AVIS DES EDITEURS DE BRUXELLES
M. Buchon a jugé à propos d'ajouter à son second volume un supplément formé d'une dissertation sur Y opinion de Locke relativement a l'origine de nos idées , etc. Gomme ce morceau fait partie des Essais philosophiques, les Éditeurs de Bruxelles l'ont laissé à sa véritable place , 2e vol. des OEuvres complètes de Dugald Stewart.
Note (A). Page 27.
Une circonstance qui doit jeter un grand jour sur l'histoire littéraire d'Ecosse pendant la dernière moitié du dix-huitième siècle , c'est la liaison non interrompue que , depuis un temps immémorial , l'Ecosse n'avait cessé d'avoir avec le continent. Il était presque indispensable que tous ceux qui se consacraient au barreau eussent reçu leur éducation dans une université hollandaise ou française. Il en était à peu près de même relativement à la médecine j et j'ai même , dans ma jeunesse , conversé avec quelques vieux membres du clergé écossais qui avaient aussi étudié la théologie en Hollande ou en Allemagne. Parmi nos petits propriétaires campagnards habitués à résider sur leurs terres , classe respectable qui , je ne sais pourquoi , a malheureusement totalement disparu, il s'en trouvait à peine un seul qui n'eût joui des bienfaits d'une éducation universitaire , et presque tous ceux à qui leur fortune permettait cette dépense complétaient leur éducation par un voyage en France ou en Italie. Lord Monboddo rapporte quelque part , à la louange de son père , qu'il vendit une partie de ses biens pour que lui , qui était son fils aîné , pût poursuivre ses études à l'université de Groningue. L'importation constante de sciences et de libéralité ainsi entretenue en Ecosse par suite des anciennes habitudes et des mœurs du peuple peut aider à expliquer ces élans soudains de génie qui , aux yeux d'un étranger, parais-
sent avoir été produits comme par une espèce d'enchantemen£ presque aussitôt après la rébellion de ijfô. Le plus grand pas que Ton fit alors fut dans l'art d écrire en anglais. Quant aux sciences mathématiques , dans lesquelles les grâces du style ne peuvent trouver place, l'Ecosse, depuis le temps de Neper, n'avait jamais été en arrière d'aucune partie de l'Europe, proportion gardée avec le nombre des habitants. On doit même ne pas oublier que la philosophie de Newton était publiquement professée par David Grégory à Edimbourg , et par Jacques Grégory, son frère, à Saint-André, avant que l'université dont Newton était membre eût abandonné en sa faveur les tourbillons de Descartes (i). Il en était de même dans toutes les autres sciences libérales dans lesquelles l'ignorance des délicatesses de la langue anglaise n'empêchait pas de se distinguer. Quant à l'étude même de l'éloquence , autant qu'il était possible d'y arriver dans leur propre idiome, quelques-uns des avocats écossais , vers l'époque de l'union des deux royaumes , sem-
(I) Nous avons pour garants de ce fait le témoignage de Whiston , successeur immédiat de Newton dans sa chaire à Cambridge, et du docteur Reid , neveu des deux Grégory.
« M. Grégory avait mis plusieurs de ses élèves en état de subir des examens sur quelques brandies de la philosophie newtonienne, tandis que nous autres, pauvres ignorants, nous nous occupions honteusement d'étudier les hypothèses fantastiques des cartésiens. » (Whiston , Mémoires sur sa vie.)
« J'ai sous les yeux, dit le docteur Reid, une thèse imprimée à Edimbourg en 1690 , par Jacques Grégory, alors professeur de philosophie à Saint-André. Elle contient vingt-cinq propositions ; les trois premières sont relatives à la logique et à l'abus qu'on en fait dans la philosophie aristotélicienne et cartésienne; les vingt-deux autres sont un compendium des principes de Newton. Cette thèse, comme il était alors d'usage dans les universités écossaises, devait être soutenue en public par les candidats , avant d'obtenir leurs degrés. « [Dictionnaire mathématique de Hutton , supplément à l'article Grégory, par le 'lecteur Reid.)
blent s'être formés sur des modèles qu'on a jugé récemment plus à propos d'admirer que d'imiter (i). J'aurai plus tard occasion de parler des progrès faits dans les études métaphysiques et morales en Ecosse , à une époque bien antérieure à celle que l'on donne communément comme le commencement de notre histoire littéraire. Je me contenterai de remarquer à présent que ce fut dans les universités écossaises que la philosophie de Locke aussi bien que celle de Newton furent d'abord adoptées comme partie nécessaire de l'éducation académique.
(i) Voyez un magnifique éloge latin fait par sir Georges Mackensie de tous les avocats du barreau écossais qui s'étaient distingués de son temps. Tout en tenant compte de l'affection qui pouvait l'inspirer , il faut bien croire que ses portraits avaient une ressemblance vive et frappante avec l'original.
Note (B). P. U.
Extrait dune lettre de M. Allamand à M. Gibbon ( Voyez Mélanges de Gibbon ) :
« Vous avez sans doute raison de dire que les propositions évidentes dont il s'agit ne sont pas de simples idées , mais des jugements • mais ayez aussi la complaisance de reconnaître que M. Locke les alléguant en exemple d'idées qui passent pour innées , et qui ne le sont pas selon lui , s'il y a ici de la méprise , c'est lui qu'il faut relever là-dessus , et non pas moi , qui n'avais autre chose à faire qu'à réfuter sa manière de raisonner contre l'innéité de ces idées ou jugements-là. D'ailleurs , monsieur , vous remarquerez , s'il vous plaît , que dans cette dispute il s'agit en effet de savoir si certaines vérités évidentes et communes , et non pas seulement certaines idées simples , sont innées ou non. Ceux qui affirment ne donnent guère pour exemples d'idées simples qui le soient , que celles de Dieu , de l'unité et de l'existence ; les autres exemples sont pris de propositions complexes que vous appelez jugements.
« Mais , dites-vous , y aura-t-il <*onc des jugements innés? Le jugement est-il autre chose qu'un acte de nos facultés intellectuelles dans la comparaison des idées? Le jugement sur les vérités évidentes n'est-il pas une simple vue de ces vérités-là , un simple coup d'oeil que l'esprit jette sur elles? J'accorde tout cela. Et de grâce qu'est-ce qu'idée ? n'est-ce pas vue , ou coup d'œil si vous voulez ? Ceux qui définissent l'idée autrement ne s'éloignent-ils pas visiblement du sens et de l'intention du mot? Dire que les idées sont les espèces des choses imprimées dans l'esprit, comme l'image de l'objet sensible est tracée dans l'œil , n'est-ce pas jargonner plutôt que définir ? Or c'est la faute qu'ont faite tous les métaphysiciens 5 et quoique M. Locke l'ait bien sentie , il a mieux aimé se fâcher contre eux et tirer contre les girouettes de la place , que s'appliquer à démêler ce galimatias. Que n'a-t-il dit : Non-seulement il n'y a point d'idées innées
dans le sens de ces messieurs , mais il n'y a point d'idées du tout dans ce sens-là ? Toute idée est un acte , une vue , un coup d'oeil de l'esprit. Dès-lors , demander s'il y a des idées innées , c'est demander s'il y a certaines vérités si évidentes et si communes que tout esprit non stupide puisse naturellement , sans culture et sans maître, sans discussion , sans raisonnement , les reconnaître d'un coup d'oeil , et souvent même sans s'apercevoir qu'on jette ce coup d'oeil. L'affirmative me paraît incontestable , et , selon moi , la question est vidée par-là.
« Maintenant prenez garde, monsieur, que cette manière d'entendre l'affaire va au but des partisans des idées innées , tout comme la leur, et par-là même contredit M. Locke dans le sien 5 car pourquoi voudrait-on qu'il y ait eu des idées innées ? c'est pour en opposer la certitude et l'évidence au doute universel des sceptiques , qui est ruiné d'un seul coup s'il y a des vérités dont la vue soit nécessaire et naturelle à l'homme. Or , vous sentez , monsieur , que je puis leur dire cela , dans ma façon d'expliquer la chose , tout aussi bien que les partisans ordinaires des idées innées dans la leur. Et voilà ce qui semble incommoder un peu M. Locke , qui , sans se déclarer pyrrhonien , laisse apercevoir un peu trop de faible pour le pyrrhonisme , et a beaucoup contribué à le nourrir dans ce siècle. A force de vouloir marquer les bornes de nos connaissances, ce qui était fort nécessaire , il a quelquefois tout mis en bornes. »
Note (C). P. S8.
« On a une preuve décisive de cette vogue des doctrines de Locke en France dans les ouvrages dramatiques populaires alors dans ce pays. »
Dans une comédie de Destouches, intitulée la Fausse Agnes, et écrite long- temps avant l'époque dont nous parlons (i), l'héroïne de la pièce est une jeune fille fort vive et pleine de talents, qui arrive de Paris en Poitou à la maison de son père. Elle commence par se faire passer pour une idiote aux yeux d'un prétendant bel esprit de province qui lui déplaît ; et changeant ensuite de rôle , elle plaide sa propre cause devant une sorte de tribunal comique , composé d'un vieux président absurde et de deux femmes de province , auxquels elle veut persuader qu'elle n'a pas perdu la raison. Dans le cours de sa défense , elle cherche à étonner ses juges par un étalage ironique de ses connaissances en philosophie , et les prévient d'abord de l'extrême difficulté des questions sur lesquelles ils ont à prononcer.
« Vous voulez juger de moi! mais pour juger sainement, il faut une grande étendue de connaissances : encore est-il bien
douteux qu'il y en ait de certaines Avant donc que vous
entrepreniez de prononcer sur mon sujet , je demande préalablement que vous examiniez avec moi nos connaissances en
(i) Cette pièce fut publiée , pour la première fois , après la mort de l'auteur, arrivée en 1754, à la soixante-quatorzième année de son âge. Mais d'Alembert ( Eloge de Destouches ) rapporte que depuis l'âge de soixante ans Destouches avait renoncé, par dévotion, à écrire pour la scène : cette circonstance fait remonter la composition de ses ouvrages dramatiques au moins jusqu'en 1740. Quant à la connaissance que Dèslouches pouvait avoir des écrits de Locke , il est aisé de s'en rendre compte, en se rappelant qu'il avait résidé de 1717 à 1723 en Angleterre, où , quelque temps après le départ du cardinal Dubois , il était resté comme chargé d'affaires. Voltaire ne visita l'Angleterre qu'en 1727.
général , les degrés de ces connai ssances , leur étendue , leur réalité ; que nous convenions de ce que c'est que la vérité, et si la vérité se trouve effectivement • après quoi nous traiterons des propositions universelles, des maximes, des propositions
frivoles, et de la faiblesse et de la solidité de nos lumières
Q uelques personnes tiennent pour vérité que l'homme naît avec certains principes innés , certaines notions primitives , certains caractères qui sont comme gravés dans son esprit dès le premier moment de son existence. Pour moi , j'ai long-temps examiné ce sentiment, et j'entreprends de le combattre, de le réfuter, de l'anéantir, si vous avez la patience de m'écouter.... J'ai de l'esprit, dites-vous 5 eh! comment le connaîtrez-vous? Définissez-moi l'esprit premièrement 5 et si je suis contente de votre définition, je verrai si vous êtes capables déjuger si j'ai de l'esprit ou si je n'en ai pas : car il ne suffit pas de dire des mots, il faut leur attacher des idées , et convenir de celles qui leur sont propres ; mais c'est ce que la plupart des hommes négligent. De-là procède la témérité , la fausseté de leurs jugements. Ils apprennent les mots , à la vérité , mais , ignorant les vraies idées avec lesquelles ces mots ont leur liaison , ils forment des
sons vides de sens J'aime les tourbillons , mais j'ai peine à
résister à l'attraction. Descartes me ravit et Newton m'entraîne Le système des tourbillons vous paraît-il préférable
à celui de l'attraction ? » ( Fausse Agnès , Acte III , scène 11. ) Il est facile de voir que presque toutes les phrases et même presque tous les mots se rapportent ici aux doctrines de Locke. La seconde et la troisième phrase sont même une copie exacte du titre des principaux chapitres du livre de son Essai. Il eût été impossible que cette scène produisît le moindre effet comique si le livre auquel on faisait allusion n'eût pas été trèsrépandu parmi les hautes classes 5 et je pourrais même ajouter , n'eût pas été beaucoup plus en vogue qu'il ne l'a jamais été dans les mêmes classes en Angleterre. Et telle est la différence des mœurs nationales, que jamais on n'eût pu hasarder avec
le moindre espoir de succès sur le théâtre de Londres , de semblables allusions à cet ouvrage ou à tout autre ouvrage sur un sujet aussi abstrait 5 et cependant d'Alembert déclare que la Fausse Agnès est une pièce pleine de mouvement et de gaieté.
Note (D). P. 40.
(Nous donnons dans le supplément de ce second volume Y Essai sur l'origine de nos connaissances , ou , comme on le dit plus communément , sur Vorigine de nos idées y dont il est question dans le texte. M. Dugald Stewart avait déjà effleuré cette question dans ses Eléments de la philosophie de l'esprit humain. La doctrine indiquée dans ce petit ouvrage coïncide exactement avec celle qui est développée dans YEssai publié depuis. Voici la section de ses éléments dans laquelle cette doctrine est présentée. Nous nous servons de l'estimable traduction de M. Prévôt. )
« Les philosophes qui se sont efforcés d'expliquer les opérations de l'esprit humain par la théorie des idées , qui ont tenu pour certain qu'à chaque acte de la pensée , il y a dans l'esprit un objet distinct de la substance qui pense , ont été conduits naturellement à rechercher d'où ces idées tirent leur origine 5 si c'est du dehors qu'elles arrivent à l'esprit par le ministère des sens , ou si elles lui appartiennent dès l'origine.
« Sur cette question , les anciens se sont partagés et ont eu des opinions assez variées 5 mais comme ces opinions n'ont pas beaucoup d'influence sur celles qui prévalent de nos jours , il n'est pas nécessaire à mon but d'en faire un examen détaillé. Les modernes ne sont pas plus d'accord entre eux sur ce point. Les uns pensent , avec Descartes , que l'esprit a un assortiment de certaines idées innées ; d'autres , avec Locke , que toutes nos idées dérivent de la sensation et de la réflexion ; et plusieurs , surtout parmi les métaphysiciens français les plus récents , croient qu'on peut les rapporter toutes à la seule sensation.
« De ces théories , c'est celle de Locke qui doit plus particulièrement nous occuper, parce qu'elle a servi de base à la plupart des systèmes de métaphysique qui ont paru depuis l'époque où il l'a publiée, et aussi parce que la différence
entre cette théorie et celle qui fait dériver toutes nos idées de la sensation seule est moins réelle qu'apparente.
« Pour exposer nettement la doctrine de Locke sur l'origine de nos idées , il est nécessaire de placer ici une remarque relative au sens des mots qu'il emploie dans ce sujet. Cet auteur rapporte à la sensation toutes les idées que l'on suppose reçues par les sens extérieurs j telles que nos idées de couleur , de son , de dureté , d'étendue , de mouvement , en un mot celles de toutes les qualités ou modes de la matière. Il rapporte à la réflexion les idées de nos propres opérations mentales , celles que nous tirons de la connaissance que nous avons de ce qui se passe en nous-mêmes 5 par exemple, nos idées de mémoire, d'imagination, de volition, de plaisir, de douleur. Ces deux sources nous fournissent, selon lui, toutes nos idées simples. La seule puissance que l'esprit exerce sur elles consiste en certaines opérations , exécutées par voie de composition , d'abstraction, de généralisation « et avec les matériaux amassés par l'expérience. Le désir louable qu'avait Locke d'introduire de la précision et de la clarté dans les spéculations métaphysiques , l'attention inquiète avec laquelle il cherchait à préserver l'esprit de l'erreur , durent lui inspirer quelque prévention pour cette doctrine. Elle est certainement beaucoup plus simple et plus intelligible que celle de ses prédécesseurs 5 elle fournit d'ailleurs une méthode aisée et sûre en apparence de résoudre nos connaissances en leurs principes élémentaires , et semble par-là offrir un sûr préservatif contre les préjugés que favorisait l'hypothèse des idées innées. Il y a déjà long-temps que ce principe fondamental du système de Locke a perdu son autorité en Angleterre ; et les résultats sceptiques auxquels ce système servit de base dans les ouvrages de quelques auteurs récents ont fourni des arguments plausibles à ceux qui ont entrepris de l'attaquer. Le savant Harris , en particulier, fait souvent mention de la doctrine de Locke , et toujours avec l'expression de la plus haute indignation : « Remarquez » , dit-i'
dans un des passages où il le cite, « remarquez Tordre des choses en nous en rapportant aux métaphysiciens modernes. Premièrement , paraît ce corps immense qu'on nomme le monde sensible ; ensuite cet univers et tous ses attributs produisent les idées sensibles ; puis de ces idées sensibles , en les ébranchant et les émondant , on forme les idées intelligibles , tant d'espèces que de genres. Ainsi , lors même que ces philosophes feraient l'esprit aussi ancien que le corps , toutefois , jusqu'à ce qu'il ait reçu ses idées du corps, et que ses facultés dormantes aient été ainsi éveillées , il n'était au plus qu'une capacité inanimée ; car on n'admet pas qu'il peut avoir aucune idée innée. » Et ailleurs : « Pour moi, quand je lis tout ce détail relatif à la sensation et à la réflexion , et que l'on m'enseigne à fond le procédé par lequel toutes mes idées sont engendrées , je crois voir l'arae sous la forme d'un creuset où les vérités sont produites par une sorte de chimie logique.
« Si l'on admet les raisonnements de Reid sur le système des idées , toutes ces spéculations relatives à leur origine tombent d'elles-mêmes. La question se trouve réduite à une simple question de fait j il ne s'agit plus que de reconnaître les occasions où l'esprit commence à former les notions simples dans les quelles nos pensées peuvent se résoudre , et que l'on doit considérer comme les principes ou les éléments de la connaissance humaine. Relativement à plusieurs de ces notions, la recherche dont je parle n'offre aucune difficulté. Personne , par exemple , ne peut être embarrassé à dire quelles sont les occasions où l'esprit commence à acquérir les notions des couleurs et des sons 5 car ces notions n'existent que pour ceux qui ont certains sens particuliers; et on ne peut, par aucune combinaison de mots, les donner à celui qui est privé de ces sens. L'histoire de nos notions d'étendue et de figure , que peuvent suggérer la vue ou le toucher, n'est pas tout-à-fait si évidente : aussi a-t-elle donné lieu à beaucoup de discussions. L'origine de ces notions, et celle des autres notions simples qui se rappor-
tentaux qualités de la matière; en d'autres termes, l'indication des occasions où , par les lois de notre nature , ces notion» nous sont suggérées, est un des objets principaux que Reid a eu en vue dans son analyse des sens externes. Il y a soigneusement évité toute espèce d'hypothèse dans ce qui touche aux phénomènes inexplicables de la perception et de la pensée, et s'est scrupuleusement borné à décrire le fait avec exactitude. On pourrait proposer des questions semblables sur les occasions où nous formons les notions de temps, de mouvement, de nombre, de cause, et d'une infinité d'autres objets. Ainsi, par exemple , plusieurs auteurs ont remarqué que la perception d'un changement , quel qu'il soit , suggère à l'esprit la notion d'une cause , sans laquelle ce changement n'aurait point pu arriver. Le docteur Reid remarque que , sans le secours de la mémoire , nos facultés de perception n'auraient jamais pu nous conduire à former l'idée du mouvement. Je montrerai , dans la suite de cet ouvrage , que , sans cette même faculté de la mémoire, nous n'aurions jamais formé la notion de temps , et que, sans la faculté d'abstraire, nous n'aurions pu former la notion de nombre. Des recherches de cette nature , qui ont pour objet l'origine de nos connaissances , sont curieuses et utiles. Lorsqu'elles sont faites d'une manière judicieuse , elles peuvent conduire à des résultats certains. Elles sont uniquement destinées à constater des faits ; et quoique ces faits soient cachés et qu'ils échappent à un observateur superficiel , ils peuvent être reconnus par celui qui les étudie avec une attention patiente.
« Quant à cette question , Toutes nos connaissances dérivent-elles en dernier ressort de la sensation? je me contenterai de remarquer ici que l'opinion quelconque que l'on pourra proférer à cet égard a beaucoup moins d'importance qu'on ne le croit communément. J'ai suffisamment prouvé qu'il est absurde d'envisager l'esprit comme un magasin qui se remplit
par le canal des sens , ou comme une table rase sur laquelle viennent s'imprimer des copies qui ressemblent aux objets extérieurs. Ainsi , lors même que nous adopterions le principe que , sans les organes des sens , l'esprit resterait nécessairement privé de toute connaissance, il n'en résulterait rien qui pût tendre le moins du monde à favoriser le matérialisme. En effet, la seule conséquence qu'on en pourrait tirer, c'est que , par les lois de notre constitution intellectuelle , les impressions faites sur les sens par les objets extérieurs sont les occasions dans lesquelles l'esprit reçoit la perception des qualités du monde matériel et toutes les modifications de la pensée dont il est susceptible.
« Mais en nous tenant même à cet aperçu rapide de la question proposée , on voit assez que l'on ne peut recevoir qu'avec beaucoup de restrictions la doctrine qui rapporte aux occasions fournies par les sens l'origine de toutes nos connaissances. Tout le monde convient que les idées appelées par M. Locke idées de réflexion ne nous sont pas suggérées immédiatement par les sensations proprement dites. Ces idées de réflexion sont celles des objets que nous connaissons par le sentiment intime ou par la conscience de ce qui se passe en nous. De telles idées , dirons-nous , ne sont pas suggérées immédiatement par la sensation qu'excitent les organes de nos perceptions. C'est ce qui est accordé par tous ceux qui se sont occupés de ce sujet. En conséquence, la doctrine dont nous parlons se réduit à ceci: les premières occasions auxquelles nos diverses facultés intellectuelles s'exercent nous sont fournies par les impressions faites sur les organes des sens , par conséquent, sans ces impressions, il nous aurait été impossible de parvenir à connaître nos propres facultés. En interprétant ainsi cette doctrine, on peut la présenter sans doute comme un système plausible ; je suis en effet porté à croire que toutes les occasions dans lesquelles nos notions ont été formées nous ont été fournies ou immédiatement, ou , en dernière analyse, par nos Dugald StewarL—Tome IV, 19
sens. Mais, ou je suis bien trompé, ou ce n'est pas ainsi que l'entendent les partisans de cette doctrine ni ses adversaires* il est du moins certain qu'en l'expliquant comme je viens de le faire , elle n'entraîne pas les conséquences qui ont engagé un certain nombre de philosophes à l'attaquer et d'autres à la défendre.
« Il me reste à proposer une observation importante qui est liée à ce sujet. En supposant même que, pour éveiller dans l'esprit la conscience de sa propre existence , et pour lui donner lieu d'exercer ses facultés , il soit indispensable que les organes des sens reçoivent certaines impressions , tout cela pourrait se faire sans que nous eussions connaissance des qualités ni de la simple existence du monde matériel. Pour aider à concevoir la vérité de cette proposition , qu'il me soit permis de supposer un être semblable à l'homme à tous égards , mais n'ayant d'autres sens que l'ouïe et l'adorât : je fais choix de ces deux sens parce qu'ils sont tels, qu'en les employant seuls nous ne pourrions évidemment jamais parvenir à la connaissance des qualités primaires de la matière , ni même à celle des choses extérieures. Tout ce que nous pourrions inférer des sensations d'odeur et de son qui nous affecteraient de temps en temps , serait qu'il existe quelque cause inconnue qui les produit.
«Supposons donc que. quelque sensation particulière est excitée dans l'esprit d'un tel être : à l'instant où elle l'affecte , il acquiert nécessairement à-la-fois la connaissance de deux faits ? l'existence de la sensation , et sa propre existence en qualité d'être sentant. Après que la sensation aura pris fin , il pourra se souvenir qu'il l'a éprouvée , il pourra concevoir qu'il l'éprouve encore. S'il a éprouvé une multitude de sensations diverses , il pourra les comparer sous le rapport du plaisir ou de la douleur qu'il en a ressenti. Il arrivera naturellement qu'il désirera le retour des sensations agréables , et craindra celui des sensations doulou euses. Si les sensations de son et d'odeur sont excitées à-la-fois dans son esprit , il pourra faire attention
▼celle qu'il voudra, et détourner son attention de l'autre 5 il pourra même détourner son attention de toutes deux , pour la fixer sur le souvenir de quelqu'autre sensation qu'il a précédemment éprouvée. Il pourra être conduit de la sorte à exercer les faeultés les plus importantes , uniquement par des sensations qui existent dans son esprit , et qui ne lui donnent aucune information sur la matière, ni sur les objets extérieurs. Au milieu de toutes ces modifications et opérations de son esprit, cet être sentirait et aurait la conviction la plus irrésistible que toutes appartenaient à un seul et même être sentant et intelligent : en d'autres termes , que toutes sont des modifications et des opérations de lui-même. Je ne parle point quant à présent des diverses notions simples ( ou idées simples , comme on les appelle le plus souvent) qui seraient nées dans son esprit , telles que celles de nombre , de durée , de cause et à' effet , d'identité personnelle. Toutes ces idées , quoique sans aucune ressemblance avec ses sensations , ne pourraient pas manquer de lui être suggérées par elles. Un tel être pourrait donc savoir de l'esprit tout ce que nous en savons nousmêmes ; et comme son langage serait approprié exclusivement à l'esprit , comme il ne serait pas emprunté des phénomènes matériels , par voie d'analogie, il aurait, à certains égards , beaucoup d'avantage sur nous dans l'étude de l'esprit humain. « Ces observations suffisent pour faire comprendre à quoi se réduit cette doctrine fort célébrée qui rapporte aux seules sensations l'origine de toutes nos connaissances. On voit que, même en l'envisageant comme vraie , ainsi que je suis disposé à le faire dans le sens que j'ai expliqué , il ne s'ensuivrait nullement que nos notions des opérations de l'esprit soient nécessairement postérieures à la connaissance que nous avons des qualités ou de la simple existence de la matière. On ne pourrait pas même affirmer cela des notions qui d'ordinaire sont, suggérées , au premier instant, par la perception des objets extérieurs.
« Les remarques que je viens de faire sur cette doctrine ne paraîtront pas superflues à ceux qui voudront bien se rappeler que si , à la vérité , elle est contestée depuis bien des années en Angleterre , elle continue d'être reçue et adoptée implicitement en France par les philosophes les plus estimés ; que quelques-uns d'entre eux l'ont employée à la défense du matérialisme, et que d'autres s'en sont servis pour établir l'opinion qu'entre l'homme et la brute , les distinctions relatives à l'intelligence dépendent entièrement de la différence qui existe dans leur organisation corporelle et dans les facultés par lesquelles ils ont la perception des objets extérieurs. »
Note (E). P. 45.
« Notre Descartes , dit un lockiste très-zélé , M. de Voltaire , notre Descartes , né pour découvrir les erreurs de l'antiquité , mais pour y substituer les siennes , et entraîné par cet esprit systématique qui aveugle les plus grands hommes , s'imagine avoir démontré que l'ame était la même chose que la pensée , comme la matière, selon lui , est la même chose que l'étendue. Il assure bien que l'on pense toujours et que l'ame arrive dans le corps pourvue de toutes les notions métaphysiques , connaissant Dieu , l'espace", l'infini, ayant toutes les idées abstraites , remplie enfin de belles connaissances qu'elle oublie malheureusement en sortant du ventre de la mère.
« Tant de raisonneurs ayant fait le roman de l'ame , un sage est venu qui en a fait modestement l'histoire. Locke a développé à l'homme la raison humaine , comme un excellent anatomiste explique les rapports du corps humain.
« Pour moi , ajoute Voltaire , je ne me sens pas plus disposé que Locke à imaginer que quelques semaines après ma conception j'étais une fort savante ame , sachant alors mille choses que j'ai oubliées en naissant , et ayant fort inutilement possédé dans Yuterus des connaissances qui m'ont échappé depuis quej'aipuen avoir besoin, et que je n'ai jamais bien pu reprendre depuis. » ( Voltaire , Lettres sur les Anglais • lettre i3. Mélanges historiques , t. I , édition de Renouard. )
Quelque conséquence qu'on puisse tirer de certaines expressions de Descartes ou des commentaires faits sur ces expressions par quelques-uns de ceux qui ont pris le titre de cartésiens, je ne pourrai jamais me persuader que dans le système des idées innées 7 tel qu'il le concevait et l'adoptait , Descartes voulût donner sa sanction aux absurdités traitées ici par Voltaire avec un si juste mépris. Nulle part , autant que j'ai pu le découvrir , ses ouvrages n'offrent le moindre fondement
pour lui attribuer des opinions si extraordinaires. Descartes ne fut pas d'ailleurs le premier à introduire ce langage. Longtemps av/ant la publication de ses ouvrages , cette expression était d'un usage très-commun en Angleterre , et on la retrouve dans un poëme de sir John Davis , publié quatre ans avant la naissance de Descartes ( voyez section 26 , De l'immortalité de l'ame). Le titre de cette section déclare solennellement qu'il existe dans l'ame des idées innées.
Descartes, dans une de ses lettres , entre dans quelques explications sur cette partie de sa philosophie , qu'il se plaint de voir si peu comprise et si mal représentée. Je ne doute pas que Locke lui-même n'eût donné son adhésion au passage suivant, qui me semble des plus remarquables :
« Lorsque j'ai dit que l'idée de Dieu est naturellement en nous , je n'ai jamais entendu dire autre chose sinon que la nature a mis en nous une faculté par laquelle nous pouvons connaître Dieu : mais je n'ai jamais écrit ni pensé que de telles idées fussent actuelles, ou qu'elles fussent des espèces distinctes de la faculté même que nous avons de penser; et même je dirai plus : il n'y a personne qui soit si éloigné que moi de tout ce fatras d'entités scolastiques ; en sorte que je n'ai pu m'empêcher de rire quand j'ai vu ce grand nombre de raisons que cet homme (Régius), sans doute peu méchant, a ramassées avec grand soin et travail, pour montrer que les enfants n'ont point la connaissance actuelle de Dieu tandis qu'ils sont au ventre de leur mère , comme si par-là il avait trouvé un bon moyen de me combattre.... Quoique l'idée de Dieu soit tellement imprimée dans nos esprits que tout individu ait en soi la faculté de le connaître , il ne s'ensuit pas qu'il soit impossible qu'il ait existé divers individus qui dans tout le cours de leur vie ne se soient jamais arrêtés distinctement à cette idée ; et véritablement ceux qui croient s'être formé une idée de la pluralité des dieux ne croient en effet à aucun dieu. » ( Descartes . tom. T , épître 99.)
Que mes lecteurs , après avoir lu ce passage de Descartes , reviennent sur les extraits des lettres de Voltaire cités au commencement de cette note. La remarque faite par Montesquieu sur quelques opinions hasardées par ce vif mais superficiel écrivain , relativement à Y Esprit des lois ; lui est encore plus particulièrement applicable quand il émet des opinions sur les écrivains métaphysiques : « Quant à Voltaire , il a trop d'esprit pour m' entendre. Tous les livres qu'il lit, il les fait • après quoi il approuve ou critique ce qu'il a fait. » ( Lettre à M. l'abbé de Guasco. ) Cette remarque s'applique au reste à d'autres critiques aussi bien qu'à Voltaire.
On ne peut expliquer ce malentendu si général , quant à ce principe et à plusieurs autres de la métaphysique cartésienne, qu'en supposant que les opinions de Descartes ont été plus sou vent appréciées d'après les commentaires de ses disciples que d'après ses propres ouvrages. Ses adversaires, soit en France soit en Angleterre , semblent n'avoir jamais bien su que sa philosophie ne fut pas plus tôt devenue à la mode en Hollande , qu'un grand nombre de théologiens hollandais , dont les opinions différaient du tout au tout des siennes , trouvèrent assez commode de mettre leurs erreurs sous la protection de son nom , et que quelques-uns allèrent même jusqu'à s'appuyer de son autorité pour répandre des doctrines directement opposées à ses sentiments déclarés. De-là la distinction entre les vrais et les pseudo-cartésiens , delà les différentes manières dont ils ont représenté les idées métaphysiques de leur maître , de-là enfin la nécessité, pour ceux qui veulent s'éclairer sur ce procès , de recourir , ce qu'on ne songe guère à faire , au texte concis et clair de Descartes lui même. (Fabricii bibl. grœc, liv. m, c. vi, p. i83. Heinecc. Elem. hist. phil. § 90. )
La plupart des objections alléguées communément contre les idées innées de Descartes sont encore bien plus applicables aux idées innées de Leibnitz dont le langage à cet égard est beaucoup plus hypothétique et anti-philosophique , et rappelle
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même parfois la théologie enthousiaste de Platon et de Cudworth. Rien dans les ouvrages de Descartes n'approche de l'extravagance du passage suivant :
Pulcherrima multa sunt Platonis dogmata esse in di-
vind mente mundum intelligibilem , quem ego quoque vocare soleo regionem idearum ; objectum sapientiœ esse rk ôr1a>s ïi-la , substantias nempè simplices , quœ à me monades ap. pellantur , et semel existentes semper perstant , Trpwla Sixlixà. rwî {uni' . id est Deum et animas } et harum potissimas mentes , producta à Deo simulacra divinitatis... Porro quœvis mens , ut rectè Plotinus , quemdam in se mundum intelligibilem continet } imb med sententid et hune ipsum sensibilem
sibi reprœsentat sicut in nobis semina eorum f quœ dis-
cimus , idece nempè , et quœ indè nascuntur ; œternœ veritates... Longœ ergo prœferendœ sunt Platonis notitiœ innatœ , quas reminiscentiœ nomine velavit } tabulœ rasœ Aristotelis et Lockii , aliorumque recentiorum 7 qui l^uli^K&ç philosophantur. ( Leibn. Opéra 7 tom II, p. 223. )
Quelque extravagantes et visionnaires que soient les propositions qui précèdent, si les noms de Gassendi et de Hobbes s'y trouvaient substitués à ceux d'Àristote et de Locke , je me serais senti disposé à donner mon adhésion pleine et entière à la dernière phrase. La métaphysique de Platon , quoiqu'elle soit combinée avec un alliage considérable de fiction poétique , a au moins le mérite de contenir une vaste portion de nobles et importantes vérités , tandis que celle de Hobbes et de Gassendi est à-la-fois en opposition de tous les instants avec les faits dont nous avons la conscience intime et tend directement à rabaisser les facultés rationnelles de l'homme au niveau de l'instinct des brutes.
Dans les Acta eruditorum, année 1684, Leibnïtz remarque « que quant à ce qui concerne les choses auxquelles on n'a jamais pensé, les idées innées dans notre esprit peuvent être comparées à une statue d'Hercule renfermée dans un bloc de
marbre. » Cette comparaison me semble prouver que la différence entre Locke et lui était plutôt apparente que réelle , et que , quoiqu'il donnât le nom d'innées aux idées que Locke cherchait à ramener à la sensation où à la réflexion , il aurait été tout prêt à convenir que la connaissance que nous avons de leur existence est de la même date que les premières impressions faites sur nos sens par les objets extérieurs. Il est mieux démontré encore que telle était l'opinion de Descartes , quelque soit le point de vue ridicule sous lequel Voltaire ait cherché à nous faire voir cette partie de son système.
Note (E)bis. P. 47.
Locke semble croire particulier à lui seul l'emploi qu'il l'ait du mot réflexion; mais ce mot est parfaitement analogue au x/KHcrt/s- xvxKixa.) des philosophes grecs et aux diverses expressions qu'on rencontre sur la même matière dans les ouvrages de John Smith de Cambridge et du docteur Cudworth. On trouve ce mot employé avec le même sens dans un poërae anglais sur V Immortalité de lame f par sir. John Davis, procureur-général (attorney-general) , du temps de la reine Elisabeth , et on doit le trouver probablement dans les ouvrages plus anciens encore :
Ail things without whicb round about we see , We seek to know, and hâve wherewith to do ;
But that whereby we reason , live aud be, Within ourselves, we strangers are thereLo.
Is it because mind is like the eye,
Tbro' which it gathers knowlerlge by dcgrees ;
Whose rays reflect not but spread outwardly ; Not seeing itself, whcn other things it secs?
No, doubtless ; for the mind cari backward cast
Upon herself , her understanding lighl ; But she is so corrupt, and so defac'd,
As her own image doth herself affright.
As is the fable of the Lady fair
Which for her lust was turn'd into a cow , When thirsty, to a stream she did repair,
And saw herself transform'd, she wist not how :
At first she startles , then she stands amaz'd ; Al last with terror she from bence dolh fly,
And loalhes the wat'ry glass wlierein she gaz'd And slmns itstill, altho' for thirst she die.
For everi at first reflection sbe espies
Such strange chimeras and sucli monsters there ;
Such toys, sucli antics ,and such vanities ,
As she retires and sbrinks for shame and fear.
« Toutes les choses que nous voyons autour de nous, nous cherchons à les connaître et nous nous en occupons , tandis que nous sommes étrangers à cette chose au-dedans de nousmêmes par laquelle nous raisonnons , nous vivons , nous sommes.
« Est-ce parce que l'esprit est comme l'œil , à l'aide duquel il reçoit graduellement ses connaissances , et dont les rayons ne se réfléchissent pas, mais divergent en-dehors ; comme l'oeil, qui ne se voit pas lui-même , mais voit tout le reste ?
« Non, sans doute, car l'esprit peut ramener avec facilité sur soi-même la lumière de son entendement ; mais il se trouve alors si corrompu et si défiguré qu'il est épouvanté à la vue de sa propre image.
« Semblable à ce que la fable nous raconte de cette belle fille qui , pour punition de ses goûts dépravés , fut métamorphosée en génisse. Lorsque , pour apaiser sa soif, elle se rendit sur les bords du fleuve , et vit sa métamorphose sans savoir com ment elle s'était opérée,
« D'abord elle tressaille , puis reste immobile d'étonnement ; enfin , elle fuit remplie de terreur et a en horreur le miroir des eaux où elle avait' coutume de venir consulter ses traits , et l'évite encore, dût-elle mourir de ne point s'y être désaltérée.
« Car à cette première réflexion, elle a aperçu de si étranges chimères, de telles bizarreries, de si étranges erreurs et de telles vanités , qu'elle se retire et fuit de crainte et de honte. »
Ce qui m'engage surtout à citer ces vers, c'est que je crois qu'ils pourraient bien avoir fourni à G-ray la première idée de
son heureuse comparaison dans le noble fragment intitulé : De Principiis cogitandi.
Qiralis hamadryadum quondam si forte sororum Una, novos peragrans saltus , et dévia rura (Alque illam in viridi suadet procumbere ripa Fontis pura quies , et opaci frigoris umbra ) ; Dum prona in latice , speculi de margine pendet , Mirata est subitam venienti occurrere nympbam Mox eosdem, quos ipsa , artus , eadem ora gerentem Unà inferre gradus , unà succedere sylvae Aspicit alludens , seseque agnoscit in undis: Sic sensu interno rerum simulacra suarum Mens ciet , et proprios observât conscia vultus.
Note (F). P. 88.
Les plus fortes attaques portées en Angleterre à VEssai de Locke pendant la vie de l'auteur furent celles d'Edward Stillingfleet , e'vêque de Worcester, de John Norris (i) , recteur de Bemerton , du docteur Henry Lee , et du révérend M. Lowde, auteur d'un Discours sur la nature de l'homme. De ces quatre auteurs, le premier est le seul dont le monde savant se rappelle les objections , et Stillingfleet n'est redevable de cette distinction qu'à la mention particulière que Locke a bien voulu faire de lui dans les notes incorporées aux dernières éditions de son Essai. On conçoit que je ne parle ici de Stillingfleet qu'en sa capacité de métaphysicien ; car son mérite dans d'autres branches de la science est universellement reconnu. La seule circonstance qui rende ces notes dignes d'être conservées , c'est qu'elles offrent un exemple de la politesse et de la tolérance avec lesquelles Locke soutenait de son côté une controverse dans laquelle la partie adverse mettait tant d'amertume et si peu de franchise. Un évêque irlandais s'exprimait à ce sujet de la manière suivante dans une lettre adressée à M. Molyneux : « Je lis avec un bien grand plaisir la lettre de M. Locke à l'évêque de Winchester, et je suis tout-à-fait de votre avis qu'il a complètement renversé à terre ce grand adversaire ; et cela avec tant de politesse , qu'on aurait dit qu'il craignait non-seulement de lui faire le moindre mal , mais même de chiffonner ses vêtements. »
L'ouvrage de Lee est intitulé Anti-scepticisme , ou notes sur chaque chapitre de l'Essai de Locke sur l'entendement humain , avec une explication des objets traités par lui, et dans le même ordre; par Henry Lee , ancien membre du collège Emma-
( i) J'aurai plus tard occasiou de parler de cet auteur, qui a été un penseur très-profond et très-original.
nuel de Cambridge , maintenant recteur de ïichmarsch , comté de Northampton. Londres, 1702, in-folio.
Les observations de cet auteur sont souvent ingénieuses quelquefois justes, et portent toujours un caractère de franchise et de bonne foi qu'on ne trouve que bien rarement dans les controversistes. Les critiques modernes s'étonneront sans doute de le voir compter les charmes du style au nombre des qualités qui ont concouru à recommander l'ouvrage de Locke au public. « Le célèbre auteur de l'Essai sur l'entendement humain possède tous les avantages qui peuvent recommander son ouvrage aux savants de notre époque , un zèle avoué pour recourir à de nouvelles méthodes de découvrir la vérité et de rendre les sciences d'un abord plus facile , une liaison inusitée dans les diverses parties de son plan , une clarté parfaite dans les raisonnements, et par-dessus tout une élégance naturelle dans le style , une beauté d'expression dénuée de toute affectation, une juste proportion et une cadence harmonieuse dans toutes ses périodes. » (Voyez son épître dédicatoire . )
Note (G). P. 97.
Il peut être utile pour quelques-uns de mes lecteurs de dire que le mot influxus fut employé d'abord pour désigner Yaction réciproque du corps et de l'ame l'un sur l'autre , en conséquence d'une théorie dans laquelle on supposait que cette action s'opérait à l'aide d'un milieu , soit matériel, soit immatériel ; ce qui n'était pas très-décidé , et qui refluait d'une substance à l'autre. C'est là le sens dans lequel Leibnitz prend ce mot , lorsqu'il déclare que l'objection la plus forte contre cette théorie, c'est qu'il est impossible de supposer que des particules matérielles ou des qualités immatérielles puissent passer du corps à l'esprit ou de l'esprit au corps.
Au terme influxus les écrivains anglais substituèrent p*ar degrés celui ^influence ; mais dans l'origine les deux mots étaient synonymes, et on les employa même indistinctement jusqu'au temps de sir Matthew Haie. (Voyez son Origine primitive de l'espèce humaine. )
Johnson, dans son Dictionnaire } définit le sens primitif et radical du mot influence , qu'il regarde d'ailleurs comme d'origine française, «le pouvoir des arrangements célestes qui opèrent sur les causes et les affaires humaines. »
Dans V Encyclopédie de Chambers , l'influence est une qualité que l'on suppose découler des astres avec la propriété de la chaleur ou de la lumière , et à laquelle les astrologues attribuent follement tous les événements qui se passent sur la terre.
Mil ton , dans son Allegro , a évidemment fait allusion à ces usages astrologiques , en parlant de cette multitude de belles dont les yeux brillants font pleuvoir l'influence (i).
(i) Store of ladies whose bright eyes Hit in influence.
L'explication donnée de ce mot dans le Dictionnaire français de l'Académie concorde parfaitement avec les interprétations qui précèdent : « vertu qui , suivant les astrologues , découle des astres sur les corps sublunaires. »
Il est assez curieux de voir qu'un mot qui tire son origine des rêves des astrologues et des scolastiques soit, dans notre idiome actuel, consacré presque uniquement à la politique. C'est ainsi que Blackstone nous dit :
« Par ce moyen les électeurs d'une des branches de la législature sont mis à l'abri d'une influence illégitime de l'une des deux autres branches et de toute violence extérieure. Mais le plus grand danger qui les menace est dans eux-mêmes , lorsqu'ils s'abandonnent aux infâmes séductions de la vénalité et de la corruption. »
Et ailleurs : « La couronne a graduellement et imperceptiblement gagné presque autant en influence qu'elle a perdu en prérogatives. ».
Dans tous ces exemples on peut trouver en dernière analyse l'existence de quelques liaisons secrètes , mystérieuses et inexplicables entre deux choses. C'est ce que Bacon appelle lalens processus.
Note (H). P. 102.
Après toutes ces citations de Locke , on doit être convaincu de l'injustice de Leibnitz à son égard, dans la première phrase de sa correspondance avec Clarke.
« Il semble que la religion naturelle même s'affaiblit extrêmement. Plusieurs font les âmes corporelles j d'autres font Dieu lui-même corporel.
« M. Locke et ses sectateurs doutent au moins si les âmes ne sont pas matérielles et réellement périssables. »
Le docteur Clarke , dans sa réponse à cette accusation , admet qu'on peut sans doute soupçonner Locke d'avoir exprimé , dans quelques-uns de ses écrits, ses doutes au sujet de la matérialité ou de l'immatérialité de l'ame; mais, ajoute-t-il, il n'a été suivi en cela que par quelques matérialistes ennemis des principes mathématiques de la philosophie , et qui n'approuvent guère dans Locke que ses erreurs.
Ceux qui ont étudié avec soin X ensemble des écrits de Locke trouveront ces erreurs de bien peu d'importance , quand on les met en comparaison avec l'esprit général de sa philosophie. Je ne puis m'empêcher de remarquer en outre qu'en supposant les doutes de Locke sur l'immatérialité de l'ame aussi réels que Clarke semble les croire , cette circonstance suffirait à elle seule pour faire le plus grand honneur à la clarté de ses aperçus logiques sur la méthode convenable pour étudier l'esprit humain , puisque dans une telle étude il a adhéré d'une manière plus systématique que Descartes ou Leibnitz à l'exercice de la réflexion, comme le seul moyen de découvrir les phénomènes intérieurs ; qu'il décrit en même temps ces phénomènes avec les expressions les plus simples et les plus rigoureuses , et qu'il évite bien plus soigneusement qu'aucun de ses prédécesseurs tout essai pour les expliquer par des analogies empruntées des perceptions des sens extérieurs.
Dugald Stewart.—Tome IV. 20
J'ai déjà dit que Leibnitz appréciait les talents métaphysiques de Locke bien au-dessus de leur valeur. C'est avec regret que je rappelle aussi que Locke de son côté est bien loin d'avoir rendu justice aux talents éminents et à l'immense érudition de Leibnitz. Il s'exprime ainsi à cet égard , dans une lettre écrite à M. Molyneux, datée de l'année 1697: «Je vois que nous sommes assez du même avis sur M. Leibnitz; et cet accord entre nous me ferait croire qu'il n'est pas aussi grand qu'on nous le disait. » Dans une autre lettre écrite la même année au même correspondant , après avoir parlé d'un des mémoires de Leibnitz dans les Acta eruditorum (1), il ajoute , « De-là je conclus que les plus grands talents ne sauraient se rendre maîtres d'un sujet sans y avoir pensé beaucoup , et que lestplus vastes esprits n'ont qu'un passage très-étroit. »
(i)C'est celui qui a pour titre de prima philosophiez emendalione.
Note(I). P. 118.
Après avoir étudié avec tout le soin possible ce que Leibnitz a dit de ses monades } dans différentes parties de ses ouvrages , je me trouve encore hors d'état de pouvoir attacher aucune idée précise au mot dont il s'est servi. Tout ce que je puis faire dans cette note , c'est donc de rassembler, dans un aussi court espace qu'il m'est possible, quelques-uns de ses essais les plus intelligibles pour expliquer le sens qu'il lui donne.
« Une substance est une chose capable d'action. Elle est simple ou composée } une substance simple est celle qui n'est point divisible en parties ; une substance composée est un agrégat de substances simples ou monades.
« Les substances composées ou corps sont des multitudes. Les substances simples, les vies, les âmes, les esprits, sont des unités. Il doit exister partout de ces substances simples j car sans substances simples , il ne saurait y avoir de substances composées. Toute la nature est donc pleine de vie. ( Tom. II , page 32. )
« Les monades } n'ayant pas de parties , ne sont ni étendues , ni figurées , ni divisibles. Ce sont les atomes réels de la nature, ou en d'autres mots les éléments des choses. » (Tom. II , page 20. )
Il ne faut pas cependant s'imaginer que les monades de Leibnitz ressemblent en rien à ce que les autres philosophes appellent communément atomes. Il dit au contraire fort expressément que les monades ne sont pas des atomes de matières , mais des atomes de substances ; des unités réelles qui sont les premiers principes dans la composition des choses , et les derniers éléments dans l'analyse des substances. Les choses que nous appelons corps ne sont , selon lui , que les phénomènes de ces principes et de ces éléments. (Tom. II,pag. 53-325.)
Dans un autre passage il annonce qu'une monade n'est point
un atome de matière , mais de forme , attendu qu'il est impossible qu'une chose soit matérielle , et possède en même temps les propriétés d'unité réelle et d'invisibilité. Il est donc nécessaire , ajoute-t-il , de faire revivre l'ancienne doctrine desybrmes substantielles } dont l'essence consiste dans la force, en la séparant toutefois des abus qu'elle entraîne. » ( Ibid. p. 5o.)
« Chaque monade est un miroir vivant , ou doué d'action interne , représentatif de l'univers , suivant son point de vue , et aussi réglé que l'univers même. » (Leibnitz, tom. II. p. 33. Édition de Genève , 6 vol- in-4°.)
« Chaque monade , avec un corps particulier , fait une substance vivante. » (Id. ibid. p. 33.)
« Chaque ame connaît l'infini , connaît tout ; mais confusément. Comme , en me promenant sur le rivage de la mer, et entendant le grand bruit qu'elle fait , j'entends les bruits particuliers de chaque vague dont le bruit total est composé , mais sans les discerner, nos perceptions confuses sont le résultat des impressions que tout l'univers fait sur nous. Il en est de même de chaque monade. » (Id. ibid. p. 3y. )
« Pour ce qui est de l'ame raisonnable ou de l'esprit , il y a quelque chose de plus que dans les monades , ou même dans les simples âmes. Il n'est pas seulement un miroir de l'univers des créatures , mais encore une image de la Divinité. » ( Id. ibid. p. 3^. )
« Un esprit de cette nature est capable d'actes réfléchis , et peut concevoir le sens des mots moi, substance, monades, ame, esprit; il peut concevoir en un mot les choses et les vérités qui n'ont aucune liaison avec la matière ; et c'est cela qui nous rend capables de science et de raisonnement démonstratif. »
« Que deviennent donc ces âmes ou ces formes par la mort de l'animal ou par la destruction de l'individu de la substance
organisée Il n'y a qu'un seul parti raisonnable à prendre,
c'est celui de la conservation non-seulement de l'ame , mais en-
core de ranimai même et de sa machine organique ; quoique la destruction des parties grossières l'ait réduit à une petitesse qui n'échappe pas moins à nos sens que celle où il était avant que de naître.... Ainsi il n'y a point d'extinction finale , ni de mort entière prise à la rigueur métaphysique 5 et au lieu de la transmigration des âmes , il n'y a qu'une transformation du même animal , selon que les organes sont plies différemment et plus ou moins développés.... Il y a. métamorphose et non pas métempsycose. » (L. id. et de p. 5i à 52).
Sur cette partie du système de Leibnitz , d'Alembert remarque que tout ce que cela prouve , c'est que Leibnitz avait mieux aperçu que ses successeurs l'impossibilité de se former une idée distincte de la nature de la matière ; sujet sur lequel , ajoute d'Alembert, la théorie des monades ne semble pas devoir jeter un grand jour. Sans contester la justesse de la critique de d'Alembert, je croirais plutôt que cette théorie prit sa source dans le vain désir de Leibnitz d'expliquer la nature des forces. Voilà pourquoi il s'égare continuellement en passant des effets sensibles, qui sont exclusivement les objets propres des sciences naturelles , à des conjectures sur les causes efficientes placées au-delà de la portée de nos recherches.
Note(K). P. 128.
L'argument métaphysique avancé par Leibnitz pour prouver la loi de continuité ne m'a jamais paru très-satisfaisant. « Si , a-t-on dit , un corps en repos commence per saltum à se mouvoir avec une rapidité donnée , il faut supposer que dans le même instant indivisible ce corps se trouvait dans deux états différents, l'état de repos et l'état de mouvement, ce qui est impossible (i). »
Comme ce raisonnement sur xmfait physique est cependant d'une nature toute métaphysique , et comme on a converti les conséquences qu'on en tirait en une loi générale qui embrassait toutes les diverses branches des connaissances humaines , il n'est pas hors de propos de considérer en peu de mots s'il est véritablement concluant dans la plus simple des applications possibles.
Il me semble donc , i° que les idées de repos et de mouvement aussi bien que l'idée plus générale suggérée par le mot
(i) Si toto lempore, dit le père Boscovich en parlant de la loi de continuité dans le contact des corps, antè contactum subsequentis corporis superficies antecedens habuit. 12 gradus velocitatis et sequenti 9, saltu facto momentaneo ipso initio contactus ; in ipso momento ea tempora dirimente debuissent habere et 12 et 9 simul , quod est absurdum. Duas enim velocitates simul habere corpus non potest. (Theoria phil. naturalis.)
Boscovich n'admet toutefois l'existence de la loi de continuité que dans les phénomènes du mouvement (§ i43), et la rejette tout-à-fait dans les choses co-existantes ($ ifo). Dans d'autres cas , il dit que la nature n'ohserve pas la continuité avec une exactitude mathématique, mais qu'elle la pré/ère. Cette expression manque certainement de précision méthodique, mais elle prouve au moins que Boscovich ne croyait pas , ainsi que le faisaient les Leibriitiens , la nature ou le Dieu delà nature forcé d'ohéir à une nécessité irrésistible , en observant ou en n'observant pas la loi de continuité.
£tàt , embrassent toutes nécessairement l'idée de temps ou de durée; et que par conséquent on ne saurait dire qu'un corps est dans un état de repos ou de mouvement à un instant indivisible. Soit qu'on suppose que le corps change de place d'un instant à l'autre , comme en état de mouvement , soit qu'il continue , comme en état de repos , à occuper un instant la même place , on trouvera par la plus simple réflexion que l'idée d'une portion finie de temps entre nécessairement comme élément nécessaire dans notre conception du fait physique.
2° Quoiqu'il y eût certainement contradiction à supposer qu'un corps se trouve au même instant dans deux états différents , il ne paraît certainement pas y avoir de contradiction à affirmer qu'un instant indivisible puisse former la limite entre l'état de repos et l'état de mouvement. Supposons que la moitié de cette page soit peinte en blanc et l'autre en noir ; ne pourraiton pas dire , sans cesser de s'exprimer de la manière la plus rigoureuse , que la transition d'une couleur à l'autre est faite per saltum ? et on ne croirait sans doute pas prouver l'impropriété de cette expression en alléguant qu'elle force à supposer que la ligne mathématique qui forme la limite commune des deux couleurs doit être à-la-fois blanche et noire. lime semble impossible de détruire la force de ce raisonnement , sans recourir à l'existence de quelque chose intermédiaire entre le repos et le mouvement et qui ne participe en rien à la nature de F un ou de l'autre.
Est-il concevable qu'un corps puisse exister dans un état qui ne participe en rien à la nature de ces deux choses , repos ou mouvement? Si on me répond par la négative , ne s'ensuivra-t-il pas que la transition de l'un à l'autre de cet état doit nécessairement être faite per saltum, et viole par conséquent la loi supposée de la continuité ? Et en effet , si une telle loi existait , comment un corps en repos pourrait-il commencer à se mouvoir , ou comment un corps en mouvement pourrait-il passer à l'état de repos ?
Mais il y a plus : « quand on dit qu'il est impossible à un corps de changer de l'état de mouvement à l'état de repos ou de l'état de repos à l'état de mouvement sans passer par tous les degrés intermédiaires de la vitesse , » que doit-on entendre par ces degrés de vitesse intermédiaire , entre le repos et le mouvement ? Tout degré de vitesse , quelque petit qu'il soit , n'est-il pas un degré Jini et ne diffère-t-il pas aussi essentiellement de l'état de repos , que la vitesse elle-même ne diffère par exemple de la lumière ?
M. Playfair (1) remarque que Galilée fut le premier qui soutint l'existence de la loi de continuité et qui l'employa comme base dans ses raisonnements sur les phénomènes du mouvement. M. Playfair toutefois , avec sa justesse et son exactitude accoutumée , range cette loi au nombre des découvertes mécaniques de Galilée. Il ne paraît pas en effet, même de l'aveu de Leibnitz , que Galilée regardât cette loi comme une loi métaphysique et nécessaire , qui ne pouvait être violée dans aucun des phénomènes du mouvement. Cette idée lui fut probablement suggérée par le diagramme qu'il emploie pour démontrer le mouvement uniformément accéléré des corps tombants (2) 5 et les nombreux et brillants exemples de la même
(1) Dissertation mise en tête de la troisième partie du supplément de Y Encyclopédie britannique, p. 70.
(2) Descartes, dans sa correspondance avec Mersenne, semble avoir été fort embarrassé par les raisonnements de Galilée sur la chute des corps-, et, dans les différents cas où il en a parlé , il s'est exprimé avec une indécision et avec un langage contradictoire , dont on trouve bien peu d'exemples dans ses ouvrages. {J^ide Cartes ii epist. part. II, épist. 34, 35, 73). Ses doutes à cet égard paraîtront moins surprenants si on les compare avec un passage de l'article Mécanique, dans les Eléments de philosophie de d'Alembert. « Tous les philosophes paraissent convenir <jue la vitesse avec laquelle les corps qui tombent commencent à se mouvoir est absolument nulle, ete. (Voyez ses Mélanges, t. IV, pages 219 et 2.10.)
loi qui se présentent dans la géométrie pure expliquent suffisamment la disposition de tant de mathématiciens à l'étendre à toutes les branches des sciences physiques qui se prêtent aux considérations mathématiques.
Mon illustre ami , M. Playfair , qui à toutes ses nobles et aimables qualités joignait une bonne foi parfaite dans ses recherches de la vérité, s'est exprimé , à l'égard de la loi de continuité, dans le fragment posthume qui a paru dans le supplément de l'Encyclopédie britannique , avec beaucoup plus de scepticisme qu'il ne l'avait fait dans son Esquisse des sciences naturelles. Dans cet ouvrage il avait déclaré tout-à-J "ait concluant ( section 6. § 99. b. ) l'argument métaphysique employé par Leibnitz pour prouver la nécessité de cette loi j dans la seconde partie de sa dissertation (p. 34), il s'exprime ainsi qu'il suit sur le même :
« Leibnitz considère ce principe comme connu à priori } parce que si quelque saltus pouvait avoir lieu, c'est-à-dire si quelque changement pouvait s'opérer sans intervalle de temps , la chose changée devait s'être trouvée au même instant précis dans deux états différents , ce qui est évidemment impossible. Soit que le raisonnement soit fondé ou non , la conformité de cette loi avec les faits généralement observés ne peut que lui donner une grande autorité pour apprécier les explications de la théorie des phénomènes naturels. »
L'expression loi de continuité se représente fréquemment dans le cours de la correspondance entre Leibnitz et Jean Bernouilli et paraît avoir été d'abord employée par Leibnitz. Le passage suivant contient quelques particularités intéressantes sur l'origine de cette loi.
« Lex continuitatis r cum usquè adeo sit rationi et naturœ consentanea , et usum habeat tam latè patentent, mirum tamen est eam a nemine {quantum recorder) anteà adhibitam fuisse. Mentionem ejus aliquamfeceram olim in Nouellis Reipublicœ litterariœ (juillet 1687, p. 74 4) j occasionc
collatiunculœ cum Malebranchio , qui ideo meis considéra-* tionibus persuasus } suam de legibus motus in Inquisitione veritatis expositam doctrinam posteà mutavit ; quod brevi libello edito testatus est; in quo ingénue occasionem mutaiionis exponit. Sed tamen paulb promptior, quàm par erat , Jh.it in novis legibus constituendis , in eodem libello, antëquàm mecum communicasset ; nec tantum in veritatem , sed etiam in illam ipsam legem continuitatis , etsi minus apertè , denub tamen impegit; quod nobis viro optimo objicere } ne ■vider er ejus existimationidetraherev elle. » {Epist. Leibnitz. ad Joli. Bernouill. 1697. )
D'après une lettre de J. Bernouilli à Leibnitz , il paraît qu'il était lui-même convaincu de la vérité de cette loi avant d'avoir aucune communication avec Leibnitz à cet égard.
« Placet tuum critérium pro examindndis regulis motuum , quod legem continuitatis vocas; est enim per se evidens , et v élut à naturâ nobis inditum, quod evanescente inœqualitate hypothesium , evanescere quoque debeant inœqualitates eventuum. Hinc multotiès non satis mirare potui , qui Jieri potuerity ut tam incongruas } tamabsonas, et tam manifesté inter se pugnantes régulas , excepta sold prima, potuent condere Cartesius , vir aliàs summi ingenii. Mihi videtur vel ab infante falsitatem illarum palpari posse , eo quod ubique saltus Me, naturoe adeb inimicus , manifeste nimis elucet. [Epist. Bernouilli ad Leib. 1696. Vide Leibnitzii et Jo. Bernouilli comm. epist. 2 vol. in-4°. Lausannœ e Genevœ. 1745- )
Note (L). P. 129.
Mais il restait encore la plus grande question , de ce que ces âmes ou ces formes deviennent par la mort de l'animal , ou par la destruction de l'individu de la substance organisée ; et c'est ce qui embarrasse le plus , d'autant qu'il paraît peu raisonnable que les âmes restent inutilement dans un chaos de matière confuse. Cela m'a fait juger enfin qu'il n'y avait qu'un seul parti raisonnable à prendre , et c'est celui de la conservation non-seulement de l'ame , mais encore de l'animal même et de la machine organique , quoique la destruction des parties grossières l'ait réduit à une petitesse qui n'échappe pas moins à nos sens que celle où il était avant que de naître. ( Leib. Op., t. II, p. 5i.)
Des personnes fort exactes aux expériences se sont déjà aperçues, de notre temps (i) , qu'on peut douter si jamais un animal tout-à -fait nouveau est produit, et si les animaux tout en vie ne sont déjà en petit , avant la conception , dans les semences aussi bien que les plantes. Cette doctrine étant posée , il sera raisonnable de juger que ce qui ne commence pas de vivre ne cesse pas de vivre non plus , et que la mort , comme la génération , n'est que la transformation du même animal •> qui est tantôt augmenté et tantôt diminué. (Ibid., p. fo , fô.) Et puisque ainsi il n'y a point de première naissance ni de génération entièrement nouvelle de l'animal , il s'ensuit qu'il n'y aura point d'extinction inale ni de mort entière , prise à la rigueur métaphysique ; et que par conséquent , au lieu de la transmigration des âmes , il n'y a qu'une transformation d'un même animal, selon que les organes sont plies différemment , et plus ou moins développés. (Ibid.,ip. 52. )
Quant à la métempsycose , je crois que l'ordre ne l'admet
(i) Les expériences dont Leibnitz veut parler ici sont relatives aux observations de Swammerdam , Malpiglii et Lewenboeck.
point; il veut que tou^ soit explicable distinctement, et que rien ne se fasse par saut : mais le passage de l'ame d'un corps dans l'autre serait un saut étrange et inexplicable. Il se fait toujours dans l'animal ce qui se fait présentement ; c'est que le corps est dans un changement continuel, comme un fleuve ; et ce que nous appelons génération ou mort, etc., n'est qu'un changement plus grand et plus prompt qu'à l'ordinaire , tel que serait le saut ou la cataracte d'une rivière : mais ces sauts ne sont pas absolus et tels que je désapprouve , comme serait celui d'un corps qui irait d'un lieu à un autre sans passer par le milieu ; et de tels sauts ne sont pas seulement défendus dans les mouvements } mais encore dans tout ordre de choses ou de vérités. (Ibid. } tom. V, p. 18. )
Les phrases qui suivent prouvent , ainsi que je l'ai déjà remarqué , combien le génie de Leibnitz s'est laissé égarer dans l'ensemble de sa théorie métaphysique par des habitudes de penser formées pendant sa jeunesse au milieu des abstractions hypothétiques de la géométrie pure. C'est même à ce préjugé qu'on pourrait faire remonter , sans beaucoup de peine , toutes les erreurs essentielles de sa philosophie.
« Or , dit-il , comme dans une ligne de géométrie il y a certains points distingués qu'on appelle sommets , points d'inflexion , points de rebroussement , ou autrement , et comme il y a des lignes qui en ont une infinité , c'est ainsi qu'il faut concevoir dans la vie d'un animal ou d'une personne les temps d'un changement extraordinaire , qui ne laissent pas d'être dans la règle générale , de même que les points distingués dans la courbe se peuvent déterminer par sa règle générale ou son équation. On peut toujours dire d'un animal , C'est tout comme ici; la différence n'est que du plus au moins. » (T. V , p. 18. )
Note (M). P. 139.
Les éloges que j'ai donnés à ce mémoire m'obligent à dire quelques mots d'une proposition très-sujette à contestation, émise dans le premier paragraphe comme une maxime fondamentale : Tous les noms propres Jurent d'abord appellatifs. Cette proposition diffère tellement de l'opinion communément admise par les plus modernes philosophes, qu'il est peut-être assez curieux de voir si en effet elle a droit de faire valoir en sa faveur l'autorité de Leibnitz. Depuis la publication des ouvrages de Condillac et de Smith , il a , je pense , été universellement reconnu que s'il est une vérité qu'on puisse regarder comme incontestable dans l'histoire de la théorie des langues , elle est en opposition directe avec la proposition ci-dessus. Prétendre que tous les noms propres ont été appellatifs dans leur origine serait , en effet , presque aussi absurde que de soutenir que les classes existaient avant les individus eux-mêmes.
Cependant , lorsque Leibnitz vient à expliquer plus nettement son idée , on trouve qu'elle diffère un peu du sens littéral impliqué par ces mots , et qu'on peut la ramener à l'observation commune et incontestable que, dans la langue primitive , tous les noms propres , tels que ceux de personnes , de montagnes, de lieux de résidence , décrivent et désignent certains traits particuliers et frappants , qui distinguent les uns des autres les objets de la même classe. Il est facile de se convaincre de la vérité de cette assertion en ramenant à leur racine primitive la plus grande partie des surnoms en usage en Europe , aussi bien que les noms de montagnes , villages et rivières.
Ce n'est pas à dire cependant encore que cette proposition , même expliquée ainsi , puisse être prise comme une maxime générale. Elle est vraie dans beaucoup de cas , comme on peut s'en convaincre , par exemple , en ramenant les mots anglais
aux racines celtiques et saxonnes ; mais cette remarque est nécessairement restreinte dans certaines limites , et elle s'accorde parfaitement avec la doctrine professée sur ce sujet par la plus grande partie des philologues qui ont écrit depuis cinquante ans.
Rien n'est plus frappant dans l'histoire du langage que la répugnance que montrent les hommes à adopter de nouveaux mots composés de sons arbitraires et dénués de sens , et leur empressement à profiter de ceux qu'ils ont déjà , pour les appliquer à l'expression de leurs idées sur les sujets nouveaux que leur expérience , tous les jours plus étendue , fait successivement entrer dans la sphère de leurs connaissances. De-là les métaphores et autres figures de diction ; de-là les diverses mutations qu'on fait subir aux mots , en augmentant , diminuant composant et transformant tous les termes élémentaires que puisse offrir l'étymologie. Sans ce penchant aussi puissant qu'universel de notre nature , le vocabulaire de chaque langue finirait , avec le temps , par devenir si étendu et si difficile , que la connaissance de sa propre langue serait un travail immense, et qu'il serait tout-à-fait impossible de songer à acquérir la connaissance d'aucune autre langue morte ou étrangère. 11 est inutile , sans doute , de faire remarquer toute la facilité que donne aujourd'hui pour remplir cette tâche le système étymologique plus ou moins exact de chaque langue , système qui procède partout d'après certaines analogies , et que les grammairiens s'occupent ensuite de réduire en règles générales pour la commodité de ceux qui veulent écrire ou parler correctement.
En cherchant ainsi à remonter aux premiers pas des progrès de l'esprit , il est évident qu'on doit enfin arriver à une série de racines élémentaires et primitives dont on ne peut donner aucune autre explication que le choix arbitraire de ceux qui les premiers en ont fait usage. C 'est à ce premier degré , dans l'enfance du langage , que se rapportent évidemment les remar-
ques de M. Smith , tandis que les propositions de Leibnitz qui ont été l'objet de cette note se rapportent tout aussi clairement à ses progrès subséquents , lorsque le langage commence à prendre une forme un peu régulière par suite des compositions et autres modifications des matériaux précédemment amassés.
D'après ces remarques , on peut conclure , i° que , quoique la proposition de Leibnitz semble , par la manière inexacte et équivoque dont elle est exprimée , en opposition directe à la doctrine de Smith , l'auteur ne voulait qu'y consigner un fait tout-à-fait différent de la question traitée par Smith ; 2° que même dans le sens que lui donnait l'auteur , elle rentre entièrement , quand on l'applique aux premiers pas de l'enfance du langage , dans celle qui est exclusivement examinée dans les paragraphes de l'introduction du discours de M. Smith.
Note(N). P. 143.
« Je viens de recevoir une lettre d'un prince régnant de l'empire, où S. A. me marque avoir vu deux fois ce printemps, à la dernière foire deLeipsig, et examiné avec soin un chien qui parle. Ce chien a prononcé distinctement plus de trente mots , répondant même assez à propos à son maître ; il a aussi prononcé tout l'alphabet , excepté les lettres m , n , x. » (Leibn. Opéra, tom. V, p. 72.)
Jusqu'ici on n'a que l'assertion d'un prince allemand ; mais d'après un passage de Y Histoire de l'académie des sciences , pour l'année 1706^ il paraît que Leibnitz avait lui-même vu et entendu le chien. Ce qui suit est transcrit d'un rapport de l'académie , fait sur une lettre écrite par Leibnitz à l'abbé de Saint-Pierre pour lui donner les détails de ce merveilleux événement.
«Sans un garant tel que M. Leibnitz, témoin oculaire , nous n'aurions pas la hardiesse de rapporter qu'auprès de Zeitz dans la Misnie, il y a un chien qui parle ; c'est un chien de paysan , d'une figure des plus communes et de grandeur médiocre. Un jeune enfant lui entendit pousser quelques sons qu'il crut ressembler à des mots allemands , et sur cela se mit en tète de lui apprendre à parler. Le maître , qui n'avait rien de mieux à faire, n'y épargna pas le temps ni les peines , et heureusement le disciple avait des dispositions qu'il eût été difficile de trouver dans un autre. Enfin, au bout de quelques années , le chien sut prononcer environ une trentaine de mots 5 de ce nombre sont thé, café, chocolat, assemblée, mots français qui ont passé dans l'allemand tels qu'ils sont. Il est à remarquer que ce chien avait bien trois ans quand il fut mis à l'école. Il ne parle que par écho , c'est-à-dire après que son maître a prononcé un mot ; et il semble qu'il ne répète que par force et malgré lui , quoi-
qu'on ne le maltraite pas. Encore une fois , M. Leibnitz l'a vu et entendu. «
(Exposé d'une lettre de M. Leibnitz à l'abbé de Saint-Pierre sur un chien qui parle. )
Cet exposé de la lettre de M. Leibnitz se trouve dans Y Histoire de l'académie des sciences , année 1706. Ce sont les auteurs de l'Histoire de l'académie qui parlent. (Leibn. Opéra, tom. II, p: 180. )
Ne pourrait-on pas expliquer toutes les circonstances de cette histoire en supposant que le maître du chien était doué de cette espèce de faculté imitatrice appelée ventriloquisme ? Mathews (1) trouverait, j'ensuis certain, assez facile d'en imposer à ce point à ceux qui n'auraient jamais rien vu de semblable.
(1) Le Comte de l'Angleterre.
Dugald Steward.— Tome IV. 21
Note (0). P. iU.
Quand je parle d'une manière si favorable de Y esprit philosophique} je pense bien qu'aucun de mes lecteurs ne le confondra avec l'esprit de cette fausse philosophie qui , ébranlant les principes rationnels de toute croyance, unit presque toujours la crédulité au scepticisme. C'est un fait bien remarquable que dans ce même 18e siècle , cette même partie de l'Europe si distinguée par les triomphes de l'athéisme et du matérialisme ne se distingua pas moins par le nombre de ses visionnaires et de ses imposteurs, plus grand qu'il n'ait jamais été à aucune époque depuis la renaissance des lettres. Ces folies ne se bornaient pas aux hommes sans éducation 5 elles s'étendaient jusqu'aux personnes des plus hauts rangs jusqu'aux individus les plus distingués par leurs talents. On pourrait en rapporter les preuves les plus convaincantes; je n'en citerai qu'une : c'est M . le duc de Lévis qui l'a transmise au public ; elle a rapport au célèbre maréchal de Richelieu, sur quiVoltaire a versé ses éloges d'une main si prodigue.
«Ce dont je suis positivement certain, dit M. de Lévis, c'est que cet homme spirituel (le maréchal de Richelieu) était superstitieux , et qu'il croyait aux prédictions des astrologues et autres sottises de cette espèce. Je l'ai vu refusant à Versailles d'aller faire sa cour au fils aîné de Louis XVI , en disant sérieusement qu'il savait que cet enfant n'était point destiné au trône . Cette crédulité superstitieuse et générale pendant la ligue était encore très-commune sous la régence , lorsque le duc de Richelieu entra dans le monde. Par la plus bizarre des inconséquences , elle s'alliait très-bien avec la plus grande impiété, et la plupart des matérialistes croyaient aux esprits 5 aujourd'hui ce genre de folie est très-rare , mais beaucoup de gens qui se moquent des astrologues croient à des prédictions d'une autre espèce. » {Souveiiirs et portraits, parM. de Lévis. Paris, i8i3.)
On trouve plusieurs faits de la même espèce dans les Mémoires du marquis de Bouille', suivant lui Frédéric le Grand n'était pas exempt de cette sorte de superstition.
Note (P). P. 146.
La comparaison suivante entre Leibnitz et ses contemporains les plus distingués approche de bien près de la vérité. On pourrait toutefois contester la justesse de l'opinion énoncée dans la dernière partie de la phrase.
« Leibnitz , aussi hardi que Descartes , aussi subtil que Bayle , peut-être moins profond que Newton et moins sage que Locke , mais seul universel entre tous ces grands hommes, paraît avoir embrassé le domaine de la raison dans toute son étendue , et avoir contribué le plus à répandre cet esprit philosophique qui fait la gloire de notre siècle. » (Bailly , Éloge de Leibnitz. )
Je n'ai rappelé dans le cours de cette esquisse historique qu'une partie des doctes travaux de Leibnitz : il me reste à ajouter qu'il a aussi écrit sur la chimie , la médecine , la botanique et l'histoire naturelle , sur la philosophie et la langue des Chinois , et sur une multitude d'autres sujets d'une moindre importance. Ses discussions philologiques et ses recherches étymologiques , qui remplissent tant d'espace dans la collection de ses œuvres , suffiraient à elles seules pour attester l'industrieuse activité de son vaste esprit.
Quelque nombreux et différents les uns des autres que soient tous ses travaux , il n'est pas difficile de suivre la série d'idées qui conduisit son activité de l'un à l'autre. J'ai déjà remarqué une liaison du même genre entre ses différentes recherches métaphysiques et théologiques , et il peut n'être pas sans intérêt d'étendre cette observation à quelques-uns des sujets mentionnés dans le paragraphe qui précède.
Je laisse de côté ses études sur la jurisprudence (i), qui lui furent imposées par la profession à laquelle il se destinait.
(i) Bailly, dans son Eloge de Leibnitz, le vante avec le plus grand enthousiasme comme un juriste philosophe, comme un homme fait pour devenir le législateur de la race humaine. Quant à moi , il me semble qu'aucun de ses écrits n'offre aussi peu de cette originalité qui
Les travaux par lesquels il se distingua d'abord dans le monde savant furent consacrés aux antiquités de son pays , et plus particulièrement aux antiquités historiques de la maison de Brunswick. Dans ce dessein il scruta , avec une industrie sans exemple , toutes les bibliothèques , tous les monastères et toutes les autres archives de l'Allemagne et de l'Italie , et consacra à ces recherches ingrates plusieurs des plus précieuses années de sa vie. Mortifié de voir combien étroites étaient les limites dans lesquelles les annales écrites se trouvent circonscrites, il découvrit une lumière nouvelle capable de le guider, lui et ses successeurs , à travers la désespérante obscurité des anciens âges. Cette lumière est l'étude de l'étymologie et des affinités entre les différentes langues dans leurs racines primitives ; lumière d'abord faible et incertaine , mais qui depuis son temps est tous les jours devenue plus brillante , et paraît devoir continuer à croître d'âge en âge en splendeur. On aime à voir sa curiosité sur ce sujet s'étendre , des noms de villes , rivières et montagnes de son voisinage , jusqu'à ce qu'elle ait atteint la Chine et les autres régions de l'Orient , et l'amener en dernier résultat , sur l'origine des différentes tribus humaines , à quelques conséquences générales très-rapprochées de celles qui ont été déduites de faits beaucoup plus nombreux par sir William Jones et autres philologues de la même école.
Pour jeter un plus grand jour sur les antiquités de l'Allemagne , il eut recours à l'histoire naturelle. Son œil scientifique examina avec attention les coquilles et autres corps marins qu'on rencontre partout en Europe , et les vestiges de plantes et poissons dont quelques-uns sont inconnus dans notre partie du monde , et que l'observateur le plus ignorant peut aisément apercevoir dans la plupart de nos fossiles. Dans cette recherche aussi bien que dans les premières , il semble n'avoir
le caractérise ordinairement, que ceux où il traite des lois naturelles. Il est en cela bien inférieur je ne dis pas à Montesquieu et ;'i ses disciples , maismême à Grotius.
eu en vue que l'Allemagne, sur l'état de laquelle il annonce
que même avant d'avoir exécuté tous ces travaux , il voulait consigner quelques renseignements dans un discours qu'il devait placer en tête de son Histoire de la maison de Brunswick 5 mais son imagination prit bientôt un plus rapide essor, et il écrivit saProtogée, dissertation qui, d'après ses propres expressions , avait pour but de rechercher l'aspect primitif de la terre et de recueillir les vestiges de sa première histoire , d'après les monuments que la nature elle-même a laissés de ses opérations successives à sa surface. Quelque extravagant que nous paraisse aujourd'hui cet ouvrage , Buffon en parle avec le plus grand respect, et M. G. Cuvier le considère comme la base du système de BufFon sur le même sujet.
Helvétius se serait imaginé voir un exemple de la loi de continuité dans la liaison que je viens de faire remarquer entre les recherches historiques, philologiques et géologiques de Leibnitz. Ce qu'on doit y voir, c'est un tableau fidèle d'un esprit philosophique , qui échappe aux entraves des détails locaux et des conventions, pour s'élever par degrés à de plus vastes sujets , jusqu'à ce qu'il embrasse d'un coup d'œil ces nobles recherches qui tôt ou tard finissent par intéresser toute la race humaine (1).
(1) Dans cette note, je n'ai rien dit de son projet d'une langue philosophique , fondée sur un alphabet de pensées humaines. Il n'a nulle part laissé entrevoir les principes d'après lesquels il voulait procéder à la formation de ce langage, bien qu'il ait souvent parlé avec une extrême confiance de la facilité d'une telle invention. {J^oyez quelques remarques sur ces passages de ses ouvrages dan s la Philosophie de l'esprit humain , v. II , p. i45 et suiv. ) Il y a une ressemblance frappante entre quelques-unes des expressions de Leibnitz sur ce sujet, et celles employées par Descaries dans une de ses lettres. (Ployez le Discours préliminaire des Pensées de Descartes par l'abbé Emery, p. 14 et suiv. )
On trouve dans l'ingénieux essai de Michaelis sur Y influence des opinions sur le langage et du langage sur les opinions , essai qui a
Note (Q). P. 160.
Les lettres de Locke publiées par M. des Maizeaux offrent des preuves multipliées de son estime et de son affection pour Collins , malgré la divergence ou l'opposition de leurs opinions sur les questions les plus essentielles. Une de ces lettres , datée d'Oates, Essex, i^o3 , un an environ avant la mort de Locke , contient le passage suivant :
« Vous vous plaignez de vos nombreux défauts , et cette plainte même est la plus haute recommandation qui pût vous concilier mon estime et mon affection , et me faire désirer votre amitié. Si je débutais maintenant dans le monde , mon plus grand bonheur serait d'avoir un compagnon tel que vous , un ami qui aime réellement la vérité , qui la cherche franchement avec moi, qui veuille me la communiquer sans déguisement, et auquel je pusse communiquer ce qui me semble vrai. Croyezmoi , mon cher ami} aimer la vérité pour l'amour d'elle , c'est la meilleure garantie de la perfection humaine dans le monde ; c'est là le germe de toutes les vertus ; et si je ne me trompe pas , vous êtes aussi profondément imbu de ce principe de perfection qu'aucun homme que j'aie jamais rencontré. Que vous manque-t-il donc pour vous mettre au niveau des meilleurs
des hommes? un ami , dont tout le monde puisse être fier »
Toutes les lettres de Locke à Collins sont extrêmement intéressantes et curieuses , et surtout celle qu'il lui fit remettre après sa mort. D'après la teneur générale de ces lettres on pourrait conclure que Collins n'avait jamais mis Locke dans le secret de ces pernicieuses opinions qu'il mit ensuite tant de zèle à propager.
obtenu le prix de la Société royale de Berlin en 1769, quelques réflexions très-ingénieuses et pleines de sens sur l'impossibilité d'exécuter d'une manière satisfaisante le projet que ces philosophes avaient en vue. L'argument de Micbaelis me paraît décisif dans l'état actuel des connaissances; mais qui peut prétendre fixer une limite aux invention.» possibles ?
Note (R). P. 165.
Ceux qui voudront obtenir sur Spinosa plus de renseignements que Bayle n'en a donné , trouveront quelques particularités fort intéressantes sur son histoire dans un petit volume intitulé : La vie de Spinosa , tirée des écrits de ce fameux philosophe , et du témoignage de plusieurs personnes dignes de foi, qui Vont connu particulièrement ; par Jean Colerus , ministre de l'église luthérienne de la Haye, 1706 (1). Ce livre est évidemment écrit par un homme tout-à-fait hors d'état d'apprécier les talents ou les défauts de Spinosa , comme au* teur 5 mais il n'est pas sans valeur pour ceux qui aiment à étudier le caractère des hommes , puisqu'il remplit quelques lacunes de la narration de Bayle, et qu'il semble écrit avec la bonne foi et l'impartialité la plus parfaite.
Suivant Colerus , Spinosa était un homme du caractère le plus doux , modéré dans ses passions , fort tempérant , heureux et satisfait d'un revenu qui ne fournissait qu'à peine à ses modiques besoins , et trop indépendant pour accepter aucune augmentation, soit de la faveur des princes, soit de la libéralité de ses amis. Conformément à la loi et aux coutumes de ses ancêtres , auxquelles même pendant son excommunication il resta toujours attaché, lorsqu'il ne les croyait pas déraisonnables , il résolut d'apprendre quelque art mécanique 5 il choisit heureusement l'art de polir les verres d'optique, et y acquit tant d'habileté , qn'il y trouva des moyens d'existence , dont il se contenta. Il devint aussi assez habile dans le dessin pour faire au crayon et à l'encre de la Chine les portraits de quelques personnes distinguées.
Pendant les cinq dernières années de sa vie , il logea dans la
(1) La Vie de Spinosa, par Colerus , a été imprimée avec plusieurs autres pièces sur le même sujet, dans l'édition des OEuvres de Spinoia publiée à Jéna en 1802.
Si€) NOTES.
maison d'une famille très-respectable et très-religieuse , qui lui était tendrement attachée , et auprès de laquelle son biographe recueillit plusieurs anecdotes intéressantes. Toutes font beaucoup d'honneur à son caractère , et montrent surtout son amabilité et sa complaisance extrême dans ses relations avec ses inférieurs. Dans un billet présenté après sa mort , Abraham Keveling , son chirurgien-barbier , l'appelle Benoît Spinosa de bienheureuse mémoire ; et le même compliment est fait à sa mémoire par le marchand qui a fourni les gants de deuil pour ses funérailles.
Ces particularités ont d'autant plus de valeur qu'elles reposent sur l'autorité d'un membre très -zélé de la communion luthérienne , et qu'elles coïncident exactement avec les détails donnés sur Spinosa par le savant et impartial Mosheim. « Cet homme , dit-il , observait plus strictement dans sa conduite les règles de sagesse et de probité , qu'un grand nombre de ceux qui font de grandes professions de christianisme; et jamais il ne chercha à pervertir les sentiments ni à corrompre la morale de ceux avec lesquels il vivait , ni à inspirer par ses discours du mépris pour la religion ni la vertu. » (Histoire
ecclésiastique , vol. IV. p. 2Ô2. )
Parmi les diverses circonstances relatives aux habitudes domestiques de Spinosa , Colerus en rapporte une bien singulière , qui me semble jeter un grand jour sur son caractère général et justifier quelques-unes de ses bizarreries d'auteur. L'extrême faiblesse de sa constitution , qui était attaquée de consomption depuis l'âge de vingt ans , l'ayant mis hors d'état de jouir des plaisirs de la société , il passait la plus grande partie de ses journées tout seul dans sa chambre; mais quand il était fatigué d'étudier , il descendait auprès de la famille dans la maison de laquelle il demeurait, et se joignait à la conversation , quelque insignifiant qu'en fût le sujet.
Un des amusements par lesquels il donnait plus habituellement de la distraction à son esprit , était d'embarrasser les
mouches dans une toile <Taraignée , ou de mettre deux araignées aux prises. Il observait alors le combat avec tant d'intérêt, qu'il n'était pas rare de le voir s'abandonner à des éclats de rire immodérés. Ce trait n'indique-t-il pas une tendance très-décidée à la folie ? Ceux qui ont examiné avec quelque attention les phénomènes de la folie ne croiront pas cette supposition incompatible avec cette sagacité logique si remarquable dans ses écrits.
On croit qu'il fut redevable en partie de ses principes irréligieux à son maître de latin , Van der Ende , médecin érudit et distingué ; mais il est bien plus probable que sa première école d'athéisme fut la synagogue d'Amsterdam ; car sans violer les lois de la charité , on peut, avec assez de raison, présumer qu'une grande partie de la classe la plus opulente de cette assemblée appartenait à l'ancienne secte des saducéens. ( C'est du moins là , je présume , l'idée d'Heineccius dans le passage suivant : Quamvis Spinoza Cartesii principia methodo mathematicâ demonstrata dederit, pantheismum tamen Me non ex Cartesio didicit, sed domihabuit quos sequeretur. Il renvoie en preuve à un ouvrage intitulé Spinozismus in Judaismo , par Wachter. ) Les malédictions blasphématoires prononcées contre lui dans la sentence d'excommunication n'étaient guère faites pour le rappeler à la foi de ses ancêtres; et quand on les rapproche des préjugés héréditaires de son enfance contre le christianisme , on peut y trouver une explication suffisante de la guerre qu'il déclara ensuite aux prêtres de toutes les dénominations sans distinction.
La passion dominante de Spinosa semble avoir été l'amour de la gloire. « Tout le monde convient, ditBayle, qu'il était animé d'un vif désir d'immortaliser son nom, et aurait volontiers sacrifié sa vie à cette gloire , dût-il être déchiré par la populace. » ( Bayie sur Spinosa. )
Note (S). P. 180.
Cette idée de Virgile a été depuis reproduite sous mille formes différentes. L'auteur de Télémaque fait dire à Mentor :
« L'ame universelle du monde est comme un grand océan de lumières ; nos esprits sont comme de petits ruisseaux qui en sortent et qui y retournent pour s'y perdre. » (Liv. iy.)
L'hymme ancien attribué à Orphée présente les mêmes idées. Voici le début de cet hymne , traduit par M. Fontanes :
O Pan , la terre et l'air, l'eau , la flamme féconde, Dont l'éternel combat maintient l'ordre du monde , Forment , en s'unissant , les membres de ton corps. De sept tuyaux, enflés mariant les accords, Ta flûte harmonieuse, en la voûte azurée, Conduit de tourbillons la marche mesurée ; Pan, ta vaste présence emplit l'immensité, etc.
Note (T). P. 182.
Colhns fait le raisonnement suivant pour prouver l'impossibilité de la liberté :
« Ce qui démontre encore que l'homme est un agent nécessaire, c'est que toutes ses actions ont un commencement ; car tout ce qui a un commencement a une cause , et toute cause est une cause nécessaire.
« Si quelque chose pouvait avoir uu commencement sans avoir de cause , alors quelque chose pourrait naître de rien ; et si rien produisait quelque chose , il s'ensuivrait que le monde aurait pu commencer sans cause 5 ce qui est non-seulement une absurdité dont on accuse les athées , mais est réellement
une absurdité en soi La liberté , ou le pouvoir d'agir ou de
ne pas agir, de faire telle ou telle chose avec la même cause, est donc une impossibilité , une véritable supposition d'athée (i).
« Et comme la liberté n'est fondée et ne peut , en effet , être fondée que sur les principes absurdes de l'athéisme épicurien , ainsi les athées épicuriens , qui ont formé la secte la plus populaire et la plus nombreuse d'athées de l'antiquité , ont été les plus chauds partisans de la liberté ; de même que d'un autre côté les stoïciens , qut ont formé la secte la plus populaire et la plus nombreuse d'hommes religieux de l'antiquité , ont été les plus chauds partisans du destin et de la nécessité. ( Collins 7 p. 54.)
On ne peut s'attendre à me voir épuiser dans une note tout ce qu'il y a à dire sur ce raisonnement de Collins. Il me suffira de remarquer que ce raisonnement tire toute son apparence
(1) C'est ainsi qu'Edwards cherche à prouver que le système du libre arbitre , eu formant exception à cette loi du sens commun qui rapporte tout événement à une cause, détruit la preuve à posteriori de l'existence de Dieu.
de vérité de l'assurance avec laquelle on a fréquemment admis , depuis les anciens jusqu'à nous , la maxime de rien sans cause. « Dans l'idée de tout changement y dit le docteur Price, zélé défenseur de la liberté de la volonté , est renfermée l'idée i¥ effet. » ( Revue , etc. , p. 3o , dernière édition. ) Si on admet littéralement cette maxime, sans explication ni restriction, il semble difficile de résister aux conclusions qu'en tirent les nécessitairiens. Le sens véritable de la maxime de Price est évidemment que dans tout changement opéré sur la matière inanimée , est nécessairement impliquée l'idée que ce cbangement est un effet ; et il paraît clairement que lui-même l'entendait ainsi , à en juger par l'application qu'il en fait à la question en litige. Quant aux êtres intelligents et actifs, c'est selon moi une proposition identique à la supposition de leur intelligence et de leur activité, que d'affirmer qu'ils sont doués du pouvoir de détermination. En analysant exactement le sens de ces mots , on trouvera que l'idée de cause efficiente embrasse celle tf esprit, et qu'il est par conséquent absurde d'attribuer les volitions de Yesprit à l'efficience de causes qui lui sont étrangères. Agir ainsi , ce serait nous embarrasser évidemment dans les contradictions de l'épicuréisme, en nous forçant de conclure que tout est passif, et qu'il n'y a rien d'actif dans l'univers , et que par conséquent l'idée d'une cause première implique impossibilité. Mais je ne m'étendrai pas maintenant sur cette matière, et je me bornerai à ce qui rentre immédiatement dans le plan de cette esquisse , l'aperçu historique de Collins sur les croyances des épicuriens et des stoïciens.
Pour prouver la vérité de son assertion relativement aux premiers , il renvoie au passage suivant de Lucrèce :
Denique si semper moins connectitur omnis , etc. LlJCRET, liv. II , V. 25l.
Il y aurait beaucoup à dire sur l'obscurité de ce passage et sur les contradictions qu'il présente; mais il est beaucoup plus
important en ce moment de faire remarquer son opposition avec l'esprit général de la philosophie épicurienne. Cette opposition n'a pas échappé à Cicéron , qui considère justement Epicure comme ayant heaucoup plus contribué par ce subterfuge puéril à établir l'autorité du fatalisme que s'il n'eût pas dit un mot pour le prouver.
« Nec vero quisquam magis confirmare mihi videtuv non modo fatum , verum etiam necessitatem et vim omnium rerum} sustulisseque motus animivoluntariosyquàm hic quialiter obsisterefatofatetur se nonpoluisse, nisiadhas commentitias déclinât iones confugisset. » {Liber de Jato , cap. xx.)
M. de La Grange , dans sa traduction française de Lucrèce , a fait quelques remarques fort ingénieuses sur la fameuse expression de Lucrèce , Jatis avulsa voluntas. Ces remarques sortent très-probablement de la plume du baron d'Holbach , qui a, dit-on , ajouté un bon nombre de notes à cette traduction. Quel qu'en soit l'auteur , il avait évidemment été fortement frappé de la contradiction entre cette doctrine particulière et les principes généraux du système d'Épicure.
« On est surpris , dit-il , qu'Epicure fonde la liberté humaine sur la déclinaison des atomes. On demande si cette déclinaison est nécessaire , ou si elle esVsimplement accidentelle. Nécessaire , comment la liberté peut-elle en être le résultat ? Accidentelle , par quoi est-elle déterminée ? Mais on devrait bien plutôt être surpris qu'il lui soit venu en idée de rendre l'homme libre dans un système qui suppose un enchaînement nécessaire de causes et d'effets. Ce serait une recherche curieuse que la raison qui a pu faire d'Epicure l'apôtre de la liberté. » Je renvoie à cette traduction pour la théorie à déduire de ce point. ( Traduction nouvelle de Lucrèce avec des notes par N. de La Grange, vol. I, p. 218, 219, 220. Paris } 1768. )
Mais quelles que puissent avoir été les doctrines de quelques-uns des anciens athées sur le libre arbitre de l'homme , on ne peut nier que dans l'histoire de la philosophie moderne ,
les systèmes de l'athéisme et de la nécessité ont été liés ensemble. Ce n'est pas que je prétende dire que tout nécessitairien soit , ipso facto , un athée , ou même qu'on puisse conclure , de ce qu'un homme est attaché à la première secte , qu'il ait le moindre penchant à adopter les idées de la seconde; mais seulement que tout athée moderne dont j'aie entendu parler a été nécessitairien. J'ajouterai même que les nécessitairiens les plus raisonnables ont toujours été ceux qui suivaient les conséquences de leurs principes, jusqu'à ce qu'ils aboutissent au spinosisme , doctrine qui diffère de l'athéisme plus dans les mots qu'en réalité.
Dans ce que Collins dit des stoïciens dans cette citation , il suppose évidemment que tous les fatalistes sont de droit nécessitairiens (i) 5 et je pense avec lui que cela serait vrai s'ils mettaient de la logique dans leurs raisonnements. Il est toutefois certain que la plupart de ceux qui ont appartenu à la première secte ont nié toute adhésion à la seconde. Les stoïciens eux-mêmes en fournissent un exemple très-remarquable. Je ne connais aucun auteur qui ait défendu le libre arbitre dans des termes plus forts et plus décisifs que l'a fait Epictète dans la première phrase de son Enchiridion. Les stoïciens, habitués à tout exagérer , ont même poussé au-delà des limites philosophiques leurs idées sur le libre arbitre.
Si la croyance au libre arbitre s'est ainsi maintenue parmi les fatalistes avoués , il ne doit pas paraître surprenant qu'elle ait résisté aux puissants arguments que la doctrine des décrets éternels de la Divinité et même celle de la prescience divine semblent fournir à la première vue. On en trouve un exemple
(1) Collins exprime cette idée d'une manière plus forte , lorsqu'il dit des Pharisiens : « Les Pharisiens, qui formaient une secte religieuse , attribuaient tout au destin ou à l'ordre de Dieu ; et le premier article de leur croyance était que Dieu ou le destin dirige tout, et que par conséquent on ne pouvait concilier une vraie liberté avec cette fatalité et cette nécessité de toutes choses. » ( Collins, page 54)
bien remarquable dans saint Augustin , distingué dans l'histoire ecclésiastique par le titre de Docteur de la grâce. Ce dernier a soutenu le libre arbitre dans des termes aussi forts que ceux par lesquels il annonçait les dogmes théologiques avec lesquels il est le plus incompatible. Il a même été jusqu'à reconnaître l'importance de cette opinion, comme un motif de morale dans la conduite -.Quocircà nullo modocogimur, aut,retentâ prescientidDei , tollere voluntatis arbitrium, aut} retento voluntatis arbitrio, Deum; quod ne/as est, negare prœsciumfuturorum: sed utrumque amplectimur , ulrumque Jideliter et veraciter confitemur : illud , ut b eue credamus ; hoc , utbenè vivamus. Descartes s'est exprimé à cet égard presque de la même manière que saint Augustin. Il déclare dans un passage, de la manière la plus formelle , que Dieu est la cause de toutes les actions qui dépendent du libre arbitre de l'homme , et cependant il considère comme un fait établi par l'évidence du sens intime , que cette volonté est libre. « Sed quemadmodum existentiœ divinœ cognitio non débet liberi nostri arbitrii certitudinem tollere } quia illud in nobismetipsis experimur et sentimus ; ita neque liberi nostri arbitrii cognitio existentiam Dei apud nos dubiam facere débet. Independentia enim Ma quam experimur } atque in nobis persentiscimus , et quœ actionibus nostris laude vel vituperio dignis ejfficiendis suf- Jicit, non pugnat cum dependentiâ alterius generis , secundùm quam omnia Deo subjiciuntur. » ( Cartesii Epistolœ } ep. 8,9, pars I. ) Ces lettres forment partie de sa correspondance avec la princesse Elisabeth , fille de Frédéric , roi de Bohême et électeur palatin.
Le docteur Priestley nous dit , dans les Mémoires fort intéressants qu'il a écrit sur sa propre vie , qu'il avait été élevé dans les principes rigides du calvinisme , et cependant il paraît que tant qu'il resta calviniste , il n'eut aucun doute sur sa propre liberté d'action. Il déclare que ce fut de Collins (i) qu'il reçut (i) Priestley raconte ailleurs que ce fut en lisant et en étudiant les
les premières leçons de la doctrine de la nécessité , et qu'il fut confirmé dans cette croyance parles Observations sur l'homme de Hartley. (Mémoires , p. 19.) Il rapporte même dans un autre ouvrage qu'il ne fut pas facile de le convertir à la doctrine de la nécessité , et que ce ne fut , comme le docteur Hartley , qu'avec beaucoup de peine qu'il renonça à sa propre liberté. ( Préface d'un ouvrage intitulé : Eclaircissements sur la doctrine de la liberté philosophique ; 2e édition, Birmingham, 1782, p. 27.)
Ces exemples prouvent non-seulement la compatibilité réelle du libre arbitre de l'homme avec les systèmes dont il semble différer le plus , mais encore l'opinion qu'ont de cette compatibilité les penseurs les plus profonds qui se soient occupés de cet argument. On ne peut donc pas conclure , de la croyance d'un homme au libre arbitre , contre son adhésion à d'autres croyances métaphysiques ou théologiques , avec lesquelles le libre arbitre peut nous paraître à nous-mêmes incompatible.
Quant à la notion de liberté dont Collins se donne comme le défenseur, c'est précisément celle de son prédécesseur Hobbes , qui définit l'agent libre « celui qui peut faire et ne pas faire. » ( OEuvres de Hobbes , p. 484 , édition in-folio. ) La même définition a été adoptée par Leibnitz , par Gravesande , par Edwards , par Bonnet , et par tous les nécessitairiens modernes. On ne peut s'exprimer plus positivement que ne l'a fait Gravesande : Facultas faciendi quod libuerit, quœcumque fuerit voluntatis determinatio . ( Introd. ad plulosoph. , §n5.)
Le docteur Priestley attribue à Hobbes l'origine de cette
Recherches de Collins qu'il commença à se convaincre de la vérité de la doctrine de la nécessité, et qu'il se sentit en état d'apercevoir la fausseté de la plupart des arguments en faveur de la liberté philosophique : « Ce qui cependant me confirma surtout, ajoute-t-il , dans ce principe, fut la Théorie de l'esprit humain, par Hartley, ouvrage auquel je dois beaucoup plus que je ne puis le dire. » (Préface, etc., p. 27.)
notion particulière de liberté (1); mais elle est réellement bien plus ancienne chez les métaphysiciens modernes , puisqu'elle rentre exactement dans la doctrine des théologiens scolastiques , qui soutenaient la liberté de spontanéité en opposition à la liberté d'indifférence. C'est toutefois à Hobbes que les partisans de cette opinion sont redevables de l'explication la plus claire et la plus heureuse qui en ait été donnée. « On ne peut , dit-il , définir réellement la liberté , l'absence de tout obstacle aux actions qui ne sont pas contenues dans la nature et la qualité intrinsèque de l'agent. Par exemple , on dit que l'eau descend librement, ou a la liberté de descendre en suivant le lit de la rivière , parce qu'elle ne rencontre pas d'obstacles ; elle n'a pas la liberté de couler dans sa largeur parce que les rives s'y opposent ; quoique l'eau ne puisse remonter , on ne dit cependant pas qu'elle est privée de la liberté mais de la faculté de monter , parce que l'obstacle est dans la nature de l'eau , et intrinsèque. Ainsi nous disons que celui qui est attaché est privé de la liberté d'aller , d'agir , parce que l'obstacle n'est pas en lui , mais dans ses mains 5 tandis que nous ne nous exprimons pas de la même manière sur celui'qui est malade ou estropié, parce que l'obstacle est en lui. » ( Traité de la liberté et de la nécessité.
Suivant Bonnet , la liberté morale est le pouvoir de l'ame de suivre sans contrainte les motifs dont elle éprouve l'impulsion. M. G. Cuvier fait avec beaucoup de justesse les remarques suivantes sur cette définition , qui est la même en substance que celle de Hobbes. « N'admettant aucune action sans motif, comme , dit-il, il n'y a aucun effet sans cause , Bonnet définit la
(1) « La doctrine de la nécessité philosophique, dit Piiestley, est d'invention moderne; elle ne remonte pas, je crois, plus haut que M. Hobhes. Il me semble que M. Jonathan Edwards est le premier calviniste qui en ait fait usage. »
En supposant cette assertion vraie, la date de cette découverte si moderne de Hobbes n'est-elle pas déjà une preuve contre elle?
Dugald Stewart.—Tome IV. 22
liberté morale le pouvoir de l'ame de suivre sans contrainte les motifs , dont elle éprouve l'impulsion , et résout ainsi les objections que l'on tire de la prévision de Dieu; mais peut-être aussi détourne-t-il l'idée qu'on se fait d'ordinaire de la liberté. Malgré ces opinions qui touchent au matérialisme , et au fatalisme, Bonnet fut très-religieux. « ( Biographie universelle. Paris , 18125 art. Bonnet. )
Il paraît, d'après ce passage, que l'ingénieux écrivain pensait comme Clarke et Reid à l'égard de l'incertitude de la définition donnée par Hobbes et ses disciples de la liberté morale , et qu'il croyait que cette doctrine , qui circonscrit le libre arbitre de l'homme dans ce qu'on appelle la liberté de spontanéité , avait en dernier résultat, quoique sous une forme moins apparente , la même tendance que la doctrine du fatalisme.
Je renvoie aux remarques de Clarke sur Collins et aux Essais du docteur Reid sur les pouvoirs actifs de l'homme, pour une démonstration complète de la futilité du mot liberté, tel qu'il est employé dans les controverses sur le libre arbitre. Dans l'ouvrage de Reid en particulier , les divers sens de ce mot si ambigu sont expliqués avec autant de clarté que d'exactitude.
Les deux seules opinions qu'on puisse opposer l'une à l'autre, dans l'état actuel de la métaphysique , sont la liberté ou libre arbitre d'une part, et la nécessité ou fatalisme de l'autre. Quant à la liberté de spontanéité, qui exprime un fait tout-à -fait étranger au point en discussion, je ne puis concevoir d'autre motif pour inventer une phrase semblable que le désir de quelques écrivains de dérober à leurs lecteurs le système de fatalisme , en le revêtant d'un langage moins odieux , et l'empressement des autres à le bannir autant que possible de leur pensée , en substituant aux termes dans lesquels il est ordinairement exprimé une circonlocution qui semble, au premier coup d'oeil , donner gain de cause aux défenseurs de la liberté.
Si l'expression liberté de spontanéité venait à être hors
d'usage, l'autre phrase, liberté d'indifférence (i), qui lui est communément opposée , deviendrait hors d'usage aussi , et on n'aurait plus besoin d'avoir recours à aucune épithète pour caractériser le mot libre arbitre , plus ancien , plus simple et plus intelligible.
La distinction entre la nécessité physique et morale ne me semble pas moins frivole. Je pense, à cet égard, comme Diderot , que le mot nécessité, tel qu'on doit l'entendre dans cette discussion , n'admet qu'une seule interprétation.
(i) Ces deux expressions sont les expressions favorites de lord Rames dans ses discussions sur ce sujet. Voyez en particulier l'appendice de son Essai sur la liberté et la nécessité, dans la dernière édition de ses Essais sur le moral et sur la religion naturelle.
Note (U). P. 182.
Quelques-uns des successeurs de Collins, pour ajouter à ses arguments contre le libre arbitre , ont cherché à montrer que cette doctrine ne pouvait se concilier avec les effets connus de V éducation sur \e caractère des individus. Par éducation ils entendent les effets moraux de toutes les circonstances extérieures dans lesquelles les hommes sont involontairement placés.
La vérité apparente de cet argument, auquel Priestley et d'autres ont attaché tant d'importance , est entièrement fondée sur le mélange de vrai qui s'y rencontre , ou, pour m'exprimer plus correctement, sur l'évidence et l'importance du fait sur lequel il s'appuie, lorsque ce fait est exprimé avec les réserves convenables.
Il est universellement reconnu aujourd'hui que nos ancêtres avaient une idée beaucoup trop haute de l'influence de X éducation prise dans ce sens étendu. Les écrits de Locke ont beau coup plus contribué que toute autre chose à redresser l'opinion publique à cet égard. Dans diverses occasions il s'est exprimé très-fortement contre X extension donnée à cette influence , et plus d'une fois il a fait entendre que la grande majorité des hommes continuaient à être toute leur vie ce que leur première éducation les avait faits. En s'exprimant d'une manière si absolue, son but était seulement, comme on peut s'en assurer en examinant les opinions qu'il a énoncées dans d'autres parties de ses ouvrages , d'appeler l'attention de ses lecteurs sur les leçons pratiques qu'il désirait leur inculquer ; et non pas de présenter un fait métaphysique qu'on dût interpréter littéralement et rigoureusement, à propos d'une controverse sur la liberté et la nécessité. La seule morale saine et utile qu'on puisse tirer de cette observation , c'est la reconnaissance que nous devons à l'Être suprême pour le bonheur qui nous est échu en partage , quant à ce qui concerne l'éducation et la situation extérieure 5 l'impossibilité de déterminer les malheurs involontaires qui peuvent avoir ou accru ou diminué les fautes
apparentes des autres ; et l'obligation qui nous est imposée d'envisager charitablement leur conduite , même lorsqu'elle nous paraît mériter le plus de blâme. Ces principes nous sont inculqués par les mots suivants de l'Ecriture , « On demandera beaucoup à celui auquel beaucoup a été donné , » et surtout d'une manière plus frappante encore par la parabole des talents #
L'emploi fait par les fatalistes du Traité d'Education de Locke et de plusieurs autres ouvrages d'une tendance semblable , n'est-il pas une nouvelle preuve de cette disposition si commune parmi les métaphysiciens superficiels à s'approprier les conclusions de leurs sages et prudents devanciers pour les convertir en maximes universelles , qui n'admettent ni exception ni restriction? C'est ainsi que les remarques fines et judicieuses de Locke sur l'association des idées sont devenues de grossières caricatures entre les mains de Priestley et de Hartley, qui ont ainsi décrédité l'une des doctrines les plus importantes de la philosophie moderne ; ou , si l'on veut un exemple plus rapproché de la discussion, c'est ainsi que les réflexions de Locke sur les effets de l'éducation pour modifier les facultés intellectuelles et suppléer avec adresse à leurs défauts originels , ont été converties par Helvétius dans le paradoxe puéril que les facultés intellectuelles de tous les hommes sont les mêmes au moment de leur naissance. Ces idées que je jette en passant , s'appliquent également à un grand nombre d'autres théories mises en avant par les métaphysiciens modernes.
Avant de terminer cette note, je ne puis m'empêcher de remarquer , à l'égard de l'argument en faveur de la nécessité tiré de la prescience divine, que si cet argument est décisif , il ne fait que confirmer davantage ce que Clarke a dit sur l'identité entre la croyance des fatalistes et celles des épicuriens j car , si Dieu prévoit , comme il le fait certainement , toutes les volitions futures de ses créatures, il doit prévoir en même temps et par la même raison toutes ses propres volitions futures ; et si cette connaissance entraîne une nécessité de volition dans un cas , comment pourrait-elle ne pas l'entraîner dans l'autre?
Note(X). P. 186.
On trouve dans Hobbes et dans Collins une application semblable de la comparaison du potier employée par saint Paul. On la retrouve encore dans une note de l'ode de Cowley, intitulée Destin. « Cette ode fut composée , nous dit l'auteur , sur l'extravagante supposition de deux anges qui joueraient une partie d'échecs ; les spectateurs , qui verraient les échecs se mouvoir , sans voir la main qui les conduit , seraient aussi bien fondés à croire que les pièces se meuvent d'elles-mêmes , que nous le sommes à le 'croire des hommes, que nous voyons exercer tant d'actions si diverses. Plaute disait autrefois : Dit nos quasi pilas homines habent : « Nous ne sommes que des balles avec lesquelles les dieux jouent, et quand ils sont las des premières , ils en font venir de nouvelles. » Saint Paul nous dit aussi : « Nous ne sommes que de l'argile entre les mains du potier. »
Voyez cette comparaison du potier dans l'épître aux Romains, chapitre ix , versets 18, 19, 20, 21. Le seul commentaire que je puisse faire sur ces versets , c'est de rapporter la remarque de l'apôtre Pierre : « Dans les épîtres de notre bien-aimé frère Paul il y a des choses très-difficiles à comprendre , et dont les ignorants et les hommes frivoles peuventjfaire autant d'armes contre eux-mêmes. »
La même comparaison du potier joue un grand rôle dans les écrits de Hobbes , qui s'en est servi , ainsi que de plusieurs autres passages isolés de l'Ecriture , pour soutenir des principes qui, de l'aveu de tout le monde aujourd'hui, attaquent dans leur base la religion et la morale. On connaît le respect de Cowley pour Hobbes , et les preuves en sont consignées dans l'ode qui précède celle du Destin : on ne peut croire cependant que Cowley comprît toute la portée des doctrines de Hobbes 5 Iode dont il s'agit ici prouve même le contraire ; car tandis que Cowley supposait que les anges faisaient mouvoir les habitant*
du globe comme autant de pions sur le damier , Hobbes , aussi bien que Spinosa , prétendait que les anges et l'être lui-même auquel dans son impiété il donnait le nom de Dieu étaient mus comme autant de pions par la main invisible du destin ou de la nécessité.
Sans la disposition sérieuse et pensive de L'esprit de Cowley , et Tappel solennel qu'il fait à l'autorité de l'apôtre à l'appui de la doctrine de la destinée , on serait tenté de regarder les premières stances de son ode comme un véritable jeu d'esprit , fait pour servir d'introduction à la peinture très-caractéristique et très-intéressante de lui-même, qui termine son poème.