SECTION IV
De quelques auteurs dont les ouvrages critiques ou historiques ont contribué à répandre le goût des études métaphysiques : Bayle , Fontenelle , Addison ; écrits métaphysiques de Berkeley.
De tous les hommes distingués qui furent chassés de France par la révocation de l'édit de Nantes , ou qui se condamnèrent alors à un exil volontaire , Bayle (i) fut certainement le plus célèbre. Il fixa son séjour en Hollande, et , profitant dans toute son étendue de la tolérance religieuse dont on jouissait à cette époque dans ce pays , il répandit de là sur toute l'Europe une masse d'informations exactes et curieuses relevées par une critique des plus fines et des plus animées , telles qu'aucun individu à lui seul n'en avait jamais donné d'exemple (2) : heureux s'il eût
(1) Né en 1647, mort en 1705.
(2) L'érudition de Bayle est estimée bien au-dessous de sa véritable valeur par son antagoniste Leclerc : « Toutes les lumières
su retenir dans les limites convenables sa passion pour les discussions sceptiques et licencieuses , et respecter la délicatesse des hommes sages et honnêtes sur les questions du ressort de la religion et de la morale. Mais, placé dans des circonstances telles que celles dans lesquelles il avait été élevé , et condamné par la fortune contraire à la profession séduisante d'un aventurier littéraire , comment attendre de lui cet esprit si désirable de modération?
Lorsque Bayle fit sa première apparition en qualité d'auteur , les suffrages des savants continuaient à être partagés entre Aristoteet Descartes. Un grand nombre inclinait à soutenir les doctrines métaphysiques de Spinosa et de Hobbes ; tandis que le clergé des églises catholique - romaine et protestante , au lieu d'unir ses efforts pour défendre les vérités que les deux églises professaient en commun , perdait sa force dans de vaines disputes et d'inutiles déclamations l'un contre l'autre.
Au milieu de ces controverses , Bayle s'isolant au*
philosophiques de M. Bayle consistaient en quelque peu de péripu tétisme qu'il avait appris des jésuites de Toulouse , et un peu de cartésianisme qu'il n'avait jamais approfondi. » ( Bibl. choisie, t. XII, p. 106.)
Selon Gibbon , « l'érudition de Bayle se bornait à la connaissance des auteurs latins j et il avait retenu une grande diversité des choses qu'il avait lues , mais il n'avait pas d'érudition véritable. Leclerc , son grand antagoniste , lui était aussi supérieur à cet égard qu'il lui était inférieur dans tout le reste. » (Gibbon, Extraits raisonnes de mes lectures , p. 62. )
tant que possible de tous les partis , se livrait à son humeur sceptique et ironique aux dépens communs des combattants. Sans préférence lui-même pour aucun système , ou , pour parler plus juste , incertain dans ses opinions sur les points les plus fondamen taux , il ne suivit jamais aucune étude avec assez de persévérance pour ajouter d'une manière essentielle à ses connaissances utiles ; et cependant l'influence de ses écrits sur le goût et les vues des penseurs de toutes les persuasions a été si puissante , qu'il en est devenu un des hommes les plus remarquables de son époque. Je me crois donc obligé de m'arrêter plus long-temps sur lui que ne semble au premier aperçu le mériter un auteur qui ne s'est distingué que par l'étendue de ses recherches historiques , et par la sagacité et la finesse de sa critique.
Bayle lui-même nous apprend que ses auteurs favoris , pendant sa jeunesse , étaient Plutarque et Montaigne ; et quelques-uns de ses biographes prétendent que ce fut dans leurs ouvrages qu'il puisa les premières leçons de scepticisme. Il n'est pas aisé de voir comment le premier de ces écrivains aura pu lui donner cette habitude d'esprit. Il n'est pas de philosophe ou d'historien païen dont la morale soit plus pure et plus élevée ; il n'en est aucun qui ait tracé avec plus de justesse la ligne de séparation entre la superstition et la religion (i). Pope a dit
(1) Voyez en particulier son récit des effets que produisirent
de lui , avec la plus grande vérité , que les ouvrages d'aucun auteur ne respirent autant que les siens la plus douce bienveillance. Il aurait pu ajouter qu'on trouve dans Plutarque plus de ces traits exquis et simples qui font naître la sympathie , qu'on n'en pourrait rencontrer peut-être dans les plus grands peintres de l'antiquité. Quel contraste frappant à tous ces égards entre Plutarque et Bayle !
Quand on considère toute l'influence que Bayle attribue aux Essais de Montaigne sur son propre goût littéraire , on ne peut voir sans étonnement qu'il n'ait pas consacré à Montaigne un article séparé dans son Dictionnaire historique et critique. Ce qui est plus curieux , c'est que dans plusieurs endroits différents on renvoie le lecteur à cet article , comme s'il existait véritablement , et sans que l'auteur ou
sur le caractère de Périclès les sublimes leçons d'Anaxagore. Plutarque a dit, il est vrai, avant Bayle , que l'athéisme était moins pernicieux que la superstition. Mais quelle différence entre ce paradoxe tel qu'il est présenté et expliqué par le philosophe grec, ou tel qu'il est interprété et appliqué dans les Réflexions sur la comète. Addison lui-même, dans un de ses articles sur la gaieté, semble donner son approbation à la maxime de Plutarque : « Un célèbre auteur païen a écrit un discours pour montrer que l'athée qui nie Dieu lui fait moins d'outrage que celui qui , en avouant son existence , le représente comme un être cruel , difficile à satisfaire , et terrible pour la nature humaine. Pour moi , dit-il , j'aimerais mieux qu'en parlant de moi on dise qu'il n'a jamais existé de Plutarque, que de dire que Plutarque a été un homme méchant, capricieux et inhumain. » (Spectateur, n° 4g4. )
l'éditeur du dictionnaire aient jamais donné, autant que je puis me le rappeler , aucune explication de cette omission. On rencontre toutefois quelques détails fort intéressants sur la vie et les écrits de Montaigne, épars çà et là dans le Dictionnaire , au milieu de notices sur d'autres individus avec lesquels son nom paraissait à Bayle avoir assez de liaison pour justifier cet épisode.
Il me semble assez naturel de croire que Bayle avait l'intention d'écrire un article sur Montaigne , et l'avait peut-être même commencé ; mais que l'exécution de ce dessein aura pu lui présenter ensuite plus de difficultés qu'il ne se l'imaginait d'abord. Malgré leur tendance commune vers le scepticisme , jamais deux caractères ne différèrent davantage dans leurs traits distinctifs que celui de Bayle et de Montaigne. Les doutes de l'un avaient pour origine la froideur extrême de son caractère moral , combinée avec une subtilité et un raffinement d'idées qui rendaient souvent son bon sens et sa sagacité la dupe de sa finesse et de son érudition. L'indécision de l'autre tenait plutôt de l'étourderie spirituelle et toute militaire d'Henri IV , lorsqu'après avoir entendu deux avocats plaider sur deux questions opposées , il s'écriait : « Ventre saint-gris ! il me semble que tous les deux ont raison. »
Indépendamment de son penchant naturel vers le scepticisme , Bayle avait sans doute quelques autres motifs pour adopter dans la composition de son Dic-
Diigald Stewart. — Tome IV. 1 4
tionnaire l'esprit et le ton de l'ancienne école académique. Il fait lui-même , dans une de ses lettres , un aveu ingénu de ses motifs subsidiaires , qui ne lui sont pas très-favorables.
«t En vérité , dit-il à son correspondant Munitoli , il ne faut pas trouver étrange que tant de gens aient donné dans le pyrrhonisme, car c'est la chose du monde la plus commode. Vous pouvez impunément disputer contre tous venants , et sans craindre ces arguments ad hominem qui font quelquefois 'tant de peine. Vous ne craignez point la rétorsion , puisque, ne soutenant rien , vous abandonnez de bon cœur à tous les sophismes et à tous les raisonnements de la terre quelque opinion que ce soit. Vous n'êtes jamais obligé d'en venir à la défensive ; en un mot, vous contestez et vous doutez sur toutes choses tout votre soûl, sans craindre la peine du talion (1). »
Il est assez amusant de penser que ce pyrrhonisme dont Bayle rend si bien compte ici , d'après des motifs de convenance et de poltronnerie littéraire , ait été mépris par un si grand nombre de ses disciples pour le jeu d'une intelligence supérieure qui triomphe de la faiblesse et des erreurs de la raison humaine (2).
(1) Voyez OEuvres diverses de Bayle, tom. IV, pag. 537.
(2) Le portrait donné par Warburton du caractère intellectuel et moral de Bayle est plein de candeur et de modération :
« Bayle est un écrivain dont la force et la clarté de raisonnement ne peuvent être égalées que par la gaieté , la facilité et la^délica-
La profession de Bayle, qui rendait utile à ses intérêts de profiter des plus petits rebuts de ses études , peut expliquer aussi l'amas indigeste de matières hétérogènes et contradictoires que contient son Dictionnaire. S'il se fût borné à un seul système , à l'exclusion des autres , son ouvrage aurait été réduit à de bien plus petites dimensions (i).
tesse de son esprit. Parcourant la nature humaine d'un coup d'œil , il se fixa au paradoxe, comme plus propre à exercer la rigueur infatigable de son esprit. Doué d'une ame supérieure aux attaques les plus déchirantes de la fortune , et d'un cœur formé aux leçons de la plus noble philosophie , il n'eut cependant pas assez de grandeur réelle pour triompher de la dernière faiblesse des génies éminents , la tentation de la gloire qu'on croit retirer de l'exercice tout académique de l'esprit. » [Divine légation. )
Si l'on pouvait reprendre quelque chose dans ce panégyrique, ce serait l'éloge démesuré donné au genre d'esprit de Bayle , qui j bien qu'abondant, mordant , et doué surtout d'une manière très-caractéristique , d'une très-grande puissance d'ironie sérieuse et argumentative , manque quelquefois cependant , comme celui de Waiburton lui-même , de gaieté et de délicatesse.
Leibnitz semble avoir parfaitement bien pénétré le caractère particulier de son adversaire Bayle , quand il dit de lui :
«Le vrai moyen d'amener M. Bayle à écrire utilement , ce serait de l'attaquer lorsqu'il écrit des choses bonnes et vraies, car ce serait le moyen de le piquer pour continuer ; au lieu qu'il ne faudrait point l'attaquer quand il en dit de mauvaises , car cela l'engagera à en dire d'autres aussi mauvaises pour soutenir les premières.» (Tom. VI,pag. 278.)
Leibnitz dit ailleurs de lui : Vbi benè f nemo meliùs. (Tom. I, pag. 25 7.)
(1) « L'inégalité des volumineux ouvrages de Bayle, a dit
Quand on aura pesé mûrement ces différentes considérations , les admirateurs des Essais de Montaigne ne se rappelleront plus avec tant de regret l'omission de l'article Montaigne dans le Dictionnaire deBayle. Il est fort douteux que Bayle ait jamais pu bien saisir le véritable esprit du caractère de Montaigne ; et , de toute manière , ce n'est guère dans la peinture des caractères que Bayle excelle. Sa sagacité critique dans l'examen des opinions et des arguments est, il est vrai, sans égale ; mais ses portraits
Gibbon , s'explique en songeant qu'il écrivait tantôt pour lui , tantôt pour un libraire, et tantôt pour la postérité j et si une critique sévère réduisait son livre à un seul in-folio, comme il arrive des livres des sibylles, il n'en serait que plus précieux. » ( Mémoires de Gibbon, pag. 5o. )
M. Gibbon dit ailleurs : « Bayle aurait écrit son Dictionnaire pour se débarrasser des matériaux qu'il avait amassés , et sans aucun autre but , qu'il n'aurait pu adopter un plan plus convenable à cette fin : son plan lui permettait tout, et ne l'obligeait à rien. Par la double liberté que lui donnaient Tordre alphabétique du Dictionnaire et les notes , il pouvait recueillir tous les articles qu'il lui convenait d'insérer, et faire en note toutes ses réflexions sur ces articles. » {Extraits raisonnes de mes lectures, pag. 64. )
« Comment , dit le même auteur , un homme de génie tel que Bayle a-t-il pu employer trois ou quatre pages , et déployer un très" grand appareil d'érudition , pour examiner si Achille n'avait été nourri que de moelle , et , dans ce cas , si c'avait été de la moelle des lions et des cerfs , ou des lions seulement. » ( Extraits de ses Mémoires , pag. 62 et suiv.)
Voyez un article de Gibbon sur Bayle, note Y , à la fin du volume.
DE LA PHILOSOÇH1E. 201
n'offrent que ces traits proéminents qui n'échappent pas aux observateurs les plus ordinaires, et rarement ou jamais ce coup d'œil scrutateur et juste , cette pénétration sympathique dans les retraites du cœur, qui donnent aux plus simples ébauches d'un grand artiste l'expression franche et prononcée de la vérité et de la nature.
Ce qui peut justifier en partie l'incertitude des opinions de Bayle , c'est que ses habitudes de penser étaient arrêtées avant les découvertes de l'école newtonienne. Ce n'était sans doute ni les tourbillons de Descartes , ni les monades et l'harmonie préétablie de Leibnitz , qui étaient capables de lui inspirer de la confiance dans le pouvoir de l'entendement humain. Son goût ni son génie ne semblent pas l'avoir porté non plus vers l'étude des sciences exactes, dans lesquelles Kepler, Galilée et plusieurs autres avaient fait tant de progrès dans le siècle précédent. En géométrie il n'alla jamais au-delà de quelques-unes des questions élémentaires ; et on ajoute même , mais cela me semble fort peu probable , que quelque défaut dans ses facultés intellectuelles le rendit toujours incapable de poursuivre cette étude avec succès.
Il n'est pas inutile de remarquer que Bayle était le fils d'un ministre calviniste, et qu'il fut destiné par son père à suivre la même profession ; que, pendant le cours de son éducation dans un collège de jésuites , on l'avait converti à la foi catho-
lique (1), et qu'enfin il se rendit à Genève, où, s'il ne
rentra pas tout-à-fait dans l'église protestante, il fut du
moins complètement guéri des erreurs du papisme(2).
C'est à ces fluctuations de sa jeunesse dans sa
( x ) « Afin de donner de l'éducation à leurs enfants , les protestants s'exposaient quelquefois au risque de les envoyer dans les universités catholiques : c'est ainsi que, dans sa vingt-deuxième année , le jeune Bayle se laissa séduire par les artifices et les argument s des jésuites de Toulouse ; il resta environ dix-sept mois captif vo" lontaire entre leurs mains. » (Gibbon , Mélanges , vol. I , pag. 49. '
(2) Suivant Gibbon, la piété de Bayle s'offensait d'une adoration excessive de la part des créatures , et l'étude de la médecine l'avait convaincu de l'impossibilité de la transsubstantiation , qu'il réfuta amplement par le témoignage des sens. (7ta'G?. , page 4g. )
Le même auteur, en parlant de sa propre abjuration du papisme , dont il attribue en grande partie l'honneur à M.Pavillard, son précepteur, remarque qu'elle fut due surtout à ses propres réflexions > et il ajoute l'aveu qui suit : » Je me rappellerai sans cesse de quel transport je fus saisi dans ma retraite lorsque je découvris l'argument philosophique par lequel on peut combattre la doctrine de la substantiationj lorsque je réfléchis, par exemple, que le texte de l'Écriture qui affirme la présence réelle n'est attesté que par un seul de nos sens , la vue , tandis que la présence réelle elle-même est combattue par trois de nos sens, la vue, le toucher et le goût. » (Ibid , pag. 58.) Si Gibbon ne l'attestait pas lui-même, il paraitrait fort improbable que cet argument philosophique eût eu aucune Influence sur son esprit , même à l'époque de sa jeunesse , où il fit ce qu'il appelle sa découverte. Mais quant à Bayle , dont la sagacité logique était beaucoup plus vive et plus pénétrante , il paraît tout-à-fait impossible de concevoir que ce soit l'étude de la médecine qui l'ait conduit à rejeter toute démonstration de la présence réelle.
croyance religieuse qu'il faut attribuer sa connaissance parfaite des controverses théologiques et de la biographie ainsi que des croyances des théologiens les plus distingués des deux églises , connaissance trop minutieuse pour qu'un homme de son talent se fût soumis à une telle étude par l'impulsion d'une pure curiosité littéraire. Il offre à cet égard une ressemblance frappante avec l'historien du déclin et de la décadence de l'empire romain ; et cette ressemblance n'est pas moins frappante quand on considère les effets produits sur leur esprit par la tendance polémique des études de leur jeunesse. Il n'est pas aussi facile d'expliquer leur propension commune à s'occuper de choses indécentes. Une telle habitude ne peut être attribuée dans l'un ni dans l'autre à la dissolution de la jeunesse, mais plutôt au vagabondage d'une imagination impure et déréglée. On sait que Bayle vivait en anachorète (i) , ce qui n'en rend que plus coupable la licence de sa plume. Mais , tout considéré , la grossièreté de Gibbon est certainement la plus étrange et peut-être la moins pardonnable (2).
(1) « Chaste dans ses mœurs, grave dans ses discours, sobre dans ses aliments , austère dans son genre de vie. » ( Portrait de Bayle par M. Saurin , dans ses Mémoires sur raccord de la religion avec la politique.)
(2) On doit se rappeler toutefois que tous deux dans leurs ouvrages ont jeté le voile des langues savantes sur les passages les plus indécents. Il était réservé aux. traducteurs anglais du Diction-
Il serait superflu de s'appesantir plus long-temp* sur la tendance pernicieuse de Bayle à ébranler les principes des lecteurs superficiels , et , ce qui est encore pis , à glacer l'enthousiasme moral de la jeunesse , en diminuant sa confiance dans la réalité de la vertu. Le fait est incontestable , et ses admirateurs les plus partiaux n'entreprennent pas de le nier. Il sera plus utile de rappeler les services que ses travaux infatigables ont rendus à la littérature , et il est de peu de conséquence de savoir s'il a prévu ou non ces avantages. On lui accordera, je pense , généralement un mérite ; c*est que s'il a enseigné aux hommes à suspendre leur jugement, il leur a enseigné aussi à penser et à raisonner d'après eux-mêmes ; et cette leçon a paru d'une si grande importance à un théologien philosophe moderne , qu'elle lui a fait mettre en doute s'il n'était pas plus utile que les auteurs se contentassent d'établir des prémisses , et laissassent à leurs lecteurs le soin de
naire historique et critique de déchirer le voile y et d'exposer l'indélicatesse de l'auteur à l'œil de tous les curieux; il est impossible de voir sans indignation et sans dégoût la patience industrieuse et la fidélité avec laquelle ils ont mis à exécution cette partie de leur tâche : leurs insipides et faibles attaques contre le manichéisme de Bayle ne compensent que bien faiblement cet outrage fait au goût et à la décence. De toutes les hérésies attribuées à Bayle , c'était peutêtre celle qui avait le moins besoin d'une sérieuse réfutation ; et lors même qu'il en eût été autrement , leur incapacité de lutter avee un tel adversaire n'aurait pu que faire tort à la cause qu'ils prétendaient défendre.
tirer les conséquences (i). On ne peut non plus accuser Bayle d'avoir montré de la partialité pour aucune secte philosophique. Il comhat Spinosa et Hobbes avec la même vigueur, la même habileté et la même apparence de bonne foi , qu'il combat les doctrines d'Anaxagore et de Platon ; il traite même les anciens sceptiques , dont la méthode philosophique aurait pu lui inspirer quelque intérêt, avec aussi peu de cérémonie que les dogmatistes les plus extravagants. On l'a souvent accusé de pencher vers le plus absurde de tous les systèmes , vers le manichéisme , et il faut bien avouer qu'il n'en est aucun en faveur duquel il ait si souvent et si habilement déployé ses talents (?) ; mais il est aisé de voir qu'il ne se laisse pas guider en cela par la foi sérieuse qu'il y ajoute, car il serait peut-être plus vrai de supposer le contraire ; mais qu'il n'y voit que la carrière immense qui se présente pour le développement de ses subtiles controverses, et des trésors inépuisables et variés de son instruction (3). Dans
(1) Voyez la préface des Sermons de l'èvêque Buttler.
(2) Particulièrement dans l'article intitulé Paulitiens.
(3) Leclerc , qui a été un des premiers et des plus habiles des écrivains qui cherchèrent à réfuter Bayle dans les passages où il semble incliner vers le manichéisme, avoue lui-même franchement qu'il ne saurait l'accuser sérieusement d'avoir voulu recommander ce système à ses lecteurs.
ce En répondant aux objections manichéennes, je ne prétends faire aucun tort à M. Bayle , que je ne soupçonne nullement de les
un passage de son Dictionnaire , il déclare avec un ton décisif, qu'il prend bien rarement, que ce système est absurde , indéfendable , et incompatible avec la régularité et l'ordre de l'univers ; que tous les arguments en sa faveur peuvent être combattus , et que même , en le supposant vrai , il ne donnerait aucune solution des questions en litige (1). On peut expliquer, je pense, le zèle apparent avec lequel il a pris à différentes fois sa défense par l'occasion favorable qu'il y trouvait de mesurer sa force logique avec celle de Leibnitz (2).
On peut ajouter à ces considérations que les progrès faits dans les sciences ont été tels depuis la
favoriser; je suis persuadé qu'il n'a pris la liberté philosophique de dire, en bien des rencontres , le pour et le contre , sans rien dissimuler, que pour donner de l'exercice à ceux qui entendent les matières qu'il traite , et non pour favoriser ceux dont il explique les raisons. » (Parrhasiana , ou Pensées diverses, pag. 3o2 , par M. Leclerc; Amsterdam, 1699. )
(1) Voyez les Éclaircissements sur les sceptiques à la fin du Dictionnaire.
(2) Cette supposition peut paraître inconciliable avec le fait bien connu que la Théodicée de Leibnitz ne fut publiée qu'après la mort de Bayle ; mais il faut se rappeler que Bayle était déjà entré en lice avec Leibnitz dans son article Rorarius , où il met en avant quelques objections très-ingénieuses et très-péremptoires contre le système de l'harmonie préétablie j système qui mène si naturellement et si facilement à l'optimisme , qu'il n'était pas difficile de prévoir d'après quelle base Leibnitz défendrait ses principes. Le grand objet de Bayle semble avoir été de provoquer Leibnitz à dérouler V ensemble de son système avee toutes ses conséquences nécessaires,
mort de Bayle, qu'il n'y a plus le même danger aujourd'hui qu'il y avait il y a un siècle , de se laisser égarer par le scepticisme illimité qui lui est communément et peut-être justement attribué , tandis qu'en même temps ses recherches et ses réflexions critiques nous paraissent de jour en jour d'autant plus précieuses , qu'un coup d'oeil plus vaste de la nature et des affaires humaines nous donne plus de facilité pour combiner ensemble cette masse si riche , mais en même temps si indigeste , de matériaux, dans l'accumulation desquels il paraît avoir tout-à-fait perdu de vue ses opinions et ses principes. On doit convenir, il est vrai, que ni l'étendue des vues , ni l'esprit de généralisation , ni la profondeur métaphysique (1), ne faisaient partie des traits ca-, ractéristiques de son génie. 11 s'entend encore moins
prévoyant bien que, dans une controverse semblable , tous les avantages seraient du côté de l'assaillant.
Le tribut payé par Leibnitz à la mémoire de son illustre antagoniste mérite d'être rapporté :
« Sperandum est Bœlium luminibus Mis mine circumdari, quod terris negatum est } cùm credibile sit honam voluntatem ei nequaquàm defuisse.
« Candidits insueti miratur limen Oljmpi , « Sub pedibusque videt nitbes et sidéra Daphnis. « Virgile. »
(1) J'entends parler de cette profondeur métapbysique , résultat nécessaire de ce que Newton appelle la patience de penser. Quant à la sagacité logique et à la subtilité métaphysique, Bayle n'a été surpassé par personne.
à devancer, par les lumières morales de l'ame , les décisions lentes et douteuses de l'entendement , et à toucher d'une main habile ces cordes mystérieuses auxquelles, répondent toutes les sympathies sociales. Avec une ambition plus vaste et une philanthropie plus ardente et plus générale , il eût probablement moins tenté de choses qu'il n'en a accompli en effet, et il aurait peut-être dédaigné la jouissance de cette prééminence incontestable que la voix publique lui a si unanimement assurée parmi ces auteurs si estimables , mais si mal récompensés quelquefois, auxquels Johnson donne le nom de pionniers de la littérature.
L'habitude de douter que fait naître le dictionnaire de Bayle , en ce qui concerne les faits , est peut-être plus utile que celle qu'il recommande en ce qui concerne les raisonnements abstraits. Fontenelle est sans doute allé trop loin quand il a dit si heureusement que l'histoire n'était autre chose qu'une collection de fables convenues ; mais quoique Fontenelle ait poussé trop loin cette maxime , il y a néanmoins un grand fonds de vérité dans cette remarque , et on en sera d'autant plus convaincu qu'on aura acquis une connaissance plus profonde et plus étendue des hommes et des livres.
De toutes les leçons de scepticisme historique données par Bayle, aucune n'est plus précieuse, surtout dans des temps de révolution comme ceux où nous vivons , que celle qui est relative aux portraits biographiques des personnes distinguées , tra-
ces par leurs adversaires théologiques ou politiques. En preuve de cette assertion , je n'ai qu'à rappeler les extraits instructifs et copieux rapportés par des écrivains catholiques romains , sur la vie et plus encore sur la mort de Luther, de Knox (i) , de Buchanan, et d'autres chefs ou partisans de la réforme. Il serait impossible à un protestant instruit de lire ces extraits sans sourire de leur incroyable absurdité, si l'indignation qu'inspirent l'effronterie et la fausseté des auteurs de tant d'infamies n'étouffait pas toute autre idée. En émettant cette observation, j'ai pris mes exemples dans les libellistes catholiques romains, mais je ne suis guidé en cela sur aucun préjugé illibéral contre les membres de cette église. L'injustice des protestants à l'égard des défenseurs consciencieux de la foi antique est probablement tout aussi flagrante ; mais nous n'avons pas , pour nous en convaincre ici, des moyens aussi directs que ceux que nous pouvons faire valoir en faveur des trois personnages mentionnés ci-dessus ; et j'ai choisi leurs noms de préférence aux autres , parce que seuls ils suffisent pour couvrir de honte la mémoire de leurs calomniateurs (2).
(1) Voyez note Z , à la fin du volume.
(2) De tous les ouvrages de Bayle > le plus utile et le moins sceptique est, selon Gibbon , son Commentaire sur ces mots de l'évangile : Faites-les entrer de force.
Le grand objet de ce commentaire est d'établir les principes généraux de la tolérance, et de prouver aux membres des églises
Déjà quelques années avant la mort de Bayle, Fontenelle avait commencé à se faire connaître en Europe (i). Je classe ensemble ces deux écrivains, à cause de la prodigieuse influence qu'ils ont eue sur le goût littéraire de leurs contemporains ; influence qui n'était fondée ni sur aucune prétention d'originalité dans leur génie, ni sur d'importants perfectionnements , mais uniquement sur le charme différent qui avait rendu leurs écrits populaires , et et sur l'accès facile et agréable que leurs ouvrages avaient frayé aux opinions et aux recherches des savants. En passant d'ailleurs de l'un à l'autre, je ne m'éloigne pas autant qu'on le croirait d'abord de l'ordre chronologique ; car , quoique Fontenelle , qui avait près de cent ans quand il mourut , ait vécu presque jusqu'à notre époque , l'intervalle entre sa naissance et celle de Bayle n'était que de dix ans , et il avait même publié plusieurs volumes en vers et en prose avant l'apparition du Dictionnaire de Bayle.
Mais une principale raison pour ranger Fonteprotestantes leur inconséquence de refuser à ceux qu'ils regardent comme hérétiques la même indulgence qu'ils réclament pour eux dans les pays catholiques. L'ouvrage est diffus et mal distribué , comme toutes les compositions de Bayle : mais les matériaux en sont excellents et méritent bien toutes les louanges qu'en a faites Gibbon.
(1) Bayle mourut en 1706. Les Dialogues des morts , premier ouvrage de Fontenelle en prose, avaient été publiés en i683, et avaient été suivis fort peu de temps après des Entretiens sur la pluralité des inondes.
nelle plutôt parmi les contemporains de sa jeunesse que parmi ceux de sa vieillesse , c'est que , n'ayant jamais renoncé au cartésianisme (i), il fut devancé de beaucoup en philosophie par les disciples mêmes à l'esprit desquels il avait imprimé une impulsion si puissante , auxquels il avait si long-temps enseigné par son exemple l'art , inconnu jusque-là chez les modernes , d'allier les vérités des sciences sévères avec la légèreté et la grâce de l'éloquence. On avait même, déjà, avant sa mort, cessé de regarder cette éloquence comme un modèle , et elle était abandonnée pour le style plus mâle et plus pur recommandé par les préceptes de Voltaire , qui en donnait en même temps l'exemple dans ses compositions historiques.
(i) Excepté sur quelques points métaphysiques; les principaux étaient la question sur l'origine de nos idées , et celle relative aux animaux d'espèce inférieure. Il s'est expliqué très-explicitement à l'égard de la première. « L'ancienne philosophie, dit-il, n'a pas toujours eu tort ; elle a soutenu que tout ce qui était dans l'esprit avait passé par les sens, et nous n'aurions pas mal fait de conserver cela d'elle. » (Fragment d'un projet de Traité sur l'esprit humain.) Dans une autre occasion , il explique son idée à cet égard avec des expressions qui coïncident exactement avec celle de Gassendi. « A force d'opérer sur les premières idées formées par les sens , d'y ajouter, d'en retrancher, de les rendre de particulières universelles, d'universelles plus universelles encore, l'esprit les rend si différentes de ce qu'elles étaient d'abord , qu'on a quelquefois peine à reconnaître leur origine. Cependant qui voudra prendre le fil et le suivre exactement retournera toujours de l'idée la plus sublime et la plus élevée à quelque idée sensible et grossière. »
Fontenelle était neveu du grand Corneille ; mais son génie contrastait à beaucoup d'égards avec celui de l'auteur du Cid. On en peut juger d'après les faibles essais de poésie dramatique par lesquels il débuta dans la carrière littéraire. Il y a sans doute dans ces ouvrages, comme dans toutes ses productions, beaucoup de talent, de facilité , d'élégance et de raffinement de bon ton ; mais on n'y trouve pas la moindre trace de ce mens dwinior , ou de cette sympathie avec les passions nobles et élevées , par l'inspiration de laquelle Corneille sut rendre à la vie et nous faire apparaître sur la scène les héros de l'ancienne Rome. Ce qui distingue et caractérise particulièrement ses écrits , c'est le moule français dans lequel l'éducation et l'habitude semblent avoir refondu tous les traits primitifs de son esprit. Les impressions de l'art se trouvent identifiées d'une manière si parfaite avec l'œuvre de la nature , qu'on serait tenté de croire que le Parisien est sorti tout achevé et tout raffiné , en même temps que Xhomme, de sa main créatrice. Même dans ses Entretiens sur la pluralité des mondes , les discussions arides avec la Marquise au sujet des tourbillons de Descartes , si oubliés aujourd'hui , sont constamment animées par un vernis léger de galanterie nationale , qui en fera à jamais une peinture amusante des mœurs de cette époque et du caractère de l'auteur. La galanterie en est bien quelquefois un peu affectée et amenée avec peine ; mais l'affectation sied si bien à Fonte-
nelle , qu'il paraîtrait moins facile et moins gracieux sans elle.
La seule autre production de la jeunesse de Fontenelle qui mérite d'être mentionnée ensuite est son Histoire des oracles , dans laquelle il se propose de réfuter la croyance vulgaire que les oracles de l'antiquité étaient dus à l'inspiration du malin esprit , et que tous ces malins génies étaient devenus muets au moment de l'ère chrétienne. Fontenelle ne fit que donner à l'ouvrage une forme agréable et animée ; car tous les matériaux en sont tirés d'une prolixe et ennuyeuse dissertation d'un savant hollandais sur le même sujet. La publication de cet écrit excita un vif esprit d'opposition parmi les théologiens catholiques et protestants , et donna lieu en particulier à une critique très-âcre et assez remarquable , dit-on , d'un membre delà société des jésuites (1). La Harpe
(1) La seule réponse que Fontenelle fit à cette critique fut une seule phrase qu'il adressa au journaliste qui le pressait de prendre les armes pour se défendre : « Je laisserai mon censeur jouir en paix de son triomphe ; je consens que le diable ait été prophète, puisque le jésuite le veut, et qu'il croit cela plus orthodoxe. » (D'Alembert , Éloge de La Motte.) D'Alembert prétend que le silence de Fontenelle, dans cette occasion , était dû aux avis de La Motte. « Fontenelle, bien tenté de terrasser son adversaire par la facilité qu'il y trouvait, fut retenu par les avis prudents de La Motte; cet ami lui fit craindre de s'aliéner par sa réponse une société qui s'appelait légion, quand on avait affaire au dernier de ses membres, i» Cet avis mérite l'attention des philosophes de tous les pays, car l'es prit de jésuitisme n'est pas borné à l'église de Rome.
Dugald Stewart. — Tome TV^. 15
rapporte , en témoignage du changement rapide de l'opinion humaine pendant la vie de Fontenelle, qu'un ouvrage qui, dans la jeunesse de l'auteur, avait été censuré pour son impiété, était regardé avant sa mort comme une preuve de son respect pour la religion. La base la plus solide de la réputation de Fontenelle est son Histoire de V Académie des sciences et la collection de ses Eloges des académiciens. Ces deux ouvrages , mais surtout le dernier , possèdent dans un degré très-éminent tout le charme de ses premières productions , et sont écrits avec beaucoup plus de goût et de simplicité que tous les autres. Les matériaux ont de plus une très-grande valeur : ce sont les archives succinctes et authentiques d'une des périodes les plus mémorables de l'histoire de l'esprit humain ; et ce qui les distingue , c'est une rare impartialité envers les morts illustres de tous les pays et de toutes les persuasions. Les réflexions philosophiques jetées çà et là, avec beaucoup d'adresse, au milieu des détails littéraires, découvrent une profondeur et une justesse de raisonnement bien supérieure à ce qu'annonçaient les essais de sa jeunesse , et offrent de nombreux témoignages de la clarté de ses idées logiques (i) , aussi bien que de la finesse et de la vivacité de son intelligence à discerner les va-
(1) Ma mémoire m'en présente un exemple qui pourra confirmer la vérité de cette remarque. Il me semble inutile de chercher à faire ressortir la coïncidence des idées de ce passage avec celles
riétés et les nuances des caractères intellectuels et moraux.
Le mérite distinctif et principal de Fontenelle , dans son Histoire de V Académie , est l'heureuse facilité avec laquelle il met les questions les plus abstraites et les plus fines à la portée des lecteurs les plus ordinaires , sans acheter cet avantage au prix d'aucun sacrifice fait à la précision scientifique. Il ne prétend donner que des esquisses; mais ces esquisses sont toujours de main de maître. « Lorsque j'écris , a-t-il dit quelque part , mon premier soin est de m'assurer si j'entends bien moi-même ce dont je vais parler. » Chaque page de ses mémoires historiques est un commentaire de l'utilité de cette habitude (i).
qui ont donné naissance à la nouvelle nomenclature chimique.
« Si les langues avaient été inventées par les philosophes , elles seraient bien plus faciles à apprendre. Les philosophes auraient établi partout un système uniforme qui aurait été un guide sûr et infaillible ; et la manière de former un dérivé en aurait fait sur-lechamp comprendre la signification. Les nations ignorantes qui ont créé les langues avaient naturellement songé à attacher cette idée à certaines terminaisons qui toutes devaient avoir quelque vertu ou propriété; mais cet avantage, inconnu à ceux qui l'avaient entre leurs mains, ne produisit pas tous les avantages qui en devaient résulter. »
(1) On ne peut cependant accorder cet éloge au mystérieux jargon dont il se sert, à l'exemple de quelques-uns de ses contemporains lorsqu'il parle de la géométrie et du calcul de l'infini, « Nous le disons avec peine , dit d'Alembert , et sans vouloir outrager les mânes d'un homme célèbre qui n'est plus, il n'y a peut-être point d'où-
Dans ses Eloges il n'a été depuis , si du moins jrr puis hasarder mon opinion dans une telle matière , égalé par aucun de ses compatriotes. Quelques-uns des Eloges de d'Alembert et de Condorcet manifestent, il est vrai, une puissance d'intelligence bien supérieure à celle de Fontenelle ; mais aussi aucun de ces deux écrivains ne possédait l'art incommunicable possédé par Fontenelle d'intéresser la curiosité et les sentiments de ses lecteurs à la vie de tous les individus qu'il a honorés d'une notice particulière. Ils auraient peut-être mieux réussi dans cet art , si , comme Fontenelle , ils avaient su , par une utile abnégation , sacrifier la gloire frivole d'un coloris brillant à la fidélité et à l'effet durable de leurs portraits. Cette abnégation était d'autant plus méritoire dans Fontenelle , que sa grande ambition était évidemment de réunir la réputation de bel esprit à celle de philosophe. Un académicien justement célèbre de notre époque , M. G. Cuvier , qui a évidemment pris Fontenelle pour modèle , a donné à ses Eloges ( i ) un degré d'intérêt et de vérité que le public n'était plus
vrage où Ton trouve des preuves plus fréquentes de l'abus de la métaphysique , que dans l'ouvrage de Fontenelle qui a pour titre Eléments de la géométrie de l'infini; ouvrage dont la lecture est d'autant plus dangereuse aux jeunes géomètres , que l'auteur y présente les sophismes avec une sorte d'élégance et de grâce dont ce sujet ne paraissait pas susceptible. » (Mélanges , etc. , t. V, p. 264. )
(1) Éloges historiques par M. G. Cuvier; 1 vol. in-8°. Paris, chez Levrault.
depuis long-temps accoutumé à attendre de ce genre de composition (i).
Mais ce qui fait le plus grand charme des éloges de Fontenelle , ce sont les tableaux délicieux qu'il offre partout de l'homme de génie et du savant au milieu des scènes de la vie domestique. M. Suard a dit à cet égard , avec beaucoup de justesse , qu'ils sont le plus beau monument qu'on ait jamais élevé à la gloire des sciences et des lettres (2).
Fontenelle lui-même , dans son éloge de Varignon , après avoir dit que chez lui la simplicité du caractère n'était égalée que par la supériorité du talent , ajoute cette noble remarque : « J'ai déjà si souvent donné cet éloge à d'autres membres de l'académie , qu'on pourrait douter si elle n'est pas due moins encore aux individus qu'aux sciences qu'ils cultivent en commun. » Quelle noble réfutation des calomniateurs machiavéliques de la philosophie !
L'influence de ces deux ouvrages de Fontenelle sur les études de la génération suivante dans toute
(1) Dans son ingénieux parallèle entre Fontenelle et La Motte, d'Alembert a fait , sur le style de Fontenelle quand il vise à la simplicité , une remarque dont les Français seuls peuvent apprécier la justesse : « L'un et l'autre, dit- il, ont écrit en prose avec beaucoup de clarté , d'élégance , de simplicité même 5 mais La Motte avec une simplicité plus naturelle , et Fontenelle avec une simplicité plus étudiée j car la simplicité peut l'être, et dès lors elle devient manière et cesse d'être modèle. » {D'Alembert. )
(2) Notice sur la vie et les écrits du docteur Robertson. ( Pans, 1817.)
218 HTSTOIRE ABRÉGÉE
l'Europe ne peut être comprise que par une comparaison attentive avec des productions semblables d'une date plus ancienne. Les sciences , qui longtemps avaient été emprisonnées dans les cloîtres et les collèges , commencèrent enfin à respirer l'air vif et salutaire de la vie sociale. L'union de la philosophie et des beaux-arts , si vantée dans les écoles de la Grèce antique , semblait présager une renaissance aussi prompte que vigoureuse. La géométrie, la mécanique , la physique , la métaphysique furent cultivées dans les cours et dans les camps ; l'homme du monde sentit de plus en plus la nécessité d'ajouter la science à ses autres talents ; et , ce qui était bien plus important , les savants découvrirent, dans un siècle de raffinement et de dissipation , le secret de cultiver les grâces du style pour leur faire servir de passeport à la vérité.
Ce changement de manières ne fut pas borné à un sexe. Le sexe à qui la nature a confié les premiers développements de nos facultés intellectuelles et morales , et qu'on peut regarder en conséquence comme l'intermédiaire nécessaire pour perpétuer les progrès de l'esprit de génération , obtint aussi sa part dans le perfectionnement général. Fontenelle aspirait avant tout à devenir le philosophe des cercles parisiens ; et il ne contribua certainement pas peu à répandre le goût des connaissances utiles parmi les femmes françaises de toutes les conditions, en le mettant à la mode dans les hautes classes. Il est aisé
de croire qu'une réforme si vaste et si subite ne pouvait s'opérer sans faire naître à sa suite beaucoup d'affectation , d'extravagance et de folie ; mais d'après les analogies naturelles dans les affaires humaines , nous devons croire que les inconvénients et les maux mêmes d'une réforme semblable ne seront que partiels et temporaires , tandis que ses bienfaits seront progressifs et durables (i).
(1) Fontenelle fut encore un des premiers écrivains français qui habituèrent les métaphysiciens à renoncer aux lieux communs antiques des discussions de l'école, pour s'occuper de recherches philosophiques sur les principes des beaux-arts 5 et ce ne fut pas là le moindre des services qu'il rendit à l'avancement intellectuel de ses compatriotes. On rencontre beaucoup de réflexions à ce sujet répandues çà et là dans ses ouvrages ; mais c'est dans sa Dissertation sur la poésie pastorale , et dans sa Théorie des plaisirs que nous retirons de la tragédie * qu'on rencontre les exemples les plus remarquables de ce genre délicat d'analyse. Ses observations ne .sont pas toujours, il est vrai, exactes et satisfaisantes, mais elles manquent rarement de nouveauté ou de finesse. Leur principal défaut vient peut-être des dispositions de l'auteur à porter trop loin ses raffinements ; aussi ses théories peuvent-elles mériter quelquefois le reproche d'être alambiquées.
On retrouve quelque chose de ce même esprit philosophique dans les Dialogues de Fénélon sur l'éloquence , et dans sa Lettre sur la rhéioriqtie et sur la poésie. Outre le mérite particulier de la discus-
* Selon M. Hume , il n'existe aucun morceau de critique que l'on puisse comparer à la Dissertation sur la poésie pastorale /c'est là que par un grand nombre de réflexions et de raisonnements philosophiques il cherche à 6xer entre la simplicité et le raffinement le juste milieu approprié à celte espèce de poésie.
De tous les défauts moraux imputés à Fonteneïle , son apathie et son insensibilité complète pour tout ce qui ne le concernait pas personnellement sont les plus remarquables. Une lettre du baron de Grimm ,
sion , le premier fie ces deux traités contient diverses observations pratiques bien dignes de l'attention de ceux qui aspirent à la réputation d'orateurs. Les observations qui paraissent les plus insignifiantes méritent cependant quelque attention , puisqu'elles sont le fruit des réflexions de l'auteur sur un art que bien peu de personnes ont pratiqué avec autant de succès que lui.
Ces deux bommes distingués, qu'on peut regarder comme les fondateurs delà critique pbilosopbique en France, étaient de plus partisans zélés et admirateurs sincères de la métaphysique cartésienne. Cette branche critique de la science métaphysique est , selon moi , celle tjui a été cultivée avec le plus de succès par les écrivains français , bien qu'à l'exemple de Fonteneïle un trop grand nombre ait gâté ses recherches par une affectation de subtilité frivole et hyper-métaphysique.
J'excepterai toutefois l'abbé Dubos de cette censure. Ses i?éflexions critiques sur la poésie et sur la peinture sont un des ouvrages les plus agréables et les plus instructifs qu'on puisse mettre entre les mains de la jeunesse. Peu de livres sont aussi propres à amener par degrés leurs esprits de la littérature à la philosophie. Si les théories de l'abbé Dubos ne sont pas toutes profondes et justes, elles se distinguent en général par beaucoup de bon sens et d'aisance. Les sujets auxquels elles se rapportent sont si attrayants, que les lecteurs mêmes qui ont le moins de goût pour de semblables recherches sentent involontairement leur attention captivée. « Ce qui fait la bonté de cet ouvrage , ditYoltaire , c'est qu'il n'y a que peu d'erreurs et beaucoup de réflexions vraies , nouvelles et profondes. Il manque cependant d'ordre et surtout de précision, il aurait pu être écrit avec plus de feu , de grâce et d'élégance ; mais IVtrivain pevse et fait penser. » [Siècle de Louis XIV. )
DE LA PHILOSOPHIE. 22 ï
écrite immédiatement après la mort de Fontenelle , mais publiée seulement depuis peu , a de nouveau répandu dans plusieurs pays certaines anecdotes injurieuses à Fontenelle , oubliées depuis long-temps et méprisées en France ; toutefois on ne doit ajouter que fort peu de foi à l'autorité d'un aventurier littéraire dont le métier était de recueillir et de rhabiller le scandale littéraire de Paris , pour l'amusement d'un prince allemand qui le payait pour cela ; et surtout lorsqu'il nous parle d'un homme qu'il ne paraît pas avoir eu l'occasion de connaître personnellement. Ce témoignage de Grimm est d'autant plus suspect ici , qu'on sait parfaitement bien que, pendant le long déclin de Fontenelle , une grande majorité des gens de lettres de France était disposée à placer son mérite dans l'ombre , pour offrir un hommage plus éclatant à la gloire déjà éblouissante de Voltaire (1). Pour avoir
(1) Quant à Voltaire lui-même, il faut dire à son honneur que , bien qu'il ne paraisse pas y avoir eu beaucoup de cordialité entre Fontenelle et lui , il n'en eut pas moins la générosité d'accorder à ce Nestor de la littérature française une place dans sou catalogue des personnages distingués qui ornèrent le siècle de Louis XIV. Ce tribut de respect est d'autant plus flatteur que c'est le seul cas dans lequel il se soit écarté de sa règle générale d'exclure de son catalogue les noms des personnages vivants. Les admirateurs les plus exclusifs de Fontenelle doivent être satisfaits de la libéralité des éloges qui lui sont donnés par Voltaire. Après avoir déclaré Fontenelle le génie le plus universel qu'eût produit le siècle de Louis XIV, il récapitule ainsi ses divers genres de mérite comme écrivain.
« Enfin on l'a regardé comme le premier des hommes dans l'ai ï
un portrait exact de Fontenelle(i), il faut lire ce qu'en ont dit , dans les Mémoires de l'académie, d'Alembert et Condorcet , auxquels on ne peut reprocher aucun préjugé injuste contre Voltaire, mais qui avaient trop
nouveau de répandre de la lumière et des grâces sur les sciences abstraites , et il a eu du mérite dans tous les autres genres qu'il a traités. Tant de talents ont été soutenus par la connaissance des langues et de l'histoire, et il a été sans contredit au-dessus de tous les savants qui n'ont pas eu le don de l'invention. «
(1) Condorcet dit expressément qu'il n'avait d'apathie que dans ce qui concernait les intérêts personnels , mais que toutes les fois que ses bons offices pouvaient être utiles à ceux qui en étaient dignes , il mettait à vous servir, même quelquefois à votre insu , les soins de l'amitié la plus active.
(i On a cru Fontenelle insensible , parce que , sachant maîtriser les mouvements de son ame , il se conduisait d'après son esprit , toujours juste et toujours sage. D'ailleurs, il avait consenti sans peine à conserver cette réputation d'insensibilité; il avait souffert les plaisanteries de ses sociétés sur sa froideur, sans chercher à les détromper, parce que , bien sûr que ses vrais amis n'en seraient pas la dupe , il voyait dans cette réputation un moyen commode de se délivrer des indifférents sans blesser leur amour-propre. » ( Eloge de Fontenelle , par Condorcet. )
On cite souvent d'une manière fort absurde , au désavantage de Fontenelle , plusieurs bons mots de lui dans leur acception littérale, sans considérer que la signification précise de phrases semblables dépend entièrement de circonstances de lieu et de temps qui nous sont tout-à-fait inconnues. <c Je déteste la guerre, a-t-il dit, parcequ'elle nuit à la conversation. » Peut-on, je le demande, rien conclure de la légèreté de cette saillie contre l'humanité de celui qui s'y est livré; ou plutôt, quand on considère la finesse caractéristique de l'esprit de Fontenelle , n'en tirera-t-on pas une conséquence lout-à-fait opposée?
de bonne foi pour sacrifier la vérité à des intérêts de parti ; ou plutôt , s'il est vrai , comme le docteur Hutcheson l'a dit quelque part , que les hommes ont communément en partage les bonnes ou mauvaises qualités qu'ils attribuent à l'humanité, c'est dans les éloges qu'il a faits des autres hommes qu'il faut chercher l'éloge le plus fidèle de Fontenelle.
On conviendra sans peine que son caractère eût été plus aimable et plus intéressant s'il y eût eu moins de froid calcul et de prudence dans ses vertus ; mais pendant sa vie entière, sa conduite fut pure et sans tache, et l'heureuse sérénité d'ame qui le fit presque atteindre à sa centième année est le meilleur argument possible en faveur de cette douce et bienveillante philosophie dont il s'efforça si long-temps d'étendre l'empire.
Ce qu'il y a de particulier dans l'histoire de Fontenelle, c'est que, depuis sa mort, sa réputation comme homme et comme écrivain n'a fait que s'accroître. Le contraire est arrivé à la plupart de ceux qui ont calomnié sa mémoire.
Tandis que l'horizon du perfectionnement intellectuel s'agrandissait ainsi avec rapidité en France , des progrès semblables , mais sur une échelle plus vaste et avec des circonstances plus favorables , se préparaient en Angleterre. Rien ne contribua plus efficacement à ces progrès que les essais périodiques publiés, sous différents titres, par Addison ( i ) et ses
(1) Né en i 672, mort en 1719.
224 HTSTOIKE ABRÉGÉE
associé». De l'aveu de tous les critiques, de l'aveu même de ceux dont les jugements ne sont pas soupçonnés de partialité en faveur de ces auteurs (i) , grâce à leurs écrits , la licence et la grossièreté introduites en Angleterre avec la restauration se virent bannies par le goût public ; les vérités les plus sévères et les plus importantes reçurent une nouvelle autorité des charmes réunis de l'esprit , de la gaieté, de l'imagination , et de l'éloquence ; et ces terreurs superstitieuses que les hommes faibles et les ignorants sont si enclins à prendre pour des impressions morales et religieuses furent anéanties sans retour. Quelques-uns des articles d'Addison sont même d'un ordre encore plus élevé , et annoncent un esprit capable d'atteindre , s'il se fût de bonne heure occupé avec suite de recherches philosophiques , beaucoup plus haut qu'il ne l'a entrepris. Ses renvois fréquents à Y Essai sur l'entendement humain, et les éloges qu'il prodigue toujours à cet ouvrage , montrent avec quel succès il était parvenu à se pénétrer de l'esprit de cet ouvrage , et combien il était convaincu de son importance. Le public, auquel étaient destinés les articles d'Addison , lui faisait , comme on sait , une nécessité d'éviter tout ce qui avait l'apparence d'une discussion scolastique ou métaphysique. Aussi n'a-t-on d'autre base pour apprécier sa
(1) Voyez les Imitations d'Horace par Popo, livre ir, épître Infortuné Dryden , etc.
profondeur philosophique , que le résultat de ses considérations sur les objets particuliers qu'il effleure en passant, et que des réflexions éparses çà et là sur le mérite scientifique des auteurs qui l'ont précédé. Ces faibles données suffisent néanmoins pour laisser la plus haute idée de la justesse et de l'indépendance de son jugement, aussi bien que de l'étendue et de l'exactitude de son instruction littéraire. Nous n'avons aucun moyen de nous former une idée de ses talents dans les développements logiques ; mais aucun de ses contemporains ne paraît avoir été plus au fait de ce qu'il pouvait y avoir de vraiment bon dans les systèmes de métaphysique et de morale de son temps (i).
(1) Je cite le passage suivant d'Addison, non pas comme un exemple de sa sagacité métaphysique, mais comme une preuve de son bon sens à deviner et à réfuter d'avance une difficulté qui se présente communément aux débutants dans la carrière métaphysique.
« Quoique nous divisions l'ame en diverses facultés et puissances , ce n'est pas à dire pour cela qu'il existe une telle division dans l'ame elle-même , et que ce ne soit pas l'ame tout entière qui se rappelle, conçoive, veuille ou imagine. La méthode adoptée pour considérer la mémoire , la conception, la volonté, l'imagination et autres facultés semblables , a pour but de nous faciliter les moyens de nous exprimer sur des sujets abstraits ; mais cette division n'a aucune existence réelle. » Dans une autre partie du même numéro , Addison remarque que ce que nous appelons les facultés de l'ame ne sont que les différents modes ou moyens dont l'ame puisse manifester son activité. {Spectateur , n° 600.)
Voyez dans Locke (liv. II, c. xx, § 20 ) quelques observations
Mais ce qui donne surtout à Addison des droits pour obtenir une place ici , ce sont ses Essais sur les plaisirs de l'imagination. Ce fut là la première tentative faite en Angleterre pour analyser les principes des beaux-arts ; et malgré de nombreux défauts dans l'exécution, cet essai n'en mérite pas moins l'honneur d'avoir ouvert à l'étude de l'esprit humain une nouvelle avenue plus agréable que toutes celles frayées jusqu'alors. A le considérer sous ce point de vue, il forme un supplément très-important à l'aperçu de Locke sur les facultés intellectuelles. Aussi a-t-il servi de texte à la plupart des disciples de Locke , qui se sont empressés de le commenter et de le corriger. Leurs progrès dans cette province intéressante de la science ont été , il est vrai , très-grands; mais Addison a toujours l'honneur d'en avoir fait la découverte.
On peut faire la même remarque sur les idées suggérées , en passant , par Addison sur l'esprit , sur la plaisanterie , sur les causes du rire. On ne peut pas dire sans doute qu'il ait épuisé un seul de ces sujets \ mais il eut au moins le mérite de les offrir comme autant de problèmes à l'examen des philosophes ; et il serait fort difficile de trouver parmi ses successeurs un seul homme qui se soit plus rapproché que lui de leur solution.
essentielles sur les mots puissance et facultés , dans leur application à l'esprit humain.
11 a plu à la tourbe des métaphysiciens modernes, si peu compétents pour se constituer juges dans une telle question (i) , de prononcer que la philosophie des articles dont je parle n'était que légère et superficielle; et la simplicité parfaite aussi bien que la limpidité du style d'Addison ont encore contribué à accréditer ce préjugé. Avide d'instruction, mais peu désireux de l'admiration de la multitude , Addison cherche toujours à se mettre au niveau de toutes les intelligences ; et lors même que ses pensées ont le plus d'originalité et que son style est le plus heureusement approprié à son sujet, il est si facile de suivre avec lui le courant de ses idées , qu'on a peine à se persuader que ce ne soit pas la chose la plus aisée du monde que de penser et d'écrire ainsi. Il a dit quelque part que la beauté du style consistait dans des sentiments naturels , mais qui ne se présentaient pas de suite à l'esprit. Hume regarde cette définition comme aussi juste que concise; et les écrits périodiques d'Addison sont le plus parfait modèle de la qualité dont il a donné la définition.
C'est à cette simplicité et à cette clarté qu'on doit en grande partie attribuer la vogue extraordinaire que depuis long-temps n'ont cessé d'avoir ses ouvrages parmi toutes les classes de lecteurs. Ses périodes ne sont pas , comme celles de Johnson , construites pour élever et surprendre en remplissant l'oreille et
(1) Voyez note AA} à la fin du volume.
en éblouissant l'imagination ; mais on a plus de peine à quitter le volume , et on le reprend avec bien plus de plaisir. Franklin , dont les publications fugitives sur la politique ont eu une influence si extraordinaire dans l'ancien comme dans le nouveau monde , a dit quelque part qu'il avait pris , en écrivant , Addison pour modèle ; et rien assurément ne fait plus d'honneur à son jugement et à sa sagacité. L'imitateur n'a pas , il est vrai , la touche séductrice de son maître , museo contingens cuncta lepore ; mais tel est l'effet produit par sa manière toute simple et sans art en apparence , que les vérités les plus profondes de l'économie politique deviennent entre ses mains des vérités incontestables , et que quelques-unes de celles qui jusqu'à lui n'avaient été appréciées et connues que d'un fort petit nombre de gens instruits, sont aujourd'hui admises sans difficulté comme autant de proverbes (i) dans les divers pays de l'Europe.
Je me laisserais tout-à-fait entraîner hors de mon sujet si je voulais seulement effleurer les autres mérites d'Addison , comme critique , comme bel esprit, comme habile politique, et surtout comme moraliste. Il n'est pas aussi étranger à mon sujet de citer les deux passages suivants. Quoiqu'ils ne soient pas , à
(1) Les expressions laissez-nous faire et ne pas trop gouverner, qui comprennent en peu de mots deux des plus importantes leçons de l'administration publique, sont surtout redevables de leur vogue aux courts et lumineux commentaires de Franklin. (Voyez ses Fragments politiques , § 4. )
strictement parler , métaphysiques , tous deux indiquent une habitude de pensées métaphysiques. Il serait difficile de rien trouver chez les beaux esprits du règne de la reine Anne qui eût une ressemblance aussi marquée avec la plus saine philosophie de notre époque. Ces deux passages approchent bien près de la philosophie de Turgot et d'Adam Smith.
« Parmi d'autres excellents arguments en faveur de l'immortalité de l'ame, il en est un qu'on peut tirer des progrès continuels de l'ame vers sa perfection , sans qu'elle puisse jamais y arriver. C'est là un argument que je ne me rappelle pas avoir vu présenté ni développé par ceux qui ont écrit sur cette matière, quoiqu'il me semble être d'une grande force. Un animal parvient à un état de perfection qu'il ne peut jamais dépasser; en peu d'années il obtient toutes les facultés dont il est capable; et quand il vivrait dix mille ans , il n'en acquerrait pas plus. Si l'ame humaine s'arrêtait de la même manière dans les talents qu'elle acquiert , si ses facultés s'épanouissaient ainsi en quelque sorte sans espoir de développement ultérieur, je pourrais bien croire possible qu'elle se détériorât insensiblement et tombât tout-à-fait dans l'anéantissement. Mais qu'un être pensant , dont les progrès vers un état d'amélioration sont continuels , et qui s'avance de perfection en perfection , qu'un être parvenu à lire la puissance du Créateur dans ses œuvres et à découvrir peu à peu sa bonté et sa sagesse infinie , périsse
Dugald Stewart.—Tome IV. 16
ainsi à l'entrée de sa carrière et dès le début de ses recherches, c'est ce qu'il m?est impossible de me persuader (i).
L'esprit de la philosophie du second passage n'est pas indigne de l'auteur de la Richesse des nations. La pensée fondamentale s'en retrouve dans des écrivains plus anciens, mais elle n'a certainement jamais été présentée d'une manière si ferme et si animée. Je ne connais pas un seul morceau d'Addison qui prouve mieux toute sa sollicitude pour l'amélioration de ses belles lectrices que l'adresse avec laquelle il insinue ici une des leçons les plus sublimes de la morale , tout en ayant l'air de ne songer qu'à les amuser par l'histoire géographique du manchon et de la palatine.
« La nature semble avoir pris un soin particulier pour répandre ses bienfaits sur les différentes contrées du monde , afin de rapprocher les hommes par les liens des échanges et du commerce , et afin que les habitants des diverses parties du globe fussent dans une espèce de dépendance mutuelle les uns des autres , et cherchassent à s'unir par l'intérêt commun. Presque chaque degré de latitude possède quelque avantage en propre. Souvent la
(i) Cet argument a été présenté avec beaucoup de talent et une grande force de raisonnement , par feu le docteur James Hutton , qui y a entremêlé cependant quelques traits de sa métaphysique à la Berkeley. ( Voyez son Investigation sur l'origine de nos connaissances , vol. III, pag, ig5 et suivantes. Edimbourg, 1794.)
nourriture croît dans un pays , et l'assaisonnement dans un autre. Les fruits du Portugal sont rendus salubres par les productions des Barbades ; l'infusion d'une plante de la Chine est adoucie par la moelle de la canne de l'Inde; les îles Philippines parfument nos vases européens. L'habillement seul d'une femme du monde est souvent le produit de cent climats : le manchon et l'éventail viennent des points opposés de la terre ; l'écharpe est envoyée de la zone torride , et la palatine de l'extrémité du pôle ; la robe de brocart sort des mines du Pérou , et le collier de diamants a été arraché aux flancs des provinces de l'Indostan. »
Mais je ne m'arrêterai pas plus long-temps sur les pages enchanteresses d'Addison. Seulement , en terminant, je me permettrai d'opposer l'esprit de ce passage avec une remarque qui , quelque pauvre et méprisable qu'elle soit , se représente plus d'une fois dans les nombreux ouvrages en prose et en vers de Voltaire :
Il ( Dieu ) mûrit à Moka dans le sable arabique Ce café nécessaire aux pays des frimas 5
Il met la fièvre en nos climats,
Et le remède en Amérique.
Epître au roi de Prusse , 1760.
Et cependant beaucoup de gens admirent Voltaire comme philosophe qui souriraient de voir donner ce titre à Addison !
Akenside , dans une des notes sur les Plaisirs de l'imagination, remarque qu'il était impossible que la philosophie et les beaux-arts fussent jamais plus éloignés l'un de l'autre qu'ils ne l'étaient au moment de la révolution , lorsque Locke était à la tête d'un parti , et Dryden à la tête de l'autre ; et il ajoute : « On a fait , depuis peu d'années , les plus heureux efforts pour les réunir. » Addison et Shaftesbury sont incontestablement ceux qui ont donné la première et la plus forte impulsion à cette révolution dans les esprits.
Quelle que soit au surplus ma partialité décidée pour Addison, je serais très-fâché de croire, comme l'a dit M. Hume, qu' Addison sera lu avec plaisirlongtemps après que Locke sera entièrement oublié. ( Essai sur les différentes espèces de philosophies. )
Peu d'années avant la publication de ses ouvrages périodiques , la métaphysique s'était enrichie de deux ouvrages forts distingués de Berkeley , sa Nouvelle théorie de la vision , et ses Principes des connaissances humaines. Doué d'un esprit inférieur , il est vrai , à celui de Locke , quant à ce qui concernait la profondeur des réflexions et la sûreté du jugement, mais au moins égal en invention et en sagacité logiques , et de beaucoup supérieur par l'érudition , l'imagination et le goût , Berkeley possédait tout ce qu'il fallait pour opérer dans la philosophie et les beaux-arts cette réunion si essentielle à la prospérité de tous deux . Locke , dit-on , dé-
daignait la poésie ; et nous savons que , parmi les poètes anglais , son auteur favori était sir Richard Blackmore. Berkeley, au contraire , recherchait la société de tous ceux dont la conversation et les manières pouvaient faciliter à son génie l'acquisition de nouveaux ornements. Quoiqu'il fût lui-même un des soutiens les plus décidés du haut-clergé (i), il vivait en fort bonne amitié avec Steele et Addison , aussi bien qu'avec Pope et avec Swift. L'admiration qu'il fit naître en Pope paraît avoir été jusqu'à une sorte d'enthousiasme. Dans une question trèsdélicate , relative à l'exorde de Y Essai sur V homme, il se soumit à la décision de Berkeley , et il a donné à ses qualités morales les éloges les plus amples et les plus pompeux qu'on puisse rencontrer dans ses ouvrages :
« Même dans un évêque je puis reconnaître le mérite : Secker est décent , Rundle a un cœur , Benson a de la candeur et des manières , Berkeley possède toutes les vertus qui existent sous le ciel. »
(1) Voyez un volume de sermons prêches dans la chapelle de l'université (collège de la Trinité) de Duhlin. Voyez aussi un discours adressé aux magistrats, etc., imprimé en 1736. Dans ces deux ouvrages il pousse ses principes de tory jusqu'à représenter la doctrine de l'obéissance passive et de la non-résistance comme un article fondamental de la foi chrétienne. « La religion chrétienne , dit-il , donne un caractère sacré à toute constitution légale , en nous ordonnant de nous y soumettre. Que chacun , dit saint Paul, se soumette aux pouvoirs supérieurs, car les pouvoirs viennent de Dieu. »
Avec toutes ces perfections intellectuelles et morales , admirées et célébrées par les beaux esprits les plus distingués de son siècle , il n'est pas étonnant que Berkeley ait donné aux recherches métaphysiques une popularité et une vogue dont elles n'avaient jamais joui en Angleterre. Loin de rien diminuer de sa popularité, la hardiesse de ses paradoxesfut peut-être ce qui la lui procura; car la grande masse des hommes est toujours fort disposée à prendre la singularité et la bizarrerie des idées pour l'originalité d'un génie créateur.
Berkeley a toutefois contribué , par des découvertes aussi brillantes qu'importantes , à grossir les trésors des connaissances humaines. Celui de ses travaux qui mérite incontestablement la première place en ce genre est sa Nouvelle théorie de la vision; ouvrage tellement rempli d'idées différentes de celles qui étaient communément reçues , et en même temps tellement profond et fini , qu'à l'exception des hommes habitués à pénétrer dans les réflexions métaphysiques , les autres le regardaient plutôt comme un roman philosophique que comme une investigation exacte de la vérité. Tels ont été cependant , depuis , les progrès et la propagation de cette branche de la science , que les doctrines fondamentales les plus abstraites qu'il contient forment aujourd'hui une partie nécessaire de tout traité élémentaire d'optique , et sont adoptées par les commençants les plus superficiels comme autant d'articles fondamentaux.
Lors même que les limites dans lesquelles je me suis circonscrit me permettraient de m'arrêter sur une théorie dont les principaux traits ne peuvent manquer d'être familiers à une grande partie de mes lecteurs , il me semblerait encore tout-à-fait superflu de chercher à en donner l'explication. Qu'il me suffise de rappeler que son principal objet est de séparer les objets immédiats et naturels de la vision, des conséquences instantanées en apparence que l'expérience et l'habitude nous enseignent à en tirer dès notre première enfance , ou , pour me servir des expressions métaphysiques plus concises admises depuis peu , de tirer la ligne de démarcation entre les perceptions originelles de l'œil et les perceptions acquises. Ceux qui ont du goût pour cette partie de la science et veulent l'étudier en détail trouveront un ample moyen de se satisfaire et un fonds inépuisable d'amusement dans le court mais excellent résumé que Berkeley a donné lui-même de ses principes , et dans les commentaires qui en ont été faits avec beaucoup de talent par Smith de Cambridge , par Porterfield , par Reid , et plus récemment encore par l'auteur de la Richesse des nations (i).
Il est évident , d'après un passage de la morale de
(1) Cet excellent juge déclare que la nouvelle Théorie de la vision par Berkeley est un des plus beaux exemples d'analyse métaphysique qu'on puisse trouver en anglais ou dans toute autre langue. ( Essai sur les sujets philosophiques, Londres ,1795, p. 2i5.)
Nicomaque par Aristote , que les meilleurs métaphy-' siciens de l'antiquité n'avaient aucune espèce de connaissance de cette doctrine , en ce qui concerne les perceptions acquises de la vision. Aristote explique , dans ce morceau , la distinction entre les facultés qui sont un don immédiat de la nature , et celles qui sont le fruit de la coutume et de l'habitude ; il range dans la première classe les perceptions des sens , et cite en particulier la vue et l'ouïe. Ce passage curieux me semble tout-à-fait décisif à cet égard (1).
Les erreurs des anciens dans cette question fort obscure ne paraîtront pas étonnantes quand on se rappellera que , quarante ans même après la publication de la Nouvelle théorie de la vision de Berkeley , et soixante ans après V Essai de Locke , ce sujet était encore si peu connu en France , que Condillac , qui jusqu'aujourd'hui est regardé par ses compa-
(1) Voici ce passage :
OÙ ycCf tK TOÎi 7T0Â\aXIÇ tSut , )i 7C0h\CCKlÇ ClKOXHTûLI , T«Ç UlT^nJUÇ
IXaCo^ueF, à,XX kv«.'KctXiv\x'>yTt? «XPi*"*/*'®*? °" Xf^a'af/-i''rj? îxt/Â-iv-
( Ethic. lVicomach.,\i\. n, c. 1.) « Ce n'est pas à force de voir ou d'entendre que nous acquérons
ces sens; au lieu de les acquérir à force d'usage, nous en faisons usage parce que nous les avons. »
Si Aristote eût eu la moindre idée de la distinction si bien développée depuis par Berkeley, loin de citer les perceptions de ces deux sens comme une preuve des facultés que nous possédons en naissant, il les aurait citées comme l'exemple le plus frappant des effets de l'habitude qui nous fait identifier en apparence nos facultés acquises avec nos facultés originaires.
DE LA philosophie. 237
triotes comme le père de la logique et de la métaphysique véritables , a combattu longuement les idées des philosophes anglais sur la perception acquise de la vue , en prétendant que l'œil appréciait naturellement les formes, les grandeurs , les situations et les distances. On trouve son argument sur ce sujet dans la sixième section de son Essai sur l'origine des connaissances humaines (i).
En voyant un homme d'un âge mûr , tel que Condillac , qui a lu et étudié Locke et Berkeley avec autant de soin et d'attention qu'il paraît l'avoir fait, revenir cependant aux préjugés anciens et vulgaires , on ne peut s'empêcher de croire que sa profondeur métaphysique ait été évaluée trop haut (2). Il faut ce-
(1) Voyez note BB} à la fin du volume.
(2) Yoltaire avait pourtant déjà parfaitement aperçu toute la portée de la théorie de Berkeley , et l'avait expliquée avec autant de clarté que de précision dans le passage suivant de ses Eléments de la philosophie newtonienne.
<( Il faut absolument conclure que les distances , les grandeurs , les situations, ne sont pas, à proprement parler , des choses visibles, c'est-à-dire ne sont pas les objets propres et immédiats de la vue. L'objet propre et immédiat de la vue n'est autre chose que la lumière colorée : tout le reste, nous ne le sentons qu'à la longue et par expérience. Nous apprenons à voir précisément comme nous apprenons à parler et à lire ; la différence est que l'art de voir est plus facile , et que la nature est également à tous notre maître.
« Les jugements soudains, presque uniformes, que toutes nos âmes, à un certain âge, portent des distances , des grandeurs, des situations , nous font penser qu'il n'y a qu'à ouvrir les yeux pour voir de la manière dont nous voyons. On se trompe : il .y faut le
pendant dire , à l'honneur de Condillac , que dans un ouvrage postérieur il eut la candeur de reconnaître et de rétracter son erreur ; rare exemple de cet amour désintéressé de la vérité qui sied si bien à un philosophe. Je cite ce dernier passage non-seulement pour montrer que j'ai représenté son opinion avec exactitude , mais parce que je considère cette circonstance remarquable de son histoire littéraire comme un des traits les plus aimables et les plus honorables de son caractère.
« Nous ne saurions, dit-il (i), nous rappeler l'ignorance dans laquelle nous sommes nés : c'est un état qui ne laisse point de traces après lui. Nous ne nous souvenons d'avoir ignoré que ce que nous nous souvenons d'avoir appris ; et pour remarquer ce que nous apprenons , il faut déjà savoir quelque chose : il faut s'être senti avec quelques idées , pour obserser qu'on se sent avec des idées qu'on n'avait pas. Cette idée réfléchie , qui nous rend aujourd'hui si sensible le passage d'une connaissance à une autre , ne saurait remonter jusqu'aux premières : elle les suppose au contraire , et c'est là l'origine de ce penchant que nous avons à les croire nées avec nous.
secours des autres sens. Si les hommes n'avaient que le sens de la vue, ils n'auraient aucun moyen pour connaître l'étendue en longueur, largeur et profondeur, et un pur esprit ne la connaîtrait peut-être jamais , à moins que Dieu ne la lui révélât. » ( Phil. newton., ch. vir. )
(1) Traité des sensations Préambule. Dessein de l'ouvrage
Dire que nous avons appris à voir , à entendre , à goûter , à sentir , à toucher , paraît le paradoxe le plus étrange. Il semble que la nature nous a donné l'entier usage de nos sens à l'instant même qu'elle les a formés ; et que nous nous en sommes toujours servis sans étude , parce qu'aujourd'hui nous ne sommes plus obligés de les étudier.
« J'étais dans ce préjugé lorsque je publiai mon Essai sur l'origine des connaissances humaines. Je n'avais pu en être retiré par les raisonnements de Locke sur un aveugle-né , à qui on donnerait le sens de la vue : et je soutins contre ce philosophe que V œil juge naturellement des figures , des grandeurs, des situations et des distances. »
Il fallait l'aveu de Condillac lui-même pour nous persuader qu'un écrivain si vanté et doué en effet d'autant de talents que lui eût réellement débuté dans la carrière métaphysique par une erreur si étrange et si grossière.
En accordant à la Théorie de la vision de Berkeley le mérite de l'originalité , je ne prétends pas dire que tout le mérite de sa théorie lui appartienne en entier. En cela , comme en beaucoup d'autres choses , les progrès de l'esprit humain ont dû être graduels; et en examinant attentivement la question, on verra que Berkeley n'a pris l'investigation qu'au point où Locke l'avait laissée ; qu'il a suivi les prin cipes de ce dernier dans leurs conséquences les plus éloignées , et les a placés sous un point de vue si
clair et si heureux , qu'il a rendu intelligible à tous les lecteurs intelligents et attentifs une doctrine qui avant lui n'était comprise que par un bien petit nombre de personnes. Quant à moi, lorsque je compare l'un avec l'autre ces deux philosophes , je ne sais ce que je dois le plus admirer , de la sagacité pénétrante et parfaite de l'un , ou de la fertilité d'invention qui brille dans les développements de l'autre. Que peut-on trouver de plus clair et de plus concluant que l'assertion de Locke, dans son chapitre de la perception (i)? Quelle supériorité sur Condillac , quand on songe qu'il devina à priori la doctrine confirmée depuis par la belle analyse de
(1) « Une autre observation, dit Locke, qu'il est à propos de faire au sujet de la perception , c'est que les idées qui viennent par voie de sensation sont souvent altérées par les jugements des personnes faites, sans qu'elles s'en aperçoivent. Ainsi, lorsque nous plaçons devant nos yeux un corps rond d'une couleur uniforme , d'or par exemple, d'albâtre ou de jaïet, il est certain que l'idée qui s'imprime dans notre esprit à la vue de ce globe représente un cercle plat , diversement ombragé avec différents degrés de lumière dont nos yeux se trouvent frappés. Mais comme nous sommes accoutumés par l'usage à distinguer quelle sorte d'images les corps convexes produisent ordinairement en nous , et quels cbangements arrivent dans la réflexion de la lumière selon la différence des figures sensibles des corps , nous mettons aussitôt à la place de ce qui nous paraît, la cause même de l'image que nous voyons 5 et cela, en vertu d'un jugement que la coutume nous a rendu habituel : de sorte que, joignant à la vision un jugement que nous confondons avec elle, nous nous formons l'idée d'une figure convexe et d'une couleur uniforme , quoique dans le fond nos yeux ne nous représen-
Berkeley, et démontrée par les judicieuses expériences de Cheselden ; tandis que le métaphysicien français , malgré toutes les preuves accumulées de-
tent qu'un plain ombragé et coloré diversement, comme il paraît
dans la peinture
« Ou reste, je ne crois pas qu'excepté les idées qui nous viennent parla vue , la même chose arrive ordinairement à l'égard d'aucune autre de nos idées (*) , je veux dire que le jugement change l'idée de la sensation , et nous la représente autre qu'elle est en elle-même. Mais cela est ordinaire dans les idées qui nous viennent par les yeux , parce que la vue , qui est le plus étendu de tous nos sens , venant à introduire dans notre esprit, avec les idées de la lumière et des couleurs qui appartiennent uniquement à ce sens , d'autres idées bien différentes , je veux dire celles de l'espace, de la figure et du mouvement dont la variété change les apparences de la lumière et des couleurs qui sont les propres objets de la vue , il arrive que par l'usage nous nous faisons une habitude de juger l'un par l'autre. Et en plusieurs rencontres, cela se fait par une habitude formée dans des choses dont nous avons de fréquentes expériences , d'une manière si constante et si prompte , que nous prenons pour une perception des sens ce qui n'est qu'une idée formée par le juge-
* M. Locke aurait pu remarquer quelque chose de très-ressemblant dans la perception de l'ouïe ; une grande partie de ce qui frappe l'oreille est plutôt en effet l'objet d'un jugement que d'une perception. Par exemple, dans la rapidité de la conversation ordinaire, combien de syllabes , combien de mots n'écbappe-t-il pas à l'auditeur le plus attentif! Mais ces syllabes et ces mots sont indiqués si promptement parleur rapport avec le reste de la phrase , qu'il est tout-à-fait impossible de distinguer les sons que l'on a entendus de ceux que l'on n'a pas entendus. On a un exemple fort remarquable de cette assertion dans la difficulté qu'éprouve l'oreille la plus exercée à saisir les noms propres, l'expression des nombres , et les mots empruntés des langues étrangères, la première fois qu'on les entend.
puis sous ses yeux , est tombé dans un préjugé légué aux temps modernes par l'optique dans sa première enfance !
mentj en sorte que l'une, c'est-à-dire la perception qui vient des sens , ne sert qu'à exciter l'autre et est à peine observée elle-même . Ainsi, un homme qui lit ou écoute avec attention , et comprend ce qu'il voit dans un livre ou ce qu'un autre lui dit , songe peu aux caractères ou aux sons , et donne toute son attention aux idées que ces sons ou caractères excitent en lui.
« Nous ne devons pas être surpris que nous fassions si peu de réflexion à des choses qui nous frappent d'une manière si intime, si nous considérons combien les actions de l'ame sont subites. Car on peut dire que , comme on croit qu'elle n'occupe aucun espace et qu'elle n'a point d'étendue, il semble aussi que ses actions n'ont besoin d'aucun intervalle de temps pour être produites , et qu'un instant en renferme plusieurs. Je dis ceci par rapport aux actions du corps. Quiconque voudra prendre la peine de réfléchir sur ses propres pensées pourra s'en convaincre aisément lui-même. Comment, par exemple, notre esprit voit-il dans un instant, et pour ainsi dire dans un clin d'œil , toutes les parties d'une démonstration qui peut fort bien passer pour longue si nous considérons le temps qu'il faut employer pour l'exprimer par des paroles , et pour la faire comprendre pied à pied à une autre personne ? En second lieu , nous ne serons pas si fort surpris que cela se passe en nous sans que nous en ayons presque aucune connaissance , si nous considérons combien la facilité que nous acquérons , par habitude , de faire certaines choses , nous les fait faire fort souvent sans que nous nous en apercevions nous-mêmes. Les habitudes , surtout celles qui commencent de bonne heure, nous portent enfin à des actions que nous faisons souvent sans y prendre garde. Combien de fois dans un joui nous arrive-t-il de fermer les paupières sans nous apercevoir que nous sommes tout-à-fait dans les ténèbres ! Ceux qui se sont fait une habitude de se servir de certains mots hors d'oeuvre, si j'ose
Il serait, je crois difficile de trouver dans aucun des écrivains antérieurs à Locke autant de faits importants sur les phénomènes intellectuels , aussi bien observés et aussi parfaitement décrits que ceux que je viens de rapporter. Il doit d'ailleurs paraître évident à tous ceux qui ont étudié ce sujet que Locke, dans ce passage, avait émis d'une manière très-nette et très-précise la même opinion sur l'effet des habitudes contractées de bonne heure et suivies avec persévérance , effet que Berkeley s'était surtout proposé d'établir dans sa Théorie de la vision. Cette idée fait même le principal mérite de son ouvrage par sa relation intime avec la philosophie de l'esprit humain.
On doit remarquer encore que Berkeley lui-même ne prétend nulle part , pour sa Théorie de la vision, au mérite de la nouveauté qui lui a été attribué par beaucoup d'hommes dont toutes les connaissances à cet égard étaient probablement puisées dans les traditions inexactes recueillies par les compilateurs. Dans les premières phrases de son Essai, il rap-
ainsi dire , prononcent à tout propos des sons qu'ils n'entendent ni ne remarquent point eux-mêmes , quoique d'autres y prennent fort bien garde jusqu'à en être fatigués. Il ne faut donc pas s'étonner que notre esprit prenne souvent l'idée d'un jugement qu'il forme lui-même pour l'idée d'une sensation dont il est actuellement frappé , et que , sans s'en apercevoir, il ne se serve de celle-ci que pour exciter l'autre. » {OEuvres de Locke, Essai sur l'entendement humain , liv. n, ch. ix , §§ 8 , 9, 10.)
244 HISTOIRE ABREGEE
porte avec beaucoup de clarté et de bonne foi les idées de ses prédécesseurs immédiats sur cette classe de perceptions , et il explique avec la plus grande précision en quoi son opinion diffère de la leur.
« Tout le monde, dit-il, convient, je crois, que la distance en elle-même n'est pas perceptible : car la distance étant une ligne dont l'extrémité aboutit à l'œil, elle ne peut se projeter que par un point sur le fond de l'œil , et ce point reste invariablement le même , soit que la distance augmente , soit qu'elle diminue.
«t On convient encore que l'évaluation que nous faisons de la distance d'objets très-éloignés est plutôt un acte de jugement fondé sur l'expérience, qu'une action des sens. Par exemple, quand j'aperçois dans l'espace intermédiaire un grand nombre d'objets tels que maisons, champs, rivières et autres , qui , d'après mon expérience , occupent un grand espace , j'en tire la conséquence que l'objet que j'aperçois au-delà est à une grande distance. Quand un objet qui, vu de près, avait, d'après mon expérience, une apparence très-distincte et trèsétendue, ne me paraît plus qu'indistinct et petit, j'en conclus à l'instant qu'il est fort éloigné. Une telle conséquence est évidemment le résultat de l'expérience, sans laquelle, de ce qu'un objet me paraît indistinct et petit, je n'aurais pu rien en conclure sur son éloignement.
« Mais quand un objet est placé si près que l'intervalle placé entre les yeux est dans une proportion sensible avec l'objet perçu , l'opinion reçue est que les deux cônes optiques dont l'objet forme la base font en s'y rencontrant un angle dont le plus ou moins de grandeur détermine la distance plus ou moins grande de l'objet (i).
«( Ceux qui ont écrit sur l'optique rapportent une autre méthode d'apprécier les distances quand elles sont dans une proportion sensible avec la largeur de la paupière. La divergence plus ou moins grande des rayons qui s'échappent du point visible pour aboutir à l'œil est prise comme mesure , et on prouve que l'objet vu par les rayons les plus divergents est le plus près , et celui perçu par les rayons les moins divergents , le plus éloigné. »
Telles sont , suivant Berkeley , les méthodes admises par les mathématiciens pour expliquer l'impression faite sur notre vue par les objets éloignés. Il montre ensuite que ces explications sont insuffisantes , et que si l'on veut arriver à une parfaite solution de ce problème , il devient nécessaire de recourir aux principes d'une plus haute philosophie ;
(1) Les personnes peu habituées aux études métaphysiques ne pourront bien comprendre l'esprit et le but de la théorie de Berkeley qu'en s'aidant des phénomènes de la phantasmagorie. Il suffit à ceux qui ont quelque connaissance du sujet qu'on leur indique l'application à faire de ces phénomènes.
Dugald Stewart. — Tome IV . 17
et il finit en donnant en détail sa propre théorie sur les idées ( sensations) dont l'expérienee fait des signes de distance , ou , pour s'exprimer comme lui , par laquelle la distance est suggérée à l'esprit (î). Il
(i) Berkeley emploie souvent le mot suggérer dans son sens technique et propre , non-seulement dans sa Théorie de la vision, mais dans ses Principes des connaissances humaines et même dans son Investigateur exact. Ce mot exprime en effet le principe cardinal sur lequel roule toute sa Théorie de la v ision. Il paraît aujourd'hui d'un usage si naturel qu'on a peine à croire qu'on ait pu s'en passer si long-temps. Locke , dans le passage cité dans la note page 254 , se sert du mot exciter pour expliquer le même effet ; mais ce mot me semble impliquer une hypothèse concernant le mécanisme de l'esprit , et n'explique par conséquent pas le fait en question avec la même force et la même précision.
Il est assez étonnant que le docteur Reid ait cru nécessaire de s'excuser d'avoir introduit dans le langage philosophique un mot si familier à tous ceux qui ont lu les ouvrages de Berkeley. « Je demande, dit le docteur Reid, la permission de me servir du mot suggérer , parce que j e n'en connais aucun plus propre à exprimer une faculté de l'esprit qui semble entièrement avoir échappé à l'attention des philosophes , et à laquelle nous devons pourtant un si grand nombre de notions simples qui ne sont ni des impressions ni des idées, et à laquelle nous sommes même redevables de plusieurs des principes primitifs de la croyance. Je tâcherai d'expliquer par un exemple ce que j'entends par ce mot. Nous savons tous qu'une certaine espèce de son suggère immédiatement à l'esprit l'idée d'une voiture qui passe dans la rue , et produit non-seulement l'idée , mais la croyance qu'une voiture passe. Et cependant il ne faut pour produire cette croyance ni comparaison dans les idées , ni perception de convenance ou de disconvenance. Il y a plus, c'est qu'on ne trouve pas même la moindre analogie entre le son que
en résulte que si un aveugle-né recouvre la vue , il ne pourra , dans le premier instant , se faire par la vue aucune idée des distances. Le soleil et les étoiles , les objets les plus éloignés comme les plus rapprochés lui paraîtront tous placés sur son œil ou plutôt dans son esprit (1).
D'après cette citation , il paraît qu'avant Berkeley la philosophie était déjà parvenue bien au-delà du point où Aristote s'était arrêté , et vers lequel Condillac , dans son premier ouvrage , avait fait un pas rétrograde. Quelques-uns de ces premiers progrès remontent jusqu'au 12e siècle ; on en découvre des traces dans l'Optique d'Alhazen (2) : on les aperçoit
nous entendons et la voiture que nous nous imaginons, et que nous croyons qui passe. »
Jusque-là , l'emploi fait de ce mot par le docteur Reid coïncide exactement avec celui qu'en fait Berkeley 5 mais le premier y annexe toutefois un sens plus étendu que le dernier, en en faisant usage pour distinguer non-seulement les sensations internes qui sont le résultat de l'expérience et de l'habitude, mais encore une autre classe de sensations intérieures tout-à-fait omises par Berkeley, celles qui résultent de la constitution primitive de l'esprit humain. (Voyez Recherches de Reid, ch. h, sect. 7.)
(1) Je prie mes lecteurs de faire une attention particulière à cette dernière phrase; car je suis presque certain que le fait qui y est énoncé a donné naissance à la théorie adoptée depuis par Berkeley sur la non-existence du monde matériel. Il n'est pas étonnant que dans la première ardeur de la découverte on ait étendu une vérité s» curieuse , quant à ce qui concerne la vision , aux qualités même sur lesquelles s'exerce proprement le sens du toucher.
(2) Alhazen, liv. n, n°* 10, 12, 3g.
plus clairement et plus distinctement encore dans plusieurs autres auteurs qui ont écrit sur l'optique depuis la renaissance des lettres , et particulièrement dans XOptica promota de James Gregory (i). Le père Malebranche alla même plus loin , et devança quelques-uns des arguments métaphysiques de Berkeley , sur les moyens par lesquels l'expérience nous met en état de juger de la distance d'objets rapprochés de nous. Il suffit d'en offrir en preuve l'explication qu'il donne de la manière dont une comparaison des perceptions de la vue et du tact nous apprend graduellement à apprécier à la vue la distance des objets à portée de nos mains , ou dont nous sommes accoutumés à mesurer la distance en franchissant l'espace qui nous en sépare.
En rendant cette justice aux écrivains anciens, je ne prétends rien enlever au mérite d'originalité possédé par Jterkeley. A l'exception du passage de Malebranche auquel je viens de renvoyer, et qui fort probablement était inconnu de Berkeley lorsqu'il conçut l'idée de sa théorie (a) , je n'ai accordé à ses prédécesseurs que ce qu'il a reconnu lui-même leur appartenir. Je n'ai eu en cela d'autre but que de suppléer aux anneaux de la chaîne des sciences qui avient été négligés par lui.
(1) Voyez la fin tle la proposition 28.
(2) Berkeley publia sa Tlièorie à l'âge de ib ans. On ne peut guère penser qu'il eût fait alors de grandes études sur les écrivains métaphysiques.
L'influence qu'a eue cet ouvrage justement célèbre , non-seulement sur la perfection de la théorie de l'optique , mais encore sur l'explication des effets étonnants de l'habitude dans les phénomènes de l'esprit en général , me justifie sans doute assez de l'étendue que j'ai donnée aux observations précédentes.
Après la nouvelle Théorie de la vision , que je regarde comme la base la plus solide de la réputation philosophique de Berkeley , ceux de ses ouvrages qui me semblent les plus importants sont ses Recherches sur les objets des termes généraux et son célèbre argument contre l'existence du monde matériel. Ses raisonnements dans ces deux ouvrages sont toutefois loin d'être aussi neufs qu'on le croit communément. J'ai expliqué avec tant de développement mes propres idées sur ce sujet dans mes Essais philosophiques , qu'il me semble tout-à-fait superflu d'y revenir ici. Dans le premier ouvrage , ses raisonnements coïncident , en substance , mais avec une amélioration immense dans la forme , avec ceux des nominalistes scolastiques , tels qu'ils ont été refondus et modifiés par Hobbes et Leibnitz. Le dernier ouvrage n'est , pour ainsi dire , qu'un développement élégant et ingénieux de quelques-uns des principes de Malebranche , poussés à des conséquences paradoxales mais naturelles que Malebranche paraît avoir parfaitement aperçues sans vouloir les avouer. Ces conséquences avaient également été indiquées par
M. Norris, très-savant théologien de l'église anglicane, dont le nom n'a jamais obtenu, je ne sais pourquoi , la réputation à laquelle la sagacité de ses vues logiques et la hardiesse de ses théories lui donnaient d'incontestables droits (1)1
Je remarquerai, en passant, que le grand objet de Berkeley dans son système d'idéalisme était de saper le matérialisme dans ses racines. « En chassant la matière hors de la nature , on en chasse , dit-il , en même temps toutes les notions sceptiques et im-
(1) Un autre très-subtil métaphysicien de la même église , Arthur Collier, auteur d'une Démonstration de la non-existence et de l 'impossibilité d'un monde extérieur , a été plus injustement traité encore. On ne trouve son nom dan9 aucun dictionnaire biographique. Son ouvrage est postérieur de quelques années à celui de Norris, et n'a pas par conséquent les mêmes prétentions à l'originalité, mais il lui est très-supérieur en précision et en rigueur de logique, et n'est pas autant obscurci par cette théologie mystique que Norris , à l'exemple de Malebranche, liait à son système d'idéalisme. Quand on compare même ses écrits à ceux de Berkeley , on trouve que c'est moins la force d'arguments que le talent de la composition et la variété des développements qui assurent la première place à ceux de Berkeley. L'ouvrage de Collier est intitulé Claris universalis , ou nouvelle investigation de la vérité, par Arthur Collier, recteur de Langford-Magna , près Sarum. Londres , imprimé chez Robert Gos" sling, enseigne de la mitre et de la couronne , près de l'église de Saint-Dunstan , Fleet-street , 1713. L'épigraphe placée par Collier à la tête de son livre est tirée de Malebranche et caractérise parfaitement V investigateur anglais et V investigateur français de la vérité. « Vulgi assensus et approhatio circàmateriam difficilem est certum argumentum falsitatis istius opinionis eut assentitur. ^ Halebr. De inquir. verit. , liv. m, p. 194.)
pures Sans l'existence de la matière, Une resterait pas même aux épicuriens , aux hobbistes , et à d'autres, l'ombre d'un prétexte, et ils deviendraient le jouet du premier qui voudrait les attaquer. »
Peu satisfait de s'être adressé aux savants par ses spéculations abstraites , Berkeley croyait cette démonstration si essentielle au bonheur de l'homme , qu'il résolut de la mettre , s'il était possible , à la portée d'un plus grand nombre de lecteurs , en lui donnant la forme de dialogues , plus amusante et plus populaire (i). On ne peut trop admirer l'adresse avec laquelle il a exécuté cette tâche difficile et ingrate. Les caractères de ses interlocuteurs sont fortement dessinés , et contrastent parfaitement. Les développements offrent un mélange singulier de subtilité logique et d'invention poétique ; et le style , toujours animé par le coloris brillant mais vrai de l'imagination de l'auteur , l'emporte en même temps, par sa pureté et sa correction grammaticale , sur celui de tous les auteurs anglais qui l'ont suivi (2).
L'impression produite en Angleterre par l'idéalisme de Berkeley ne fut pas aussi grande qu'on au-
(1) Je veux parler ici d'Alcipbron , ou Y investigateur exact. Car quant aux dialogues entre Hylas et Philonoùs, ce n'est qu'une forme analytique d'énoncer et de combattre les principales objections que l'auteur prévoyait qu'on pourrait lui faire.
(2) Le' docteur Warton donne les plus grands éloges à l'investigateur exact ; mais il excepte de ses éloges les passages du qua"
rait pu s'y attendre : mais la nouveauté de ses paradoxes attira puissamment l'attention d'une réunion de jeunes gens qui suivaient alors leurs études à Edimbourg , et qui avaient formé une société dans le but exprès de réclamer de l'auteur l'explication des parties de sa théorie qui semblaient les plus obscures ou les plus équivoques. L'excellent et aimable prélat paraît avoir donné à cette société tous les encouragements possibles ; et je tiens des meilleures autorités qu'il avait coutume de dire que nulle part ses raisonnements n'avaient été aussi bien compris que par ce club déjeunes Écossais (i). L'ingénieux docteur Wallace , auteur de Discours sur le nombre des hommes, était un des principaux membres de cette association , dans laquelle se trouvaient plusieurs autres personnes dont les noms sont aujourd'hui très-connus et très-estimés dans le monde savant. Le Traite' àe M. Hume sur la nature humaine,
trième dialogue , dans lesquels l'auteur rapporte ses opinions fantastiques et bizarres sur la vision *.
Quant à moi , si on me priait d'indiquer la partie la plus neuve et la plus ingénieuse de tout l'ouvrage , ce serait précisément l'argument contenu dans les passages traités avec tant de mépris par ce critique savant et plein de goût , que je croirais devoir citer.
(1) L'autorité sur laquelle je m'appuie ici est celle de mon vieil ami et précepteur le docteur John Stevenson, qui était lui-même membre du club rankenien , et avait coutume de rappeler tous les an6 ce fait dans ses prœlectiones academicœ.
* Essai sur les écrits et le génie de Tope , vol. il > pag. 264-
publié en 1739, prouve assez la profonde impression faite sur tous les esprits par les ouvrages de Berkeley ; et c'est à cet écrit de la jeunesse de M. Hume qu'on peut faire remonter l'origine de tous les ouvrages importants de métaphysique que l'Ecosse a produits depuis.
Il n'entre pas dans mon plan de continuer ici l'histoire de la philosophie écossaise ; plus tard je pourrai , je l'espère , reprendre ce sujet avec plus d'avantages, lorsque j'aurai passé légèrement en revue les recherches de quelques écrivains français et anglais qui , tout en professant une adhésion parfaite aux doctrines de Locke , ont cherché à modifier ses principes fondamentaux d'une manière tout à-fait incompatible avec les idées de leur maître. Les remarques que je ferai sur l'école française moderne me fourniront en même temps l'occasion de présenter quelques aperçus sur les systèmes métaphysiques qui ont depuis peu prévalu dans d'autres parties du continent.