‹ Œuvre de Stewart Dugald (volume 2)Chapitre 6 sur 9 · SECTION V · texte numérisé non relu

SECTION V

Ecole de Hartley.

Je distinguerai sous le nom d'école de Hartley les écrivains anglais dont j'ai parlé dans le dernier paragraphe; car, quoique je sois bien éloigné de considérer Hartley comme le premier auteur d'aucune des théories qui lui sont attribuées , et dont les germes étaient semés d'avance dans l'université où il fut élevé , il lui était cependant réservé de les combiner ensemble, et de les offrir au monde sous la forme imposante d'un système.

Le docteur Law , depuis évêque de Carlisle , paraît être celui de tous les prédécesseurs immédiats de Berkeley qui contribua le plus à préparer un schisme parmi les disciples de Locke. Law s'était d'abord fait connaître par une excellente traduction de Y Origine du mal, de l'archevêque King ; ouvrage dont le but était de combattre le scepticisme de Leibnitz et le manichéisme de Bayle, et auquel il

avait ajouté un grand nombre de notes fort judicieuses et pleines d'érudition. En faisant connaître plus généralement cet ouvrage , le traducteur rendit certainement au monde un fort grand service; et c'est même sur cette publication que sont fondés aujourd'hui ses droits les plus évidents à la réputation littéraire (i). Dans les recherches qui lui sont propres , il est faible , paradoxal , oraculaire (2) 5 afFec-

(1) L'argument de King pour prouver que le bien physique et moral l'emporte dans ce monde sur la somme du mal est encore justement admiré. Les notes de Law sur cet argument sont dignes aussi des mêmes éloges : c'est , selon moi , dans cette partie de l'ouvrage que l'auteur et le commentateur se montrent le plus à leur avantage.

(2) Il me suffit de citer en exemple la première et la troisième de ses notes sur King. La première se rapporte au mot substance ; la dernière à la dispute entre Clarke et Leibnitz sur l'espace. Ses raisonnements sur ces deux sujets sont obscurcis par un emplo1 affecté de mots durs et dépourvus de sens , qui conviennent peu à un admirateur si dévoué de Locke. On peut étendre la même remarque aux Recherches sur les idées d'espace et de durée, publiées par le docteur Law en 1734.

Il présente ainsi lui-même le résultat de ses recherches sur l'espace et le temps : « Nos idées d'espace et de durée n'impliquent aucune idée extérieure ou réalité objective. Ces idées , aussi bien que celles d'infinité et de nombre , sont des idées universelles et abstraites qui n'existent nulle part que dans l'esprit sous cette formalité , et ne prouvent rien autre chose que le pouvoir qu'a l'esprit de la former. » (Law , traduction de King, pag. 7 , 4e édit.)

Ce langage , ainsi que nous le verrons plus tard, approche beaucoup de celui qui fut depuis introduit par Kant. L'auteur favori du

tant en toute oecasion le plus profond respect pour la mémoire de Locke , mais beaucoup plus eifclin à s'attacher aux erreurs ou aux bévues de ce grand homme qu'à vouloir pénétrer réellement dans l'esprit général de sa philosophie métaphysique.

A la tête de sa traduction , le docteur Law avait inséré une Dissertation du révérend M. Gay, sur le principe fondamental de la vertu. Cet ouvrage est fort ingénieux , sans doute ; mais ce qui Ta fait surtout connaître , c'est qu'il paraît avoir suggéré au docteur Hartley la possibilité de rendre compte de tous nos plaisirs et de toutes nos peines intellectuelles par le seul principe de l'association des idées. Le docteur Hartley nous informe lui-même que c'est pour avoir entendu parler du contenu de cette Disdocteur King, Locke, aurait dû le mettre en garde contre l'emploi d'un tel jargon. (Voyez note CC, à la fin du volume.)

L'absurdité de l'application du mot scolastique de substance à l'espace vide, absurdité admise par l'esprit puissant de Gravesande long-temps après la publication de VEssai sur V entendement humain, est peut-être ce qui a le plus contribué à entraîner plusieurs auteurs dans l'extrême opposé , et à leur faire soutenir, avec Leibnitz et le docteur Law, que notre idée de l'espace n'impliquait aucune idée extérieure ou réalité objective. Voici les propres expressions de Gravesande:

a Substantiœ sunt aut cogitantes , aut non cogitantes : cogitantes duas novimus , Deum et Mentem nostram .prœtcr has et alias dari in dubium non revocamus. Duœ etiam substantiœ , quœ non cogitant, nobis notai sunt , Spatium et Corpus. » (Gravesande, Introd. ad philosophiam , § 19.)

sertation qu'il se détermina à s'adonner aux recherches qui produisirent depuis sa célèbre Théorie de la nature humaine.

L'autre principe fondamental de cette théorie , celui des ébranlements dans la substance médullaire du cerveau , a aussi sa source dans l'université de Cambridge. On le trouve, sous la forme d'une question, dans l'Optique de sir Isaac Newton. Smith, dans la dernière phrase de ses Harmonies , fait également une allusion très-claire à ce principe , qu'il croit propre à jeter une nouvelle lumière sur les phénomènes de l'esprit.

Dans le même temps à peu près que parut la Théorie de Hartley , Charles Bonnet de Genève publiait quelques-unes de ses recherches , appuyées presque entièrement sur les mêmes données. Tous deux parlent d'ébranlements dans les nerfs , et tous deux ont recours à un fluide élastique et subtil , qui coopère avec les nerfs à établir la communication entre l'ame et le corps (i). Bonnet prétendait que ce fluide était contenu dans les nerfs d'une manière analogue à celle dont le fluide électrique est contenu dans les corps solides qui lui servent de conducteurs ; et il différait à cet égard des cartésiens , aussi bien que des physiologistes anciens, qui considé-

(i) Essai analytique de Vame y ch. v. Voyez aussi les notes additionnelles sur le 1er chapitre de la ye partie de sa Contemplation de la nature.

raient les nerfs comme des tubes creux , dans lesquels étaient contenus les esprits animaux. C'est à ce fluide élastique que Bonnet attribue les ébranlements dont il suppose les nerfs susceptibles ; car , dit-il avec justesse, les nerfs eux-mêmes ne sont point tendus comme les cordes d'un instrument (1). La Théorie deHartley

(1) (c Mais les nerfs sont mous ; ils ne sont point tendus comme les cordes d'un instrument. Les objets y exciteraient-ils donc des vibrations analogues à celles d'une corde pincée ? ces vibrations se communiqueraient-elles à l'instant au siège de l'ame? La chose paraît difficile à concevoir. Mais si l'on admet dans les nerfs un fluide dont la subtilité et l'élasticité approche de celle de la lumière ou de l'éther, on expliquera par le secours de ce fluide et la célérité avec laquelle les impressions se communiquent à l'ame , et celle avec laquelle l'ame exécute tant d'opérations différentes. » ( Essai analytique de l'ame, cb. v.)

m Au reste , les physiologistes qui avaient cru que les filets nerveux étaient solides avaient cédé à des apparences trompeuses. Ils voulaient d'ailleurs faire osciller les nerfs pour rendre raison des sensations, et les nerfs ne peuvent osciller; ils sont mous et nullement élastiques. Un nerf coupé ne se retire point ; c'est le fluide invisible que les nerfs renferment qui est doué de cette élasticité qu'on leur attribuait, et d'une plus grande élasticité encore. n (Contem~ plation de la nature, 7 e partie , cb. 1 , note à la fin du chapitre.)

M. Quesnay, le célèbre fondateur du Système économique , s'est exprimé à peu près de la même manière au sujet des oscillations supposées des nerfs.

« Plusieurs physiciens ont pensé que le seul ébranlement dos nerfs, causé par les objets qui touchent les organes des corps, suffit pour occasioner le mouvement et le sentiment dans les parties où les nerfs sont ébranlés. Ils se représentent les nerfs comme des cor des fort tendues, qu'un léger contact met en vibration dans tonte

diffère de celle-ci en ce qu'elle parle de vibrations et d'ébranlements dans la substance médullaire du cerveau et des nerfs. Il s'accorde cependant avec Bonnet pour penser que la coopération de l'éther est essentiellement nécessaire à ces vibrations dans les nerfs. Les deux hypothèses peuvent donc être regardées au fond comme tout-à-fait semblables. S'il y a quelque légère différence entre elles , l'avantage me paraît être tout entier du côté de Bonnet.

Mais ce n'est pas seulement dans leurs théories physiologiques sur la nature de l'union entre lame et le corps que ces deux philosophes se sont rencontrés : la ressemblance entre leurs déductions sur tous les grands points de la théologie métaphysique est véritablement étonnante. Tous deux soutenaient, dans toute son extension , la doctrine de la nécessité ; et tous deux combinaient, avec cette doctrine,

leur étendue. Des philosophes peu instruits en anatomie ont pu se former une telle idée.... Mais cette tension qu'on suppose dans les nerfs et qui les rend si susceptibles d'ébranlement et de vibration est si grossièrement imaginée , qu'il serait ridicule de s'occuper sérieusement de la réfuter. » ( Écon. anim., sect., ch. xm. )

Comme ce passage de Quesnay est cité par Condillac dans son Traité des animaux , ch. m, et sanctionné par son autorité, il paraîtrait que l'hypothèse qui suppose que les nerfs remplissent leurs fonctions par le moyen de vibrations ou oscillations perdait beaucoup de son crédit auprès des métaphysiciens et des physiologistes français , à l'époque même où , en conséquence des spéculations visionnaires de Hartley, elle commençait à attirer l'attention en Angleterre.

"tine certaine dévotion mystique , et brisaient en visière à toutes les croyances des églises établies. Ceux qui les connaissent le mieux avouent sans peine que les intentions de tous deux étaient pures et respectables ; mais on ne peut dire toutefois que l'un ou l'autre aient contribué , par leurs écrits , à l'instruction et à l'amélioration publiques. Ils ont au contraire aidé à répandre un ensemble de théories spéculatives fort ressemblantes à cette modification sentimentale et fanatique du spinosisme qui, depuis un grand nombres d'années , a été si répandue et a produit de si pernicieux effets dans quelques parties de l'Allemagne.

Mais c'est surtout par l'usage qu'il a fait du principe de l'association , pour expliquer tous les phénomènes intellectuels, que Hartley est connu; et je n'ai rien à ajouter à cela à ce que j'ai dit dans un autre ouvrage (i). Sa théorie est, dis-je à peu près tombée en oubli ; la popularité temporaire dont elle a joui en Angleterre a cessé en grande partie depuis la mort de son zélé et infatigable apôtre le docteur Priestley (2).

(1) Essais philosophiques , 4e Essai. Vo\ez note DD , à la fin du volume.

(2) Le docteur Priestley exprime ainsi qu'il suit son opinion sur le mérite de l'ouvrage de Hartley :

u Descartes a fait quelques progrès dans cette branche de la science : Locke en a fait beaucoup : mais Hartley est celui qui est allé le plus loin. Ses travaux ont jeté sur la théorie de l'esprit une

Ce serait toutefois être injuste envers le traducteur de l'archevêque Ring , d'identifier ses opinions à celles de Hartley et de Priestley. Le zèle avec lequel il à défendu le libre arbitre de l'homme suffirait seul pour tirer une forte ligne de démarcation entre son système de morale et le leur (i); mais je n'en prétends pas moins que ses écrits tendent , en commun avec ceux des deux autres métaphysiciens , à déprécier les preuves de la religion naturelle , et surtout celles fournies par les lumières naturelles en faveur d'une vie future , dont la croyance est si nécessaire pour affermir notre faiblesse et supporter nos superbes idées de la grandeur de la nature humaine (2) , et dont il semble bien peu philanthropique de borner exclusivement la connaissance à cette partie de l'humanité favorisée des lumières de la révélation. L'influence de cette erreur fondamentale doit être

lumière plus vive que celle jetée par Newton sur la théorie du monde physique. » {Remarques sur Reid, Beattie et Oswald , p. 2 ; Londres , 1774. )

(1) Voyez ses notes sur King , passim.

(2) Smith, Théorie des sentiments moraux } vol. Il , pages 32 5 , 326, 6eédit.

La doctrine de Law sur le sommeil de l'ame ne pouvait manquer d'avoir une grande autorité sur beaucoup d'individus , à cause de sa haute situation dans l'église; elle est , je crois, universellement adoptée aujourd'hui par les sectateurs de Hartley et de Priestley, la théorie des ébranlements étant évidemment incompatible avec la supposition que l'ame est capable d'exercer ses facultés quand elle est séparée du corps.

Dugald Stewart.—Tome IV. 18

aussi attribuée en partie à la fausse idée qu'on fortifie ainsi la cause du christianisme. Cette erreur se retrouve dans divers passages des OEuvres posthumes de l'évêque de LlandafF. Il est bien étrange que les raisonnements de Clarke et de Butler n'aient pu enseigner à ces hommes distingués une logique plus saine et plus identique à elle-même , ou ne leur aient du moins ouvert les yeux sur les conséquences inévitables des concessions de politesse qu'ils font à leurs adversaires (i).

(1) Sans entrer dans la discussion de l'argument admis par le doc teur Law et ses partisans , il suffit de remarquer ici , simplement comme un fait historique , combien il s'éloigne des idées qui depuis Hooker ont été constamment sanctionnées par les Pères de l'église anglicane. Je me contente de citer l'archevêque Tillotson , que je regarde comme un organe parfait de leurs vrais sentiments.

«Toute religion , dit Tillotson , est fondée sur les justes notions de Dieu et de ses perfections, de telle manière que la révélation divine suppose déjà ces deux bases et n'a aucune espèce de sens si l'on ne commence par les connaître et par y ajouter foi 5 ainsi les principes de la religion naturelle sont le fondement de la religion révélée » (Sermon 4i.)

« Il y a dans les choses en elles-mêmes un bien et un mal intrinsèque. Les raisons du bien et du mal moral sont fixes , immuables , éternelles , indispensables C'est une erreur dangereuse que de faire de la volonté de Dieu la règle du bien et du mal moral , comme s'il n'y avait rien de bon ou de mal en soi avant que Dieu l'ait prononcé tel, et que rien n'est ni bien ni mal que parce que Dieu le veut ainsi.» (Sermon 88.)

<( Suivre la religion naturelle, c'est suivre la loi naturelle, et remplir les devoirs que les lumières naturelles dictent aux hommes, in-

On trouve une illustre exception à ces remarques sur les disciples de Locke dans le docteur Paley. Son Traité sur la Théologie naturelle est incontestablement l'ouvrage le plus instructif et le plus intéressant qui ait paru de notre temps sur ce sujet. Comme ce livre était destiné à une classe très-nombreuse de lecteurs , l'auteur a sagement évité , autant que possible , toute discussion métaphysique ; mais je ne connais aucun ouvrage où l'argument tiré des Causes finales soit placé sous une plus grande variété de points de vue aussi frappants qu'instructifs.

dépendamment de toute révélation expresse et surnaturelle. Ces lois naturelles forment le fond de toutes les religions, et sont les devoirs fondamentaux que Dieu réclame de tous les hommes. Ce sont là les plus certaines et les plus sacrées de toutes les lois ; ce sont là les lois que Dieu a profondément gravées dans nos âmes et écrites dans nos cœurs ; ce sont là véritablement les devoirs moraux les plus chers à Dieu, devoirs qui sont d'obligation constante et éternelle, parce qu'ils obligent naturellement et indépendamment de toute injonction particulière et expresse de Dieu j ce sont là enfin les bases de toute religion révélée et instituée. Toute religion révélée en suppose l'existence et est superposée sur elles. » (Sermons 48, 4g. )

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