielleicht Vorzûge « vor dieser. "VVas ihn stark macht im Vergleich mit Gegnern , die «i seine Tiefe nicht verstehen, oder nicht fûhlen, und mit solchen <i die ohne es selbst recht deutlich zu wissen , halb auf sehnlichen (( Irrwegen wandeln, ist nicht blosz die wissenschaftliche Klarheit u und Entschiedcnheit seiner Denkart, sondern auch dafs ailes in <( dieser so aus einem Gusz war, weil er fùhlte , wie er dachte , und u ganz vonseinem Gefùhle beseelt war. Man kann es nicht Natur- « begeisterung nennen, wie der Dichtcr , der Kiinstler oder der <i Naturforscher sie fûhlt : noch weniger eigentliche Liebe oder u Andacht , denn wo faende dièse einen Gegenstand ohne Glauben <c und wirklichen Gott? Aber ein alldurchdringendes Gefuhl des « Unendlichen ùberhaupt ist es, was ihn immer bey ail seinem « Denken begleitet , und ihn ganz ùber die Sinnenwelt weghebt. (( Jeder entschiedene Irrthum , der das Ganze betrifft , ist wohl im u Grundegleich verwerflich und es mœchte scheinen, dafs hierkeinc « Stufenfolge Statt finde. Vergleichen wir dennoch diesen Irrthum « des Spinosa mit dem Atheismus des achtzehnten Jahrhunderts ,
quelle on les a confondues , ainsi qu'on pourra s'en convaincre par un examen attentif et une comparaison scrupuleuse. Je crains que Pope , dans les
<i so ergiebt sich noch ein grosser Unterschied. Jene matérielle Phi- '( losophie, wenn sie noch so heissen kann , welche ailes aus dem » Kcerper erklaert und die Sinnlichkeit fur das Erste haelt, ist ein <i Irrthum der fast unter die Région des Mensclilichen herabsinkt. « Selten wird daher auch bey den Einzelnen , die einmal bis in dièse (( Tiefe herabgesunken sind , eine Riickkehr zu boffen seyn,so leicbt <i es geschehen mag, dasz eine Nation , ein Zeitalter , wenn sie die « sittlichen Folgen jener Philosophie der Sinnlichkeit in ihrer gan- « zen Ausdehnung erblickt haben , sich mit Àbscheu davon zuriick- « wenden. Die hohe Geistigkeit jenes andern Irrthums , in den (( Spinosa fùhrt , kœnnte dagegen scheinen , fur die tiefer suchen- « den — Individuen mehrere Mittel und Wege ùbrig zu lassen , um « sich wieder zu erheben zur Wahrheit. Auf der andern Seite frey» <( lich, ist ein Irrthum umdesto verderblicher , je mehr er geeignet (( ist, auch die edelsten und geistigsten Gemùther zu ergreifen ; u die unmittelbaren Folgen sind wohl praktisch nicht so schaed- <( lich , aber das Yerderbliche wurzelt desto tiefer im Innern , und « wirkt frùher oder spseter, auch auf das Ganze einer Nation oder <( eines Zeitalters zerstœrend , wie im menschlichen Kœrper eine « Krankheit , welche die edelsten Lebenstheile ergriffen hat. Eine « solche, tief in den Mittelpunkt des Lebens eindringende geistige » Krankheit ist der feinere Pantheismus , der unter den mannich- « fachsten Formen , in Deutschland herrschend geworden ist , und « bald in der zauberischen Naturfùlle einer beseelten Fantasie , (i bald kritisch abwsegend und dem Scheine nach absondernd und <( wenigstens das Einzelne historisch erkennend, obwohl nie das « Ganze verstehend, hie und da auch noch in dem alten schon ab- » genutzten Truggewandte dialektischer Spitzfindigkeit und ideeller m Leerheit auf tri tt. Dadurch wird auf die Dauer und in der allge- « meinen Wirkung der Sinn der Wahrheit selbst untergraben und
vers suivants de la Dunciade , ne se soit laissé égarer par la malignité de Warburton , jusqu'à vouloir porter un coup en secret à Newton et à Clarke , en
(( aller Fœhigkeit ein gœttlich Positives zu erkennen und zu ergrei- » fen , mithin ailes innerlich Feste aus dem Leben wie aus der Er- « kenntniss zum allgemeinen Verderben hinweggenomenen. Diesem <( Uebel kann nun eine wabrhaft christlicbe Philosophie entgegen- (( treten und vorbeugen , zu welcher fur dièse Welt-Epoche die Idée n und Anlage in Leibnitz am deutlichsten sich entwickelt hat , den (( wir eben darum als dieKrone und den Gipf el jener œlteren , noch » keiner Nation ausschliessend angehœrenden , allgemein europœi- (( schen Schule der neuern Philosophie betrachten , deren Umkreis (( die vier grossen Autoren, Baco , Descartes, Spinosa nebst dem (i schon genannten Ersten deutschen Philosophen, bezeichnen. Die- « sen Weg haette man standhaft verfolgen undweiter ausbilden sol- « len. Denn ganz unvollendet hat allerdings Leibnitz die Idée sei- « ner Philosophie gelassen und eben darum auch das Uebel , wel- <( ches schon damais, zwar, noch in andrer und streng abgeschlos- <( sner isolirter Gestalt sich zeigte , obwohl er es wie im keime (( ahndend erkannte und rastlos bekœmpfte, nicht vollstsendig be- (( seitigen und besiegen kœnnen. » ]
Quoique nous ne nous occupions maintenant que des opinions métaphysiques de Spinosa, il n'est pas étranger à la question de remarquer qu'il avait aussi fait beaucoup de recherches sur les principes du gouvernement, et que la ressemblance de ses opinions avec celles de Hobbes sur ce sujet n'est pas moins digne d'attention que la ressemblance de leurs vues sur les plus importantes questions de métaphysique et de morale. Quelque détachées que paraissent au premier aperçu ces diiférentes branches de nos connaissances, les théories de Hobbes et de Spinosa sur toutes ces branches formaient partie d'un seul et même système , qui venait aboutir en dernier résultat à cette maxime avec laquelle, suivant Plutarque, Anaxarque consolait Alexandre du meurtre de Clytus : ttkv ro 7roa.x^y
confondant leurs expressions figurées pour désigner V espace, qu'ils appellent le sensorium de la Divinité , expressions qui ne sont pas exemptes de tout
t/Vo rw xpcflwSleç Sixctiov iîvxt. Même en discutant la question de la liberté et de la nécessité, Hobbes ne peut s'empêcher de revenir à ce corollaire politique : « La puissance de Dieu est à elle seule une justification suffisante de toutes ses actions. » — « Il suffit que Dieu fasse une chose pour qu'elle soit juste. » — « Un pouvoir irrésistible porte réellement et convenablement en soi la justification de toutes ses actions , n'importe à qui il soit confié.» [De la liberté et de la nécessité , Essai adressé au marquis de Newcastle. ) Spinosa s'était exprimé absolument de la même manière. ( Voyez son Tractatus politicus , cap. n, §§ 3 , 4. ) Ces deux écrivains conservent même si constamment en vue l'application pratique de leurs principes abstraits, qu'ils ne laissent jamais échapper de leur plume un seul sentiment généreux en faveur des droits , des libertés ou du perfectionnement de l'espèce humaine.
Ceux qui ont écrit sur l'histoire littéraire n'ont pas examiné avec assez d'attention l'alliance étroite qui existe entre des théories abstraites qui tendent à dégrader la nature humaine, et cette morale relâchée qui prépare les esprits des hommes à se soumettre sans rien dire au joug de l'esclavage \ mais elle n'a point échappé à des politiques plus profonds, qui ne sont que trop disposés, comme on le disait du premier des Césars , à considérer leurs semblables comme des décombres qui embarrassent le chemin de leur ambition, ou comme des instruments destinés à le nettoyer. Cette tendance pratique de la philosophie épicurienne a attiré l'attention de l'un des hommes d'état les plus sages de l'ancienne Rome. C'est lui qui nous apprend aussi combien la philosophie épicurienne était en vogue parmi les plus hautes classes pendant l'époque désastreuse qui précéda immédiatement la ruine de la république :
« Nunquam audivi in Epicuri scholâ, Lycurgum, Solonem , Miltiadem , Themistoclem , Epaminondam , nominari , qui in orc
17fi HISTOIRE ABRÉGÉE
reproche , avec l'opinion de Spinosa telle que je viens de l'expliquer ( i ) :
sunt cœterorum omnium philosophorum. » ( Cic. De finibus , lib. n , c. xxi. )
« Nec tamen Epicuri licet ohlivisci , si cupiam ; eu jus imaginent non modo in tabulis nostri familiares , sed etiam in poculis et annulis liaient. » ( Ibid. lib. v , c. i. )
L'adoption générale du hobbisme à la cour de Charles II a été avouée par Clarendon lui-même, et offre un exemple de plus à ajou ter aux nombreux exemples qui dans les temps modernes confirment la justesse de ces remarques.
La tendance pratique des doctrines qui préparent à un scepticisme universel en abandonnant au ridicule les extravagances et les contradictions des savants avait précisément le même résultat. Tacite nous dit [Annales , 1. xiv) que Néron , sur la fin de ses repas avait coutume de faire venir des philosophes pour s'amuser à écouter la diversité et l'opposition sans fin de leurs systèmes; et il ne manquait pas de philosophes à Rome, dit le même historien, qui étaient flattés d'être ainsi offerts en spectacle à la table de l'empereur *. Quelle morale profonde et instructive contient cette anecdote ! et quel contraste elle présente avec les sentiments de l'un des successeurs de Néron qui était lui-même un philosophe dans le sens le plus honorable du mot , et dont le règne fournit quelques-unes des plus belles pages des annales de la race humaine. « Je cherche ? dit Marc-Àntonin , une vérité qui ne puisse faire tort à personne : Zv\t3> yétp thv ky^iiaiv , v<p viç ov<h/? 7TW7ror£ KhccGn- »
(i) Warburton professe toujours, il est vrai, un grand respect pour Newton ; mais si l'on veut se convaincre de sa partialité con-
* Etiam sapientiœ doctoribus tempus impartiebat posl epulas, nique contraria adseveranlium discordiœ eruebantur : nec deerant qui ore vultuque tristi inter oblectamcnta regia spectari cupcrcnl. (Annales,!, xiv , c. xvi.)
« Substituer à la place de Dieu quelque cause mécanique , ou l'enfermer dans la matière , ou le disséminer dans l'espace. »
Pope ne se doutait guère , en laissant échapper ce sarcasme, que lui-même serait un jour accusé de spinosisme et de panthéisme pour ce passage, le plus sublime qu'on puisse rencontrer dans ses ouvrages (1):
Vois l'univers en grand : il forme un tout immense^ Son corps c'est la nature , et son ame c'est Dieu, Dieu partout différent , et le même en tout lieu. Infini dans les cieux , infini sur la terre , Il brille dans l'éclair, parle dans le tonnerre ; Il luit dans le soleil , rafraîchit dans les vents ,
tre Clarke , il suffit de lire la note qu'il a mise au bas de ce vers de la Dunciade : « Où Tindal dicte , tandis que Silène ronfle. » (Liv. iv v. 492.)
Puis-je ajouter que les fameuses lignes suivantes de V Essai sur l'homme ne peuvent avoir été écrites par un homme imbu d'un respect convenable pour la gloire de son espèce ?
Lorsque les immortels voyaient du haut des airs Newton développer les lois de l'univers , Surpris de son audace , ils concevaient à peine , Un esprit plus qu'humain sous une forme humaine , Et se montraient cet homme étonnant à leurs yeux, Comme nous nous montrons un singe ingénieux.
(Epît. II, traduction de Delille.)
(î) Ce passage , ainsi que le remarque Warton , offre une analogie bien frappante avec un morceau des anciens vers orphiques cité dans le traité Tlioi xoV/xou , attribué à Aristote; et il est assez curieux
Échauffe dans l'été , fleurit dans le printemps , Remplit tout l'univers sans occuper de place , Produit sans qu'il s'épuise , agit sans qu'il se lasse ; Sans jamais s'appauvrir il verse ses trésors. »
( Épit. I , g 9, traduction de Delille. )
Bayle a été , je pense , le premier écrivain qui ait donné l'exemple de cette fausse application du terme spinosisme , et son objet a été évidemment en cela de détruire l'effet des idées les plus sublimes et les plus philosophiques de la Divinité qu'ait jamais pu concevoir la raison humaine dépouillée de toute assistance surnaturelle.
Estne Dei secles nisi terra , et ponlus } et aer}
Et cœlum , et virtus ? Superos quid quœrimus ultra ?
Jupiter est quodcumque vides , quocumque moveris.
(LuCAIN.)
Quel autre que Bayle pouvait songer à tirer de vers tels que ceux-ci rien qui ressemblât au spinosisme?
Il serait inutile d'exiger une phraséologie capable de supporter un examen logique et captieux , sur un sujet tellement hors de mesure avec nos facultés.
de voir que les mêmes idées se retrouvent dans les morceaux de poésie samscrite traduits par sir William Jones, et surtout dans l'hymne à Narrayna ou V Esprit de Dieu, tirés, selon qu'il nous l'annonce, des écrits de leurs anciens poètes :
« Esprit omniscient, dont la puissance suprême fait jaillir de chacun de nos sens de brillantes émanations ; toi qui brilles dans l'arc-en-ciel, étincelles dans l'onde rapide, etc. »
Les écrivains sacrés eux-mêmes sont forcés d'adapter leur langage à l'intelligence de ceux auxquels ils s'adressent, et empruntent fréquemment les expressions figurées de la poésie pour faire concevoir des idées qu'on doit interpréter non pas selon la lettre , mais selon l'esprit du passage. C'est ainsi qu'ils appellent le tonnerre la voix de Dieu ; le vent , son haleine ; la tempête , le souffle de ses narines. Spinosa n'a pas fait attention à cette circonstance , ou plutôt n'a pas voulu que ses lecteurs y fissent attention lorsqu'il a allégué l'expression très-connue de S. Paul : C'est en Dieu que nous vivons , que nous mouvons , que nous avons tout notre être , comme une preuve que les idées de l'apôtre sur la nature divine étaient à peu près les mêmes que les siennes. Sans doute cette considération mûrie et pesée aurait pu préserver quelques-uns des passages cités plus haut des critiques peu charitables auxquelles ils ont été fréquemment exposés (1).
(1) M. Gibbon, en commentant les deux vers célèbres de Virgile ,
Spiritus intùs alit, totamque infusa per artus Mens agitât molem , et magno se corpore miscet ,
remarque que « l'esprit répandu dans les différentes parties de la matière , et mêlé à cette masse immense , conserve à peine la moindre partie de substance spirituelle , et offre une affinité trop frappante avec les principes renouvelés plutôt qu'inventés par l'impie Spinosa. » Il ajoute cependant que la pauvreté du langage humain
Pour en revenir à Collins, dont la controverse avec Clarke a insensiblement amené cette courte digression sur Spinosa, j'ai déjà dit que son but prin-
et l'obscurité des idées humaines rendent difficile de parler dignement de la grande cause première , et que les poètes anglais les plus religieux , surtout Pope et Thomson , en cherchant à exprimer la présence et l'énergie de la Divinité dans toutes les parties de l'univers , s'égarent à leur insu, en recourant à des images auxquelles on se voit forcé de donner un sens plus favorable que leur sens réel ne le comporte en effet. « Mais ces écrivains, ajoute-t-il, méritent bien cette faveur par la manière sublime dont ils célèbrent le Père tout-puissant de l'univers, et par ces effusions d'amour et de reconnaissance qu'on ne trouvera jamais dans les matérialistes, o {Mélanges , vol. II , p. 5og , 5io.)
Puis-je ajouter ici qu'il est non-seulement difficile mais impossible de parler de l'omniscience et de l'omnipotence de Dieu sans avoir recours à des images semblables? Voyez quelques autres exemples note S , à la fin du volume.
Quelques philosophes anciens et modernes ont lié à la doctrine de Vanima mundi une autre théorie d'après laquelle les âmes de tous les hommes seraient autant de particules de l'être suprême , avec lequel elles viendraient se réunir après la mort et dans lequel elles finiraient par s'absorber et se perdre. Afin d'aider l'imagination à bien concevoir cette théorie , on a comparé la mort à l'action qui brise une fiole d'eau plongée dans l'océan. Il est inutile de vouloir démontrer que ce jargon incompréhensible n'a aucune liaison nécessaire avec la doctrine qui représente Dieu comme l'ame du monde et qu'elle serait hautement désavouée non-seulement par Pope et Thomson, mais par Epictète, par Antonin, et par tous les hommes les plus sages et les plus sensés de l'école stoïque. Quelles que soient donc les objections qu'on puisse élever contre cette doctrine, on ne doit pas rejeter ces conséquences supposées sur d'autres que sur ceux qui les avouent expressément. Sur un tel sujet,
cipal paraît avoir été de justifier la doctrine de la nécessité du reproche qu'on lui faisait de son alliance supposée avec le spinosisme , et de rétorquer sur les partisans du libre arbitre l'accusation d'avoir favorisé l'athéisme et l'immoralité. Je me contenterai de citer en preuve de cette assertion l'analyse donnée par l'auteur lui-même du plan de cet ouvrage :
« On ne peut mettre trop de soin pour empêcher qu'on ne vous comprenne mal et qu'on ne vous juge faussement d'avance , lorsqu'on traite des questions aussi délicates que celle de la liberté et de la nécessité. Aussi quoique j'aie le droit de réclamer qu'on me lise en entier avant de prononcer un jugement, je crois convenable de faire précéder mon ouvrage des observations suivantes.
« 1° Quoique je nie la liberté dans une certaine acception du mot , je l'adopte en tant que ce mot signifie un pouvoir donné à l'homme de faire ce qu'il veut et ce qui lui plaît.
«t 2° Quand je soutiens la nécessité, je ne prétends parler que de la nécessité morale ; et j'entends
nous devrions, comme l'a fort bien dit Gibbon (Ibid.,Tp. 5io) , être lents à soupçonner et plus lents encore à condamner.
Sir William Jones rapporte qu'une modification très-curieuse de cette théorie de V absorption forme l'une des doctrines favorites de l'école vèdanta. «. L'école védanta (des disciples des védas) fait consister le bonheur êlysèen en une absorption totale dans l'essence divine, sans perdre la conscience de sa propre existence. » (Dissertation sur les dieux de la Grèce , de l'Italie et de l'Inde. )
Dugald Steward. — Tome IF. 13
par-là que l'homme, être intelligent et sensé, est conduit par sa raison et ses sens ; et je nie que l'homme soit soumis à une nécessité telle que celle qui fait marcher les machines , les horloges , et tous les autres objets qui , faute de sensation et d'intelligence, sont soumis aune nécessité absolue, physique ou mécanique.
« 3° J'ai entrepris de prouver que , bien loin d'être en opposition à la morale et aux lois , aux punitions et aux récompenses civiles , les idées que j'émets en sont au contraire la seule base solide; tandis que celles que je combats en assureraient la destruction complète (1). »
En poursuivant son argument Collins cherche à prouver que l'homme est un agent nécessaire , 1 ° d'après notre expérience (par expérience il entend notre conviction intime que nous sommes des agents nécessaires) ; 2° d'après l'impossibilité de la liberté (2) ; 3° d'après la considération de la prescience divine ; 4° d'après la nature et l'usage des récompenses et des punitions ; 5° d'après la nature de la morale (3).
Il est étonnant de voir combien , dans cette méthode de considérer son sujet et dans le choix même
(1) Recherches "philosophiques sur la liberté humaine, 3e éd. Londres, 1735.
(2) Voyez note V, à la fin du volume.
(3) Voyez note V, à la fin du volume.
de ses principes , Collins a devancé le docteur Jonathan Edwards , le plus célèbre et incontestablement le plus habile champion qui ait paru depuis en faveur du système de la nécessité. La ressemhlance est si parfaite que l'esquisse donnée par le premier du plan de son ouvrage aurait parfaitement servi de préface à l'ouvrage du dernier.
D'après ce sommaire , et surtout d'après la teneur de la Recherche philosophique , il est évident que Collins, l'écrivain le plus redouté des théologiens de son époque , de quelque dénomination qu'ils fussent , n'était pas moins désireux que son successeur Edwards de concilier ses notions métaphysiques avec la responsabilité de l'homme et l'agence morale. Les remarques de Clarke sur l'ouvrage de Collins s'appliquent également à celui d'Edwards. Il est fort à regretter qu'elles ne soient jamais venues dans la pensée de ce raisonneur intelligent et honnête. Quant à Collins , il est assez curieux de voir que , quoiqu'il ait vécu douze ans encore après la publication de l'ouvrage de Clarke, il n'ait jamais essayé d'y répondre. Les arguments qu'on y rencontre sont , selon moi, avec ceux que contient sa correspondance avec Leibnitz sur le même sujet, lès plus importants'et les plus concluants de ses arguments métaphysiques (1).
(1) Voltaire , qui n'avait très-probablement lu ni Clarke ni Collins, a dit que Clarke n'avait répondu a Collins qu'en théologien. (Questions sur l'Encyclopédie, article Liberté.) Rien n'est plus loin de la
Deux des adversaires avec lesquels il eut à lutter se distinguaient particulièrement par leur esprit subtil et ingénieux, et il semble avoir déployé toute la force de sa logique pour combattre de tels antagonistes. « La liberté morale de l'homme , dit son ami l'évêque Hoadly, était son système favori. Toutes les fois que , soit en particulier, soit en public , une telle question venait à être agitée , il y excellait toujours , et avait une très-grande supériorité sur tous les autres; mais il ne montra jamais plus de ressources que quand il fut pressé par la force d'arguments que Leibnitz possédait à un si haut degré. Ce fut alors qu'il déploya tous ses talents pour la faire ressortir sous son véritable jour, pour la défendre contre toutes les obscurités métaphysiques et pour donner le dernier trait à un sujet qui sera toujours la base de la morale sociale , et qui consacre la responsabilité de toutes les créatures intelligentes pour toutes leurs actions (1). »
vérité. L'argument de Clarke est d'une nature tout-à-fait métaphysique ; c'est son antagoniste au contraire qui , à différentes fois , a cherché à tourner à son avantage les expressions de l'Écriture sainte.
(1) Préface de l'édition in-folio des OEuvres de Clarke.
« L'importance fondamentale que Clarke attachait à cette question a donné aux derniers paragraphes de ses remarques sur Collins une solennité et une gravité dont on trouve peu d'exemples dans ses écrits. On ne peut trop recommander ces derniers paragraphes à l'attention de ces hommes hien intentionnés qui , de notre temps , se sont faits les apôtres de la grande et glorieuse doctrine de la nécessité philosophique du docteur Priestley.
Il est inutile de dire que ni Leibnitz ni Collins n'avaient admis la justesse des déductions que Clarke faisait dériver du système de la nécessité. Mais presque toutes les pages de l'histoire subséquente de cette controverse peuvent être regardées comme autant de preuves de la justesse du raisonnement de Clarke et de la sagacité avec laquelle il avait aperçu d'avance les funestes erreurs qui devaient résulter du système qu'il combattait.
Un savant disciple de Leibnitz , Charles Bonnet , qui se fit connaître environ trente ans après la mort de son maître , s'est exprimé ainsi à ce sujet (i) :
« Ainsi une même chaîne embrasse le physique et le moral , lie le passé au présent, le présent à l'avenir , l'avenir à l'éternité.
« La sagesse qui a ordonné l'existence de cette chaîne a sans doute voulu chacun des chaînons qui la composent. Un Caligula est un de ces chaînons , et ce chaînon est de fer ; un Marc-Aurèle est un autre chaînon , et ce chaînon est d'or. L'un et l'autre sont des parties nécessaires d'un tout qui ne pouvait pas ne pas être. Dieu s'irriterait-il donc à la vue du chaînon de fer? quelle absurdité ! Dieu estime ce chaînon ce qu'il vaut. Il le voit dans sa cause , et il approuve cette cause, parce qu'elle est bonne. Dieu voit les monstres moraux comme il voit les monstres physiques. Heureux le chaînon d'or ! plus heureux
(1) Charles Bonnet est né en 1720, et mort en 1793.
encore s'il sait qu'il n'est qu'heureux ! il a atteint le plus haut degré de la perfection morale , et il ne s'en enorgueillit point , parce qu'il sait que ce qu'il est est le résultat nécessaire de la place qu'il devait occuper dans la chaîne.
u L'Évangile est l'exposition allégorique de ce système. La comparaison du potier en est le précis (i). » (Tome XVII, Essai de psychologie , p. 335 et 336. )
En quoi d'essentiel ce système diffère-t-il de celui de Spinosa? n'est-il pas même plus dangereux dans sa tendance pratique , quand on considère l'esprit raffiné de mysticisme qu'il inspire (2).
(1 ) Voyez note X à la fin du volume.
(2) Parmi les différentes formes que revêt l'enthousiasme religieux , on doit comprendre un certain abaissement de l'esprit , caché sous le déguisement spécieux d'une profonde humilité qui cherche à exalter les perfections divines en anéantissant toutes les facultés qui appartiennent à la nature humaine. « Rien n'est plus ordinaire à la dévotion fervente , dit sir James Mackintosh en parlant de quelques théories populaires chez les Hindous , que de considérer la faiblesse et l'indignité des choses créées et la toute-puissance de l'Etre-Suprême , si long-temps et avec tant de chaleur, qu'on finit insensiblement par passer des expressions comparatives aux expressions absolues, et, dans la vivacité de son zèle pour agrandir la Divinité , par anéantir tout le reste. » { Voy. Philosophie de V esprit humain, t. II, p. 529, 2e édit. )
Cette excellente observation peut aider à expliquer le zèle déployé par Bonnet et par d'autres hommes fort pieux en faveur du système de la nécessité. Nous n'avons, disent-ils et avec justice, rien que ce que nous avons reçu. Mais la question est simplement
Cette objection ne s'applique cependant pas aux citations qui suivent ; elles présentent le système de la nécessité poussé jusqu'à ses conséquences les plus reculées et les plus alarmantes entrevues par Clarke, et dépouillées de toutes les séductions de l'imagination et de l'enthousiasme ; et comme elles expriment la profession de foi déclarée de deux de nos contemporains , tous deux doués des talents les plus distingués ; elles démontrent que le zèle déployé par Clarke contre des principes métaphysiques qui amènent à un tel résultat était plus fondé en raison que plusieurs respectables et savants observateurs ne l'ont supposé.
Oserai-je ajouter que , puisque l'un de ces écrivains a continué toute sa vie à être pensionné par un prince allemand , et que l'autre était le philosophe favori d'un autre souverain plus illustre encore, on pourrait en conclure qu'ils ne regardaient pas les sentiments qu'ils s'efforçaient si vivement
ici de savoir si nous avons reçu ou non de Dieu le don du libre arbitre } et on doit se rappeler que le seul argument qu'on ait pu avancer pour soutenir le contraire était que ce don était impossible même à Dieu. D'ailleurs le même argument qui détruit le pouvoir de l'homme détruit aussi celui de Dieu, et le soumet, aussi bien que les êtres qu'il a créés , à l'action de causes auxquelles il ne peut résister : tant il est vrai de dire que ce système met quelquefois en défaut les pieuses intentions auxquelles il doit naissance. Je dis quelquefois, car Spinosa à qui le libre arbitre de l'homme paraît créer dans l'univers imperium in imperio, se sert des mêmes arguments (Tract, polit., cap. u, § 6.) contre la liberté de la volonté.
de propager comme capables de blesser leurs protecteurs ?
u Tout ce qui est doit être , dit le baron de Grimm en s'adressant au duc de Saxe-Gotha ; tout ce qui est doit être , par cela même que cela est : voilà la seule bonne philosophie. Aussi long-temps que nous ne connaîtrons pas cet univers , comme on dit dans les écoles, à priori, tout est nécessité (1). La liberté est un mot vide de sens, comme vous allez voir dans la lettre de M. Diderot. » (Lettre de Grimm au duc de Saxe-Gotha. Correspondance littéraire, ire partie , tome I , page 300. )
Le passage suivant est extrait de la lettre de Diderot à laquelle on fait allusion ici :
<( C'est ici , mon cher, que je vais quitter le ton de prédicateur pour prendre , si je peux , celui de philosophe. Regardez-y de près , et vous verrez que le mot liberté est un mot vide de sens ; qu'il n'y a point et qu'il ne peut y avoir d'êtres libres; que nous ne sommes que ce qui convient à l'ordre général , à l'organisation , à l'éducation et à la chaîne des événements : voilà ce qui dispose de nous invinciblement. On ne conçoit pas plus qu'un être agisse sans motif, qu'un des bras d'une balance agisse sans l'action d'un poids ; et le motif nous est toujours
(1) La conséquence logique aurait dû nécessairement être : Tant que nous ne connaîtrons rien de l'univers à priori, nous ne pouvons pas dire qu'une chose, quelle qu'elle soit, est ou n'est pas nécessaire.
extérieur , étranger , attaché ou par une rcature , ou par une cause quelconque qui n'est pas nous. Ce qui nous trompe , c'est la prodigieuse variété de nos actions , jointe à l'habitude que nous avons prise tout en naissant de confondre le volontaire avec le libre. Nous avons tant loué , tant repris , nous l'avons été tant de fois , que c'est un préjugé bien vieux que celui de croire que nous et les autres voulons, agissons librement. Mais s'il n'y a point de liberté , il n'y a point d'action qui mérite la louange ou le blâme ; il n'y a ni vice ni vertu dont il faille récompenser ou châtier. Qu'est-ce qui distingue donc les hommes ? la bienfaisance ou la malfaisance. Le malfaisant est un homme qu'il faut détruire et non punir ; la bienfaisance est une bonne fortune et non une vertu. Mais quoique l'homme bien ou malfaisant ne soit pas libre , l'homme n'en est pas moins un être qu'on modifie ; c'est par cette raison qu'il faut détruire le malfaisant sur une place publique ; de-là les bons effets de l'exemple , des discours , de l'éducation , du plaisir, de la douleur, des grandeurs , de la misère , etc. : de-là une sorte de philosophie pleine de commisération , qui attache fortement aux bons , qui n'irrite non plus contre le méchant que contre un ouragan qui nous remplit les yeux de poussière. Il n'y a qu'une sorte de causes, à proprement parler ; ce sont les causes physiques : il n'y a qu'une sorte de nécessité ; c'est la même pour tous les êtres. Voilà ce qui me réconcilie avec le genre
humain ; "c'est pour cette raison que je vous exhortais à la philanthropie. Adoptez ces principes, si vous les trouvez bons , ou montrez-moi qu'ils sont mauvais. Si vous les adoptez , ils vous réconcilieront aussi avec les autres et avec vous-même. Vous ne vous saurez ni bon ni mauvais gré d'être ce que vous êtes. Ne rien reprocher aux autres , ne se repentir de rien , voilà les premiers pas vers la sagesse. Ce qui est hors de là est préjugé, fausse philosophie (1).» {Correspondance littéraire, philosophique et critique adressée au duc de Saxe-Gotha par le baron de Grimm et par Diderot, ire partie , tom. I , pag. 304 , 305 , 306. )
On peut juger de la vogue qu'obtinrent dans la haute société de France à une époque un peu plus rapprochée de nous , les principes si sérieusement inculqués ici , par les allusions fréquentes qui y sont faites dans les pièces dramatiques les mieux accueillies à Paris. Dans le Mariage de Figaro , dont la vo-
(i) C'est ainsi que M. Belsham nous dit que le sentiment trompeur du remords disparaît dans le système de la nécessité. ( Elêm.} p. 284.) Et plus loin, « Le remords suppose liberté. On n'en tire que peu ou point d'utilité dans la morale; il est mê«me plutôt pernicieux à quelques égards. » (Ibid., p. 4o6.)
L'opinion suivante de Hartley parait rentrer de fort près dans celle de Belsham : u La doctrine de la nécessité tend à détruire tout ressentiment contre les autres hommes; puisque tout ce qu'ils font contre nous est ordonné par Dieu, et que ce serait se révolter contre lui que d'être offensé de ce qu'ils nous font par son inspiration. »
gue surpassa tout ce qu'on avait vu jusqu'alors , le héros de la pièce , qui est un intrigant valet au service d'un courtisan espagnol , moralise ainsi dans un monologue sur le libre arbitre et l'identité indivi. duelle. Un tel monologue , dans une pièce anglaise , aurait été blâmé comme un hors-d'œuvre et comme une extravagance , ou plutôt aurait été tout-à-fait inintelligible pour la foule qui remplit le théâtre anglais.
« 0 bizarre suite d'événements ! Comment cela m'est-il arrivé ? pourquoi ces choses et non pas d'autres? qui les a fixées sur ma tête? Forcé de parcourir la route où je suis entré sans le savoir , comme j'en sortirai sans le vouloir, je l'ai jonchée d'autant de fleurs que ma gaieté me l'a permis ; encore je dis ma gaieté , sans savoir si elle est à moi plus que le reste , ni même qui est ce moi dont je m'occupe. »
Ceux qui ont fait un peu d'attention à l'importance du rôle qu'on a fait communément jouer aux valets de confiance dans les comédies françaises , et aux habitudes de familiarité dans lesquelles on les suppose avec leurs maîtres , ne douteront pas que ce monologue , quoique mis dans la bouche de Fi" garo , ne fût destiné à offrir un tableau exact du jargon philosophique affecté alors par les courtisans et les hommes du monde : on peut regarder les sentiments qu'ils expriment comme l'écho des leçons qu'ils reçoivent de leurs maîtres (1).
(1) Il n'est, peut-être pas hors de propos de citer ici une réflexion
Mon impatience de rapporter sans interruption mes remarques sur quelques-unes des plus importantes questions sur lesquelles les recherches de Locke , de Leibnitz , de Newton et de Clarke ont appelé l'attention publique , m'a déterminé à m'écarter quelquefois de l'ordre chronologique. Il est temps cependant de m'arrêter, et avant de m'avancer plus loin , de remplir quelques-uns des vides laissés dans l'esquisse qui précède.
de Voltaire sur les écrits de Spinosa : ((Vous êtes très-confus, Baruch Spinosa , mais êtes-vous aussi dangereux qu'on le dit ? Je soutiens que non, et ma raison, c'est que vous êtes confus, que vous avez écrit en mauvais latin , et qu'il n'y a pas dix personnes en Europe qui vous lisent d'un bout à l'autre. Quel est l'auteur dangereux ? c'est celui qui est lu par les oisifs de la cour et par les dames. » ( Questions sur V encyclopédie, article Dieu)
Si Voltaire eût toujours eu cette observation en vue dans ses écrits , combien n'eût-il pas supprimé de pages qu'il a données au monde !